Evénement discursif


 

La parole politique constitue une matière première pour le journalisme d’information, qui la recueille et la représente en fonction d’une série de routines de sélection et d’écriture. Comme l’événement phénoménal, elle trouve toute sa place dans la construction de l’actualité sous la forme d’événements discursifs et, comme l’événement lui-même, elle est formatée selon des critères sémiotiques et linguistiques, notamment dans les titres de la presse écrite. Pour retracer les évolutions récentes dans la représentation de la parole politique (notamment provoquées par le journalisme numérique), il faut d’abord s’arrêter sur la valeur événementielle de cette dernière et sur sa place dans le journalisme prénumérique. Par la suite, il est important d’identifier en quoi les nouvelles pratiques du journalisme numérique modifient la représentation de cette parole, voire la déplace en faveur des publics.

 

L’événement médiatique

Les médias d’information ont pour objectif de commenter la réalité sociale et de la segmenter en événements, qui sont sélectionnés en fonction de leur « potentiel d’actualité » (selon le terme de Patrick Charaudeau, 2005b : 83) et de l’intérêt collectif. Lorsque des faits sont considérés par les journalistes comme des occurrences socialement signifiantes, ils sont promus au rang d’événement et soumis à un formatage discursif et sémiotique particulier, notamment dans les titres de la presse écrite, où l’événement est nommé, synthétisé et mis en saillance.

Si l’événement médiatique est souvent imprévisible, il peut également être provoqué, que ce soit par les médias ou par un autre acteur social (notamment politique). Cette répartition apparait dans la classification classique établie par les chercheurs américains Harvey Molotch et Marilyn Lester (1974) et reportée dans ce tableau :

 

Ce tableau montre que les événements de routine (conférence de presse [El Gammal, 2017]), répétitifs (festivals [Malinas, Roth, 2017], commémorations [Cochet, 2017], débats [Mercier, 2017]) ou prévisibles (élections [Mercier, 2016]) sont des événements à part entière et jouent un rôle fondamental dans la vie sociale comme dans le discours médiatique.

 

L’énoncé comme événement

Parmi les événements qui constituent la matière première de l’information, on ne trouve pas uniquement des occurrences phénoménales, c’est-à-dire des faits qui ont lieu, mais également des énoncés formulés dans l’espace public. À proprement parler et dans une perspective énonciative, tout acte d’énonciation constitue un événement, car il implique « un acte individuel d’utilisation » (Benveniste, 1974 : 80). Mais au-delà du fait que toute énonciation (et en conséquence son résultat, l’énoncé) est unique, certains linguistes réservent la catégorie d’événement à des énoncés qui sont plus saillants que d’autres dans une situation de communication déterminée. Ainsi Alice Krieg-Planque (2011) utilise-t-elle la notion d’« événement discursif » pour les « petites phrases » (Seoane, 2017) prononcées notamment par les politiques, que l’on peut définir, à la suite de Dominique Maingueneau (2006 : 111), comme de « brèves citations qui sont découpées pour être reprises dans les émissions d’information, car jugées significatives dans un état déterminé de l’opinion » – un exemple de petite phrase est l’énoncé « casse toi pauv’ con » prononcé par Nicolas Sarkozy en 2008 (voir l’analyse de Frédérique Sitri et Caroline Mellet – 2012).

On peut donc resserrer la notion d’événement discursif autour des « énoncés remarquables et remarqués par les médias d’information [où] c’est à la fois ce qui est dit et la prise de parole (d’un acteur social éminent) qui font événement » (Calabrese, à paraître). Si l’on peut considérer tout discours politique rapporté par les médias comme un événement discursif (il est arrivé quelque chose : un acteur public saillant a prononcé des paroles qui méritent d’être rapportées), la notion d’événement discursif apparaît comme particulièrement productive dans des cas qui dépassent la simple fonction citationnelle et s’imposent comme un véritable événement à commenter par les journalistes et les publics.

 

La parole politique comme événement

En effet, la parole politique (mais aussi celle d’autres acteurs saillants de l’espace public, qu’il s’agisse d’experts, célébrités, représentants associatifs, d’entreprises ou de la société civile) constitue une matière privilégiée du discours d’information, qui se doit de la médiatiser et de la commenter dans le but de construire l’opinion publique. Conscients du potentiel événementiel de leur parole, les politiques se disputent l’accès à l’espace médiatique et multiplient pour ce faire les déclarations, en jouant « volontairement sur l’effet de slogan que peuvent produire certaines phrases […], supposant que ce sont celles qui ont le plus d’impact et qui sont le plus mémorisées par le public » (Charaudeau, 2005a : 224). Le discours médiatique, pour sa part, est formaté pour mettre en scène ces déclarations, que ce soit dans le titre, le chapeau ou l’encadré. Traditionnellement, les événements discursifs (contrairement aux événements phénoménaux) ne devaient leur existence qu’à leur médiatisation et, dans ce sens, il s’agissait d’un « objet coproduit par les médias (c’est-à-dire non seulement par les journalistes mais aussi par les médias en tant que dispositifs de médiation et de médiatisation) et les politiques (et par les communicants qui en sont les auxiliaires) » (Krieg-Planque, 2011 : 29) (notice « Communicant », Allard-Huver, 2017). Cependant, les réseaux sociaux numériques (RSN) ont changé la donne en proposant un moyen de médiatisation de la parole politique (ou plus largement des acteurs publics) qui ne passe plus par le cadrage journalistique.

La parole des hommes est des femmes politiques fait donc souvent l’événement, qu’elle soit prononcée dans un contexte de communication prévisible ou pas. La classification des événements médiatiques faite par Harvey Molotch et Marilyn Lester peut ainsi s’appliquer aux événements discursifs. Parmi les événements discursifs intentionnels promus par l’effectueur, on trouve des actes de parole très ritualisés comme la conférence de presse, mais aussi plus récemment le tweet qui est du seul ressort de l’énonciateur et dans lequel le journaliste n’intervient pas, si ce n’est a posteriori – mais cette forme de cadrage journalistique n’est pas à négliger dans la mesure où une bonne partie du public médiatique a accès aux tweets des politiques par le biais du discours médiatique. Des événements intentionnels promus par l’informateur seraient les débats télévisés et interviews où, en principe, les journalistes gardent le contrôle de la situation de communication car ils ont le pouvoir d’éditorialiser, de cadrer, de discuter la parole politique (ce qui ne veut pas dire qu’ils ou elles font toujours usage de ce pouvoir).

On peut considérer les déclarations impromptues aux journalistes, les petites phrases et les lapsus comme des réalisations non intentionnelles. En effet, même si les énoncés « spontanés » des politiques reposent sur des éléments de langage formatés par les conseillers en communication, la production de petites phrases est inévitable, dans la mesure où le discours politique comporte une bonne part d’improvisation. Ainsi, par exemple, la communication « verrouillée » du gouvernement Philippe et du président Macron consiste-elle en premier lieu à contrôler les différentes situations de communication, en évitant les déclarations non prévues aux journalistes (ainsi que le off) et en multipliant les prises de parole contrôlées. Malgré cet effort, plusieurs énoncés présidentiels sont devenus des événements discursifs.

En dernière instance, les événements discursifs politiques (à l’exception des tweets) peuvent globalement être considérés comme coproduits par l’effectueur et l’informateur, dans la mesure où ils n’existent que dans leur médiatisation.

 

Les formes de l’événement discursif

L’événement discursif apparaît, dans la presse écrite, sous la forme de discours rapporté (comme dans l’exemple 1) ou, lorsqu’il dépasse la fonction purement citationnelle, d’un nom d’événement appartenant au champ sémantique du dire (dérapage dans l’exemple 2) :

1) Trump derides protections for immigrants from ‘shithole’ countries (washingtonpost.com 12/01/2018)

2) Le nouveau dérapage de Nadine Morano : « La gare du Nord, c’est l’Afrique » (ladepeche.fr 23/05/2016)

Mais le véritable potentiel journalistique des événements discursifs est de mettre en lumière la réaction provoquée par ces déclarations dans l’espace public, qui ouvre la voie à un traitement de l’information dans lequel les médias déploient des routines spécifiques, comme dans le cas de la controverse et la polémique (voir Charaudeau, 2017). Les exemples suivants montrent cette dynamique médiatique, selon laquelle un énoncé (commentaire, tweet, propos, tribune) provoque une réaction (outrage, tollé, vague d’indignation) qui constitue un événement à part entière :

3) Blake Lively fait polémique après un commentaire jugé raciste à Cannes (huffingtonpost.fr 19/05/2016)

4) Trump tweet sparks “outrage” among national security, intel officials (msnbc.com 11/01/2018)

5) Les propos de la ministre Laurence Rossignol comparant le voile à l’esclavage soulèvent un tollé (lemonde.fr 31/03/2016)

6) Vague d’indignation après une tribune à contre-courant de l’affaire Weinstein (lefigaro.fr 10/01/2018)

Il est évident que le Web constitue une machine à amplifier et à visibiliser ces réactions, raison pour laquelle les contenus qui y circulent constituent une source prisée par les journalistes. L’événement discursif numérique doit ainsi faire l’objet d’une réflexion à part entière, car dans le déplacement qui va de l’énoncé hors ligne à celui en ligne se produit un changement majeur dans le traitement contemporain de l’information. En effet, si l’événement discursif est un type d’événement médiatique prénumérique, il se consolide et se développe de manière exponentielle dans certains formats numériques, qui privilégient « la production et la mise en circulation d’énoncés détachés » (Krieg-Planque, 2015 : 231). Les statuts Facebook et les tweets imposent un format bref, sont autonomes du contexte et donc détachables et, enfin, facilement traçables et déplaçables comme la plupart des contenus numériques. La brièveté et l’autonomie référentielle sont deux caractéristiques des énoncés détachables étudiés par Dominique Maingueneau (2012), ce qui en fait des éléments facilement citables. Les RSN, particulièrement, stimulent la production d’énoncés préformatés pour constituer des événements discursifs, empruntant en cela à la logique des médias de masse, mais en l’élargissant aux usagers lambda.

 

L’événement de réception

Un des effets de la médiatisation de la parole ordinaire est de la faire entrer dans l’espace public, ce qui lui confère un potentiel d’événement. Cette publicisation (certes non massive, mais touchant un groupe de personnes beaucoup plus large que le cercle intime, liens forts et liens faibles confondus) va de pair avec une autre pratique contemporaine qui consiste à consommer sur les RSN à la fois des informations publiques et privées, dans un mélange de genres qui tend à banaliser l’événement médiatique et à médiatiser l’événement privé. Ces constats conduisent à postuler une généralisation des événements discursifs dans l’environnement numérique, confirmé par l’usage que font les journalistes de ces énoncés ordinaires.

En effet, selon une pratique en vogue depuis quelques années, les journalistes recueillent (notamment sur Twitter, vu son accessibilité et la traçabilité des énoncés via le hashtag) la réaction des publics médiatiques face à des événements ou à la parole politique, dans le but de capter les tendances et polémiques. Dans ces exemples, quelques internautes se voient incarner le public médiatique entier par l’effet d’une métonymie (la partie pour le tout) très prisée par des journalistes (the Internet, la twittosphère), qui donne l’illusion que l’on a affaire à un énonciateur homogène. La réaction de ce nouvel acteur social, de fait entièrement construit par la dénomination, est illustrée par quelques tweets qui font office de preuve et d’exemple. Par un effet de cadrage journalistique, ces interventions dans les RSN matérialisent un événement discursif populaire :

7) The Internet Is Dragging Donald Trump After That Horrific Debate (huffingtonpost.com 10/10/2016)

8) La twittosphère se moque de Jean-François Copé et son pain au chocolat (lesoir.be 21/10/2016)

Les événements discursifs sortent ainsi du seul domaine politique ou de la célébrité pour s’ouvrir au discours ordinaire, grâce au formatage journalistique, qui en fait des énoncés à fort potentiel d’actualité et d’intérêt collectif. Les médias d’information se plient par là aux injonctions algorithmiques des RSN, fondées sur une logique de la popularité communément appelée buzz (Lardellier, Eyries, 2017) ou trending topic dans le jargon de Twitter. Dans leur quête d’énoncés profanes préformatés, les discours natifs du Web (notamment les formats produits dans les RSN) constituent pour les journalistes une source inépuisable d’événements discursifs potentiels, qui trouvent toute leur place dans l’information médiatique. Pour être plus précis et marquer la différence avec les énoncés politiques, on peut les appeler des « événements de réception » car ils donnent l’illusion de capter la réaction des publics médiatiques. Événements discursifs politiques et événements de réception sont ainsi deux éléments complémentaires de la production de l’actualité, qui permettent aux médias d’information de construire une polémique, avec peu de matière, sur la base d’énoncés spontanés produits par les publics.


Bibliographie

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Auteur

Calabrese Laura

Calabrese Laura

Université libre de Bruxelles (Belgique)

Citer la notice

Laura Calabrese, Événement discursif. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 05 février 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/evenement-discursif/.
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