Arrogance linguistique


 

L’arrogance linguistique peut être définie comme un acte langagier que sous-tend le mépris social du locuteur à l’encontre de son vis-à-vis, de sa façon de parler (son accent par exemple) ou de l’illégitimité du propos qu’il tient. La notion rejoint le domaine sociolinguistique des manifestations de violence verbale (Moïse, 2004) et de stigmatisation sociale (Benoist, 2007) qui émaillent les discours. À ce titre, l’arrogance linguistique relève de la glottophobie, qui consiste en une « discrimination à prétexte linguistique » (Blanchet, 2016 ; 2018). Deux propriétés caractérisent plus précisément l’arrogance linguistique : l’inégalité – culturelle, socio-économique – des interlocuteurs, et la présence d’un tiers qui évalue (et réprouve) les marques de domination symbolique exercées par le dominant sur le dominé, que le discours tenu soit public ou non. Quand Roland Barthes (1915-1980 ; 2002 : 195) évoque le premier la notion d’arrogance, se livrant à un relevé de diverses attitudes qu’il assimile à de l’arrogance, voici ce qu’il écrit :

« Je réunis sous le nom d’arrogance tous les “gestes” de parole qui constituent des discours d’intimidation, de sujétion, de domination, d’assertion, de superbe : qui se placent sous l’autorité, la garantie d’une vérité dogmatique, ou d’une demande qui ne pense pas, ne conçoit pas le désir de l’autre. »

 

Image d'origine par mohamed Hassan (Pixabay, license libre) et adapté par le Crem.

Image d’origine par Mohamed Hassan (Pixabay License) et adapté par Léa Dehédin (Crem).

 

Aux termes de domination, sujétion, intimidation, dogmatisme, etc. de R. Barthes, on pourrait ajouter les termes et expressions de morgue, insolence méprisante ou agressive, attitude hautaine et blessante, avancées par Le Robert et Le Petit Larousse. Pour sa part, l’auteur ajoute prudemment que le classement des discours arrogants n’est pas possible et qu’il vaut mieux s’interroger sur les conditions de ne pas en user :

« L’arrogance du discours agresse partout où il y a foi, certitude, volonté de saisir, de dominer, fût-ce par une demande insistante : le recensement des discours arrogants serait infini, du discours politique au discours publicitaire, du discours de la science à celui de la « scène » [de ménage]. Nous ne ferons pas ce recensement, cette typologie ; mieux vaudrait se demander à quelles conditions difficiles un discours peut ne pas être arrogant ». (ibid.)

La tolérance, la délicatesse, ou l’interprétation nuancée, plutôt que le jugement péremptoire et méprisant et la tolérance font partie des solutions avancées par R. Barthes pour combattre l’arrogance (Citton, 2008). Il n’en reste pas moins que « l’arrogance linguistique » ne va pas de soi. En effet, si les manifestations de l’arrogance dans les discours sont repérables et s’analysent comme l’une des réalisations possibles de la discrimination et du mépris social, il n’est pas facile de vérifier la validité de la notion en tant que phénomène langagier stricto sensu. Pour l’approcher, voici des exemples d’échanges verbaux observés dans la vie courante. Nous faisons l’hypothèse que ces observations à caractère empirique permettent de dégager des traits communs qui faciliteront la conceptualisation de la notion :

  • Premier exemple : Un serveur de café au Maroc subit la colère d’un client anglophone.

À la terrasse d’un petit restaurant de Rabat, dans le quartier de l’Agdal et fréquenté par des intellectuels, des fonctionnaires et quelques touristes, un homme grand et blond hurle en anglais à l’intention d’un serveur : « Why don’t you speak English ? ». Le serveur silencieusement lui montre le menu du jour écrit en arabe et en français, et il ajoute en français : « Monsieur voici le menu » ; le client réplique alors : « Why French ? Why always French ? ». Le serveur ne réagit pas.

La scène se passe dans un pays où l’arabe et l’amazighe (berbère) sont les langues officielles et où le français est la langue héritée de la colonisation et constitue souvent un instrument de communication avec les étrangers, ce qui semble-t-il n’est pas admissible pour le client américain. Pour ce dernier, l’hégémonie de l’anglais ne supporte aucune exception, ce qu’il traduit par un comportement langagier méprisant : le sentiment de supériorité – lié à la langue dominante – peut s’interpréter comme un acte d’intimidation, de « violence symbolique » à l’encontre d’autrui qui ignorerait cette langue. L’intimidation est d’autant plus sensible que son interlocuteur, le serveur marocain, est statutairement (le service) l’inférieur du client américain.

La suprématie de l’anglais est également sensible dans l’exemple qui suit (communiqué par la sociologue Isabelle Jaquet).

  • Deuxième exemple : Miss USA se moque des candidates du Vietnam et du Cambodge (comment est-ce possible ?).

Devant la caméra, Sarah Rose Summers, Miss USA 2018, pose cette question en plein concours de Miss Univers, qui se tenait en Thaïlande les 8 et 9 décembre 2018 (« Miss Cambodge est ici et ne parle pas un seul mot d’anglais, et pas une personne ici ne parle sa langue… Pauvre Cambodge ! »)  Si, dans sa tirade au sujet de Miss Cambodge, S. R. Summers semble compatir sur le sort de cette dernière, expliquant qu’elle doit se sentir « isolée », elle ne s’arrête pourtant pas là, ajoute Quartz. En effet, elle se moque en effet ouvertement de la candidate du Vietnam, H’Hen Niê, qui est selon elle « adorable » car elle fait des efforts pour parler anglais. En vain, semble-t-il, puisqu’au vu des grimaces de Miss USA pour l’imiter, entre deux rires à son sujet, on comprend qu’elle ne la juge pas tout à fait au niveau (Ouest-France, 2018 ; Singh-Kurtz, 2018). Étant donné les réactions multiples des internautes choqués par ces propos, « Sarah Rose Summers a publié ses excuses sur Instagram, jeudi 13 décembre, assurant qu’elle a réalisé que ses propos pouvaient être perçus comme irrespectueux » (ibid.)..

Là encore, se manifeste le sentiment d’une vérité intériorisée comme un dogme par une locutrice qui croit fermement que l’anglais est en usage dans le monde entier. À la différence du premier exemple, le propos ici se teinte de compassion (« pauvre Cambodge ») et non plus de colère. Sinon, le geste d’une parole arrogante est identique.

  • Troisième exemple : comportement stigmatisant un accent.

À cet égard, en France, le cas de Jean-Luc Mélenchon (17 oct. 2018) imitant l’accent toulousain d’une journaliste est fort éclairant : « Jean-Luc Mélenchon n’a pas apprécié la question de cette journaliste à l’Assemblée nationale le 17 octobre. Interrogé sur son rapport avec la justice, au lendemain des perquisitions menées à son domicile ainsi qu’au QG de la France Insoumise, le député LFI des Bouches-du-Rhône s’est moqué de l’accent toulousain de Véronique Gaurel, journaliste pour France 3 » (Le Huffpost, 2018).

De telles stigmatisations des accents sont nombreuses. Au Magreb, il s’agit, par exemple, de moqueries des arabophones à l’encontre de l’accent des amazighophones lorsqu’ils s’expriment en arabe, ou de stigmatisations des parlers ruraux et des nouveaux urbains par les citadins d’origine arabo-andalouse (Messaoudi, 2003 ; 2010).

 

Arrogance linguistique et statut social

Reste que la stigmatisation de l’accent, pour atteindre son but et toucher l’interlocuteur, doit s’accompagner du rapport d’infériorité socio-économique et culturelle de celui qui est victime de l’arrogance de l’autre. Impossible dans ces conditions d’interpréter comme arrogantes les postures de ceux qui raillent le Premier ministre français (J. Castex) au sujet de son accent du Sud-Ouest. Et le Premier ministre, à la question insidieuse du journaliste qui lui demande « Êtes-vous fier de votre accent ? », peut répliquer : « J’ai un accent, moi ? » (BFMTV, 2020)

La violence symbolique exercée à l’encontre de celles et ceux qui n’utilisent pas la langue ou la variété attendue dans telle ou telle situation peut s’accompagner d’un mépris émanant des classes supérieures vis-à-vis de celles inférieures économiquement. Souvent les démunis en font les frais car en plus de leur non-maîtrise de la langue ou variété souhaitée, la fragilité sociale dans laquelle ils se trouvent ne les sert pas et ne semble pas susciter d’empathie chez ceux qui stigmatisent leur parler ou leur accent.

Mais il peut se produire que la catégorie sociale ne corresponde pas au parler attendu. Par exemple à Rabat qui se distingue par un parler hérité d’anciennes familles désargentées, d’origine arabo-andalouse, l’arrogance est exprimée par le riche qui signifie son mépris par une attitude hautaine, sans que cette arrogance se justifie par le parler produit.

La domination économique pèse évidemment et explique l’arrogance manifestée souvent par les anglophones. C’est ce que relève Jane Bradley (The Newsroom, 2019), ainsi que Milton Packer (2018) qui s’interroge sur le pouvoir de l’impérialisme linguistique et signale « The Linguistic Arrogance of Anglophones » dans le domaine médical.

 

Caractéristiques communes aux actes langagiers

Les exemples présentés permettent de définir l’arrogance linguistique comme un acte langagier au cours duquel un locuteur A, exprime un jugement dévalorisant qui vise un certain usage linguistique décelé chez son interlocuteur B. La dévalorisation s’accompagne le plus souvent d’une inégalité de statut. En outre, on peut énumérer les caractéristiques communes suivantes :

  • Le locuteur A considère implicitement que sa pratique linguistique est la seule légitime ou la plus prestigieuse ;
  • Le locuteur A estime que les normes au nom desquelles il s’exprime doivent être connues et partagées ;
  • Le locuteur A s’autorise à interpeller son vis-à-vis pour lui communiquer l’évaluation négative de sa façon de parler ;
  • Le locuteur A ne perçoit pas nécessairement que ses propos sont blessants ou irrespectueux à l’égard de l’interlocuteur.

Les jugements formant ladite arrogance linguistique s’appuient sur des valeurs accordées socialement aux usages linguistiques et intériorisées par les sujets parlants, par référence à des « normes de prestige » communément partagées même si elles ne sont pas toujours maîtrisées par tous (Labov, 1972) et auxquelles s’adosse l’usage linguistique « légitime » (Bourdieu, 1982). L’effet de l’arrogance linguistique est de provoquer chez le destinataire une « insécurité linguistique » (Labov, 1972 ; Messaoudi, 2020) qu’il a du mal à contrer car il a lui-même intériorisé qu’il s’agit d’un jugement émanant de la langue légitime qu’il ne maîtrise pas. Dans de rares cas, lorsque le statut socio-économique est élevé, le locuteur assume son accent et le fait savoir en soulignant qu’il en est fier (le cas du ministre cité supra).

 

Conclusion 

« L’arrogance linguistique » traduit un rapport de force symbolique et culturel (Bourdieu, 1982) et se manifeste dans une activité langagière in situ, dont l’intention est perçue (par un tiers) comme blessante à l’égard d’un interlocuteur qui occupe une « position basse » dans l’interaction. Le locuteur dominant « s’arroge le droit de » sanctionner un accent, une trace d’origine (ethnique, sociale) jugée inférieure et qui est supposée se traduire dans le comportement socio-langagier. Le dogmatisme du jacobinisme ou la suprématie de l’anglais constituent dans ces conditions des sources inépuisables d’arrogance linguistique.

Le locuteur arrogant s’estime de plein droit le supérieur de son vis-à-vis, selon des normes langagières, sensibles et grossières, dont le prestige n’est pas discutable. L’attitude arrogante est à peine consciente de la part de son auteur. C’est sa pitié, son amusement ou sa colère qui le sont davantage et qui permettent de conclure à de l’arrogance. Il semble enfin que la condition majeure pour qu’existe un fait d’arrogance linguistique c’est la présence d’un tiers qui occupe le rôle de l’observateur – du public – et qui sanctionne le fait de discours comme un acte langagier arrogant.


Bibliographie

Bibliographie

Barthes R., 2002, Le Neutre. Cours au Collège de France (1977-1978). Paris, Éd. Le Seuil/Éd. de l’institut mémoires de l’édition contemporaine.

Benoist J., 2007, « Logiques de la stigmatisation, éthique de la destigmatisation », L’Information psychiatrique, 83 (8), p. 649-654. Accès : https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2007-8-page-649.htm.

Blanchet P., 2016, Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Éd. Textuel.

Blanchet P., 2018, « Parole publique et glottophobie », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/parole-publique-et-glottophobie

Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.

Citton Y., 2008, La Nuance contre l’arrogance. Lectures croisées entre Roland Barthes et Gilles Deleuze. Empreintes de Roland Barthes, Ina Éd., pp. 147-183. Accès : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00847103. Consulté le 1er févr. 2021.

Labov W., 1972, Sociolinguistic Patterns, Philadelphie, University of Pennsylvania Press.

Messaoudi L., 2003, « Parler citadin parler urbain : quelles différences ? », pp. 105-135, in : Bulot T., Messaoudi L., dirs, Sociolinguistique urbaine Frontières et territoires, Cortil Wodon, Éd. Modulaires européennes.

Messaoudi L., 2010, « Langue spécialisée et technolecte : quelles relations ? » Meta, vol. 55 (1), pp. 127–135. Accès : https://www.erudit.org/fr/revues/meta/2010-v55-n1-meta3696/039607ar/

Messaoudi L. 2020, « Insécurité linguistique », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.humanum.fr/notice/insecurite-linguistique/

Moïse C., 2004 « Postures sociales, violence verbale et difficile médiation » in : Delamotte-Legrand R., éd., Les Médiations langagières. Des faits de langue au discours, Mont-Saint-Aignan, Presses de l’université de Rouen, pp. 335-349.

Packer M., 2018, « The Arrogance of the English Language in Medical Communications » Medpagetoday. Accès : https://www.medpagetoday.com/blogs/revolutionandrevelation/75172. Consulté le 31 janv. 2021.

The Newsroom, 2019, « Why English-speakers have an unpleasant arrogance – Jane Bradley », The Scotsman. Mis en ligne le 2 mars 2019. Accès : https://www.scotsman.com/news/opinion/columnists/why-english-speakers-have-unpleasant-arrogance-jane-bradley-93462. Consulté le 5 févr. 2021.

Zouogbo J.-P., 2012, « Les apories de la tentation de l’arrogance linguistique dans l’Europe des 27 » pp. 139-156, in : Herreras, J.-C., dir., L’Europe des 27 et ses langues, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes.

 

Sitographie

BFM TV, 2020, « Jean Castex, “J’ai un accent moi ?” », Dailymotion. Mis en ligne le 8 juil. 2020. Accès : https://www.dailymotion.com/video/x7uvvpn. Consultée le 19 août 2021.

Larousse, s. d., « Arrogance », Larousse. Accès : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/arrogance/5462.

Le HuffPost, 2018, « Jean-Luc Mélenchon se moque de l’accent d’une journaliste », Youtube, 0 : 47 min. Accès : https://www.youtube.com/watch?v=fpoaodwmkJc.

Le Robert, s. d., « Arrogance », Le Robert. Dico en ligne. Accès : https://dictionnaire.lerobert.com/definition/arrogance.

Ouest-France, 2018, « VIDÉO. Miss USA choque les internautes avec des propos jugés racistes », Ouest-France. Mis en ligne le 14 déc. Accès : https://www.ouest-france.fr/culture/people/video-miss-usa-choque-les-internautes-avec-des-propos-juges-racistes-6129982.

Singh-Kurtz S., 2018, « Miss USA is shocked that rest of the world doesn’t speak English », Quatrz. Mis en ligne le 13 déc. Accès : https://qz.com/quartzy/1494674/miss-usa-is-shocked-miss-vietnam-and-cambodia-dont-speak-fluent-english/. Consulté le 10 févr. 2021

Auteur·e·s

Messaoudi Leila

Langage et société Université Ibn Tofail (Maroc)

Citer la notice

Messaoudi Leila, « Arrogance linguistique » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 05 novembre 2021. Dernière modification le 08 novembre 2021. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/arrogance-linguistique.

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