Ang (May Ien)


Une contribution féministe aux études des publics

 

Née en 1954 à Java, May Ien Ang est professeure d’études culturelles et membre fondateur de l’Institut pour la culture et la société à la Western Sydney University en Australie. Elle est l’un des chefs de file des études culturelles dans le monde, avec un travail interdisciplinaire couvrant de nombreux domaines en sciences humaines et sociales (SHS). Ses œuvres Watching Dallas (1982), Desperately Seeking the Audience (1991) et On not Speaking Chinese (2001) sont reconnues comme des classiques dans le champ des études culturelles et ses travaux ont été traduits dans plusieurs langues dont le chinois, le japonais, l’italien, le turc, l’allemand, le coréen, l’espagnol et le français. I. Ang est la première personne à qui a été attribué le titre honorifique de professeure distinguée par la Western Sydney University en reconnaissance de sa recherche et de son éminence.

Ien Ang (The Conversation, CC)

Rendue célèbre par son travail sur la réception du feuilleton télévisé à grand succès Dallas, I. Ang a également écrit beaucoup d’autres œuvres pionnières concernant la méthodologie de la recherche sur l’audience, l’ethnicité, l’identité et le multiculturalisme. Ses théories sur les problématiques liées à l’audience « critique » furent novatrices et ont inspiré une nouvelle génération de chercheurs en études de réception. Son œuvre intitulé Watching Dallas (1982) a marqué un tournant dans le champ des études culturelles et figure également parmi les travaux féministes qui ont posé les fondements du développement des études sur la réception et sur les fans.

Afin de comprendre la contribution d’I. Ang à la recherche sur les publics, il faut retracer brièvement les lignes directrices des travaux sur ce sujet avant les années 1980. Un premier temps sera consacré au tournant féministe au sein des études culturelles et à l’engagement des féministes avec les objets faisant partie de la « culture des femmes ». Ensuite seront examinés le travail d’I. Ang, sa contribution à l’étude des audiences et les critiques à son égard.

 

Du déterminisme textuel au tournant empirique

À partir des années 1950, d’abord en Grande-Bretagne puis aux États-Unis, se développe le courant des études culturelles. Les chercheurs qui s’inscrivent dans ce courant de pensée pluridisciplinaire étudient la culture en tant qu’ensemble des productions symboliques, mais aussi en tant qu’objet comprenant des modes de vie, des identités, des performances, etc. (Cervulle, Quemener, 2015).

La redéfinition de la culture opérée par Raymond Williams (1921-1988 ; 1958), la mise en avant des processus de négociation du sens et de résistance des classes populaires réalisée par Stuart Hall (1932-2014 ; 1973) et Richard Hoggart (1918-2014 ; 1957) ainsi que la notion de la capacité d’agir développée par Edward Thompson (1924-1993 ; 1963) ont établi une rupture avec le déterminisme textuel et mis en place les fondements des réflexions sur les publics pour chercheurs postérieurs.

À partir les années 1980, émerge une deuxième génération de chercheurs en études culturelles dont les tenants sont souvent équipés d’un bagage féministe. En mettant en place la méthode ethnographique, ces derniers partiront à la rencontre des publics et étudieront la consommation et les processus d’appropriation des objets qui font partie de la culture « ordinaire » des publics tels les feuilletons télévisés (Duffett, 2013).

 

Les feuilletons télévisés et les études de réception

Héritiers des romans feuilletons et des feuilletons radiophoniques, les feuilletons télévisés ont été pensés pour le public féminin (Hobson, 2003). Les fictions sérielles ont été créées pendant les années 1930 par les producteurs des chaînes radiophoniques avec l’objectif de fidéliser les femmes alors cantonnées au domicile et s’occupant des tâches ménagères. Ces produits ont été conçus comme des véhicules publicitaires es produits ménagers à destination des femmes (Favard, 2018) et traitent principalement des thématiques, préoccupations et intérêts censés les concerner spécifiquement.

Malgré leur grande popularité, notamment mesurable par leurs taux d’audience, les feuilletons télévisés n’ont été considérés comme des objets scientifiques à part entière qu’assez tardivement. C’est pourquoi les travaux portant sur la télévision considérés comme les « classiques » dans le domaine des études culturelles n’abordent pas ce genre. Dans son recensement des travaux portant sur la culture populaire, Morag Shiach (1989) observe que les chercheurs ayant travaillé sur les programmes télévisés ont imposé une hiérarchisation des programmes et donc distingué ceux considérés comme dignes d’attention d’autres formes télévisuelles jugées banales et méprisées L’auteure souligne la dimension genrée de ce phénomène. Les programmes télévisés traitant des sujets liés aux affaires publiques sont perçus comme « sérieux », avec une perspective politique, tandis que les programmes tels les feuilletons, considérés comme des produits féminins (Hobson, 2003), sont censés être sans intérêt intellectuel et scientifique (Shiach, 1989).

Ces remarques concernent surtout les recherches des années 1970 (Fiske, Hartley, 1978 ; Masterman, 1980). Au cours de la décennie suivante, on observe la multiplication de monographies et de volumes collectifs sur les feuilletons – ou qui incluent les feuilletons dans leur recherche (Hobson, 1982 ; Allen, 1985 ; Ang, 1982 ; Matelski, 1988 ; Geraghty, 1991). Ce tournant est dû à la montée des études féministes dans le champ académique et au réengagement des chercheuses féministes qui s’inscrivent dans le courant des études culturelles avec tout ce qui est relatif aux plaisirs et aux préoccupations féminines (Brunsdon, 2000).

 

La contribution des féministes aux études des publics  

Pendant les années 1960 et 1970, c’est-à-dire pendant la deuxième vague du féminisme, les chercheuses perçoivent la féminité comme une forme d’oppression qui contribue à la subordination des femmes et au maintien des inégalités dues au sexe au sein de la société. Ces conceptions conduisent à une suspicion et à une contestation des médias de masse, plus particulièrement des produits médiatiques adressés aux femmes (y compris le feuilleton). Des médias tels les magazines féminins, les feuilletons ou les romans sentimentaux sont alors considérés comme reproduisant et cristallisant les définitions patriarcales de la féminité. Dans ce contexte, les recherches des féministes sur les produits médiatiques destinés aux femmes sont motivées par ce que qu’I. Ang (1996) a qualifié de désir féministe, formulation utilisée dans sa critique du livre pionnier de Janice Radway, Reading the Romance (1984). I. Ang y critiquait ce qu’elle a appelé la motivation pédagogique de J. Radway qui souhaitait, à travers son travail, épanouir la conscience des lectrices des romances.

Ainsi les premières études féministes sur les feuilletons considèrent les fictions sérielles féminines comme un lieu privilégié de reproduction du stéréotype de la femme au foyer, dont la fonction idéologique est la conciliation des femmes avec le rôle qui leur est attribué par le système patriarcal et capitaliste (Modleski, 1979, 1982 ; Lopate, 1977 ; Mattelart, 1986). L’approche des féministes de la deuxième vague s’inscrit dans la structure rhétorique selon laquelle le chercheur adopte une posture distanciée par rapport à son objet et explore par curiosité un continent inconnu (Brunsdon, 2000).

Ce qui différentie par rapport à leurs prédécesseurs les chercheuses qui s’inscrivent dans la troisième vague du féminisme (à partir des années 1980-1990) et développent des réflexions sur les fictions féminines est le fait que beaucoup d’entre elles s’inspirent de leur propre parcours. Autrement dit, il s’agit de celles qui abandonnent la posture scientifique critique et distante pour analyser ces fictions non pas à partir d’une position de supériorité, mais en tant qu’objets qui font partie de leur propre histoire. Dans ce sens, elles étudient les feuilletons non comme des produits s’adressant à un public intellectuellement et socialement distinct, mais comme un produit les concernant aussi. En conséquence, la posture d’hostilité à leur égard est abandonnée au profit d’une posture de réengagement avec la féminité et les produits faisant partie de la « culture des femmes ». Beaucoup de ces chercheuses utilisent la méthode ethnographique, qui consiste à mettre au premier plan le rôle actif de l’audience dans la création du sens pendant le processus de réception. Cette dernière se fonde notamment sur des entretiens et sur l’observation participante. Ces études mettent en lumière le fait que les audiences interagissent avec la télévision (tout comme avec les autres médias) de manière différente en fonction de variables telles le genre, l’âge, le milieu social, etc.

Bien avant les travaux d’Henry Jenkins (1992), Camille Bacon-Smith (1992), Constance Penley (1991) et Lisa Lewis (1992) sur les fans, les recherches féministes avaient déjà fourni depuis les années 1980 les fondements scientifiques pour l’étude des fans des produits médiatiques (Jenkins, 2015). En mettant l’accent sur l’expérience personnelle et les pratiques quotidiennes des femmes fans (Ang, 1982 ; Brunsdon, 1987 ; Hobson, 1982 ; Seiter, 1982), les féministes de la troisième vague ont révélé les processus dynamiques d’appropriation des contenus culturels par les femmes ainsi que les capacités de résistance des femmes fans des fictions féminines vis-à-vis du système patriarcal.

 

Dallas et l’audience active, une œuvre à intention politique

La recherche d’I. Ang fait partie des premières études sur la réception des feuilletons télévisés, mais elle a aussi considérablement contribué au développement des études culturelles, des études sur les fans et des études féministes. Plus précisément, elle a mené son travail doctoral à l’Université d’Amsterdam (Pays-Bas) sur la réaction des téléspectatrices néerlandaises face au feuilleton Dallas. Initialement publié en néerlandais en 1982, puis en anglais en 1985, son livre intitulé Watching Dallas. Soap Opera and the Melodramatic Imagination est considéré comme un grand classique, non seulement pour ce qui concerne l’étude des feuilletons télévisés, mais aussi pour ce qui concerne le champ plus global des études de réception.

À l’époque où I. Ang a publié Watching Dallas, les études sur la télévision étaient dominées par des approches psychologiques qui, souvent, se concentraient sur les effets supposés négatifs des programmes télévisés sur des téléspectateurs vulnérables. Ces approches ont ainsi contribué à « pathologiser » le visionnage des programmes télévisés tels Dallas (Ang, 2007). Dans ce contexte, I. Ang souhaitait mettre en évidence les manières actives avec lesquelles les téléspectateurs construisaient du sens quand ils regardaient leur programme préféré, notamment la multiplicité des manières avec lesquelles un même programme était décodé par différents téléspectateurs.

Comme elle l’explique elle-même, l’intention politique était indéniablement présente dans ce premier ouvrage (Ang, 2007 : 4, nous traduisons) :

« À l’époque, j’ai senti qu’il était urgent d’écrire ce livre : j’ai senti que présenter une perspective sur la télévision populaire plus nuancée, multidimensionnelle et culturellement sensible était une tâche culturelle-politique importante ; intervenir à ce propos dans le discours public qui, à l’époque, dans l’Europe occidentale au moins, était encore dominé par ce que j’ai appelé “l’idéologie de la culture de masse”. Dallas était d’ailleurs extrêmement populaire non seulement en termes de taux d’audience mais également en tant que sujet de débat public intense parmi les élites intellectuelles, dont la plupart ont exprimé une inquiétude par rapport à l’impact et l’influence du programme ».

Les hypothèses suivies par les chercheurs sur les effets que les textes médiatiques étaient censés avoir sur leurs audiences étaient fondées sur une division entre « nous » (les scientifiques) et « eux » (les audiences). Dans ce contexte, les fans du feuilleton Dallas étaient le plus souvent ridiculisés, considérés comme des masses dénuées de capacités critiques et féminisées (Ang, 2007). Dans son travail, I. Ang a abandonné la posture de la chercheuse distanciée par rapport à son objet d’étude et s’est définie explicitement en tant que téléspectatrice du feuilleton en question. Elle l’exprime dès l’annonce qu’elle publie dans la presse pour recruter les sujets susceptibles de participer à son étude : « J’aime bien la série Dallas, mais souvent je reçois des réactions bizarres par rapport à ça. Est-ce que vous aimeriez m’écrire pour m’expliquer pourquoi vous aimez ou non regarder Dallas ? J’aimerais intégrer ces réactions dans mon travail de thèse » (Ang, 1982 : 10).

 

Le plaisir privé et la justification publique

Dans son analyse, I. Ang s’est concentrée sur la notion de plaisir et sur l’ambivalence des fans de la série par rapport à ce sentiment. En analysant les lettres qu’elle a reçues de la part des téléspectatrices, elle a mis en évidence un engagement émotionnel des femmes avec la série et le fait que leur visionnage impliquait un plaisir. Selon elle, la notion de plaisir est très importante lorsqu’on analyse la relation du public avec un produit culturel. Theodor W. Adorno (1903-1969) et Max Horkheimer (1895-1973) considèrent l’expérience de plaisir dans la culture de masse comme une sorte de plaisir erroné et comme processus de manipulation des masses par la classe dominante visant à leur exploitation et à leur oppression (Ang, 1982). Selon les théoriciens de l’École de Francfort, l’économie capitaliste est seulement intéressée par la production de surplus économique et, en conséquence, est indifférente aux caractéristiques spécifiques des biens culturels. Ainsi la culture de masse représente-t-elle la soumission de la culture aux besoins de l’économie et ne fournit du profit que pour les producteurs. Selon S. Hall (Ang, 1982), cette conception de la culture de masse représente le refus obstiné de la gauche à prendre en considération la notion du plaisir. Selon lui, le projet de la gauche est dirigé vers le futur, vers le socialisme qui est en train de venir et cela entre en opposition avec l’expérience directe du plaisir ici et maintenant. Selon l’auteur, ce fait est la cause de tous les blocages intellectuels lorsqu’il s’agit de théoriser sur ce problème (Ang, 1982).

En mettant en exergue la notion de plaisir, I. Ang incite à dépasser la suprématie supposée des producteurs de sens et la passivité des téléspectatrices pour concevoir les feuilletons télévisés comme des textes que les téléspectateurs choisissent de manière rationnelle, parce qu’ils satisfont des besoins et des attentes particulières de ces derniers. Pourtant, selon l’autrice, ce que les sujets énoncent par rapport à leurs expériences, préférences, habitudes etc. ‒ au cours d’entretiens consacrés à ce sujet ‒, ne peut pas être considéré comme une valeur nominale. Les gestes de la vie quotidienne ne demandent pas de conscience rationnelle. Ils sont évidents et ne requièrent pas plus d’explications. En conséquence, quand on invite une personne à parler de ses choix, on doit chercher ce qui existe derrière ce qui est explicitement dit. Ainsi les entretiens doivent-ils être envisagés comme des textes et discours que les gens produisent quand ils veulent exprimer leur préférence ou leur aversion pour une pièce de la culture populaire qui fait l’objet d’une controverse importante. Pour y parvenir, ils font référence à des idéologies et des images qui sont socialement acceptables. C’est en repérant ces idéologies qu’on peut apprendre quelque chose sur ce qu’implique pour le public l’expérience du plaisir que donne un produit culturel particulier (Ang, 1982). Watching Dallas était ainsi une tentative pour comprendre la réception du programme en termes d’articulation discursive entre le plaisir privé et sa justification publique.

 

L’identification et l’ironie : l’ambiguïté du plaisir lié aux textes de la culture populaire

I. Ang reconnaît donc l’importance du plaisir que les sujets sociaux ressentent en regardant le feuilleton, mais elle met aussi en évidence l’ambivalence des femmes par rapport à ce plaisir. Plus précisément, les lettres qu’elle a reçues étaient souvent des défenses passionnées pour Dallas ou par rapport aux attaques contre le feuilleton. Elles exprimaient les manières très personnelles mais aussi culturellement définies avec lesquelles leurs auteurs (des femmes en particulier) se sont impliqués et ont donné sens au programme. AInsi la chercheuse met-elle en évidence deux véhicules du plaisir apporté aux téléspectatrices par le feuilleton : l’identification et l’ironie.

La plupart des fans ont aimé le spectacle parce qu’elles s’identifiaient aux situations représentées dans le texte. Ces téléspectatrices ont apprécié le fait d’être « emportées » par les hauts et les bas émotionnels du récit (même si ces derniers étaient parfois exagérés). Ce que les non-fans rejetaient en tant que sentimentalité exagérée est précisément ce qui a attiré ces téléspectatrices les a accrochées. Plusieurs autrices de ces lettres ont exprimé ce mode de plaisir mélodramatique lié à la consommation de la série Dallas : elles aimaient pleurer, désirer, rire ou se sentir effrayées ou en colère contre les personnages au fil de l’histoire. Pour ces téléspectatrices, les problèmes de jugement esthétique étaient redondants puisqu’elles ne se souciaient pas de savoir si Dallas était un texte de « qualité ».

Ce mode affectif de plaisir fondé sur la prise au sérieux du mélodrame peut être contrebalancé par un mode de jouissance très différent qu’I. Ang nomme plaisir ironique. Il s’agit d’un mode de visionnage qui repose sur une distanciation intellectuelle et une prise de position supérieure par le sujet. Dans ce cas, le sujet prend du plaisir en regardant le feuilleton, mais en reconnaissant en public sa qualité supposée « inférieure ». Pour I. Ang, cette mise à distance du texte à travers l’ironie est une stratégie de l’individu visant à jouir en regardant le texte sans mettre en péril son identité.

Ces manières différentes de percevoir le texte reposent sur deux idéologies différentes : celle du populisme et celle de la culture de masse. Les sujets sociaux qui ironisaient sur le texte en question partageaient l’idéologie de la culture de masse selon laquelle la culture populaire est « mauvaise ».  Par conséquent, les personnes qui aiment regarder ses produits sont privées de bon goût. A contrario, celles qui ne se souciaient pas de la qualité esthétique du texte étaient proches de l’idéologie du populisme, selon laquelle tous les goûts sont équivalents.

 

Au-delà de Dallas

I. Ang fut notamment critiquée pour sa manière de recruter les sujets qui ont participé à sa recherche. Comme mentionné ci-dessus, la chercheuse a publié une annonce dans un magazine féminin afin de recruter ces sujets. Par conséquent, les lettres reçues et analysées étaient majoritairement écrites par des femmes. Ainsi les résultats de l’étude n’ont-ils pas été considérés comme représentatifs de l’ensemble de la population parente, puisqu’elle a négligé les hommes téléspectateurs (Miller, 2010). Pourtant, il convient de souligner que l’attachement d’I. Ang à la recherche empirique sur l’audience fut révolutionnaire dans le champ des études sur les médias et la culture populaire et a aussi inspiré des études postérieures (Schlesinger et al., 1992 ; Gilroy, 2015). En mettant l’accent sur le fait que l’audience des textes télévisés est aussi bien « critique » qu’« active », I. Ang a inspiré une nouvelle génération de chercheurs qui a étudié comment les médias sont intégrés dans la vie domestique ainsi que la diversité des interprétations textuelles et des discours que les membres de l’audience tiennent dans la vie quotidienne (Livingstone, 1993).

Fidèle à son engagement politico-culturel, ainsi qu’à son appartenance au champ des études culturelles, I. Ang a continué ses recherches sur les publics de la télévision. En 1991, elle publie son deuxième ouvrage, intitulé Desperately Seeking the Audience. Elle y explique que, malgré la place centrale qu’occupe la télévision dans la vie des sujets sociaux à l’échelle internationale, la compréhension de son rôle complexe et dynamique dans la société contemporaine reste limitée. Cela serait le résultat des biais inhérents aux mécanismes de production de la connaissance institutionnelle sur la télévision et sur son audience. Ainsi s’attache-t-elle à déconstruire les hypothèses de ce savoir en explorant le territoire où il est principalement produit, c’est-à-dire en étudiant les institutions de télévision. Par son travail, I. Ang met en évidence la nécessité de développer de nouvelles formes de connaissance sur les audiences de la télévision qui ne seraient pas liées au point de vue institutionnel.

Elle s’appuie sur la théorie du pouvoir/savoir de Michel Foucault (1926-1984) pour identifier les différences et similitudes entre la télévision commerciale américaine et la télévision publique européenne dans leurs approches de l’audience et examine également les développements dans le domaine de la mesure d’audience télévisuelle.

En définissant les limites de ces procédures institutionnelles de production de connaissances, I. Ang ouvre des voies pour comprendre les téléspectateurs. Son approche ethnographique sur le public de la télévision donne de nouvelles perspectives sur notre culture télévisuelle, le public étant vu non pas comme un objet à contrôler mais comme un sujet social actif, interagissant avec la télévision de diverses manières culturelles et créatives. Les travaux d’I. Ang (1982, 1991, 1996) ainsi que ceux de David Morley (1980, 1986, 1992) ont contribué de manière décisive au débat concernant les manières avec lesquelles les audiences télévisuelles devraient (ou non) être enquêtées (Clarke, 2000) et ont inspiré d’autres chercheurs tels Sonia Livingstone (1990, 1994) et Shaun Moores (1993).

Enfin, en s’inspirant de son propre parcours en tant que femme d’origine chinoise, née en Indonésie, ayant grandie aux Pays-Bas et résidant en Australie, elle a travaillé sur des questions relatives aux identités, à l’ethnicité et au multiculturalisme. Le travail d’I. Ang a permis de mettre en place les outils nécessaires pour la meilleure compréhension des études sur l’audience et a significativement contribué à la mise en place des fondements des études sur les fans. Son attachement à l’étude empirique, son engagement politico-culturel et son regard critique sur les questions relatives aux audiences ont non seulement marqué le champ des études culturelles, mais aussi les études sur les médias en général.


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Auteur·e·s

Larochelle Dimitra Laurence

Institut de recherche médias, cultures, communication et numérique Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3

Citer la notice

Larochelle Dimitra Laurence, « Ang (May Ien) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 06 mars 2020. Dernière modification le 06 mars 2020. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/ang-may-ien.

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