Elite(s)


 

Qu’on l’entende au singulier, comme désignant la fine fleur à laquelle s’attachent, dans un milieu donné, le prestige et les formes de la reconnaissance, ou au pluriel, comme la classe ou les groupes qui occupent, dans une société, les positions de pouvoir, le terme d’élite(s) évoque une minorité occupant, de droit ou de fait, une place prééminente (« l’élite de la nation » désignant souvent d’ailleurs les fleurons de « l’excellence » scolaire et/ou des grandes écoles). En ce sens la notion, plastique, peut se trouver articulée, selon les cadres théoriques et les contextes étudiés, avec celles de domination, de pouvoir, d’autorité, tant du point de vue social – et politique – que du point de vue symbolique. Les élites en effet peuvent être étudiées en tant que public(s) – comme en sociologie de la culture – ou envisagées en tant qu’énonciateurs légitimes et, dans ce cas, face à leur(s) public(s) : dans un cas comme dans l’autre, la question de leur place reste indissociable de celles de leur reconnaissance ou de leur contestation.

 

Élite(s) et autorité(s)

Un premier axe de réflexion envisage le dire des élites comme doté d’une efficacité particulière : mérites ou excellence reconnus pour « l’élite », place effective et poids dans la décision – et l’action – pour « les élites », fournissent en effet les conditions d’une parole plus efficace, ainsi que les cadres d’un discours « d’autorité » – qui s’impose et en impose. Dans le monde stratifié que présuppose le mot lui-même, élite(s) et « grand public » forment les deux pôles opposés d’une chaîne dissymétrique selon laquelle tendent à s’imposer à tous les désignations, les catégories, les formes de « cadrage » qui prévalent chez ceux qui occupent les positions hautes.

Les travaux qui s’y intéressent comprennent bien sûr au premier rang ceux de la sociologie critique et l’analyse des mécanismes de la domination symbolique (Bourdieu, Passeron, 1964 ; Bourdieu, 1979, 1989), mais la débordent largement pour s’interroger aussi dans une perspective plus compréhensive, sur les valeurs les critères de décision, ou encore les répertoires d’arguments, dans certains cas les « grammaires » d’action, qui président à l’activité des élites dans le champ professionnel (Heinich, 2005, 2009 ; Rieffel, 1984 ; Lemieux, 2010) aussi bien qu’à leurs interventions dans l’espace public ou à leur rôle déterminant dans la définition et la mise en œuvre de l’action publique. Sur ce dernier sujet également, les approches théoriques divergent : si la phénoménologie sociale ne place pas les élites au centre de ses analyses de la « construction des problèmes publics » (Cefaï, 1996 ; Quéré, 1992), les approches critiques en font un axe d’interprétation privilégié (Comby, 2009 ; Grossetête, 2008 ; Gilbert, Henry, 2012).

Quelques exemples de travaux, qui abordent la question des catégories ou schèmes de pensée imposés, illustrent leur diversité thématique aussi bien que la très grande hétérogénéité de leurs ancrages théoriques : aux travaux critiques d’un Van Dijk (1993) sur le racisme affleurant dans le discours des élites, on peut par exemple confronter des interrogations plus récentes sur l’assignation d’identité, développées en particulier dans le champ foisonnant des études de genre (Butler, 2004). Car la question de l’idéologie, telle que travaillée dans les sciences humaines et sociales dans les années 1970 – autour de la dissimulation, de l’aveuglement ou de la fausse conscience – a pu se prolonger à travers des approches sémiologiques et argumentatives des inégalités et discriminations davantage centrées sur la doxa, où les élites sont moins explicitement ou moins exclusivement mises en cause (Rennes, 2007 ; Kunert, 2013). Elle a pu aussi trouver des prolongements théoriques féconds avec le concept de « reconnaissance » (Honneth, 1975 ; Schepens, 2011), qui en renouvelle les enjeux, tout en abritant les mêmes interrogations sur les faux-semblants de l’ordre institué – ceux de la « fausse reconnaissance ».

 

Élites vs grand public

La question des formes que prennent le recouvrement ou le masquage de l’opposition entre élites et « grand public » – entre déni de la part des uns, et dénégation de la part des autres – fait retour aussi et affleure sans cesse à travers un deuxième axe d’analyse : celui qui, sans nécessairement relever d’une sociologie du goût au sens strict, questionne la sociologie des pratiques culturelles, discursives, intellectuelles. Manières de dire (Oger, 2008), manières de faire, goûts, valeurs, objets de délectation (Coulangeon, 2010 ; Lahire, 2004 ; Pomian, 2003) tendent à former – dès lors qu’il s’agit des élites – un modèle, à défaut une référence, qui rejaillit en cascade sur les groupes et les individus moins autorisés, et qui innerve les institutions. La « culture cultivée », en tant que culture élitaire et élitiste, occupe un sommet que tous sont invités à gravir pour s’élever eux-mêmes, en s’approchant des grandes œuvres patrimoniales. Le « grand public » apparaît alors sous les espèces du « peuple », objet des efforts d’une démocratisation dont les politiques culturelles du début des années 1960 avaient fait leur fleuron, au détriment d’approches alternatives de la culture, proposées notamment par l’éducation populaire et/ou l’animation socio-culturelle (Urfalino, 2004).

S’il est convenu en France d’opposer à cette « démocratisation culturelle » les « années Lang » comme ère de la « démocratie culturelle », donnant droit de cité et lettres de noblesse aux musiques actuelles ou à la mode, on citera plutôt ici comme alternative aux conceptions portées par Malraux la révolution accomplie par les Cultural studies (Mattelart, Neveu, 2003) et leurs multiples ramifications et prolongements (des post colonial studies aux gender studies en passant par les porn studies…) : réception différenciée des stéréotypes, émancipation à l’égard des modèles imposés, description des styles de vie et des formes de sociabilité populaire conduisent à appréhender une dialectique entre légitimité culturelle et résistances, et à convertir la domination – vue comme un phénomène massif et stable – en hégémonie – vue comme une dissymétrie moins assurément établie, questionnée et travaillée à ses marges par des mouvements « contre-hégémoniques » et par la coexistence insistante des pratiques diversifiées de multiples publics (Macé, Maigret, 2005).

 

Une reconfiguration de la notion ?

Parallèlement à ce renouvellement des approches théoriques, l’irruption et l’explosion des pratiques numériques dites participatives ou collaboratives, le développement des dispositifs dits interactifs (pour une approche critique, Jeanneret, 2007) renouvellent, sinon l’organisation sociale et politique en profondeur, du moins l’accès à la visibilité (Voirol, 2005 ; Heinich, 2012) et à l’expression publique (Denouel, Granjon, Aubert, 2014). Dès lors, la question du partage entre élites et « grand public » se trouve reformulée en interrogations sur la distribution de la parole dans l’espace public, sur la transformation des conditions de production du discours légitime, le renouvellement et l’élargissement des critères et des conditions à remplir pour avoir « voix au chapitre ». De telles évolutions ouvrent sur le jeu complexe et contradictoire, décrit par Jacques Rancière (1995, 1998), de la police, qui se soutient de l’ordre établi et de la distribution des places et de la politique, alors entendue comme travail du dissensus et de la mésentente, porteur de dynamiques émancipatrices. Elles invitent à reformuler la question des élites, de leur prééminence sociale et symbolique, en une interrogation sur les mutations de la crédibilité et les transformations des régimes d’autorité (Oger, 2013 ; Angenot, 2013).

La critique des élites, telle qu’elle se fait jour dans des mouvements sociaux contestataires, s’allie d’ailleurs au refus de souscrire aux modalités de prise de parole et de communication en usage dans les sociétés stratifiées : revendication d’anonymat voire d’interchangeabilité, refus de la personnalisation des fonctions de porte-parole, réticence à adopter les cadres établis d’une communication médiatisée, tous traits qui ont pu être relevés dans les mouvements « Occupy… », chez les « Indignés » ou les « Anonymous » et qui relèvent à la fois d’une contestation de la hiérarchie établie entre élites et grand public, et d’une subversion des modèles dominants de l’accès à la parole légitime et des formes instituées de la communication.

En ce sens, la mise en évidence des liens étroits qui l’unissent à la légitimité tend aujourd’hui à faire pâlir la notion d’élite(s) (au pluriel et plus encore au singulier). D’un côté, sa place se trouve subvertie par les droits reconnus à l’expression de l’amateur (Flichy, 2010) ou à celle de la société civile (Blondiaux, Fourniau, 2011), de l’autre, ses « mérites » supposés se voient concurrencés par le talent, valeur centrale de la « critique artiste », nichée au cœur des sociétés néolibérales, et ferment de leur « créativité » (Boltanski, Chiapello, 1999 ; Bouquillion, 2012).

 


Bibliographie

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Auteur

Oger Claire

Oger Claire

Centre d’étude des discours, images, textes, écrits, communication
Université Paris-Est Créteil Val de Marne

Citer la notice

Claire Oger, Élite(s). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/elites/.
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