Auerbach (Erich)


Penser le public (français) au XVIIe siècle et au-delà

 

Né le 9 novembre 1892 à Berlin et mort le 13 octobre 1957 à Wallingford (Connecticut), Erich Auerbach, à la fois critique littéraire et philologue, peut être considéré comme l’un des plus éminents représentants de la « romanistique » allemande au XXe siècle, ainsi que deux de ses collègues non moins réputés Ernst Robert Curtius (1886-1956) et Leo Spitzer (1887-1960). Il est surtout universellement connu depuis la publication, en 1946, de Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale (Mimesis. Dargestellte Wirklichkeit in der abendländischen Literatur). Par sélection et comparaison de certaines œuvres phares, ce monument de la critique littéraire du XXe siècle embrasse un vaste pan de l’histoire des grandes œuvres produites par la littérature occidentale, de l’Antiquité (Homère) à l’époque moderne (Virginia Woolf).

 

 

Des premières armes en Allemagne à l’exil turc : itinéraire d’un intellectuel juif allemand assimilé

Erich Auerbach est issu de la moyenne bourgeoisie juive berlinoise, complètement assimilée, et sa famille le destinait à une carrière juridique : c’est dans cette perspective qu’il soutint sans enthousiasme une thèse de droit à l’université de Heidelberg en 1913, avant de reprendre sa formation après la guerre, mais en philologie romane, à Berlin. Il soutient sa thèse en 1921, avec un travail portant sur la nouvelle italienne et allemande des débuts de la Renaissance. En 1929, il soutient son habilitation sous l’égide de Karl Vossler à l’université de Marbourg avec un premier travail d’envergure sur celui dont l’œuvre allait l’occuper toute sa vie, Dante : Dante, poète du monde terrestre (Dante als Dichter der irdischen Welt). La mutation de son mentor Leo Spitzer à l’université de Cologne allait permettre à Erich Auerbach d’obtenir la chaire de philologie romane laissée vacante à Marbourg. Dès 1935, il fut toutefois démis de ses fonctions par les autorités allemandes et, comme nombre d’intellectuels d’origine juive chassés d’Allemagne et d’Autriche par le nazisme, contraint à l’exil (Konuk, 2014), un exil qui le mena à Istanbul où, là encore, il succéda en 1936, grâce à l’intervention de son maître Karl Vossler et à la recommandation de Benedetto Croce, à Leo Spitzer à la chaire de romanistique, c’est-à-dire à la chaire de philologie des langues romanes et de littérature comparée.

De manière générale, Erich Auerbach fait preuve, à Istanbul, d’une intense activité intellectuelle qui se reflète dans la production d’articles nombreux et variés (sur Dante, le symbolisme chrétien, la littérature latine médiévale, la littérature française) et surtout de deux ouvrages, dont son œuvre majeure, Mimésis, vaste essai de quelque 550 pages composé entre mai 1942 et avril 1945 à Istanbul (à l’exception du chapitre XIV, consacré à Cervantes, qui a été rédigé en 1949) dans lequel Erich Auerbach s’efforce de penser conjointement la doctrine platonicienne plaçant la mimésis au troisième rang après la vérité et l’artisanat, avec la Divine Comédie de Dante qui entendait « donner » (« geben ») « la réalité vraie » : « D’une part la radicale dépréciation ou dévalorisation ontologique de la représentation dans le cadre d’une métaphysique, de l’autre la radicale revalorisation de la représentation littéraire dans le cadre d’une poétique chrétienne du “figural” » (Costadura, 2015 : 36). Pour Erich Auerbach, la littérature occidentale apparaît en mesure d’« imiter » un milieu social, comme chez Pétrone : « Pétrone, tout comme un réaliste moderne, met son point d’honneur d’artiste à représenter un milieu contemporain quelconque, un milieu banal, sans lui faire subir aucune stylisation, en laissant voir son assise sociale et en faisant parler son jargon propre à chacun des individus qui en relèvent » (Auerbach, 1946 : 41). Le travail de la mimésis consiste donc à analyser la manière dont le réel, incarné notamment par le public des lecteurs, fait radicalement irruption dans la littérature.

 

Le public au XVIIe siècle selon Erich Auerbach : public, peuple, cour, ville

Par ailleurs, Erich Auerbach a développé une réflexion tout à fait instructive sur la notion de public au XVIIe siècle. Le philologue écrit ainsi, au sujet de Molière et de la querelle de L’École des femmes (Auerbach, 1951 : 122) : « La cour et le public sont d’emblée du côté de Molière ». Erich Auerbach montre ici le peu d’importance qu’il semble accorder au mot « public » dans le contexte du XVIIe siècle, même si ce désintérêt nuit à son analyse sociologique, qui paraît aujourd’hui assez peu pertinente (ibid. : 169) :

« La cour et la ville sont une unité qui se constitue dans le courant du siècle, et que nous pouvons déjà caractériser comme un public au sens moderne. Les deux termes de cette unité sont certes nettement distincts pour ce qui est du rang formel, mais ils entretiennent constamment des échanges, et, surtout, chacun a perdu le fondement de son identité. La noblesse en tant que telle a perdu sa fonction, elle n’est plus que l’entourage du roi ; la bourgeoisie, dans la mesure où elle fait partie de la ville, a également répudié sa fonction initiale de classe productive. C’est par leur absence de fonction, leur parasitisme et leur idéal culturel que la cour et la ville fusionnent en une couche autonome ».

En d’autres termes, la littérature française du XVIIe siècle s’expliquerait, selon Erich Auerbach, par la constitution inédite d’un public entendu au sens moderne, une forme d’élite sociale qu’il distingue soigneusement du peuple et qui serait même fondée sur l’exclusion de ce dernier. Derrière les termes de « cour » et de « ville », Erich Auerbach identifie deux couches sociales : la haute noblesse et la haute et moyenne bourgeoisie. Par ailleurs, la définition du public du/au XVIIe siècle proposée présente des enjeux critiques susceptibles d’intéresser tout théoricien de la littérature, par-delà le débat français traditionnel opposant modernité et classicisme : pour Erich Auerbach, le public « classique » du XVIIe siècle est déjà un public au sens moderne.

Dans l’introduction au Haut Langage. Langage littéraire et public dans l’Antiquité latine tardive et au Moyen Âge, Erich Auerbach (1958 : 26-27) commente sa propre méthode philologique comme suit :

« J’ai pour la première fois appliqué cette méthode consciemment vers 1930 en travaillant sur le classicisme français. Il m’est apparu alors que la couche sociale qui, au XVIIe siècle, se constitua en public pour les œuvres littéraires, représentait quelque chose de nouveau, de particulier, de décisif pour le futur et en rupture nette avec le passé. […] J’avais trouvé un point de départ simple, purement philologique, qui s’avéra efficace bien au-delà de l’objet d’étude originel : “le public français au XVIIe siècle” ».

Le syntagme « la cour et la ville », qu’Erich Auerbach utilise ici dans son introduction au Haut Langage, lui fournit en quelque sorte le détail par lequel s’éclaire à ses yeux la composition sociale du public. Mails il est vrai que le terme « public » ne fournit en même temps aucun indice sérieux pour circonscrire une couche sociale précise dans laquelle le philologue croit apercevoir « quelque chose de nouveau, de particulier, de décisif pour le futur et en rupture nette avec le passé » : dépourvu de tout contenu sociologique, le mot « public » constitue ici, au contraire, une trace, une réminiscence du passé (de son sens étymologique de « res publica ») – la notion de « public », comme celle de « peuple », de « cour » ou de « ville », ne présente au fond, pour les hommes du XVIIe siècle, « aucune valeur référentielle fixe » (Merlin-Kajman, 2009 : 100) et, par conséquent, aucune valeur immédiatement sociologique. La cour et la ville constituent, pour Erich Auerbach, les deux couches sociales du public du XVIIe siècle à l’exclusion du peuple, qu’il semble considérer comme une sorte de troisième couche sociale, inférieure aux deux autres (voir Auerbach, 1951 : 119).

 

Le(s) public(s) moderne(s)

Dans son introduction au Haut Langage, Erich Auerbach (1958 : 13) écrit encore :

« L’historicisme romantique a créé une conception de la communauté humaine dialectique, car fondée sur la diversité des caractéristiques individuelles des peuples ; cette conception était plus profonde et réaliste que l’idée de l’humanité proposée par la pure Aufklärung. Celle-ci procédait d’une manière a-historique et non-dialectique. Mais nulle part la conception historique, en tout cas en Europe, ne pouvait apparaître plus naturellement efficace que dans la Romanistique allemande. Car le sujet de celle-ci n’est pas l’esprit de son propre peuple ; elle ne pouvait pas si facilement succomber à la tentation de s’emmêler avec un patriotisme sentimental à l’être de son peuple. Son sujet, c’est plusieurs peuples différents, malgré leur romanité commune ; et tous encore plus différents de l’allemand, mais qui lui sont liés par le substrat commun de la civilisation chrétienne-antique ».

Erich Auerbach constate ainsi une homologie structurale entre le public français du XVIIe siècle (« la cour et la ville ») et l’objet propre de la Romanistique allemande. La première différence entre les deux lui permet toutefois de concevoir la pluralité des cultures et la seconde de se mettre, en quelque sorte, à l’écart comme chercheur allemand par rapport à sa propre identité culturelle, autrement dit « de différer de soi, de postuler cette possibilité d’une différenciation interne, ou d’un déplacement au sein d’une identité culturelle » (Merlin-Kajman, 2009 : 108). Intellectuel juif allemand assimilé, Erich Auerbach rejette en outre ici le mythe du « Volk », c’est-à-dire du « peuple » conçu comme mythe identitaire par excellence et introduit des nuances (du « différentiel » : ibid. : 109) dans la compréhension et l’analyse du public du XVIIe siècle. Un tel angle d’attaque lui permet également de penser de manière singulière la tension qui se joue alors en France entre un ancien modèle pyramidal, hiérarchisé, théologico-politique, du peuple et sa décomposition-recomposition réelle, qui conduit à un nouveau modèle et à de nouveaux conflits. Par « public moderne », Erich Auerbach semble donc entendre un public qui, par-delà l’appartenance à une communauté particulière, doit être pensé en lien avec une culture plus large que celle qui lui est initialement propre.

Dans Mimésis enfin, Erich Auerbach (1946 : 309) fournit à l’exemple de Montaigne des précisions qui introduisent d’autres traits annonciateurs du public du XVIIe siècle :

« Dans cette évolution, qui n’aurait certainement pas été de son goût, Montaigne occupe une place importante ; son homme suffisant, qui est toujours suffisant, même à ignorer, est sans aucun doute un précurseur de cet honnête homme, qui, tels les marquis de Molière, n’a rien eu à apprendre de particulier pour juger de tout avec une assurance mondaine. Montaigne est le premier auteur qui écrivit pour cette catégorie des honnêtes gens que nous venons de définir, et avec le succès des Essais ce public cultivé prit conscience pour la première fois de son existence. Montaigne n’écrit ni pour une classe déterminée, ni pour des spécialistes d’aucune sorte, ni pour le “peuple”, ni pour les chrétiens. Il n’écrit pas davantage pour un parti. Il ne se considère pas comme un poète. Il écrit le premier livre d’introspection profane, et voici qu’il se trouve des hommes et des femmes qui se sentent concernés par ce qu’il dit ».

En somme, ce qui caractérise le public moderne selon Erich Auerbach, c’est sa culture, ni exactement « classique » au sens étroit du terme, ni totalement indéterminée : une « culture à la fois partagée et ouverte » (Merlin-Kajman, 2009 : 115).


Bibliographie

Auerbach E., 1946, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, trad. de l’allemand par C. Heim, Paris, Gallimard, 1968.

Auerbach E., 1951, Le Culte des passions. Essais sur le XVIIe siècle français, trad. de l’allemand par D. Meur, Paris, Éd. Macula, 1998.

Auerbach E., 1958, Le Haut Langage. Langage littéraire et public dans l’Antiquité latine tardive et au Moyen Âge, trad. de l’allemand par R. Kahn, Paris, Belin, 2004.

Costadura E., 2015, « “Réalité représentée” : la mimesis dans Mimésis d’Erich Auerbach », Revue germanique internationale, 22, pp. 35-47. Accès : http://journals.openedition.org/rgi/1552.

Konuk K., 2014, « Erich Auerbach à Istanbul : l’exil comme distance critique », Revue germanique internationale, 19, pp. 93-102. Accès : http://rgi.revues.org/1471.

Merlin-Kajman H., 2009, « Le public au XVIIe siècle et au-delà selon Auerbach », pp. 91-115, in : Tortonese P., dir., Erich Auerbach. La littérature en perspective, Paris, Presses Sorbonne nouvelle.

Auteur·e·s

Lacheny Marc

Centre d'études germaniques interculturelles de Lorraine Université de Lorraine

Citer la notice

Lacheny Marc, « Auerbach (Erich) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 21 janvier 2019. Dernière modification le 02 juillet 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/auerbach-erich.

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