Bloch (Marc)


« Les fausses nouvelles de la guerre » et leurs publics : émergence d’une méthode d’analyse

 

Couverture de l’édition de 2019 de Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, Paris, Éd. Allia (https://www.editions-allia.com/fr/livre/268/reflexions-dun-historien-sur-les-fausses-nouvelles-de-la-guerre)

 

En 2019, les éditions Allia rééditent un petit volume de 48 pages intitulé Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre qu’elles avaient fait paraître en 1999 (un vrai succès de librairie…). L’historien en question est Marc Bloch (1886-1944). Presque 100 ans après sa première publication, qu’est-ce qui justifie que ce texte figure à nouveau au catalogue ? La quatrième page de couverture met en valeur un passage qui a une portée générale :

« Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes – simples racontars, impostures, légendes – ont rempli la vie de l’humanité. Comment naissent-elles ? De quels éléments tirent-elles leur substance ? Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche ou d’écrit en écrit ? Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire ».

L’extrait est assorti d’un commentaire qui explique son intérêt aujourd’hui :

« Ce bref essai, rédigé en 1921, est une étude sur la façon dont naissent et se propagent les rumeurs et les fausses nouvelles en temps de guerre, la façon aussi dont elles sont sciemment fabriquées et exploitées. Une leçon de méthodologie historique indispensable à l’heure où la désinformation constitue l’une des armes principales de la guerre moderne ».

Il s’agit d’un raccourci afin de stimuler un désir de lecture et un acte d’achat. Pour autant, il signale que la leçon du futur cofondateur, avec Lucien Febvre (1878-1956), de l’École des Annales est en prise avec nombre de questions que pose l’étude des publics. On remarque aussi d’emblée que M. Bloch raisonne en termes de processus, de transmission ou, pour le dire avec un vocabulaire plus contemporain, de médiation. C’est dire que son propos a une portée épistémologique qui croise plusieurs des préoccupations du Publictionnaire. Et ce propos est ancré dans l’expérience du patriote et combattant de la Grande Guerre ; il l’est également dans celle du chercheur qui avance dans sa carrière et se positionne par rapport à ses pairs : M. Bloch vient de soutenir sa thèse en 1920 (Rois et serfs, un chapitre d’histoire capétienne) dans des conditions réservées aux anciens combattants (Fink, 1989 : 83/84) et il enseigne à l’université de Strasbourg redevenue française. Pour prendre la mesure de cet ancrage, des repères biographiques sont utiles, même si l’historien n’était guère friand de cette façon de faire.

 

 

Né à Lyon en 1886, Marc, Léopold, Benjamin Bloch est le fils de Gustave Bloch (1848-1923), historien romaniste, qui termine sa carrière comme professeur à la faculté des Lettres de l’université de Paris, et de Sara Ebstein (1858-1941). Marc suit les traces de son père : il intègre l’École normale supérieure, réussit le concours d’agrégation, effectue un séjour de recherche en Allemagne grâce à une bourse du ministère des Affaires étrangères, est pensionnaire de la Fondation Thiers et devient professeur de lycée (Montpellier, Amiens). À son actif de médiéviste, il compte déjà 7 articles lorsque, en août 1914, il est mobilisé comme sergent au 272e régiment d’infanterie (il avait effectué son service militaire en 1905-1906). Il participe activement à la bataille de la Marne puis, versé dans le 72e régiment d’infanterie, ce sont les combats de l’Argonne, de la Somme. Dès 1915, durant une convalescence, il commence à rassembler ses souvenirs de combattant (Bloch, 1959). Après une mission de maintien de l’ordre par son régiment en Algérie (1916-1917), il revient en métropole. Il termine la guerre en tant que capitaine et il est démobilisé en mars 1919 (4 citations, Croix de Guerre, Légion d’honneur) en ayant véritablement connu l’épreuve du feu et partagé la dureté de la vie de ses hommes. La même année, il est nommé maître de conférences à l’université de Strasbourg et, sur le plan privé, il épouse Simonne Vidal (1894-1944), issue d’une famille originaire du Comtat Venaissin et d’Alsace. En 1920, naît Alice (jardinière d’enfants, à partir de 1941-1942, elle s’occupera de l’Œuvre de secours aux enfants – OSE ; décédée en 1983) ; cinq autres enfants suivront, dont Étienne (1921-2009) combattant dans les Forces françaises libres, magistrat, exécuteur testamentaire de son père et dévoué à la mémoire de celui-ci.

Outre l’année de la naissance de l’aîné des garçons, 1921 est donc celle des « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », rédigées d’une plume alerte et élégante par un homme jeune, à peine sorti des combats, marqué aussi dans sa prime jeunesse par l’affaire Dreyfus (le capitaine est réintégré dans l’armée en 1906) qui charriait les questions des représentations antisémites, de la falsification, du rapport à la vérité. On n’en dira pas plus. Sur la vie de M. Bloch et son parcours intellectuel, on peut se reporter aux ouvrages d’É. Bloch (1997), de Carole Fink (1989), d’Olivier Dumoulin (2000) et d’Annette Becker qui, avec É. Bloch, a fourni dans L’Histoire, la Guerre, la Résistance (2006) la version de référence de nombreux textes de M. Bloch (y compris des inédits), dont celui des « fausses nouvelles de la guerre » (pp. 293-334) utilisé pour la présente notice. À signaler aussi que, à propos de ce dernier, O. Dumoulin et A. Becker ont dialogué sur France Culture (31/07/2017). Ici, le point de vue adopté consiste à entrer dans l’atelier de l’historien pour suivre et commenter sa démarche d’approfondissement en trois temps : la relation entre psychologie du témoignage et histoire, sachant qu’il n’y a pas de témoignage sans adresse à un public ; une revue de littérature critique sur l’étude des fausses nouvelles pour préciser une méthode d’analyse des processus de propagation dans et par des publics ; le retour d’expérience de M. Bloch lui-même afin de mettre cette méthode à l’épreuve. L’ensemble ouvre des perspectives, tant sur les publics des fausses nouvelles que sur ceux des travaux de M. Bloch.

 

Couverture de la Revue de synthèse historique, t. 33, 1921 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1016022?rk=21459;2)

 

Psychologie du témoignage et histoire : chercher l’erreur ou cerner les conditions de la « publique renommée » ?

L’article de M. Bloch est paru dans La Revue de synthèse historique, fondée en 1900 par le philosophe Henri Berr (1863-1954), un parent par alliance d’Émile Durkheim (1858-1917) qui est un proche du père de M. Bloch et que ce dernier a beaucoup lu (d’autant que, de 1903 à 1908, eut lieu un débat fameux entre sociologie et histoire, dont les hérauts étaient É. Durkheim et Charles Seignobos [1854-1942], l’un des maîtres de M. Bloch) et qu’il a fréquenté des durkheimiens à la Fondation Thiers. Le projet de la revue est de promouvoir le décloisonnement des disciplines, si ce n’est, pour reprendre un mot très employé aujourd’hui, l’interdisciplinarité. La 33e livraison (1921) intitulée « Introduction à l’histoire de la guerre mondiale » est composée à partir de trois entrées : « Questions de méthode », « Centres d’études et instruments de travail », « Études critiques ». Dans son introduction « Sur l’étude de l’Histoire de la Guerre », l’archiviste et historien Pierre Caron (1875-1952) relève notamment que le public et les éditeurs se lassent déjà des ouvrages sur le conflit. Il en appelle néanmoins à une prise en charge des travaux par une jeune génération d’« historiens de carrière » qui sauront faire le tri dans l’immense masse documentaire qui comporte, entre autres sources, des témoignages, des autobiographies et de la « littérature narrative ». L’article ouvrant la livraison est précisément celui de M. Bloch qui traite de ces productions sous l’angle des fausses nouvelles. L’expression semble archaïque. En fait, elle est l’un des termes qui servent à nommer un type d’information : au XIXe siècle, « les procureurs, les préfets ou les officiers de gendarmerie parlent de “fausses nouvelles”, de “faux bruits”, de “bruits alarmants” ou “absurdes”, parfois encore de “fables”. Ils désignent, en employant ces termes, une information qu’ils définissent non par son origine ou son mode de diffusion, mais plutôt par son contenu (celui-ci présentant une distorsion, un écart, par rapport à la réalité) et par son impact éventuel sur l’opinion publique » (Ploux, 2001 : 303), allant du retour de Napoléon Ier en 1815-1817 aux rumeurs de la guerre franco-prussienne de 1870.

Sur le plan scientifique, en cohérence avec le projet éditorial de la revue, M. Bloch jette un pont entre l’histoire et une discipline récente (20 ans d’âge) dont il estime qu’elle s’autonomise : la psychologie du témoignage (en particulier, il s’appuie sur le travail de synthèse – 1914 – du psychopédagogue Julien Varendonck [1879-1924]), qui est surtout appliquée dans le domaine médico-légal (voir Dulong, 1998). Révisable en ce qui concerne l’autonomisation, ce constat n’en module pas moins le propos de nombre de nos contemporains qui, étudiant le témoignage, sont persuadés que l’intérêt scientifique pour celui-ci est consécutif à la Grande Guerre. En outre, l’historien pose une question cardinale, fondée sur une approche relationnelle : « Il n’y a pas de bon témoin ; il n’y a guère de déposition exacte en toutes ses parties ; mais sur quels points un témoin sincère et qui pense dire vrai mérite-t-il d’être cru ? » (Bloch, 1921 : 296). Autrement dit, un lien avec le public est posé d’emblée sous l’angle de la vérité et de la croyance. C’est là que le recours à la psychologie est examiné par M. Bloch qui avait déjà abordé le sujet du témoignage dans son discours pour la « distribution solennelle des prix. Année scolaire 1913-1914 » publié par le lycée d’Amiens (republié sous le titre « Critique historique et critique du témoignage » [Bloch, 1995 ; Bloch, 2006]). S’il reconnaît à la psychologie un rôle précieux pour corriger des erreurs, il affirme que la dimension critique n’est pas le seul objectif de l’historien qui prend au sérieux l’erreur (volontaire ou non) : elle « n’est pas pour lui seulement le corps étranger qu’il s’efforce d’éliminer de toute la précision de ses instruments ; il la considère aussi comme un objet d’étude sur lequel il se penche lorsqu’il s’efforce de comprendre l’enchaînement des actions humaines » (Bloch, 1921 : 297). Suit la citation figurant au dos du volume édité par Allia (voir supra).

À ce stade de son raisonnement, M. Bloch se sépare de la psychologie qui, d’ordinaire, procède par expérimentation avec des témoins directs, ce qui a comme conséquence majeure que

« les témoins secondaires, qui ne parlent que par ouï-dire sont exclus ; dans la vie réelle au contraire, que serait sans eux ce que l’on appelait autrefois la “publique renommée” ? Dans les expériences des psychologues, jamais la fausse nouvelle n’atteint cette plénitude magnifique que seules peuvent lui donner une longue durée et des bouches innombrables (ibid. : 298). [Il ajoute que] l’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. En elle, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes. Seuls […] de grands états d’âme collectifs ont le pouvoir de transformer une mauvaise perception en une légende » (ibid. : 298-299).

On observe ici l’impact des théories sur la foule (voir la notice Foule) et l’opinion de Gustave Le Bon (1841-1931) et de Gabriel Tarde (1843-1904) (voir la notice Tarde). En outre, pour l’historien, qui écrit avant la parution de Témoins (1929) de Jean Norton Cru (1879-1949) – animé par le souci de vérifier l’exactitude des témoignages – et les polémiques afférentes (Rousseau, 2003), la dimension collective est fondamentale. La psychologie individuelle est assurément d’un faible secours. Au demeurant, l’expérience qui compte pour lui est, de toute façon, d’une autre nature : « On a le droit en effet de considérer comme telle la guerre européenne : une immense expérience de psychologie sociale, d’une richesse inouïe » (Bloch, 1921 : 300). De ce point de vue, le phénomène des fausses nouvelles est un matériau de choix. Omniprésentes, « elles troublaient les esprits, tantôt surexcitant et tantôt abattant les courages : leur variété, leur bizarrerie, leur force étonnent encore quiconque sait se souvenir et se souvient d’avoir cru » (ibid.) Individuel et collectif sont donc ici articulés. D’autant que M. Bloch sait de quoi il parle (à l’occasion, il a été abusé et peut-être dépité de l’avoir été…). Mais avant de faire référence à sa propre expérience, il revient sur quatre ouvrages, parmi de nombreux autres moins pertinents, portant sur les fausses nouvelles pendant le conflit. Ce qui ne veut pas dire qu’il est systématiquement en accord avec leurs contenus. Ils lui servent plutôt à préciser sa pensée et sa méthode sur le phénomène : work in progress.

 

Une revue de littérature pour préciser une méthode d’analyse des processus de propagation dans et par les publics

 

Portrait de Lucien Graux
(https://lebibliophilemacon.files.wordpress.com/2015/09/lucien-graux.jpg)

Portrait d’Albert Dauzat (https://la13regionmiltaire.pagesperso-orange.fr/Files/Image/Photo/220px-Albert_Dauzat_(1877-1950).jpg)


D’abord Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre (1918-1920), en 7 volumes, du docteur Lucien Graux (1878-1944), ancien combattant, occultiste et littérateur à ses heures (il sera résistant et assassiné à Dachau). Ces volumes sont surtout constitués d’extraits de presse. C’est de cette dernière, qui a une influence sur son public, dont traite M. Bloch. Il développe une double critique. En premier lieu à l’égard des journalistes. S’ils peuvent diffuser innocemment des fausses nouvelles (« Il y aurait beaucoup de naïveté à refuser aux reporters toute naïveté », Bloch, 1921 : 301), l’historien précise que

« le plus souvent la fausse nouvelle de presse est simplement un objet fabriqué ; elle est forgée de main d’ouvrier dans un dessein déterminé, – pour agir sur l’opinion, – pour obéir à un mot d’ordre, – ou simplement pour orner la narration, conformément à ces curieux préceptes littéraires qui s’imposent si fortement aux plus modestes publicistes et où traînent tant de souvenirs des vieilles rhétoriques ; Cicéron et Quintilien ont dans les bureaux de rédaction plus de disciples qu’on ne le croit communément » (idem).

En second lieu, l’historien fustige la méthode ou l’absence de méthode du docteur Graux : pas de critique des sources, pas d’analyse des milieux où naissent et prospèrent les fausses nouvelles. Et, fort de ses années de combattant, il enfonce le clou : « Le ravitailleur, l’agent de liaison, le vaguemestre, […] le permissionnaire, lien vivant entre l’âme légendaire du front et celle de l’arrière, se montrent à peine et ne voient nulle part leur action étudiée sérieusement » (ibid. : 303). En creux, la méthode préconisée est celle qui va de la production à la réception de la fausse nouvelle en prenant en compte – ce qui est très important et souvent oublié – les médiateurs. En somme, M. Bloch « peuple » le monde des fausses nouvelles.

Il s’intéresse ensuite à Légendes, prophéties et superstitions de la guerre (sans date [1919]) d’Albert Dauzat (1877-1955), infirmier à l’arrière puis réformé, linguiste déjà connu et nommé directeur d’études à l’École pratique des hautes études en 1921. Il est vite expédié (toutefois, il sera ultérieurement reconnu par les Annales) : « On lit M. Dauzat avec plaisir, comme on écoute un causeur brillant, qui égrène ses souvenirs et les commente non sans finesse ; il amuse toujours, il fait réfléchir souvent » (Bloch, 1921 : 303). L’historien lui reconnaît néanmoins le mérite de rappeler qu’il ne faut pas considérer les légendes comme les produits de « l’âme populaire », mais comme des constructions, soit « des fictions adroitement inventées par des hommes ingénieux, dans le dessein d’incliner à leurs vues l’opinion publique ou tout simplement, – s’il s’agit de certains fétiches tel que le couple illustre de Nénette et Rintintin [deux petites poupées, créées par Francisque Poulbot [1879-1946] en 1913, censées porter bonheur au fiancé, qu’il soit au front ou non], – afin de lancer un commerce » (ibid. : 304). Donc peu convaincu par les deux auteurs français – un médecin, un linguiste –, il plaide pour une approche empirique : ce qu’il faut « sur les fausses nouvelles de guerre, ce sont des études de détail, soigneuses et limitées : cas typiques pris isolément, ou cycles légendaires, bien déterminés, suivis dans leur genèse et leurs ramifications » (idem). Un historien britannique et un sociologue belge s’y emploient.

 

Portrait de Charles William Chadwick Oman (https://en.wikipedia.org/wiki/File:Charles_Oman.png)


Charles William Chadwick Oman (1860-1946), historien, spécialiste de la guerre au Moyen Âge, président de la Royal Historical Society (1917-1921), étudie dans un discours en séance plénière de cette institution (1918) une rumeur de fin août 1914 qui s’est répandue au Royaume-Uni et en France : des milliers de Russes débarquent en Écosse ou à Marseille pour prêter main forte aux Alliés. Pour M. Bloch, son confrère explique avec justesse les raisons de croire en cette fausse nouvelle (la presse a expliqué à longueur de colonnes que la Russie était un réservoir d’hommes). Cependant, le fait qui, selon l’historien britannique, a enclenché le processus (la présence ponctuelle de militaires russes à Édimbourg et Liverpool, puis une diffusion en France) n’a pas l’agrément de M. Bloch. Là encore, il plaide pour une étude de terrain et avance l’hypothèse que la rumeur est certainement née dans les deux pays et en plusieurs lieux dans chacun. À rebours des explications mono-causales et linéaires, l’historien français complexifie positivement le processus d’émergence et de diffusion des rumeurs par des publics.

Tout en louant les qualités du précédent, l’ouvrage qui retient le plus son attention est celui d’un homme un peu plus jeune que lui : Fernand Van Langenhove (1889-1982), sociologue, ancien secrétaire scientifique à l’Institut Solvay (Université libre de Bruxelles). Durant la Grande Guerre, il occupe un poste au sein du Bureau documentaire du gouvernement belge en exil à Sainte-Adresse (près du Havre). Il y dépouille la presse et s’intéresse aux francs-tireurs, ce qui donne lieu à Comment naît un cycle de légendes. FrancsTireurs et atrocités en Belgique (1916). Au passage, signalons que cet homme engagé sera à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale avec le gouvernement belge en exil et terminera une carrière de haut fonctionnaire en tant que représentant permanent de la Belgique à l’ONU. Face à son travail sur le premier conflit mondial, M. Bloch est admiratif (la référence du livre est notée dans l’un de ses carnets en… 1917) : d’une part, parce que l’ouvrage est écrit sur le vif entre 1914 et 1916, et, d’autre part, parce que cette « histoire immédiate » est très bien conduite. Le « cycle de légendes » est collecté à partir de sources allemandes soumises à la critique, une clé d’interprétation est fournie, la cohérence interne du groupe de récits est mise en évidence. À partir des résultats de cette enquête, M. Bloch affine une méthode d’analyse des « fausses nouvelles sincères » (celles qui ne le sont pas présentent peu d’intérêt : il est assez aisé de démonter un mensonge, un mécanisme de falsification ou de propagande ; et ce, d’autant plus que de telles pratiques sont rationalisées pendant la guerre, voir par exemple la notice Bernays). Elle consiste à repérer les tenants et aboutissants de trois phases :

  1. La mise au jour d’un « état d’âme collectif » (le public des soldats allemands, fraîchement incorporés et déstabilisés par rapport à leur mode de vie au moment de l’entrée en guerre) qui résulte de « dispositions émotives et [de] représentations intellectuelles qui préparent la formation légendaire » (influence sur ce public des récits relatifs aux méfaits des francs-tireurs français pendant la guerre de 1870 via la littérature, l’imagerie, les manuels militaires…), ainsi que d’une « matière traditionnelle qui fournira à la légende ses éléments » (dont le feuilleton et le cinéma, c’est-à-dire l’industrie culturelle ; à bon droit, A. Becker [in Bloch, 2006] insiste aussi sur l’intérêt de M. Bloch pour la photographie).
  2. Un événement déclencheur qui repose sur une forme de sincérité du public : « Pour que la légende naisse, il suffira désormais d’un événement fortuit : une perception inexacte, ou mieux encore une perception inexactement interprétée ». Ceci nécessite un examen empirique pour identifier la façon dont la perception est configurée (non seulement sur le plan des mentalités, mais aussi sur le plan matériel : M. Bloch donne l’exemple des ouvertures étroites, traditionnelles dans des maisons belges, qui incitent à penser qu’elles sont des meurtrières aménagées pour les francs-tireurs).
  3. La transmission (le public « premier » en a plusieurs autres) : elle s’effectue du front par des lettres et des rapports de blessés à l’arrière, via des médiateurs – infirmières, journalistes, etc. – qui transforment ces nouvelles ; puis, un public composé d’individus « plus réfléchis, souvent plus instruits, les élaborèrent de façon à mieux les coordonner entre elles et à leur conférer une sorte de caractère rationnel » (Bloch, 1921 : 310). Pour M. Bloch, « une unité profonde animait déjà toutes ces légendes, nées au front d’un état d’âme commun ; l’esprit de la bourgeoisie allemande, méthodique et un peu pédant, en fit un système d’erreurs bien construit et fondé sur l’histoire » (idem).

Au fond, l’historien met en évidence un emboîtement de publics qui, dans le temps et l’espace, donnent de la consistance aux fausses nouvelles. Du reste, M. Bloch n’a-t-il pas lui-même fait partie d’un segment de ces publics ?

 

Un retour d’expérience personnelle à l’épreuve de la méthode

La dernière étape des réflexions de M. Bloch est fondée sur ce que, de nos jours, on appellerait volontiers un retour d’expérience : la sienne (pour une approche d’ensemble au sujet de la Grande Guerre : Prochasson, 2008 ; pour une approche globale de l’expérience combattante : Cochet, 2011-2014) qu’il communique à son public de lecteurs :

« Voici d’abord une fausse nouvelle, dont j’ai pu observer moi-même très exactement la genèse. Elle est de peu d’ampleur et de peu de portée ; une toute petite légende, modeste et presque insignifiante ; mais, – comme le sont souvent en tout ordre de science les cas très simples, – elle me paraît parfaitement typique » (Bloch, 1921 : 310-311).

En septembre 1917, le lieutenant Bloch – officier de renseignement – est non loin de Braisne, dans le secteur de l’Épine-de-Chevregny (Aisne). Des hommes ramènent un soldat allemand. L’officier l’interroge : c’est un bourgeois de Brême, réserviste. Quelque temps après, revient l’histoire suivante : « Ces Allemands ! quels organisateurs merveilleux ! ils avaient partout des espions. On fait un prisonnier à l’Épine-de-Chevregny ; qui trouve-t-on ? un individu qui, en temps de paix, était établi commerçant à quelques kilomètres de là : à Braisne » (ibid. : 311). On saisit immédiatement que la fausse nouvelle résulte notamment d’une confusion ou plutôt d’une substitution entre Brême et Braisne (le public rabat sur du connu) ; étant commerçant à Braisne, il était sans nul doute un espion avant-guerre (le public est sous l’emprise du stéréotype de l’Allemand capable de toutes les ruses). Des espions allemands à cette époque, il y en eut (voir, par exemple, Latouche, 2019), mais, au début de la guerre, la « voix populaire » augmenta l’importance de ce fait pour expliquer les revers de l’armée française. Aussi cette petite légende était-elle en accord avec « une opinion généralement acceptée, qui flattait l’imagination romantique des foules » (Bloch, 1921 : 312). Sur ces bases expérientielles, M. Bloch peut récapituler son hypothèse générale :

« Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; elle n’est fortuite qu’en apparence, ou, plus précisément, tout ce qu’il y a de fortuit en elle c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations ; mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. Un événement, une mauvaise perception par exemple qui n’irait pas dans le sens où penchent déjà les esprits de tous, pourrait tout au plus former l’origine d’une erreur individuelle, mais non pas d’une fausse nouvelle populaire et largement répandue. Si j’ose me servir d’un terme auquel les sociologues ont donné souvent une valeur à mon gré trop métaphysique, mais qui est commode et après tout riche de sens, la fausse nouvelle est le miroir où la “conscience collective” contemple ses propres traits » (ibid. : 312-313).

À cette hypothèse nourrie cette fois d’un concept durkheimien (1895), toujours sur la base de son expérience, M. Bloch ajoute des considérations factuelles plus classiques sur la multiplication des fausses nouvelles : la perte de l’esprit critique en raison de l’épuisement, la censure et la presse (à suivre la formule d’un humoriste, « l’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer », Bloch, 1921 : 313), le poids de la tradition orale – « mère antique des légendes et des mythes » – et la régression qu’elle entraîne, les lieux de rencontre comme les roulantes (voir la notice Bobards). Et de nouveau l’historien, en l’occurrence avec sa culture de médiéviste, met en scène les indispensables médiateurs auxquels il accorde un rôle de poids :

« L’histoire a dû connaître des sociétés ainsi dispersées, où le contact entre les différentes cellules sociales ne se faisait que rarement et difficilement, – à époques variables par les chemineaux, les frères quêteurs, les colporteurs, – plus régulièrement aux foires ou aux fêtes religieuses. Le rôle des colporteurs ou des vagabonds de tout ordre, voyageurs intermittents dont le passage échappait à toute prévision, était joué au front par les agents de liaison, les téléphonistes réparant leurs lignes, les observateurs d’artillerie, – tous gens d’importance, que les gradés interrogeaient avidement, mais qui frayaient peu avec les simples troupiers. Les communications périodiques, beaucoup plus importantes, étaient rendues nécessaires par le souci de la nourriture. L’“agora” de ce petit monde des tranchées, ce furent les cuisines » (ibid. : 314).

Il en arrive alors à une originale proposition de topologie : « Sur une carte du front, un peu en arrière des traits entrelacés qui dessinent dans leurs détours infinis les premières positions, on pourrait ombrer de hachures une zone continue ; ce serait la zone de formation des légendes » (idem).

Fort de toutes ses analyses, M. Bloch trace – et c’est fondamental – un véritable programme de recherche sur ce que l’on peut appeler l’écosystème des publics qui montre à l’envi qu’il n’essentialise pas plus les fausses nouvelles que la vérité, mais qu’il les inscrit dans le registre des pratiques sociales situées :

« Étudier l’action des différents milieux, aux différentes époques de la guerre, sur la naissance, la diffusion, les transformations des récits paraît une des tâches les plus importantes qui s’offrent aujourd’hui aux personnes curieuses de psychologie collective. La guerre de position a eu ses fausses nouvelles ; la guerre de mouvement a eu les siennes, qui n’étaient sans doute pas du même type. Les erreurs de l’arrière et celles du front ne furent point pareilles. Dans chacune des armées alliées ou ennemies un folklore particulier s’épanouit. On vit, il est vrai, quelques légendes douées d’une vitalité très forte traverser les groupes sociaux les plus divers ; mais à chaque passage elles se coloraient de teintes nouvelles. Rien ne serait plus instructif que de les suivre dans leurs pérégrinations » (ibid. : 315).

Du reste, il passe à l’action de façon novatrice en lançant un appel à son propre public et à celui de la Revue de synthèse historique :

« Il est temps d’ouvrir une enquête sérieuse sur les fausses nouvelles de la guerre ; car les quatre années terribles reculent déjà dans le passé et, plus tôt qu’on ne croit, les générations qui les ont vécues vont peu à peu commencer à disparaître. Quiconque a pu et su voir doit dès maintenant rassembler ses notes ou mettre par écrit ses souvenirs. Surtout ne laissons pas le soin de ces recherches à des hommes que rien n’aurait préparés au travail historique. En pareille matière, les observations vraiment précieuses sont celles qui émanent de personnes rompues aux méthodes critiques et habituées à étudier les problèmes sociaux. C’est pourquoi je terminerai cet article par un appel aux lecteurs de la Revue de synthèse. Sur le sujet qui vient de nous occuper, beaucoup d’entre eux sans doute ont quelque chose à dire. La Revue accueillera volontiers leurs contributions ; s’ils préfèrent ne point mettre en forme eux-mêmes ce qu’ils savent, je serai heureux pour ma part de recevoir leurs lettres, et, éventuellement s’ils veulent bien, de les utiliser » (idem).

Pour l’heure, on ne dispose pas d’éléments sur la fortune de cette entreprise de collecte, qui a une dimension sociologique contrastant avec une collecte de documents retravaillés à des fins éditoriales (coupures de presse par L. Graux ou livres testimoniaux par J. N. Cru). M. Bloch tenait à ce projet, non sans scrupule et espoir :

« La guerre […] a été une immense expérience de psychologie sociale. Se consoler de ses horreurs en se félicitant de son intérêt expérimental serait affecter un dilettantisme de mauvais ton. Mais, puisqu’elle a eu lieu, il convient d’employer ses enseignements, au mieux de notre science. Hâtons-nous de mettre à profit une occasion, qu’il faut espérer unique » (idem).

L’historien revient sur la question des fausses nouvelles dans un article des Annales d’histoire économique et sociale, « L’erreur collective de la “Grande Peur” comme symptôme d’un état social » (Bloch, 1933), qui est un compte rendu, presqu’en miroir, de La Grande Peur de 1789 (1932) de Georges Lefebvre (1874-1959). Outre la dimension symptomale, il y apprécie l’étude minutieuse de la propagation de la rumeur, une option qui correspond à bien des égards à sa propre méthode (voir Dumoulin, 2010). Quant à la guerre, « occasion, qu’il faut espérer unique », comme on le sait, ce ne sera pas le cas.

 

Destin d’un homme, destinée d’une œuvre, publics

M. Bloch endosse le rôle de témoin oculaire dans L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940 (publié en 1946). Par ailleurs, il reprend plusieurs passages de l’article sur les fausses nouvelles dans Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, écrit entre 1941 et 1943 (A. Becker, dans son édition de 2006, les signale méticuleusement dans les notes des pages 297, 302, 307, 309, 311, 313, 314). En 1943, à Lyon, il rejoint un mouvement de Résistance dont le nom sonne comme un écho au livre qu’il avait le plus apprécié dans « les fausses nouvelles » (Van Langenhove, 1916): Franc-Tireur, une allusion directe à la guerre de 1870, comme le journal éponyme qu’il édite. « Plus que les autres mouvements de Résistance, Franc-Tireur s’est fait l’héritier des grands principes révolutionnaires et républicains. En lui resurgit le vieux courant jacobin, pétri de démocratie » (Veillon, 2006 : 122). Il y assure rapidement d’éminentes et dangereuses responsabilités. Arrêté et soumis à la torture, Narbonne ou Blanchard ne révèle que son nom. Avec 29 autres résistants, il est abattu à la mitraillette par les Allemands le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans (Ain). Peu de temps après, il entre dans la « légende ». O. Dumoulin (2000 : 21-50) retrace les hauts et les bas de la « construction d’une figure » sur une période de 60 ans dans le milieu des historiens, des intellectuels, de certains politiques aussi. Ce sont là des repères pour jauger le ou les publics des « fausses nouvelles ».

Durant une première période, les publications correspondent plutôt à des hommages rendus par des proches à destination des pairs. En 1949, L. Febvre édite Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien (nombreuses rééditions, dont une, en 1974, chez Armand Colin – collection « U Prisme » – avec une préface, critique, du médiéviste Georges Duby [1919-1996]), qui comporte donc des passages importants de l’article sans que ceux-ci soient particulièrement mis en valeur. L’ouvrage a du succès, surtout à l’étranger. C’est en 1963 que l’article est intégré en tant que tel aux Mélanges historiques, publiés sous les auspices de l’École pratique des hautes études, puis réimprimés par l’École des hautes études en sciences sociales en 1983. Un ami et « protégé » de M. Bloch, le médiéviste Charles-Edmond Perrin (1887-1974), en assure la préface qui, toutefois, ne dit rien de ce texte.

La situation change dans les années 1980 durant lesquelles M. Bloch, sans que la logique des hommages disparaisse, voit son rôle reconnu dans le renouveau de la discipline historique (en 1993, É. Bloch revoit pour Armand Colin – collection « “Références” Histoire » – le texte d’Apologie sur l’histoire ou Métier d’historien, accompagné d’une préface laudative du médiéviste Jacques Le Goff, 1924-2014). Renouveau aussi des études sur la Première Guerre mondiale. Toujours à destination des pairs et des étudiant·e·s, 50 ans après l’assassinat de son père, É. Bloch réunit des textes sous le titre Histoire et historiens (Armand Colin). La quatrième page de couverture évoque le « grand article sur “les fausses nouvelles de la guerre” dans la partie Représentation collectives ». Dans sa préface, il esquisse les problèmes posés par la distinction entre le vrai et le faux, et il insiste sur l’analyse du faux comme moyen de découverte d’un « monde ». En outre, on apprend que M. Bloch avait un « projet de publication d’un recueil d’articles (1933-1934) (?) », Bloch, 1995 : 275), dont celui sur les fausses nouvelles, qu’il voulait proposer à Gallimard (en définitive, c’est son fils et A. Becker qui réaliseront ce désir). Il précise dans ses notes que « certaines remises au point de fond seront nécessaires […] sans incorporer une masse nouvelle de renseignements tirés d’une abondante littérature, qui n’a rien changé au sens de [ses] observation » (ibid. : 276). Puis É. Bloch édite un autre volume en 1997 sous le titre Écrits de de guerre, 1914-1918 (Armand Colin, collection « “Références” Histoire »), cette fois avec une introduction très fouillée du spécialiste de la Grande Guerre Stéphane Audoin-Rouzeau que le médiéviste François-Olivier Touati lui a présenté lors d’un colloque. Ici aussi, la quatrième de couverture met en valeur les « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles ». Et, dans sa préface, É. Bloch (1997 : 4) qualifie cet article de « grand ». En fait, c’est surtout S. Audoin-Rouzeau, co-directeur de du Centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne, Somme), qui apporte des éléments d’analyse en précisant que, jusqu’à présent, les « exégètes » de M. Bloch n’étaient jamais des spécialistes de la Grande Guerre, alors qu’il « a tiré un profit historiographique considérable de son expérience de guerre » (in Bloch, 1997 : 6). Lisant ses carnets, il nous apprend que M. Bloch ne mentionne pas toutes les rumeurs dont il a été une « victime » (ibid. : 15), en particulier dans les premières semaines de l’entrée en guerre. Il consacre plusieurs pages à l’article (ibid. : 22-25) qu’il trouve « extraordinaire » et fait remarquer que le programme de recherche ne s’est concrétisé que près de 75 ans après (Horne, 1994 ; Kramer, 1994). En tout cas pour la Grande Guerre, alors que sa portée méthodologique, de notre point de vue, est sans nul doute plus vaste.

Il est vrai que, à partir du mitan des années 1990, qui connaissent une forte appétence historico-mémorielle pour Vichy, la Résistance, la Shoah, le témoignage, etc., l’œuvre de M. Bloch a reconquis un public de spécialistes et que les « visages de Marc Bloch : le savant, le témoin, l’acteur » (Dumoulin, 2000 : 229) ne cessent de gagner en visibilité dans l’espace public (noms de rues, d’institutions académiques, de promotions dans diverses formations civiles et militaires, etc.). Corrélativement, la consécration éditoriale passe par deux canaux situés en dehors de la sphère universitaire.

 

Couverture de l’édition de 1999 de Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre (Paris, Éd. Allia)

 

D’une part, le texte de M. Bloch s’autonomise : en 1999, l’article devient un opuscule de la « Petite collection » (« Des petits volumes, des textes brefs, très élégants, pas chers du tout, avec des auteurs comme Marx, Casanova ou Adorno ») des éditions Allia (du nom d’une marque de WC et d’équipements de salle de bain – un clin d’œil à la Fontaine de Duchamp), fondé en 1982 par l’écrivain Gérard Berréby, qui est dans la mouvance situationniste. Dans ce geste éditorial, on peut voir un effet de la guerre en Irak et des polémiques sur sa couverture médiatique et sur des opérations de communication. La photographie de couverture est celle d’un micro (symbole de la propagande de l’entre-deux-guerres), la quatrième reproduit le même extrait de l’article que l’édition de 2019. Il reparaît en 2012 – les conflits et attentats spectaculaires n’ont hélas pas manqué entre-temps – avec une nouvelle couverture et, au dos, un bref extrait des Écrits de guerre, 1914-1918 de M. Bloch (« Notre doute devient méthodique »), puis en 2019 (voir la couverture supra) avec un bandeau qui annonce la couleur : « La désinformation arme de la guerre moderne ». L’horizon est aussi occupé par les débats récurrents sur les fake news. Il suffit de se reporter aux messages d’internautes pour s’en rendre compte. On remarque par la même occasion que le public n’est pas nécessairement celui des spécialistes et qu’une partie de celui-ci enrôle l’historien dans un combat idéologique, voire militant. Ainsi Le Torchecul (05/01/2018) proclame-t-il « Contre les “fake news”, relire Marc Bloch », quand Jean Rouzaud (24/05/2019) titre une chronique « Déjà des Fake News pendant la Guerre de 14 ! » qui loue le travail de M. Bloch, non sans quelques erreurs… historiques.

D’autre part, en 2006, grâce à la collaboration entre A. Becker et É. Bloch, le texte poursuit sa carrière en trouvant place au sein de la somme qu’est L’Histoire, la Guerre, la Résistance, parue chez Gallimard dans la collection « Quarto », dirigée par Françoise Cibiel. Dans cette collection, chaque volume comporte un dossier illustré autour d’un choix d’œuvres ayant une cohérence thématique, qui touche un large public qui s’intéresse à la littérature et/ou aux sciences humaines. En l’espèce, L’Histoire, la Guerre, la Résistance contient une éclairante préface d’A. Becker qui, dans la première page de celle-ci, rappelle que dans les années 1990, « certains ont redécouvert l’ancien combattant, inventeur des “rumeurs de la guerre” ». Une chronologie de la vie de l’historien et de son œuvre est réalisée par Jean-Louis Panné ; pour sa part, le fils de M. Bloch signe un avant-propos où il consigne des souvenirs. Il va de soi que le volume fait date aussi chez les historiens. Ainsi, en 2011, à l’occasion du 100e anniversaire du premier article de M. Bloch, les Mélanges historiques ressortent aux éditions du CNRS, avec une préface de Yann Potin, historien et archiviste. Il note que ce recueil piloté par A. Becker « consacre l’importance décisive de l’héritage de Marc Bloch en tant que penseur de l’Histoire, à partir de son expérience de la Guerre et de son engagement ultérieur dans la Résistance » (in Bloch, 2011 : III). Sur la quatrième de couverture, Y. Potin estime que « ces copieux Mélanges historiques forment bien plus qu’un hommage académique posthume : ils constituent la matérialisation d’un relais scientifique et la cristallisation éditoriale d’une dette intellectuelle envers Marc Bloch, qui ne cesse de rebondir, pour resurgir depuis lors à chaque nouvelle génération de médiévistes ». Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que « les fausses nouvelles » ne soient qu’évoquées brièvement : elles font partie des « articles depuis longtemps devenus des classiques, car réédités à plaisir, y compris sous la forme de tirés à part » (ibid. : V).

Quoi qu’il en soit, au total, l’accès à ce texte n’a jamais été autant facilité. Son public ira vraisemblablement en s’accroissant, à la fois parce qu’il peut découvrir une œuvre pionnière dans l’analyse des rumeurs ayant une forte valeur heuristique pour les diverses sciences sociales, parce qu’il peut se reconnaître dans la belle devise que M. Bloch avait choisie pour son ex-libris : « Veritas vinum vitae » – « La vérité est le vin de la vie », mais aussi parce qu’il ne peut qu’être touché, comme je le suis, par la demande qu’il avait couchée dans son testament spirituel (18 mars 1941) : que sur sa tombe soient gravés ces mots « Veritatem dilexit » – « Il aimait la vérité ». Y compris celle du témoin « sincère ». Une leçon de rigueur, d’éthique et d’humanisme scientifiques que l’on ne finit pas de méditer.


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Auteur·e·s

Walter Jacques

Centre de recherche sur les médiations Université de Lorraine

Citer la notice

Walter Jacques, « Bloch (Marc) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 02 septembre 2019. Dernière modification le 03 septembre 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/bloch-marc.

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