Bobards


 

En 1914-1918, durant la longue phase de guerre des tranchées, installé sur les mêmes lieux de la mer du Nord aux Vosges, le « bobard » est une rumeur qui court le long du front dans un système de transmission complexe avec l’arrière. Les bobards constituent un système de rumeurs qui n’épargne ni les élites ni les simples citoyens. Le lien à la vérité du bobard est loin d’être simple. Le bobard n’est pas toujours totalement faux et répond souvent à l’adage populaire, « pas de fumée sans feu ». Il a surtout des moyens de transmission et des publics différents selon que l’on se trouve au front ou à l’arrière.

 

Exemples de bobards

Sur le front, les bobards sont légion entre 1914 et 1918. Ils concernent pratiquement toutes les dimensions de la vie militaire. Par exemple, ils couvrent l’éventualité d’une offensive. Les uns voient préparer des cercueils en masse, les autres connaissent un homme qui sait que l’offensive va se dérouler dans tel lieu, avec telle unité. Avec la mise en place des systèmes de permissions, au printemps 1915, d’autres bobards se développent, sur les rythmes de départ à l’arrière. Le soldat Arnaud Pomiro (2006), est l’un de ces combattants qui intègrent dans leurs journaux personnels, la dimension des rumeurs. En octobre 1916, en poste devant Reims, il note que les Allemands « auraient construit une sape immense pour aboutir aux caves de Mumm, gros négociant en champagne de Reims. On les a surpris au moment où mille d’entre eux surgissaient des caves ». À l’égard de cet épisode, le soldat Pomiro cite sa « source », « un sergent-major du 83e RI qui était dans les environs de Reims dans un bataillon de passage et qui vient d’être relevé » (ibid.). D’abord, il faut avoir à l’esprit que la famille Mumm est d’origine allemande, comme bon nombre de celles de négociants de champagne de Reims. Ses biens sont placés sous scellés au moment de la déclaration de guerre en 1914. Ensuite, ceux qui connaissent la ville de Reims en guerre savent combien cette rumeur relève de la fiction la plus absolue. Les caves Mumm sont situées au nord de la ville, à une distance de plus de quatre à cinq kilomètres des lignes de combat. Il s’agirait effectivement d’une « sape immense » pour le moins ! Par ailleurs, les mille soldats allemands débouchant soudainement de leur sape en octobre 1916 auraient fait un sacré carnage parmi les troupes stationnées dans la ville des sacres, dont l’historien ne trouve aucune trace dans les archives (Cochet, 1993). Pourtant, certains bobards sont presque des vérités, et c’est en cela qu’ils sont aussi difficiles à analyser. Quand on sait le nombre de trains de troupes, de matériels, de dépôts de munitions, de mise en service d’hôpitaux d’orientation et des étapes (HOE), que nécessite une grande offensive comme celle du Chemin des Dames en 1917, il est évident que des signes avant-coureurs alertent les hommes, tout aussi bien que les services de renseignement de l’ennemi d’ailleurs. Dès le début du mois de février 1917, un mois et demi avant le début réel de l’offensive, Arnaud Pomiro (2006) constate : « Vers Berry au Bac, il y a des préparatifs gigantesques : galeries souterraines, mines, régiments concentrés. Il y aurait là quatre Armées – dont la Xe – de réunies pour le grand coup ». L’essentiel de ces renseignements est exact, mais ceux-ci alimentent ensuite des bobards sur la date de déclenchement de l’offensive, sur les objectifs et sur les chances de victoire.

L’arrière n’est pas épargné par les bobards. Dans un même rapport ambigu à la censure que le bourrage de crâne (voir bourrage de crâne [Cochet, 2018]), les bobards s’appuient sur la rareté de la source vérifiée, pour donner libre cours aux délires les plus complets, dès lors qu’ils rejoignent des thèmes propagandistes. Le très respectable cardinal Baudrillart, dont la place parmi les intellectuels de la Grande Guerre n’est plus à démontrer, note dans ses carnets, à la date du 20 septembre 1914, à un moment où les Allemands sont accusés des pires atrocités en Belgique ou dans le Nord et l’Est de la France : « Que dire de ces prisonniers allemands dans les poches de qui on trouve des mains de femmes et d’enfants ? Monstres hideux ! » (Jeanneney, 2002). Les carnets de guerre d’Abel Ferry (1957), ou ceux du général Buat, qui sont immergés tous les deux au cœur des milieux dirigeants parisiens, montrent à l’envi que le monde politique n’échappe pas, loin s’en faut, aux délires des bobards. Le premier est persuadé que les généraux « cléricaux » veulent se débarrasser de la République (ibid.), quand le second rapporte des bobards qui circulent dans les milieux politico-militaires en fonction de sa grande proximité avec le ministre de la Guerre, Alexandre Millerand. Le 13 août 1915, le général Buat (2015 : 157) décrit ainsi les manœuvres de couloir de l’Assemblée :

« Un traquenard sera tendu, ce soir, à la chambre à Millerand. Briand et Sembat mènent le complot ; Viviani est complice. Quelqu’un demandera une enquête sur les marchés passés par l’intendance. Millerand refusera et Viviani acceptera. La raison de cette manœuvre est que Briand veut prendre la direction du Ministère. Sembat suit les socialistes qui ont demandé la tête de Millerand dans leur dernière réunion. Viviani tremble devant les socialistes ».

Trois jours après, le général note que finalement, il ne s’est rien passé à la chambre, compte tenu de l’attitude très offensive de Millerand face aux députés.

 

Effets sur la troupe

Certains bobards ont des effets concrets sur le moral des hommes. Il en va ainsi des bobards concernant le régime des permissions ou ceux sur une prochaine remontée en ligne qui sont particulièrement mal ressentis. Les bobards ont toujours un effet de caisse de résonnance par rapport à des informations parcellaires, en soulignant les espoirs comme les craintes. Après les meurtrières offensives de Champagne de septembre 1915, un bobard court sur les lignes disant que les troupes qui venaient d’être fortement éprouvées allaient partir sur le front des Dardanelles réputé – à tort – plus tranquille. Certains bobards ont des conséquences particulièrement graves. Travaillant sur les causes des grandes mutineries de l’Armée française du printemps 1917, Denis Rolland (2005) indique combien certains bobards ont pu avoir un rôle moteur dans le déclenchement du mouvement. Certes, les lourdes pertes du 16 avril et des jours qui suivent constituent sans aucun doute un horizon-repère pour des troupes fatiguées et éprouvées, mais le bobard qui court sur le front affirmant que les Parisiennes sont massivement violées ou tuées à la mitrailleuse par les troupes annamites alimente les fantasmes les plus fous chez les soldats et notamment la ferme volonté de « monter » à Paris pour empêcher ce qu’ils pensent être des certitudes.

 

Au front et à l’arrière : publics émetteurs et publics récepteurs

La circulation des bobards pose la question fondamentale de leur origine et des principes de circulation de la rumeur. Le grand historien Marc Bloch, lui-même combattant, a bien analysé la question de la propagation des rumeurs sur le front (Bloch, 1923). L’historien de l’expérience combattante peut identifier des lieux et des personnages essentiels de la diffusion des bobards. Les soldats téléphonistes jouent un rôle déterminant. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer la densité des réseaux téléphoniques du champ de bataille dans le système de la guerre immobile de 1915-1918. À une époque où les transmissions par radio n’existent pas, les liaisons téléphoniques filaires sont légion. Les postes de commandement de divisions ou de brigades sont reliés par téléphone aux postes de commandement régimentaires. Ceux-ci sont reliés aux batteries des différentes artilleries (lourde et légère) qu’ils commandent. Les personnels de standards téléphoniques entendent donc un nombre de conversations impressionnant entre les différents niveaux de commandement… Et ils s’en font largement l’écho immédiatement auprès de leurs camarades. Le standardiste constitue donc un des principaux « émetteurs », à tous les sens du terme, de la rumeur. Georges Lefebvre (1932) avait remarquablement analysé les cheminements de la rumeur de la « Grande Peur » au cours de l’été 1789. Cette rumeur, attribuant aux aristocrates le recrutement de bandes de « bandits » pour venir à bout de la jeune Révolution française, avait débouché sur des attaques et incendies de châteaux et sur le massacre d’aristocrates. Pur fantasme, cette « Grande peur » avait suivi les routes commerciales et les marchés locaux avaient joué un rôle déterminant dans leur propagation. Georges Lefebvre avait montré que, à partir des lieux centraux de rencontre et d’échange d’informations que constituent les marchés hebdomadaires des petites villes ou bourgs, la rumeur s’était propagée, en provenance de Paris, par cercles concentriques, en suivant les axes de communication.

 

Dans le Nord : poste téléphonique dans une tranchée de première ligne (photographie de presse, Agence Meurisse, BnF).

 

À l’identique, durant la Grande Guerre, un public de soldats de plus en plus large est touché par les bobards en fonction de deux lieux essentiels de leur origine et de leur diffusion. Le premier lieu déterminant est la cuisine roulante. Cette dernière distribue la nourriture aux soldats situés sur les première, deuxième et troisième lignes de défense. Chaque unité élémentaire (section, voire simple escouade) envoie un ou plusieurs hommes de corvée pour rapporter la nourriture dans des récipients nommés bouthéons, du nom de leur inventeur. Il est intéressant de constater que durant la Seconde Guerre mondiale, le terme de « bouthéons » vient plus ou moins remplacer celui de « bobard » de la Grande Guerre pour définir les rumeurs circulant sur le front. La « roulante » se trouve ainsi au point central de rencontre de nombreux soldats qui y recueillent des « informations » plus ou moins fantaisistes et les répercutent à leurs camarades dès la remontée aux tranchées. On trouve les mêmes fonctionnements dans les villages de repos de l’arrière-front. Les « cuistots » jouissent ainsi d’un redoutable privilège d’émetteur-récepteur de bobards qui se diffusent par cercles concentriques vers la moindre tranchée de première ligne. Ils ont un public extrêmement large. L’autre lieu privilégié de diffusion des bobards se situe… aux « feuillées ». Dans une société exclusivement masculine, dans les conditions horribles de la guerre de tranchées où les pudeurs bourgeoises n’ont plus cours, la satisfaction des besoins naturels se fait par le biais de fossés linéaires auprès desquels les soldats s’accroupissent, nommés « feuillées ». Il s’agit d’un lieu où chacun doit se rendre et où la distanciation par effet de grades s’atténue provisoirement. Rien de plus démocratique que les « feuillées ». Les discussions s’y mènent bon train et les rumeurs y circulent à un rythme élevé. Dans un processus identique à celui des « roulantes », celui qui a entendu une rumeur jugée comme plus ou moins fiable, s’empresse de la répercuter auprès de ses camarades. Le principe même de ces lieux incontournables des bobards est bien qu’il peut y avoir confusion entre « émetteur » et « public ». La ligne de partage est, pour le moins, délicate à tracer puisqu’un soldat peut être tout à la fois à l’origine d’un bobard et devenir également récepteur, tel l’arroseur arrosé.

 

Cuisine roulante sur le front (photographie de presse, Agence Rol, BnF).

 

À l’arrière, les bobards connaissent des origines variées. Le rôle de la presse est, bien entendu, fort. Mais le linguiste Albert Dauzat (s.d.) montre aussi que certaines rumeurs sont véhiculées uniquement oralement et qu’il est difficile d’en identifier l’origine. Se faisant lui-même récepteur/propagateur de rumeur, Albert Dauzat note par exemple : « À Pont-Audemer, m’a raconté un ami (souligné par nous), pendant tout l’hiver 1914-1915, on croyait au débarquement des Russes (venus d’Arkhangel) à Honfleur (situé à moins de 30 kilomètres) : beaucoup de personnes, circulant en auto pour affaires, “les avaient vus comme je vous vois” » (ibid. : 50).

Durant la Seconde Guerre mondiale, notamment pendant la « Drôle de Guerre » de septembre 1939 à mai 1940, où le retrouve une guerre à front installé comme en 1914-1918, mais aussi dans les camps de prisonniers en Allemagne, entre août 1940 et mai 1945, le bobard devient « bouthéon » comme nous l’avons vu (Cassagne, 2007). Ce terme a été largement utilisé durant la Grande Guerre, dans son sens premier de récipient. Le sens figuré de bobard fait lien entre la « Drôle de guerre » et les réminiscences de la Grande Guerre.

Ainsi les bobards sont-ils des éléments fondamentaux d’un système rumoral dans lequel les publics sont tout aussi nombreux et variés que l’origine des rumeurs. S’ils ne sont pas spécifiques des seuls publics militaires, ils interrogent sur les réseaux d’informations et sur la vérification de ces dernières (voir fact-checking [Bigot, 2017]). Certaines théories « complotistes » sur l’internet n’ont visiblement rien inventé.


Bibliographie

Bigot L., 2017, « Fact-checking », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/fact-checking/.

Bloch M., 1921, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, pp. 41-57, in : Fleury S., dir., Mélanges historiques, Paris, Éd. de l’École des hautes études en sciences sociales, vol. 1, 1983.

Buat E., 2015, Journal, 1914-1923, Paris, Ministère de la Défense/Perrin.

Cassagne J.-M., 2007, Le Grand Dictionnaire de l’argot militaire. Terre, Air, Mer, Gendarmerie, Paris, Éd. LBM.

Cochet F., 1993, Rémois en guerre, 1914-1918. L’héroïsation au quotidien, Nancy, Presses universitaires de Nancy.

Cochet F., 2018, « Bourrage de crâne », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/bourrage-de-crane/.

Dauzat A., s.d., Légendes, prophéties et superstitions de la Grande Guerre, Paris, Vuibert, 2012.

Ferry A., 1957, Les Carnets secrets, 1914-1918, Paris, Grasset.

Jeanneney J.-N., 2002, « Les rumeurs les plus folles », L’Histoire, 267, pp. 74-75.

Lefebvre G., 1932, La Grande peur de 1789, Paris, A. Colin.

Pomiro A., 2006, Les Carnets de guerre d’Arnaud Pomiro. Des Dardanelles au Chemin des Dames, Toulouse, Privat.

Rolland D., 2005, La Grève des tranchées. Les mutineries de 1917, Paris, Éd. Imago.

Auteur

Cochet François

Cochet François

Centre régional universitaire lorrain d’histoire
Université de Lorraine

Citer la notice

François Cochet, Bobards. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 24 janvier 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/bobards/.
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