Bourrage de crâne


 

À une époque où la notion de « fake news » (Allard-Huver, 2017) fait florès, il est bon de rappeler que l’utilisation de nouvelles fantaisistes émises à dessein n’a de nouveauté que l’anglicisme revendiqué. Selon des modalités et des finalités variables, l’émergence de nouvelles destinées à affaiblir ou déstabiliser l’adversaire ou l’ennemi, mais aussi à dissimuler la gravité d’une situation à sa propre population, est de toutes les époques. La Grande Guerre voit tout particulièrement se développer ces comportements. C’est d’ailleurs durant celle-ci que naît l’expression « bourrage de crâne », popularisée notamment par le journaliste Albert Londres dans son livre Contre le bourrage de crâne (1917-1918).

 

Couverture de Contre le bourrage de crâne (2008).

 

Les manifestations du bourrage de crâne

Entre 1914 et 1918, la presse écrite est d’une puissance jamais connue jusqu’alors et, techniquement, elle est sans concurrence. Ce n’est qu’au début des années 1920 que les radios commencent à se développer. Avec l’élargissement des lectorats et la massification de la presse des années 1870-1880, certains journaux atteignent en 1914 des chiffres de tirage impressionnants. Quatre titres avoisinent le million d’exemplaires chaque jour, voire dépassent ce chiffre, Le Matin tirant, par exemple, à 1,4 million d’exemplaires.

 

La Baïonnette, 14 février 1918 (BnF).

 

Dès le 24 août 1914, privé de nouvelles du front, Stéphane Lauzanne, une des signatures-vedettes du Matin, titre alors : « Les cosaques à cinq étapes de Berlin », en poursuivant : « À l’Est, la cavalerie de nos alliés n’a plus rien devant elle que des plaines sablonneuses et de rares forteresses qu’il est aisé de tourner. En Belgique, les Allemands sont encerclés de toutes parts ». Mensonges éhontés dans les deux cas de figures à un moment où les Britanniques et la Ve armée française de Lanrezac sont chassés de Belgique, après des combats extraordinairement meurtriers et tous perdus, et où sur le front de l’Est, après quelques succès initiaux, les Russes de Rennenkampf sont déjà arrêtés et vont subir, le 26 août, le cinglant revers de Tannenberg, amenant le général russe Samsonov au suicide. Outre la présentation fallacieuse de la réalité des combats, due ici principalement d’ailleurs à la lenteur de transmission des nouvelles, le bourrage de crâne prend aussi une forme propagandiste de dénigrement de l’ennemi. Face à l’inconnu de la guerre moderne, il s’agit d’abord de mentir pour rassurer.

Au tout début de la guerre, lorsque commencent véritablement les combats, Le Temps, journal pourtant réputé pour son sérieux et celui de ses sources d’information écrit, le 4 août 1914 : « Les statistiques montrent que plus les armes se perfectionnent, plus le nombre de pertes diminue ». L’Intransigeant du 17 août 1914 écrit que « l’inefficacité des projectiles ennemis est l’objet de tous les commentaires. Les schrapnells [les obus à schrapnells – du nom de leur inventeur britannique – explosent à une vingtaine de mètres de hauteur et projettent une pluie de billes de plomb pour atteindre les soldats au sol] éclatent mollement et tombent en pluie inoffensive. Quant aux balles allemandes, elles ne sont pas dangereuses : elles traversent les chairs de part en part sans faire aucune déchirure ». Ce n’est pourtant pas ce que constatent les médecins militaires sur les premières lignes, atterrés de constater les dégâts faits par des balles à haute vitesse initiale. D’autres journaux avancent que les soldats allemands meurent tellement de faim qu’ils se rendent en masse quand on leur présente des tartines de pain beurré, que les obus allemands sont mal fabriqués et n’explosent pas, que le Kronprinz a été tué ou d’autres plaisanteries de ce genre. Le bourrage de crâne a tendance à quelque peu régresser à partir du moment où la guerre s’installe dans les tranchées et que le front se fige.

À partir de ce moment, les journalistes – toutefois soigneusement encadrés par l’Armée – sont parfois autorisés à se rendre sur le front. Bien entendu, on leur montre ce que l’on veut bien et les soi-disant « tranchées de première lignes » photographiées sont bien souvent des tranchées de soutien-arrière fort éloignées du front réel, quand elles ne sont pas des tranchées d’entraînement situées sur les arrières fronts. Tout au long de la Grande Guerre, le bourrage de crâne perdure cependant. L’Excelsior, journal illustré quotidien, alimente encore la désinformation patriotique en pleine bataille de Verdun, le 3 septembre 1916, en citant un article de la Revue d’ornithologie. Selon le journal, la bataille de Verdun « n’a pas fait fuir la gent ailée » et fait le lien avec le front intérieur en écrivant, « et il y a aussi, dans le Paris de 1916, les oiseaux apprivoisés que les permissionnaires rapportent à leur famille […] geais, corbeaux, merles, pies, qui ont appris à parler sur le front et que nous ne nous lassons pas d’entendre conspuer les Boches… La concierge d’un de nos théâtres a un corbeau de Tahure […] qui sait dire “Vive Joffre !” Voilà un corbeau qui restera longtemps inscrit au répertoire ! Le Paris de la guerre, entre beaucoup d’autres merveilles, aura vu les oiseaux… poilus ». C’est une dimension plus visiblement propagandiste qui s’exprime ici. Les autres pays belligérants connaissent des évolutions similaires. Au début de la guerre, les journaux allemands avancent que les soldats belges, rendus sourds par les tirs d’artillerie, n’entendent plus les ordres de leurs officiers. Il s’agit surtout d’une interprétation perverse du fait qu’à l’époque les ordres sont donnés en français au sein de l’armée belge, même à des soldats flamingants. En 1916 encore, un journal de Munich affirme que les prisonniers de guerre français reçoivent dans leurs colis des pastilles pour empoisonner le bétail allemand… ce qui constitue un prétexte pour fouiller les colis et en prélever quelques denrées.

 

Le fonctionnement

Lors des premières opérations militaires du mois d’août, non seulement la vieille loi sur l’état de siège de 1849 est remise en vigueur, mais une loi sur la censure est votée, interdisant aux journalistes d’être présents sur le front. Désormais privés de sources d’information vérifiables de visu, les journaux n’ont plus que le fameux « Communiqué » du Grand Quartier général, délivré en début d’après-midi, pour alimenter leurs différentes rubriques. Ils se livrent alors à un florilège de fausses nouvelles pour pallier l’absence de vraies nouvelles. La deuxième dimension du fonctionnement du bourrage de crâne s’appuie sur un énorme conformisme de pensée de la part des journaux, tout comme de la part des médias d’aujourd’hui. Cette deuxième dimension consiste à emboucher les trompettes d’un hyper-patriotisme assez grandiloquent pour être en phase avec ce que pensent les dirigeants, civils comme militaires. Dans leur immense majorité, les milieux journalistiques partagent, dès cette époque, les réseaux, les lieux de rencontre et les contacts avec les décideurs, tout comme de nos jours. Ce beau monde projette sur les « Français du bas », son propre système de représentations sur la guerre. Il faut convaincre le plus grand nombre, dont les fils, les frères et les maris sont dans les tranchées, du bien-fondé du combat. Une raison beaucoup plus cynique du fonctionnement du bourrage de crâne se développe également, qu’il convient de ne pas minorer en complément de cette deuxième raison. Dès les débuts de la guerre, le papier d’imprimerie est contingenté en France. Il est, dès lors, facile de comprendre que les journaux renchérissent d’autant plus dans le mensonge patriotique qu’en dépend leur quota de papier. Ainsi le principe commercial de concurrence constitue-t-il également un moteur du bourrage de crâne. Il faut être dans la surenchère par rapport au journal rival d’autant plus que l’information vieillit vite, déjà en 1914-1918. La dernière raison relève davantage d’une élaboration assumée de la part du pouvoir. Il s’agit, notamment, de convaincre les États neutres que la France est dans son droit et qu’elle se défend contre l’agression allemande. Pour ce faire, il faut non seulement organiser des expositions photographiques à l’étranger, mais aussi éditer des albums sur les destructions opérées en France par les Allemands. C’est en cela que le bourrage de crâne peut devenir purement et simplement de la propagande (François, Lebourg, 2017). La marge est parfois étroite entre les deux expressions. Elle concerne la volonté gouvernementale, relayée à la fois par l’application de la loi sur la censure, mais plus encore, comme c’est toujours le cas au sein du métier de journaliste, par une forte auto-censure de conformisme, de ne pas laisser un large public accéder à un certain nombre de nouvelles. C’est la culture de l’entre-soi des élites qui s’exprime alors. Ainsi les pertes en hommes de la bataille de la Marne ne sont-elles connues pratiquement qu’un an plus tard. En d’autres termes, il y a bien deux logiques de fonctionnement du bourrage de crâne. L’un « actif » – en quelque sorte – par création de nouvelles plus ou moins fantaisistes, l’autre plus « passif » consistant à taire certaines vérités dérangeantes. Si les photographies privées de soldats – théoriquement interdites au front – montrent rapidement les horreurs de la guerre avec des cadavres français, jusqu’à la fin de 1915, la presse française ne montre que des cadavres de l’ennemi. Le bourrage de crâne doit, évidemment, beaucoup à la censure (Forcade, 2016). Tous les comportements des « Fake News » sont déjà, en grande partie, présents dans la presse de la Grande Guerre.

 

Quels publics ?

Le public le plus évidemment concerné est celui de l’ensemble du lectorat de la presse de l’époque. Le lien à la culture écrite est alors beaucoup plus fort qu’aujourd’hui et un nombre considérable de lecteurs est touché par le bourrage de crâne. On sait qu’un journal acheté est lu par plusieurs personnes ensuite. Le coefficient multiplicateur est alors de l’ordre de 3. Ce qui signifie par exemple que le 1,4 million d’exemplaires quotidiens du Matin est lu par environ 4,2 millions de personnes. Compte tenu des lectorats de l’époque, c’est donc un public considérable qui est touché. De ce point de vue, y a-t-il une césure entre les publics civils et les publics militaires mobilisés ? Par le biais des permissions, à partir du printemps 1915, mais bien avant cette date, par celui des envois de colis de la part de leurs familles, les poilus continuent de recevoir la presse, notamment dans les villages de repos où – fort heureusement pour eux – ils stationnent plus fréquemment que dans les tranchées. Le public des véritables combattants sait faire la part plus rapidement que celui des civils de l’arrière, entre nouvelles fantaisistes relevant du bourrage de crâne et nouvelles plus crédibles. Le front et les arrières-fronts connaissent eux aussi leur propre système de rumeurs (voir bobards [Cochet, 2018]), qui intoxique parfois le public des poilus, mais ces derniers n’en demeurent pas moins sensibles à ce que les journaux de l’arrière racontent, et qui leur semble à mille lieues de ce qu’ils vivent sur le front. Le capitaine Charles Delvert (1935 : 216), professeur d’histoire dans le civil, note à la lecture d’un article de L’Écho de Paris de Colette Yver qu’il lit le samedi 22 janvier 1916 : « Elle y exalte le courage des habitants des villes à proximité des lignes, comme Nancy. Ce courage, elle l’estime moins brillant sans doute que celui du combattant, mais plus admirable. Comment cette cervelle d’oiseau imagine-t-elle le combattant ? Croit-elle que nous passions notre temps à brandir un grand sabre en un geste héroïque et en criant à plein poumons : “Vive la France ?” Quand donc ces messieurs et ces dames de l’arrière nous feront-ils grâce de leurs sottises ? ». Même s’il continue de lire la presse qui lui parvient, souvent avec du retard d’ailleurs, le public des poilus devient de plus en plus réticent à ce qu’il y trouve. Le public du front estime que les civils de l’arrière sont des donneurs de leçons ignorant tout des réalités de la guerre, tandis que ce n’est pas par la presse que le public de l’arrière peut réellement se faire une idée des pratiques guerrières et du vécu des soldats. Ce dernier rôle échoit plutôt aux lettres privées, échangées en nombre astronomique chaque jour entre la zone des Armées et l’arrière. Les estimations les plus sérieuses font état de 3 à 4 millions de lettres par jour. Dans ces courriers, les soldats ne dissimulent pas leur vécu, contrairement aux éléments de désinformation (François, 2016) que l’on trouve dans la presse quotidienne ou hebdomadaire.

Si l’immense majorité de celle-ci se coule tout au long de la guerre dans le moule confortable de la bien-pensance patriotique et du conformisme, une part infinitésimale des milieux journalistiques tentent de réagir. C’est ainsi que la famille Maréchal crée le Canard Enchaîné. Dans sa première livraison du 10 septembre 1915, le Canard avance, sur le mode dérisionnel, qu’il « n’a pas hésité à passer un contrat d’un an avec la très célèbre agence Wolff qui lui transmettra, chaque semaine, de Berlin, par fil spécial barbelé, toutes les fausses nouvelles du monde entier ». Le journal crée également un prix du bourrage de crâne. En 1916, le premier prix est attribué à Gustave Hervé, ancien socialiste pacifiste et anti-militariste, rallié le 4 août au patriotisme le plus échevelé, et le deuxième prix à Maurice Barrès, qui quotidiennement ou presque dans L’Écho de Paris, alimente par ses chroniques, le conformisme patriotique de la presse.

 

Couverture du premier numéro du Canard Enchaîné, 10 septembre 1915, dessin de Henri-Paul Deyvaux-Gassier, dit H.-P. Gassier. © Journal Le Canard Enchaîné.

 

Le Canard Enchaîné, 29 septembre 1916. © Journal Le Canard Enchaîné.

 

Au terme de la guerre, les processus de bourrage de crâne décrédibilisent la majeure partie de la presse par rapport à ses publics de l’avant-guerre. Ce n’est pas seulement par la montée de concurrence de la radio, à partir du début des années 1920 que le public se détourne de la presse écrite. Cette dernière a incontestablement perdu la guerre de la crédibilité de ses informations. En tout cas, l’expression a fait fortune.

 

Couverture du Crapouillot, juillet 1937.

 

No Code, Bourrage de crâne ! Des bobards ! Après, tu verras… (…C’est la faute aux Anglais !), 1940. Brochures lancées par les Allemands sur les troupes françaises à la fin de mars 1940.


Bibliographie

Allard-Huver F., 2017, « Fake news », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/fake-news/.

Cochet F., 2018, « Bobards », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/bobards/.

Delvert C., 1935, Carnets d’un fantassin. 7 août 1914-16 août 1916, Paris, Éd. Dacres, 2017.

François S., 2016, « Désinformation », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/desinformation.

François S., Lebourg N., 2017, « Propagande », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/propagande.

Forcade O., 2016, La Censure en France pendant la Grande Guerre, Paris, Fayard.

Londres A., 1917-1918, Contre le bourrage de crâne, Paris, Arléa, 2008.

Auteur

Cochet François

Cochet François

Centre régional universitaire lorrain d’histoire
Université de Lorraine

Citer la notice

François Cochet, Bourrage de crâne. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 24 janvier 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/bourrage-de-crane/.
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