Boudon (Raymond)


 

Le sociologue Raymond Boudon (1934-2013) esquisse en 1981 une théorie portant sur les mécanismes de régulation de la production intellectuelle. Publié à la fin d’un ouvrage collectif Français, qui êtes-vous ? (Grafmeyer, Reynaud, 1981), il s’efforce en outre de rendre compte des « singularités françaises » dans ce domaine. Très vite, sa distinction des trois « publics » de « l’intellectuel » devient une référence.

Cette problématique constitue une préoccupation constante chez Raymond Boudon. Alors que le chapitre de 1981 part des publics et de la demande en matière de production intellectuelle, le discours qu’il prononce en 1991, à l’occasion de la remise de son épée (il est élu à l’Académie des Sciences morales et politiques), est ancré pour sa part sur l’offre proposée par les intellectuels. En fait, l’idée d’une régulation du marché des idées ne le quitte pas (Boudon, 1986). Dans un de ses derniers livres, La Sociologie comme science (2010), dès l’introduction, il pose le problème de la diversification des productions intellectuelles, destinées à atteindre des publics segmentés.

On propose ici de partir de l’article fondateur puis d’indiquer quelques jalons dans les compléments apportés par l’auteur. Enfin, on applique le modèle des trois publics… à la réception de l’œuvre de Raymond Boudon lui-même. On avait utilisé sa propre grille de lecture dans un ouvrage de présentation de ses travaux et de leur impact (Morin, 2006).

 

Les trois publics de l’intellectuel

Dans l’article de 1981, « L’intellectuel et ses publics : les singularités françaises », le sociologue présente deux théories pour en proposer une troisième. D’une part, Karl Mannheim, dans Idéologie et utopie (1929), pense que l’intellectuel est le reflet de sa position dans le système social, mais de manière plus flottante que lorsque le prolétaire ou le capitaliste reflètent des rapports de production chez Karl Marx, dans Le Manifeste du parti communiste (1848). D’autre part, Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique (1835), pense que l’intellectuel prend position de manière rationnelle dans le contexte qui est le sien. Ainsi sera-t-il révolutionnaire si on l’écarte du pouvoir et conservateur si on l’y associe.

Pour montrer que l’intellectuel dispose d’une liberté réelle tout en dépendant de ses publics, Raymond Boudon propose une troisième voie. À cet effet, il s’inspire des modèles élaborés par les analystes de la segmentation du marché du travail comme Michael J. Piore et Peter B. Doeringer, dans Internal Labor Markets and Manpower Analysis (1971). Pour Raymond Boudon, le marché du travail intellectuel est segmenté en trois. Il distingue ainsi trois publics auxquels le producteur intellectuel peut s’adresser ou qui peuvent lui passer commande :

  • le public de type I est fondé sur le « jugement des pairs ». Il est constitué par la communauté scientifique apte à évaluer avec précision une théorie proposée dans le champ scientifique ;
  • le public de type II est caractérisé par « l’appel à un public plus large », constitué d’autres groupes que les savants du domaine. Par exemple, montre Raymond Boudon, quand, en 1971, Christian Baudelot et Roger Establet publient L’École capitaliste en France, ils cherchent autant à étayer les thèses du Parti communiste français de l’époque qu’à convaincre les spécialistes de la sociologie de l’éducation à l’université. Le résultat est ici que « la communauté scientifique est court-circuitée ». L’auteur fait remarquer que cette façon de passer par le public de type II, avant même d’atteindre le public de type I, et en mélangeant ensuite les deux publics, est une singularité française. Selon lui, il y aurait moins ce mélange, entre science et manifeste, aux États-Unis ;
  • le public de type III est celui du « marché diffus ». L’intellectuel n’atteint plus les spécialistes ou des groupes constitués mais plus largement l’opinion.

Pour nuancer sa typologie des trois publics, Raymond Boudon fait remarquer qu’il n’y a pas de bijection parfaite entre cette triple demande et l’offre que l’intellectuel développe face à elle. Certes, un mathématicien rencontrera avant tout le public I, un expert en fiscalité le public II et un romancier le public III. Toutefois, l’intellectuel peut tour à tour viser différents publics. Il cite son collègue et ami Michel Crozier qui écrit certains livres pour le public I des universitaires du monde entier (Le Phénomène bureaucratique – 1963, L’Acteur et le système – 1977) et d’autres pour le public II du monde politique, économique et culturel français (La Société bloquée – 1970, On ne change pas la société par décret – 1979, etc.). L’intellectuel peut aussi atteindre plusieurs publics à la fois. Il cite son ancien répétiteur à l’École normale supérieure, Michel Foucault qui, avec certains de ses ouvrages (Surveiller et punir – 1975, etc.), touche simultanément les « historiens des mœurs » du public I, les professionnels du monde des prisons et des asiles du public II, voire l’opinion qui s’enflamme pour la problématique de « l’enfermement » en public III.

 

(Dé)régulation de la production intellectuelle

Raymond Boudon complète son modèle en cherchant à identifier les facteurs qui favorisent les « variations de la demande sur les trois types de marché ». D’abord, il met en avant des facteurs institutionnels, puis quelques facteurs sociétaux. Ce faisant, il se démarque à nouveau de ses prédécesseurs qui insistaient sur les facteurs macrosociologiques, que ce soit Karl Mannheim ou Alexis de Tocqueville.

Les facteurs institutionnels expliquent au passage fortement la « singularité » française. D’une part, il y a l’action d’organisations professionnelles. Dans l’enseignement supérieur, le pouvoir devient faible et très autogéré pour évaluer les travaux et attribuer les récompenses universitaires. D’autre part, il y a l’attrait des intellectuels pour des publics plus larges. D’autant qu’en France, un pouvoir fort et assez concentré, que l’auteur appelle avec ironie le « Tout Paris », attribue des récompenses symboliques ou matérielles intéressantes. Finalement, en France, il devient plus attractif de passer sur des plateaux de télévision, plutôt que d’être lu par quelques pairs. En définitive, dans ce contexte institutionnel, il est plus attirant de s’adresser aux publics II et III, en plein essor, qu’au public I, dévalué.

Des facteurs sociétaux, moins originaux, renforcent le mécanisme. Le niveau d’éducation augmente et gonfle avant tout les publics II et III. L’urbanisation accentue cela. Les moyens de communication jouent un rôle dans ces processus de diffusion. Raymond Boudon n’a-t-il pas suivi les cours de Paul Lazarsfeld, expert des phénomènes de leaders d’opinion et de flux de communication, quand il était étudiant à Columbia ? Autre facteur encore, la transmission des idées se fait de moins en moins entre générations, au sein des familles. Bref, tout cela contribue à faire de la circulation des idées un marché, avec ses publics et ses producteurs.

Les producteurs investissent là où ils attendent une rentabilité. Raymond Boudon conclut en indiquant que, en France, il est plus rentable pour beaucoup d’être producteur auprès des publics II ou III qu’auprès du public I. Il est plus gratifiant d’être reconnu par les médias, les politiques ou le grand public que par quelques chercheurs du domaine. Le modèle de Raymond Boudon suggère que cela est parfaitement rationnel et qu’il suffirait de changer quelques paramètres institutionnels pour inciter les acteurs à réorienter leurs stratégies différemment. L’auteur suggère qu’il faudrait déjà que les évaluations au sein de l’université, entre pairs, soient plus objectives, mieux récompensées, moins court-circuitées.

On l’a dit, Raymond Boudon n’a eu de cesse d’affiner cette analyse. En face des trois publics, il a distingué quatre types d’offre : l’essayisme, le reportage journalistique, la thérapeutique sociale, le travail scientifique (Boudon, 2010).

  • Les essayistes visent l’idée originale et provocante, même si elle est douteuse.
  • Les reporters accumulent des données à partir d’enquêtes, sans parfois expliquer grand-chose.
  • Les thérapeutes sociaux veulent susciter des émotions, en attirant la compassion du lecteur sur les misères du monde.

Tous visent les publics II et III.

  • Les scientifiques (y compris en sociologie), seuls, visent le public I. Ils sont trop rares en France ? Le contexte y est pour beaucoup.

 

Application à la réception de l’œuvre de Raymond Boudon

Sous des dehors distanciés, Raymond Boudon met beaucoup de lui-même et de ses convictions dans cette analyse des publics et des (dé)règlements du « marché » des idées. Aussi ai-je tenté d’appliquer le modèle qu’il propose… à sa propre œuvre.

Il faut prendre plus de vingt livres, des manuels, des centaines d’articles. J’ai un peu modifié la définition des trois publics pour mieux suivre la réception auprès des enseignants et étudiants, mais en gardant la catégorie de la « communauté scientifique » et celle du « Tout Paris ». Cela donne le résultat suivant, en croisant œuvre et publics.

D’après Morin (2006 : 274).

On trouve une œuvre qui a touché très tôt les trois publics, avec le célèbre livre de 1973 sur L’Inégalité des chances. Il y a ensuite un « Que sais-je ? » aux Presses universitaires de France, Les Méthodes en sociologie (1969), qui a dépassé les 100 000 exemplaires, en plus d’une dizaine de rééditions, bref qui a touché le public II. Il y a encore son livre plus polémique, avec un titre provocateur, dans le contexte tendu de 2004 (Jacques Chirac a battu Jean-Marie Le Pen en 2002 et les forces politiques se reconstruisent en vue de l’élection présidentielle de 2007 qui verra Nicolas Sarkozy gagner contre Ségolène Royal). La théorie se vérifie : Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme ? suscite des débats enflammés et se situe plusieurs semaines au sommet des ventes d’essais. C’est le public III qui réagit. À juste titre, le « Tout Paris » se sent attaqué. Les amis défendent. Les journalistes reprennent. Tous les ingrédients sont réunis. Pour les vingt autres livres, il faut plutôt aller en Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis ou en Russie pour se retrouver surtout auprès du public I. Les membres de la communauté scientifique internationale évaluent alors de manière positive l’œuvre de Raymond Boudon.

En conclusion, le modèle fonctionne et rend compte de la singularité française. En même temps, toute théorie connaît des limites de validité et une moyenne portée. Raymond Boudon l’a appris de Robert K. Merton, lorsqu’il était étudiant à Columbia. Ici, le modèle est destiné à analyser une situation à court terme. C’est logique, puisqu’il porte sur les ajustements entre offre et demande et sur un marché assez volatile : celui des idées. La demande étant segmentée en trois publics, les producteurs investissent au mieux de leurs préférences (valeurs, talents, récompenses).

Il faudrait aménager le modèle pour avoir une vision à long terme. En prenant la perspective d’évolutions sur une plus longue durée, les variables n’auront plus le même poids. Regardant la demande, les avis des publics II et III semblent relativement vite périmés, comme autant d’effets de mode. La postérité n’émerge progressivement que pour quelques productions intellectuelles plus vraies, justes ou belles, parfois mieux détectées par le public I ? Regardant l’offre, en sociologie, on se souvient plus des travaux scientifiques d’Émile Durkheim que de l’essayiste imprécateur Gustave Le Bon ou de l’enquêteur figé Frédéric Le Play. Ils eurent pourtant leurs publics. S’il est possible de rendre le modèle de long terme prospectif, alors les publics du futur entendront encore parler de Raymond Boudon, même en France, et pas seulement pour un seul livre phare. À long terme, les publics se renouvellent, les œuvres restent, la qualité prévaut.


Bibliographie

Baudelot C., Establet R., 1971, L’École capitaliste en France, Paris, F. Maspero.

Boudon R., 1969, refondu en 2002 pour la 12e édition, Les Méthodes en sociologie, Paris, Presses universitaires de France.

Boudon R., 1973, L’Inégalité des chances. La mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Paris, A. Colin.

Boudon R., 1981, « L’intellectuel et ses publics : les singularités françaises », pp. 465-480, in : Grafmeyer Y., Reynaud J.-D., dirs, Français, qui êtes-vous ? Des essais et des chiffres, Paris, Éd. La Documentation française.

Boudon R., 1986, L’Idéologie. L’origine des idées reçues, Paris, Fayard.

Boudon R., 2004, Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme ?, Paris, O. Jacob.

Boudon R., 2010, La Sociologie comme science, Paris, Éd. La Découverte.

Crozier M., 1963, Le Phénomène bureaucratique. Essai sur les tendances bureaucratiques des systèmes d’organisation modernes et sur leurs relations en France avec le système social et culturel, Paris, Éd. Le Seuil.

Crozier M., 1970, La Société bloquée, Paris, Éd. Le Seuil.

Crozier M., 1979, On ne change pas la société par décret, Paris, Grasset/Fasquelle.

Crozier M., Friedberg E., 1977, L’Acteur et le système, Paris, Éd. Le Seuil.

Foucault M., 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard.

Grafmeyer Y., Reynaud J.-D., dirs, 1981, Français, qui êtes-vous ? Des essais et des chiffres, Paris, Documentation française.

Mannheim K., 1929, Idéologie et utopie, trad. de l’anglais par P. Rollet, Paris, M. Rivière, 1956.

Marx K., Engels F., 1848, Le Manifeste du parti communiste, trad. de l’allemand par M. Tailleur, Paris, Éd. Sociales, 1983.

Morin J.-M., 2006, Boudon, un sociologue classique, Paris, Éd. L’Harmattan.

Piore M.J., Doeringer P.B., 1971, Internal Labor Markets and Manpower Analysis, Lexington, Heath.

Tocqueville A. de, 1835, De la démocratie en Amérique, Paris, R. Laffont, 1986.

Auteur

Morin Jean-Michel

Morin Jean-Michel

Centre de recherche sur les liens sociaux
Université Paris Descartes

Citer la notice

Jean-Michel Morin, Boudon (Raymond). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 04 septembre 2017. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/boudon-raymond/.
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