Appropriation


 

Le terme appropriation a ceci d’intéressant qu’il s’inscrit, d’une manière centrale et complexe, dans le cadre des recherches sociologiques relatives aux usages (Jouët, 2000 ; Vidal, 2012 ). Il désignerait alors l’action dynamique grâce à laquelle un élément (livre, média, spectacle, etc.) est fait sien par des individus isolés ou par des publics. Appréhender l’appropriation suppose d’abord de préciser ses origines, puis de la réinscrire au croisement de deux programmes de recherche – la sociologie de la consommation culturelle, d’une part, et la sociologie de la réception des biens culturels, d’autre part –  qu’elle contribue théoriquement à distinguer.

 

Origines marxistes de l’appropriation

Parmi les premières occurrences du terme appropriation, attachons-nous à signaler celle qui apparaît sous la plume de Karl Marx et de Friedrich Engels (1846 : 71). Ainsi  affirment-ils que l’émancipation universelle du prolétariat ne se réalisera que par le déclenchement d’un processus total qu’ils nomment appropriation sociale. Plus précisément, ils écrivent que « les individus sont obligés de s’approprier la totalité des forces productives existantes non seulement pour parvenir à manifester leur moi mais avant tout pour assurer leur existence ». Et un peu plus loin que « l’appropriation de ces forces n’est elle-même pas autre chose que le développement des facultés individuelles correspondant aux instruments matériels de production. Par là même, l’appropriation d’une totalité d’instruments de production est déjà le développement d’une totalité de facultés des individus eux-mêmes » (ibid. : 72). De là, dans Le Manifeste du parti communiste (Marx, Engels, 1848), deux figures principales de l’appropriation sociale sont envisagées. Celle de l’État qui réalise l’appropriation par l’amendement forcé du droit de la propriété et par la planification. En complément, intervient alors la figure coopérative de l’appropriation qui se réalise par l’association de producteurs libres et égaux.

Cette approche théorique de l’appropriation met en évidence la relation qui unirait la propriété – encadrée par un titre légal qui entérine la légitimité de la possession – au processus d’appropriation – engendré par l’intervention d’un tiers qui, selon différentes manières, parviendrait à se saisir d’un objet qui, en retour, le constituerait en sujet, ou du moins, témoignerait de l’existence de sa subjectivité.

 

L’appropriation au carrefour de deux approches sociologique du fait culturel

Telles que les apprécie Bernard Lahire (2009), la sociologie dite de la consommation culturelle et celle dite de la réception des biens culturels se différencient par leurs objets, leurs méthodes d’approche, leurs finalités ainsi que par leur rapport à l’appropriation.

Le premier programme de recherche a principalement été développé par Pierre Bourdieu, dans l’ouvrage La Distinction. Critique sociale du jugement (1979). Attaché à démontrer le caractère social, et donc construit, des appétences culturelles, le sociologue de la domination a travaillé à mettre au jour la forte correspondance statistique qui lie l’ordonnancement hiérarchisé des arts, de la culture la plus cultivée à celle qui le serait le moins, et la stratification sociale des collectifs, des classes les plus favorisées aux plus populaires. Ainsi s’agit-il de comprendre ce que les consommateurs culturels consomment. À ce propos, Pierre Bourdieu (ibid. : 252) écrit que, « du fait que leur appropriation suppose des dispositions et des compétences qui ne sont pas universellement distribuées (bien qu’elles aient l’apparence de l’innéité), les œuvres culturelles font l’objet d’une appropriation exclusive, matérielle ou symbolique ». Et de considérer « la rareté des instruments nécessaires à leur appropriation » (ibid.). Dans cette optique, l’appropriation est entendue comme une capacité à décoder, selon une logique de conformité, le sens d’un bien culturel (tableau, ballet, pièce de théâtre, etc.). Fondée sur la possession, ou non, d’un capital culturel constitué ou hérité, cette capacité serait, in fine, le principe de distinction ultime des classes sociales.

Centré sur la réception des biens culturels, le second programme de recherche a été développé en Angleterre, par Richard Hoggart, dans l’ouvrage The Uses of Literacy. Aspects of Working Class Life, with special References to Publications and Undertainment (1964), traduit six ans plus tard en français, sous le titre La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre. En nous référant au titre originel, remarquons que literacy cible les techniques et moyens par lesquels un public donné accède, ou s’approprie, des textes. Emmanüel Souchier (1999 : 47) rappelle d’ailleurs que le terme literacy dérive de celui de lettrure qui, en ancien français, dénote la capacité à lire et à écrire. De là, la pensée de Richard Hoggart reconnaît en l’appropriation une capacité non plus de décodage légitimement conforme, mais de résistance subversive. Ainsi écrit-il :

« Après avoir pris un groupe nettement homogène de gens de la classe ouvrière, j’ai essayé d’évoquer l’atmosphère, la qualité de leur vie en décrivant leurs dispositions et leurs attitudes. Face à cet arrière-plan, on peut voir comment les appels dominants des publications de masse se branchent sur des attitudes acceptées communément, comment ils altèrent ces attitudes et comment ils rencontrent une résistance » (Hoggart, 1970 : 19).

Se découvre là, « non pas un hymne à la liberté interprétative […] mais une réflexion sur le jeu des distances entre postures (Jeanneret, 2007 : 12).

En France, il est revenu à Michel de Certeau d’approfondir la question de l’appropriation. Dans L’Invention du quotidien. Arts de faire (1980), texte polysémique par excellence, l’auteur entreprend l’analyse des comportements d’individus au contact de biens culturels. Réfutant le postulat selon lequel les classes populaires seraient exclusivement passives durant le processus d’intériorisation et d’incorporation des hiérarchies culturelles et des productions qui s’y rattachent, l’auteur a travaillé à réhabiliter la pluralité des pratiques de réception des biens (Jauréguiberry, 2003 ; Collin, Karsenti, 2012). Pluralité des pratiques qui signifie, ici, intelligence et créativité de ces dernières. Ainsi l’appropriation s’apparenterait-elle à des « opérations d’emploi – ou plutôt de réemploi – [qui] se multiplient avec l’extension des phénomènes d’acculturation, c’est-à-dire avec les déplacements qui substituent des manières ou méthodes de transiter à l’identification par le lieu » (Certeau, 1980 : 52). L’acte de s’approprier se décline alors sous la forme d’un braconnage, rusé et souple à la fois, dans les contenus des médias (Badillo, 2015). Éric Maigret (2000 : 533) précise :

« C’est développer de minuscules tactiques – préférer tel ou tel personnage, aimer avant tout les productions nationales ou étrangères, lire à partir de sa communauté d’appartenance, féminine, masculine ou gay – ou révéler de réelles aptitudes à contrer certaines des significations délivrées par les médias, lire à rebrousse-poil, inverser la morale de l’histoire ».

 

Les éléments ici présentés rendent compte des antagonismes théoriques que la sociologie de la consommation culturelle et celle de la réception des biens culturels entretiennent. Ainsi, comme le note Bernard Lahire (2009 : 10), « si la sociologie de la réception a pointé le légitimisme culturel de la sociologie de la consommation culturelle, cette dernière peut permettre de résister aussi à certains dérapages romantiques et relativistes d’une sociologie de la réception trop euphorique quant au degré d’ouverture et de créativité des réceptions ». Les critiques susceptibles d’être opposées à chaque programme de recherche ont ceci de spécifique qu’elles révèlent la centralité de la notion d’appropriation. L’enjeu sociologique dont elle est porteuse n’est rien de moins que l’établissement du degré d’autonomie critique attribuée à ceux qui consomment/reçoivent les biens de culture.


Bibliographie

Badillo P.-Y., 2015, « Usagers et socio-économie des médias. Usager créatif ou/et usager dominé par les industries de l’information », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 6, 2015. Accès : http://rfsic.revues.org/1251.

Bourdieu P., 1979, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit.

Certeau M. de, 1980, L’Invention du quotidien. Les arts de faire, Paris, Gallimard, 1990.

Collin S., Karsenti T., 2012, « Approches théoriques des usages des technologies en éducation : regard critique », Formation et profession, 20, pp. 60-69.

Hoggart R., 1964, La Culture du pauvre. Etude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, trad. de l’anglais par J.-C. Garcias et J.-C. Passeron, Paris, Éd. de Minuit, 1970.

Jauréguiberry F., 2003, Les Branchés du portable. Sociologie des usages, Paris, Presses universitaires de France.

Jeanneret Y., 2007, « Usages de l’usage, figures de la médiatisation », Communication et langages, 151, pp. 3-19.

Jouët J., 2000, « Retour critique sur la sociologie des usages », Réseaux. Communication, technologie, société, 100, pp. 487-521.

Lahire B., 2009, « Entre sociologie de la consommation culturelle et sociologie de la réception culturelle », Idées économiques et sociales, 155, pp. 6-11.

Maigret É., 2000, « Les trois héritages de Michel de Certeau. Un projet éclaté d’analyse de la modernité », Annales, 55 (3), pp. 511-549.

Marx K., Engels F., 1932, L’Idéologie allemande, trad. de l’allemand par J. Milhau, Paris, Éd. Sociales, 1988.

Marx K., Engels F., 1848, Le Manifeste du Parti communiste, trad. de l’allemand par M. Tailleur,  Paris, Éd. sociales, 1983.

Souchier E., 1999, « De la lettrure à l’écran : vers une lecture sans mémoire ? », Texte, revue de théorie et critiques littéraires, 25-26, pp. 47-63.

Vidal G., dir., 2012, La Sociologie des usages. Continuités et transformations, Cachan, Lavoisier.

Auteur

Harchi Kaoutar

Harchi Kaoutar

Labex Création, art et patrimoine
Musée du quai Branly-Jacques Chirac

Centre de recherche sur les liens sociaux
Université Paris Descartes, CNRS, Université Sorbonne Nouvelle

Citer la notice

Kaoutar Harchi, Appropriation. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 8 novembre 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/appropriation/.
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