Cyberharcèlement


 

Selon le dictionnaire Le Robert, le cyberharcèlement est un « harcèlement pratiqué par voie électronique, notamment sur les réseaux sociaux ». Le phénomène est lié au développement de l’Internet et à la démocratisation de l’équipement informatique, mais connaît véritablement un essor avec l’arrivée du web 2.0 et des téléphones portables dotés de caméra et d’appareil photo au début des années 2000. À cette époque, les premiers travaux académiques cherchant à comprendre et caractériser cette nouvelle forme de violence se développent également. Ils placent surtout la focale sur les adolescents, car si les médias sociaux et les smartphones leur permettent de poursuivre, le soir, les échanges et les jeux initiés dans la cour de récréation, ils leur permettent aussi de poursuivre les brimades exercées à l’encontre d’un·e camarade. Des élèves victimes de harcèlement scolaire se retrouvent alors victimes de cyberharcèlement. Le harcèlement, qu’il ait lieu en contexte scolaire, familial ou professionnel, renvoie à des violences verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles qui sont exercées de manière répétée à l’encontre d’une personne dans une configuration où les forces sont déséquilibrées et l’intention de nuire est avérée. En procédant par analogie, il est possible d’avancer que le cyberharcèlement se fonde sur des cyberviolences répétées à l’encontre d’une personne dans une configuration similaire. Cela invite alors à s’interroger sur la nature de ces cyberviolences, mais également sur la dimension répétitive et intentionnelle d’un harcèlement en ligne. La répétition des violences et l’intention de nuire ne s’appréhendent pas toujours facilement en contexte numérique et peuvent être provoquées par le fonctionnement intrinsèque au web et par les publics tantôt captifs, tantôt ciblés, tantôt opportunistes des sites et des médias sociaux qui se font le théâtre des violences.

 

Vers une typologie de la cyberviolence

Le terme cyberviolence désigne d’abord les atteintes aux systèmes informatiques telles que la propagation de virus, l’installation de logiciel espion, l’intrusion et le piratage de données. Il désigne également les images violentes, sexuelles ou haineuses qui circulent en ligne et auxquelles peuvent être confrontés des enfants ou adolescents sans y être préparés (Jehel, 2018). Il désigne enfin la violence exercée à l’encontre d’une personne par le biais du numérique : exclusion ou bannissement d’un groupe en ligne ou d’un forum de discussion ; usurpation d’identité visant à utiliser la messagerie d’une personne ou bien à ouvrir un profil à son nom pour envoyer ou publier des contenus compromettants ; violence verbale et psychologique (insultes, moqueries, rumeurs, menaces) ; médiatisation de la violence physique et de scènes d’agression filmées (happy slapping) ; pornodivulgation ou diffusion d’images intimes sans le consentement de la personne qu’elles représentent (Willard, 2007 ; Stassin, 2019).

Comme le montrent les faits qui font régulièrement l’actualité, la cyberviolence frappe à tout âge et dans tous les milieux. Elle peut tout d’abord se manifester dans la sphère privée. Une étude conduite en 2018 par le Centre Hubertine Auclert auprès de femmes victimes de violences conjugales, a montré que le numérique était devenu pour leur partenaire (ou ex-partenaire) violent un outil de contrôle, de domination et d’humiliation : messageries électroniques et téléphones portables espionnés ou piratés, comptes administratifs bloqués par un changement de mot de passe non souhaité, réception de messages insultants ou menaçants, obligation d’envoyer des selfies pour prouver qu’elles sont à l’endroit où elles disent se trouver ou encore images intimes réalisées sous la contrainte et/ou publiées de manière non consentie.

La cyberviolence a également pénétré la sphère professionnelle et le monde de l’entreprise. Émanant de la hiérarchie, des collègues ou bien encore des clients ou des usagers, elle prend aussi différentes formes (Dupré, 2018) : la supervision excessive consistant à contacter régulièrement un employé pour savoir où en est l’avancement de son travail, à écouter ses conversations téléphoniques, à relire ses courriels ; l’envoi de courriels dénigrant le travail d’une personne en mettant d’autres personnes en copie ; l’usurpation d’identité et le piratage de messagerie électronique ; l’exclusion d’une liste de discussion ou d’un groupe professionnel ; la diffusion de rumeurs ou d’informations privées visant à porter atteinte à l’image ou à la réputation d’une personne ; les critiques publiées anonymement sur les médias sociaux par des collègues ou par des clients, voire par des patients dans le cas des médecins et des infirmières. En 2018, le Conseil national de l’Ordre des médecins a d’ailleurs élaboré un guide pour aider les professionnels de santé à gérer leur réputation en ligne et distinguer ce qui relève de l’avis négatif, mais licite, de l’injure ou de la diffamation.

Cette cyberviolence est présente dès l’adolescence, à l’école et en dehors de l’école, et se poursuit à l’université. Les études consacrées à la cyberviolence dans le secondaire (Bellon, Gardette, 2013 ; Blaya, 2013) et dans le supérieur (Xiao, Wong, 2013 ; Berthaud, Blaya, 2014) montrent que les élèves et les étudiants subissent aussi différentes formes d’attaques en ligne (exclusion sociale, usurpation d’identité, insultes, rumeurs, pornodivulgation) émanant principalement de pairs, qui agissent anonymement ou non. Comme pour la violence conjugale, le numérique peut permettre le prolongement de brimades ou de situation de harcèlement dont souffrent déjà certains élèves. À l’université, Chantal Faucher, Wanda Cassidy et Margaret Jackson (2014) ont montré que les attaques pouvaient aussi être exercées par des personnels de l’université (enseignants, personnels administratifs) ou contre des personnels de l’université. De même dans l’enseignement secondaire, les attaques peuvent cibler un enseignant, émaner d’élèves, mais aussi de parents d’élèves, de collègues ou des équipes de direction (Villeneuve, 2018).

Julie Alev Dilmaç (2017 : 307) préfère au terme cyberviolence celui de « cyberhumiliation » : « Ce terme générique désigne l’attaque virtuelle par l’image et de l’image d’une personne sur Internet. Elle a pour but de remettre en question la réputation de sa victime, la plongeant dans un mal-être profond. La création d’un “profil” peu flatteur au nom d’un tiers, la mise en ligne de photographies ou de vidéos détournées relevant de l’intime (quelques fois même montées de toutes pièces), les applications au nom de la victime pointant du doigt un comportement jugé indécent, les menaces, les agressions verbales et violences psychologiques par Internet sont autant de sources d’humiliation visant à discréditer la personne représentée. […] Ainsi, s’il contribue à la mise en relation de l’individu avec l’altérité, l’espace virtuel peut devenir une plateforme de “mise à mort” de la réputation ». Plus précisément, on peut qualifier la cyberviolence d’humiliation « publique » étant donné le nombre de brimades qui sont exercées en présence d’un tiers, d’un public ciblé (lorsque l’on met des personnes en copie d’un courriel ou que l’on publie des contenus sur un média social à destination d’un réseau de contacts) et d’un public opportuniste qui reçoit les contenus par le jeu des « partages » et la viralité propres au web et aux médias sociaux.

 

Le poids des stéréotypes et des discriminations

L’enquête nationale de climat scolaire et de victimation réalisée en France en 2013 (Hubert, 2014) chiffre à 7,4 % le nombre d’élèves ayant fait l’objet en ligne de surnoms « méchants » et à 9,7 % ceux ayant fait l’objet d’insultes en lien avec leur origine, leur religion, leurs tenues vestimentaires ou encore leur apparence physique. Selon cette même étude, la cyberviolence semble davantage toucher les filles que les garçons. Ce sont également les conclusions tirées par les travaux de Sigolène Couchot-Schiex, Benjamin Moignard et Gabrielle Richard (2016) : une fille sur cinq (20 %) a fait l’objet d’insultes liées à son apparence physique (poids, taille ou toute autre particularité physique) contre 1 garçon sur 8 (13 %) ; les rumeurs qui circulent en ligne ciblent deux fois plus les filles (13,3 %) que les garçons (6,3 %) ; 16 % des filles et 10 % des garçons rapportent avoir reçu au moins un contenu à caractère sexuel les mettant mal à l’aise ; 4 % des filles qui ont affirmé avoir déjà réalisé des selfies intimes l’ont fait sous la contrainte contre 1 % des garçons.

Les insultes sexistes visant les filles ou les rumeurs laissant entendre que ce sont des filles faciles participent de ce que les Anglo-saxons appellent le slut shaming (en français : couvrir de honte les « salopes »), consistant à blâmer ou déconsidérer une fille parce que ses tenues vestimentaires, son attitude, son comportement amoureux ou ses pratiques sexuelles ne correspondent pas aux normes de « respectabilité » en vigueur. Une mauvaise réputation peut donc très rapidement être attribuée à celle qui les transgresse (Couchot-Schiex, 2017). Quand une jeune fille est victime de pornodivulgation, c’est-à-dire quand ses photos intimes sont diffusées en ligne sans son consentement, il n’est pas rare qu’elle subisse, outre cette cyberviolence, une véritable campagne de déconsidération orchestrée par ses camarades qui l’accusent d’être la seule responsable de ce qui lui arrive (« il ne fallait pas poser nue ») et qui peut même être orchestrée par celles qui sont censées être ses amies, mais qui se désolidarisent pour ne pas entacher leur réputation (« il ne faut pas être l’amie d’une fille facile » ; Bellon, Gardette 2013 ; Blaya 2013). Les garçons sont également soumis aux normes de genre et une oppression viriliste pèse sur eux à l’adolescence : être fort, ne pas être une fille, « une tapette ». Les insultes à caractère homophobe fusent dans les cours de récréation (Clair 2012 ; Debarbieux et al. 2018) et les jeunes LGBTQIA+ risquent quatre fois plus d’endurer un épisode de cyberviolence que les autres (Felmlee, Faris, 2016). Le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie, le rejet de la différence, la stigmatisation des élèves en situation de handicap sont donc au cœur des situations de harcèlement et de cyberharcèlement entre pairs (Sentenac, Pacoricona, Godeau, 2016 ; Debarbieux et al. 2018).

Les stéréotypes et préjugés liés au genre, à l’origine ou encore à l’apparence physique jouent un rôle important dans la cyberviolence parce qu’ils cristallisent les discriminations et les hostilités à l’égard d’une personne ou d’un groupe. Présents dans la cyberviolence adolescente, on les retrouve dans d’autres phénomènes tels que les raids numériques ou le harcèlement de meute dans lesquels une personne est prise pour cible par de nombreux internautes comme l’ont vécue la youtubeuse Marion Seclin et la journaliste Nadia Daam, respectivement en 2016 et 2017. Les deux jeunes femmes ont reçu plusieurs milliers de messages à caractère sexiste, antisémite, raciste ainsi que des menaces de viol. Ces raids, qui ciblent généralement une personnalité publique, médiatique ou politique sont à rapprocher des discours de haine en ligne (Monnier, Seoane, 2019) fondés sur un sentiment présumé de haine à l’égard d’un groupe ou d’une minorité ou provoquant la haine en incitant à la violence ou en consolidant des stigmates. Quant au phénomène de pornodivulgation, bien que des hommes puissent parfois être atteints (voir l’affaire concernant le candidat de La République en marche à la Mairie de Paris, Benjamin Griveaux, début 2020), il cible dans 90 % des cas des jeunes filles ou des femmes (Hall, Hearn, 2019).

 

La pornodivulgation

Le terme pornodivulgation a fait son apparition dans le Journal officiel du 7 décembre 2018. Il est défini de la manière suivante : « Action de divulguer, afin de nuire à un tiers et sans son consentement, un enregistrement ou tout autre document à caractère sexuel le concernant, que celui-ci ait été ou non réalisé avec son accord » (Commission d’enrichissement de la langue française, 2018). Les images intimes (photographies ou vidéos) réalisées de manière consentie relèvent d’une pratique de séduction apparue avec les téléphones portables dans les années 2000 : le sexting (contraction de sex et text). Il s’agit initialement d’envoyer des messages à connotation sexuelle (sextos) ou des selfies dénudés à des fins de séduction ou de jeux sexuels entre partenaires consentants et dans une relation de confiance. La pratique se décline aussi en la réalisation de vidéos (sextapes) relevant parfois d’une forme de pornographie amateur, mais qui n’ont pas vocation à sortir de la sphère privée. En 2013, 29 % des adultes interrogés dans le cadre d’un sondage Ifop affirmaient avoir déjà été destinataires de sextos et/ou de sextapes, 19 % avaient déjà envoyé des images les représentant nus ou dénudés et 10 % s’étaient déjà filmés avec leur partenaire. La pratique semblait tout de même plus répandue chez les moins de 25 ans : 35 % avaient déjà reçu des « contenus » et 26 % avaient déjà sollicité autrui pour qu’il lui en envoie. Concernant les adolescents (12-15 ans), ils étaient, en 2016, 7 % à avoir déjà réalisé des selfies intimes, généralement à destination de leur petit·e ami·e (Couchot-Schiex, Moignard, Richard, 2016).

Cependant, le sexting peut être détourné de son dessein premier et devenir un acte de cyberviolence dès lors que les images sont réalisées sous la contrainte ou à l’insu d’une personne, que le destinataire est troublé, voire choqué par les contenus reçus ou que les photos ou vidéos sont diffusées afin de nuire à l’image ou à la réputation des personnes qu’elles représentent comme dans le cas du revenge porn (en français : pornovengeance). Le phénomène émerge au milieu des années 2000 avec un site nommé MyEx.com dédié à la publication de photos ou de vidéos représentant des femmes par leur ex-partenaire venant publiquement détruire leur réputation (les noms et cordonnées des victimes étaient explicitement mentionnés) à des fins de vengeance à la suite d’une rupture sentimentale ou d’une infidélité mal vécue. Selon Matthew Hall et Jeff Hearn (2019) cette « pornographie non consentie » relève d’« actes de virilité compensatoires » commis par des hommes cherchant à se réhabiliter et à reprendre le contrôle sur la femme en la blessant et surtout en l’humiliant.

La pornodivulgation est également une réalité de la cyberviolence adolescente prise au sérieux par l’Éducation nationale qui, en novembre 2018, en fait la thématique de sa quatrième journée de mobilisation nationale contre le harcèlement scolaire avec pour slogan « Une photo, c’est perso. La partager, c’est harceler ». De même, l’association E-Enfance très engagée aux côtés de l’École dans la prévention de la violence en ligne conseille les jeunes afin de réaliser des sextos en toute sécurité : « Il est donc fortement conseillé dans ce cas de ne pas envoyer d’images qui permettent d’être reconnu·e en cas de diffusion. A minima ne pas faire apparaitre son visage sur la photo ou la vidéo. Faire attention aux tatouage ou piercing particuliers ou autre élément du contexte ou du décor très identifiant ». Selon une étude européenne (Project deShame, 2017) conduite auprès de 3 257 adolescents âgés de 13 à 17 ans, 51 % d’entre eux ont déjà vu circuler en ligne des nudes de quelqu’un qu’ils connaissent et 6 % ont eux-mêmes été victimes de cette pratique. Une pornodivulgation de masse a également fait son apparition sur les médias sociaux : le baiting (en français : appâter). Il s’agit d’ouvrir un compte anonyme sur un média social et d’inviter des garçons à publier des photos de filles qui veulent humilier en mentionnant leur identité ainsi que le nom du collège ou du lycée où elles sont scolarisées. En janvier 2018, une cinquantaine de jeunes strasbourgeoises âgées de 13 à 16 ans ont ainsi vu leurs photos et leur nom circuler sur Snapchat (Ighirri, Varela, 2018). Un cas qui est loin d’être isolé.

 

Campagne de sensibilisation 2018-2019 : « Une photo c’est perso, la partager c’est harceler ». Source : nonauharcelement.education.gouv.fr.

 

La diffusion de contenus intimes peut aussi émaner d’un extorqueur faisant dans la sextorsion. Ayant réussi à amener une personne à poser nue pour lui ou à réaliser des vidéos, ou les ayant piratées, il la menace de les publier si elle ne lui verse pas une somme d’argent ou ne lui accorde pas des faveurs sexuelles. Si elle ne cède pas à son chantage, il met ses menaces à exécution. En 2012, Amanda Todd, une canadienne de 16 ans, met fin à ses jours à cause d’un fait de cet ordre. Des clichés d’elle ont été diffusés au sein de son lycée par un homme rencontré sur un forum de discussion. Harcelée par ses camarades qui la taxent de « fille facile », elle change à trois reprises d’établissement, mais à chaque fois les clichés sont rediffusés. En février 2018, un homme d’une trentaine d’années est condamné par le tribunal d’Ajaccio pour avoir forcé quatre filles de moins de quinze ans à poser nues et à lui envoyer des photos, puis à se déshabiller devant leur webcam. Il a ensuite exigé qu’elles s’adonnent à des attouchements sur elles-mêmes, les menaçant de diffuser les vidéos en ligne si elles refusaient (Padovani, 2018). Ce chantage à la webcam n’est pas seulement le fait de prédateurs qui s’en prennent à de jeunes filles, mais peut aussi être réalisé par des adolescent·es à l’encontre d’autres adolescent·es (Madigan, Dimitropoulos, 2018).

Si la pornodivulgation exercée au sein de sites dédiés comme MyEx.com a un public plus ou moins captif composé de « porno-vengeurs » et autres voyeurs venant d’eux-mêmes publier et/ou consulter les contenus, il est difficile d’en mesurer ou circonscrire l’audience quand elle est exercée sur les médias sociaux comme Snapchat ou Twitter où les contenus circulent de manière virale, passent de profil et profil, de portable en portable et finissent par être vus des centaines, voire des milliers de fois. Si certaines personnes participent activement à la circulation des contenus par le biais des likes, retweets et autre partage, d’autres, qui ne cherchent pas nécessairement à recevoir ce type d’information, deviennent témoins malgré elles, voire victimes si elles sont choquées ou heurtées par les images dont elles prennent connaissance. L’audience exponentielle des actes de pornodivulgation, et de la cyberviolence en général, ainsi que la chambre d’écho que constituent les médias sociaux sont des éléments à prendre en compte pour une définition complète du cyberharcèlement.

 

De la cyberviolence au cyberharcèlement

Si le harcèlement renvoie à des violences qui sont exercées de manière répétée à l’encontre d’une personne avec intention de lui nuire et dans une situation où il y a déséquilibre des forces (Olweus, 1999), on peut par analogie définir le cyberharcèlement comme des cyberviolences répétées avec intention de nuire et déséquilibre des forces (Vandebosch, Van Cleemput, 2008 ; Smith et al., 2008). Hors ligne, le déséquilibre des forces est généralement provoqué par le fait que l’agresseur ait l’ascendant (physique ou psychologique) sur sa cible, ou bien exerce sa violence à l’aide d’un groupe de suiveurs qu’il a fédérés autour de lui. En ligne, ce déséquilibre peut certes venir d’une dimension groupale des brimades, mais aussi de l’anonymat sous lequel l’agresseur peut agir, ce qui rend impossible de savoir d’où viennent les coups et augmente le sentiment d’insécurité de la victime. En outre, il peut être provoqué par la large audience qui prend connaissance des contenus publiés augmentant le sentiment d’insécurité, de honte, voire de culpabilité. La dimension répétitive est quant à elle plus difficile à appréhender et peut être provoquée par le fonctionnement même du web et des médias sociaux.

Un contenu insultant ou dénigrant posté par une personne à l’encontre d’une autre personne sur un réseau social peut tout d’abord prendre un caractère répétitif par les approbations qu’il reçoit et qui se matérialisent par les likes, les retweets ou encore les commentaires apposés. Un acte qui se voudrait ponctuel et non répétitif peut donc, du fait d’une fragmentation des actions, se répéter encore et encore, devenir cyberharcèlement et échapper totalement au contrôle de celui qui l’a perpétré en premier lieu. Chaque partage ou commentaire apporte sa pierre à l’édifice et participe de la rediffusion des contenus donc de la répétition de la cyberviolence. C’est d’ailleurs pour sensibiliser les jeunes et l’opinion publique sur cet aspect que le clip officiel de la deuxième journée de mobilisation nationale contre le harcèlement scolaire (3 novembre 2016) avait pour slogan « Liker, c’est déjà harceler ». En outre, la loi du 3 août 2018 apporte une réponse juridique à ce cyberharcèlement fragmenté en le qualifiant de « harcèlement de meute » et en précisant que tout participant peut être condamné à une peine allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende, même si cette participation n’a consisté qu’à envoyer un ou deux messages, à tweeter ou à liker une ou deux fois.

Campagne de sensibilisation 2016 – 2017 : « Liker, c’est déjà harceler ». Source : nonauharcelement.education.gouv.fr.

 

La répétition peut également venir de la pérennité des traces numériques (Alloing, 2018) : « Une insulte virtuelle a le potentiel de rester définitivement, par exemple une photo modifiée pour se moquer d’une personne hébergée sur un site privé » (Boudreault, 2014 : 29) ; « les effets négatifs sur la personne peuvent être rapidement amplifiés par la permanence en ligne des contenus et leur accessibilité à tout moment » (Macilotti, 2019). Les images dégradantes ou humiliantes, bien qu’elles puissent avoir été supprimées du site source, peuvent avoir été copiées et être toujours stockées quelque part. Elles peuvent donc ressurgir à tout moment, des mois voire des années plus tard, venant à nouveau salir l’image et la réputation des victimes, les replongeant alors dans un nouvel épisode de cyberviolence (Stassin, Simonnot, 2018).

Concernant l’intention de nuire, elle n’est pas toujours avérée en contexte numérique. Bien sûr, des contenus comme les rumeurs ou les images intimes sont publiés afin de nuire à la personne et notamment à son image et à sa réputation, motivés par des émotions négatives comme la colère, la jalousie, le désir de se venger. Un autre aspect est cependant à prendre en compte dans l’appréhension de la cyberviolence notamment entre adolescents : la popularité que peuvent offrir les médias sociaux. Plus les contenus obtiennent de réactions (bonnes ou mauvaises), plus ils gagnent en visibilité et confèrent à leurs « auteurs » une forme d’influence au sein du « réseau ». Des chercheurs ont ainsi mis en exergue que la plupart des cas de happy slapping n’étaient pas des agressions filmées, mais des agressions perpétrées en vue d’être filmées et diffusées en ligne, exhibées comme des trophées à destination d’un public qui valide « l’exploit » par ses réactions (Le Breton, 2007 ; Tisseron, 2011). Avoir de nombreux « amis », être « liké » et « retweeté » est signe d’une certaine popularité et renforce le sentiment d’être aimé et reconnu par ses pairs et donc l’estime de soi (Balleys, 2017). Ainsi, certaines publications peuvent-elles parfois être avant tout motivées par un souhait d’attirer l’attention sur soi, de faire rire les autres en se moquant d’autrui et de gagner un statut social (boyd, 2014, voir Morelli, 2020). En outre, il arrive également que des personnes publient ou relayent un contenu par inadvertance ou sous le coup de l’émotion, ou encore qu’elles accordent leur like par habitude, sans avoir pris connaissance du contenu « aimé », ou réfléchi aux conséquences de leur « clic ». Elles se retrouvent alors initiatrices ou contributrices d’une violence qu’elles n’avaient pas réellement envisagée. Les publics des médias sociaux peuvent donc à tout moment se retrouver, de manière directe ou indirecte, partie prenante d’un épisode de cyberharcèlement.


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Auteur·e·s

Stassin Bérengère

Centre de recherche sur les médiations Université de Lorraine

Citer la notice

Stassin Bérengère, « Cyberharcèlement » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 02 mars 2021. Dernière modification le 19 janvier 2023. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/cyberharcelement.

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