Démocratie-chrétienne en France (La)


 

Alors que plusieurs pays d’Europe occidentale (République fédérale d’Allemagne, Italie, Belgique) ont vu, après 1945, l’émergence de partis démocrates-chrétiens puissants structurant leur vie politique pendant un demi-siècle et parfois plus encore, la France n’a pas suivi la même évolution (Mayeur, 1980). Si cette famille politique s’y est aussi épanouie et a connu un âge d’or sous la IVe République, où son personnel comme ses valeurs ont fortement influencé l’action gouvernementale et les débats parlementaires, elle a vite décliné ensuite sans disparaître pour autant (Dreyfus, 1988). Cette singularité française questionne (Guillaume, 2005). Pourquoi cet échec dans ce pays à partir des années 1960, alors que ce même courant restait fort sinon dominant ailleurs ? Pourquoi la démocratie-chrétienne n’a-t-elle pas réussi en France à trouver durablement un public, en terme d’adhérents et d’électeurs ? L’explication se limite-t-elle à la médiocrité des responsables démocrates-chrétiens français et à la concurrence des autres droites gaulliste, libérale, conservatrice et nationaliste, ou faut-il mettre en avant d’autres facteurs, plus structurels et plus déterminants sur le long terme ? À savoir cette difficulté d’être pour le centrisme en France, écrasé par le jeu de la bipolarisation droite-gauche et peinant à affirmer une identité chrétienne dans un pays marqué par la laïcité… Pour autant, si la démocratie-chrétienne française a globalement échoué à trouver son public, est-elle restée pour autant un acteur politique secondaire, sans influence et sans audience ? La victoire à l’élection présidentielle de 2017 d’Emmanuel Macron, allié à François Bayrou et à son parti, le Mouvement démocrate (Modem), lointain héritier d’une tradition démocrate-chrétienne remontant au Mouvement républicain populaire (MRP) de l’après-guerre, démontre qu’il serait réducteur d’évacuer la question du poids politique de la démocratie-chrétienne en France par la seule question lapidaire : « Combien de divisions ? »…

 

Prêcher dans le désert ? Du Sillon de Marc Sangnier au Parti démocrate populaire de l’entre-deux-guerre

Prolongeant sur le plan politique le catholicisme social de la fin du XIXe siècle, la démocratie-chrétienne française entendait apporter une réponse, inspirée par l’humanisme des Évangiles, à la question ouvrière posée par l’industrialisation et l’urbanisation qui favorisaient la déchristianisation et le développement du socialisme dans le prolétariat. Dans la dernière décennie du XIXe siècle, apparurent les cercles catholiques d’ouvriers d’Albert de Mun (1841-1914), également à l’origine de l’Association catholique de la jeunesse française (ACJF). À la Belle Epoque, Marc Sangnier (1873-1950) lança le Sillon, mouvement destiné à former une jeunesse ouvrière catholique et militante. Profondément républicain (héritiers des catholiques démocrates de 1848), le mouvement irrita l’Action française, ligue catholique monarchiste, tandis que son engagement progressiste lui valut d’être condamné par le Vatican (Prévotat, Vavasseur-Desperriers, 2013). M. Sangnier créa en 1912 la Ligue de la Jeune République, qui s’implanta en région parisienne mais aussi dans le Limousin et surtout en Bretagne, dans ce grand Ouest, bastion de la démocratie-chrétienne.

L’après-guerre vit ce courant se développer avec la création de mouvements spécialisés, tournés vers la jeunesse (Jeunesse ouvrière chrétienne – JOC – et Jeunesse agricole catholique – JAC), les intellectuels (les Semaines sociales) et le syndicalisme (Confédération française des travailleurs chrétiens – CFTC). Parallèlement à cet engagement social, s’affirma une action politique incarnée par un nouvelle formation apparue en 1924, le Parti démocrate populaire (PDP). Attaché à une République parlementaire, à la décentralisation, ainsi qu’à une conception organique et anti-individualiste de la vie sociale, le petit PDP, limité à une quinzaine de députés et quelques milliers d’adhérents (répartis dans les régions parisienne et lyonnaise, l’Ouest et l’Alsace-Lorraine) dans l’entre-deux-guerres, ne joua pas un rôle politique majeur, mais s’engagea de manière précoce sur les questions de la paix (soutien à la Société des nations), de l’antifascisme et d’une possible future Europe politique, via le Secrétariat international des partis démocratiques d’inspiration chrétienne (SIPDIC) de 1925 à 1939 (Papini, 1988). Le combat pour la construction européenne, au cœur de l’identité démocrate-chrétienne, était déjà posé… Mais les gens du PDP, concurrencés à droite par les Modérés (notamment la Fédération républicaine, proche de l’Église), écrasés par la logique de la « concentration républicaine » qui faisait s’unir le centre droit des Modérés au centre gauche du Parti radical anticlérical, pesaient peu (Delbreil, 1990). Ils étaient déjà victimes de cette difficulté à dégager un espace politique viable, éternel problème du centrisme en France. Leur influence dans la société française n’était pas négligeable pour autant, s’exprimant par des périodiques (L’Aube lancée en 1932 par Francisque Gay – 1885-1963) et des réseaux (au milieu des années 1930, Charles de Gaulle – 1890-1970 –  tenta de diffuser ses options militaires sur la force blindée via le député de Meurthe-et-Moselle Philippe Serre – 1901-1991).

 

De la Résistance au MRP de la IVe République, la démocratie-chrétienne française trouve enfin une audience

Durant la guerre, une partie du personnel de la Résistance provint des rangs de la démocratie-chrétienne, qui combattait le totalitarisme nazi et son racisme d’extermination comme l’autoritarisme réactionnaire du régime collaborateur vichyste au nom des valeurs de l’humanisme chrétien. Ce courant alimenta les réseaux et bulletins clandestins (Témoignage chrétien) et bientôt les maquis en figures de premier plan : Georges Bidault (1899-1983), qui dirigea le Conseil national de la Résistance (CNR) après la mort de Jean Moulin (1899-1943 ; Demory, 1995), Maurice Schumann (1911-1998), F. Gay, Pierre-Henri Teitgen (1908-1997), François de Menthon (1900-1984 ; Ducerf, 2006), Eugène Claudius-Petit (1907-1989), etc… En discréditant une partie du personnel des Modérés et en refondant la République autour de nouveaux principes (pour être maintenue, la laïcité n’en constituait plus l’élément essentiel), la guerre avait permis à cette famille politique très minoritaire dans les années 1930 de devenir à la Libération la force dominante à droite. Un parti se constitua à l’automne 1944, nommé Mouvement républicain populaire (MRP), sigle suffisamment neutre pour rassembler largement et attirer notamment, dans un premier temps du moins, les gaullistes. Le MRP, qui obtint lors des législatives de novembre 1946 près de 5 millions de voix (26,2 % des suffrages exprimés, à 2 % des communistes) et 158 sièges (le deuxième groupe parlementaire à l’Assemblée nationale), avait déjà pris ses distances avec C. de Gaulle qui le percevait pourtant en 1945 comme « le parti de la fidélité ». Attachés aux prérogatives du Parlement, les démocrates-chrétiens n’avaient pas suivi le Général dans son rejet d’un parlementarisme d’impuissance.

Cette situation de monopole à droite et ce positionnement centriste, qui voyait le MRP participer avec la gauche socialiste et communiste à la mise en place de l’État-providence et de ses réformes sociales et politiques généreuses (Sécurité sociale, vote des femmes, comités d’entreprise, etc…), s’observait au même moment dans d’autres pays d’Europe occidentale où la démocratie-chrétienne s’imposait comme une force dominante : Allemagne de l’Ouest avec la Christlich Demokratische Union Deutschlands (CDU) de Konrad Adenauer (1876-1967) et Italie avec la Democrazia Cristiana (DC) d’Alcide De Gasperi (1981-1954) (avec dans ce dernier cas toutefois, l’héritage fort de l’ancien Parti populaire italien de l’entre-deux-guerres mené par l’antifasciste Don Luigi Sturzo – 1871-1959). Robert Schuman (1886-1963 ; Roth, 2008), K. Adenauer et A. De Gasperi formaient alors le trio conquérant d’une sorte d’internationale démocrate-chrétienne en charge d’une Europe en pleine reconstruction (Poidevin, 1986).

Le MRP est difficile à classer tant il perturbe le traditionnel clivage gauche-droite. Si ses dirigeants se réclamaient d’un humanisme de progrès qui regardait vers la gauche, son électorat venu de la droite traditionnelle semblait plus conservateur (beaucoup d’agriculteurs ainsi que d’éléments relevant des classes moyennes et de la petite bourgeoisie de province). Si le parti récusait toute référence confessionnelle, ses liens privilégiés avec l’Église étaient connus tandis que sa carte électorale, polarisée autour des bastions pratiquants (Nord-Est, Grand Ouest, Alpes…), attestait de cette empreinte religieuse. Hésitant entre une structuration lâche en mouvement fédératif et le cadre plus resserré du parti de masse (235 000 adhérents en 1947), le MRP défendait les droits de la « personne » et les communautés intermédiaires (famille, profession, syndicalisme). Élément pivot de la Troisième force après la sortie du gouvernement des communistes au printemps 1947, les démocrates-chrétiens dirigèrent des ministères (R. Schuman en 1947-1948, Bidault en 1949-1950) et surtout participèrent à tous les cabinets de l’après-guerre. Ils contribuèrent à engager la France dans la double aventure atlantiste (Organisation du traité de l’Atlantique Nord en 1949) et européenne (Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1950) (Berstein, Mayeur, Milza, 1993).

Rapidement toutefois, et avant même l’alternance gaulliste de 1958, la démocratie-chrétienne montra ses faiblesses et limites (Letamendia, 1995). Les législatives de 1951 virent le MRP baisser à 15 % des voix. Durant la législature 1951-1956, le parti ne dirigea plus de gouvernements. Les législatives de 1956 n’apportèrent que 76 élus et, dès l’année suivante, le MRP, dirigé par le Strasbourgeois Pierre Pfimlin (1907-2000), ne comptait plus que 40 000 adhérents. La dynamique de la Libération était cassée. Victime de ses contradictions structurelles et idéologiques, fragilisée par le rapide retour en puissance d’autres courants de la droite (gaulliste avec le Rassemblement du Peuple français – RPF –, conservatrice avec le Centre national des indépendants et paysans – CNIP –, populiste avec l’Union des commerçants et artisans – UDCA – poujadiste), contractée sur ses fiefs sociologiques et géographiques, minée par les bourbiers coloniaux dans lesquels son personnel s’engageait aux côtés de ses partenaires socialistes, radicaux et modérés, la démocratie-chrétienne française déclina rapidement, incapable d’incarner sur le long terme un centre droit crédible contrairement à ses homologues ouest-allemand, italien et belge.

 

L’impossible centre : la difficulté d’être de la démocratie-chrétienne sous la Ve République, une conscience sans troupe

Le MRP eut beau se rallier à C. de Gaulle en juin 1958, appeler à voter oui au référendum de septembre 1958 sur la nouvelle Constitution, participer au premier gouvernement dont il formait l’aile gauche avec quelques socialistes, approuver l’évolution du dossier algérien, l’alternance de 1958 accéléra le déclin du parti démocrate-chrétien. Encore affaibli par le mauvais score des législatives de 1958 (57 élus seulement), le MRP se heurta bientôt au nouveau chef de l’État dont il ne partageait pas les conceptions présidentialistes et surtout les options souverainistes s’agissant de la construction européenne. La célèbre conférence de presse du Général du 15 mai 1962, où il se moqua du « volapük intégré », consomma la rupture sanctionnée par le soutien à la motion de censure de l’automne au sein du « cartel des non ». La sanction tomba aussitôt puisque les législatives de novembre 1962 ne donnèrent que 36 élus au MRP. Une tentative en 1963 de rapprocher radicaux, démocrates-chrétiens, indépendants et socialistes au sein d’un éphémère « comité d’étude et de liaison des démocrates français » avorta vite, révélant dès le début de la Ve République l’impasse politique de la démocratie-chrétienne dans un système bipolarisé par le scrutin majoritaire (Montero, 2003). Le MRP ne tint plus de congrès après 1964 et le coup d’éclat de son leader, Jean Lecanuet (1920-1993), à la présidentielle de 1965, où celui qui se présenta comme « démocrate social et européen » et joua de son charisme télévisuel (« Monsieur dents blanches »…) pour obtenir 15,8 % des suffrages et mettre C. de Gaulle en ballotage, ne fut qu’un feu de paille. Sur les décombres du MRP, apparut, en février 1966, dans la foulée de la présidentielle, le Centre démocrate (CD) qui devait surtout porter les ambitions politiques de Jean Lecanuet.

Cette initiative patina rapidement. Marquée à droite faute de ralliements venus du centre gauche, la formation n’obtint que 13,4 % aux législatives de 1967 et très peu d’élus. Le CD ne persuadait pas grand monde de sa volonté réformatrice, tandis que d’autres centristes autour de Jacques Duhamel (1924-1977) profitèrent du raz-de-marée légitimiste des législatives de juin 1968 pour rallier la majorité gaulliste. En 1970, la montée en puissance du patron de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber (1924-2006), qui prit la tête du Parti radical, contribua à réduire encore davantage l’espace politique au centre pour les démocrates-chrétiens, tandis que la signature du Programme commun à gauche en 1972 renforça la bipolarisation droite-gauche. L’exode rural et la déchristianisation accélérée du pays dans les années 1960 entamèrent l’assise sociologique de cette famille politique (Cholvy, Hilaire, 1988). La mort prématurée de Georges Pompidou (1911-1974), puis la victoire éclair du libéral Valéry Giscard d’Estaing à la présidentielle de 1974 obligèrent les démocrates-chrétiens à se réorganiser. Lors d’un congrès à Rennes en mai 1976, fut fondé le Centre des démocrates sociaux (CDS). De l’avis général des observateurs, c’est le MRP qui renaissait, tant la sociologie militante comme la géographie électorale du nouveau parti rappelaient celles de l’ancien.

Une fois encore, la dynamique retomba rapidement. La décision de Jean Lecanuet, au lendemain des législatives de 1978, de faire entrer le CDS dans le grand parti fédéral giscardien, l’Union pour la démocratie française (UDF), dans la perspective de la présidentielle de 1981, fit perdre à la petite formation démocrate-chrétienne son autonomie et son identité propre (Richard, Guillaume, Sirinelli, 2013). Réduite à n’être que la frange centriste minoritaire de la droite libérale aux côtés d’autres mouvements plus importants sur les plans militant et parlementaire comme le Parti républicain, préservant difficilement sa sensibilité sociale dans une époque gagnée par le néo-libéralisme, le CDS vivota (Zeraffa, 1983). Souffrant de l’échec giscardien de mai 1981, puis des tensions entre gaullistes chiraquiens et libéraux barristes, il peina à se relancer dans les années 1980 sous la direction peu dynamique de Pierre Méhaignerie et Jacques Barrot (1937-1914).

Au début des années 1990, François Bayrou, agrégé de lettres classiques, député UDF de Pau depuis 1988, rédacteur en chef de Démocratie moderne (journal du CDS), passé par les cabinets et entourages de P. Méhaignerie, Alain Poher (1909-1996) et P. Pfimlin, sembla incarner le renouveau de la démocratie chrétienne française. Il dirigea en 1989 la campagne de Simone Veil (1927-2017) pour les européennes avant de rejoindre le cercle dirigeant de l’UDF dont il devint le secrétaire général en novembre 1991. Il milita activement en faveur du oui au référendum de Maastricht où s’exprimèrent de nouveau au grand jour les démocrates-chrétiens, fer de lance des partisans du Traité européen (Durand, 1995). La carte de la France du oui recoupait les traditionnels fiefs électoraux de la démocratie-chrétienne : Ouest (arc allant de la Bretagne au Poitou), Lorraine et Alsace, région Rhône-Alpes, Pyrénées et rebord oriental du Massif central. Élu président du CDS fin 1994, F. Bayrou soutint Édouard Balladur lors de la présidentielle de 1995 puis reconfigura le parti rebaptisé Force démocrate. C’était la nouvelle mue partisane de la démocratie-chrétienne française qui assumait désormais sa laïcisation. Contrôlant ce petit bastion militant dévoué à sa personne, F. Bayrou prit la direction de l’UDF en septembre 1998. Après la présidentielle de 2002, il ne rejoignit pas l’Union pour la majorité présidentielle (UMP) et vota même la censure en 2006 contre le gouvernement Villepin. Après ses 18,5 % de la présidentielle de 2007, F. Bayrou créa le Modem, dernière expression militante de la démocratie-chrétienne en France. Même s’il se réclame de valeurs « humanistes », met régulièrement en avant ses convictions européennes, et fait souvent référence aux grands ancêtres (de R. Schuman à J. Lecanuet), le centriste, soucieux de s’imposer plus largement au sein de l’électorat de droite, ne se définit toutefois pas comme « démocrate-chrétien »…

 

Démocrate-chrétien et Français : une équation impossible ?

Dans un article de La Croix du 19 avril 2007 consacré à la possibilité pour la démocratie-chrétienne de s’implanter durablement en France, Jean-Dominique Durand résumait la situation en écrivant que « si l’historien répond sans aucun doute oui, le politologue est plutôt dubitatif ». La formule résume le paradoxe de cette famille politique. Certes, cette dernière est apparue en France dès 1848 avec les précurseurs Félicité Robert Lamennais (1782-1854), Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861), Frédéric Ozanam (1813-1853), qui entendaient réconcilier l’Église et les acquis libéraux et réformistes de 1789. Certes, elle s’y est ensuite épanouie en tentant, de la fin du XIXe siècle aux années 1930, d’éloigner le catholicisme de son pôle monarchiste réactionnaire au profit d’un humanisme social inspiré de penseurs comme Maurice Blondel (1861-1949), Jacques Maritain (1882-1973), Emmanuel Mounier (1905-1950). Certes, elle s’est structurée autour de mouvements originaux du Sillon de M. Sangnier à la Belle Époque au MRP des premières années de la IVe République qui conduisit une politique européenne (Le Dorh, 1997), familiale et sociale, et rapprocha définitivement les catholiques de la République.

Reste qu’en France, contrairement à d’autres pays occidentaux, la démocratie-chrétienne n’est pas parvenue à s’insérer durablement dans la vie politique, se heurtant à des obstacles venus de Rome ou propres à la France. La méfiance du Saint-Siège à l’égard de penseurs trop réformistes s’est traduite à plusieurs reprises par des condamnations : F. F. R. de Lamennais par Grégoire XVI (1765-1846), L’Ère nouvelle par Pie IX (1792-1978), le Sillon par Pie X (1835-1914)… En France même, le cadre politico-juridique de la loi de 1905 sur la laïcité a réduit la foi au domaine privé et a exclu tout engagement public au nom de la religion. Raison pour laquelle, contrairement à l’Allemagne et à l’Italie, la démocratie-chrétienne n’a jamais adopté en France une dénomination se référant explicitement au christianisme, préférant se dire « populaire » (PDP, MRP), « centriste » et « démocrate » (CD, CDS, Modem), « républicaine » (Jeune République). Ses leaders eux-mêmes rechignent à affirmer une identité confessionnelle, recourant à des périphrases euphémisantes, à l’image de J. Lecanuet se présentant comme un « démocrate d’inspiration chrétienne ». Si les grands thèmes du catholicisme social imprègnent le discours des démocrates-chrétiens français, ils n’osent pas renvoyer directement à la doctrine sociale de l’Église ou aux encycliques de peur de prêter le flanc à l’accusation de cléricalisme ou d’instrumentalisation de la religion (Portier, 1993). Les responsables français de droite qui assument leur identité religieuse et entendent la mettre au centre de leur engagement politique ne relèvent pas de la démocratie-chrétienne, mais plutôt d’une droite conservatrice, à l’image de Philippe de Villiers ou de Christine Boutin (et son Parti chrétien-démocrate dont le signe inverse volontairement les termes). Le vote catholique, tant qu’il a existé de manière distincte, s’est dispersé à droite entre conservateurs, gaullistes et libéraux, sans que la démocratie-chrétienne ne parvienne à rassembler la majorité des pratiquants, même à ses grandes heures. De nos jours, cette empreinte politique catholique s’est estompée, se limitant à ce qu’Emmanuel Todd (2015) appelle « le catholicisme zombie », ce granit confessionnel de la France de l’Ouest qui s’exprime encore en résurgences épisodiques lors d’événements marquants (manifestations contre les attentats de Charlie Hebdo en 2015).

Si les démocrates-chrétiens français partagent avec leurs homologues européens des convictions communes sur l’Europe, la région, la famille, le rôle protecteur de l’État, la nécessité de mettre l’économie au service de la personne, ils n’ont pu, comme eux, s’imposer de manière durable, dans leur pays, en raison d’un cadre contraignant (laïcité à la française) et d’impasses politiques (la question de l’Église en République, puis le positionnement centriste dans une logique de bipolarisation croissante). Réduits à un rôle d’appoint centriste pour la droite libérale, à l’image du Modem de F. Bayrou lors de l’élection présidentielle de 2017, cette démocratie-chrétienne qui n’a pas réussi à trouver et, surtout, à fidéliser sur le temps long son public constitue l’une des exceptions politiques françaises en Europe. Une exception destinée peut-être à s’effacer depuis que la démocratie-chrétienne italienne a disparu, emportée au début des années 1990 par l’opération « Mains propres », et maintenant que la démocratie-chrétienne allemande s’effrite sous la double concurrence des écologistes sur sa gauche et des nationalistes sur sa droite…


Bibliographie

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Auteur·e·s

Audigier François

Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire Université de Lorraine

Citer la notice

Audigier François, « Démocratie-chrétienne en France (La) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 16 mars 2020. Dernière modification le 16 mars 2020. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/democratie-chretienne-en-france-la.

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