Figures de l’ennemi


 

Depuis l’Antiquité, l’ennemi – appréhendé ici surtout dans le registre militaire – apparaît sous des jours variables et des visages différents. Plusieurs constantes de long terme s’expriment pourtant. L’ennemi objectivé est une chose, mais les représentations mentales qu’il occupe par rapport à un public qui se ressent agressé, la plupart du temps, constitue un autre niveau de perception publique du personnage de l’ennemi. Longtemps, l’ennemi a été perçu comme un soldat, un militaire, doté d’un uniforme spécifique différent de celui de ses propres forces nationales et reconnaissable à tous coups. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la montée en puissance des guerres asymétriques et subversives (Cochet, Dard, 2009) vient brouiller les figures de l’ennemi. Ce dernier peut-être, désormais, une femme ou un enfant porteurs d’une ceinture d’explosifs, et n’est plus forcément identifiable au premier coup d’œil par le port d’un uniforme clairement différent de celui de sa propre armée. À cette opacification de l’identification de l’ennemi, répond, d’ailleurs, celle des modalités de lutte contre lui. L’emploi de drones commandés depuis un poste de commandement situé à plusieurs milliers de kilomètres des zones de combat constitue une incontestable « anonymisation » de l’ennemi désormais identifié par des algorithmes et déshumanisé de fait.

Cela signifie clairement que, depuis plusieurs décennies, les figures de l’ennemi sont investies par les techniques de maniement de foules, par le truchement de mesures de propagande et de contre-propagande (notice « propagande » [François, Lebourg, 2017]). Depuis les conflits ouverts de la guerre froide, opposant l’idéologie communiste à l’idéologie libérale, les outils de guerre psychologique (Villatoux, 2008), par le biais de l’utilisation/orientation des médias, sont devenus des outils de guerre tout court, encore plus ouvertement qu’ils ne l’étaient dans les siècles antérieurs, durant lesquels la figure de l’ennemi a toujours fait l’objet d’exploitation « médiatique ». Dans le cas d’un affrontement bilatéral, les relations à l’imaginaire collectif du public des deux camps, à l’ennemi, sont ainsi considérablement complexifiées.

Globalement, le terrorisme islamiste contemporain ne vient pas éclaircir les regards publics, mais vient les caricaturer. Il en allait déjà ainsi du communisme durant la guerre froide. En cela, les caricatures de l’ennemi se répètent. Entre le « pas d’amalgame » de certains – à droite et à gauche avec des degrés divers –, refusant toute « stigmatisation » des musulmans et la vision tout aussi caricaturale de ceux qui pensent que l’Islam est un danger pour la démocratie occidentale, la figure de l’ennemi se trouve autant caricaturée qu’elle l’a été auparavant. L’ennemi est évidemment toujours présenté comme un repoussoir de ses propres convictions.

Au vrai, ce n’est pas une nouveauté absolue, il n’y en a d’ailleurs aucune dans le registre du fonctionnement des médias qui mettent en avant une nouveauté entre autres raisons parce que les journalistes n’ont pas toujours une connaissance suffisante du passé. En 1938, les « pacifistes intégraux » proclamaient « Plutôt Hitler que morts » au moment de la conférence de Munich, tandis qu’en 1979, au moment du déploiement des missiles SS20 soviétiques en Allemagne de l’Est, un certain nombre de « rouges-verts » en Allemagne de l’Ouest comme en France proclamaient « Plutôt rouges que morts », niant ainsi la notion même d’ennemi. Le rôle des « relais d’opinion », au premier rang desquels des intellectuels, sont donc souvent importants dans les réactions des publics. Le rôle politique de l’intellectuel est d’utiliser sa notoriété construite dans un registre scientifique ou littéraire pour la transformer en capital d’audience publique ; or, la simplification des enjeux idéologiques ne laisse pas forcément beaucoup de place à la complexité historique. Au moment de la guerre froide, le « camp de la paix » communiste, comme il se qualifiait lui-même, joue de tous ses intellectuels pour convaincre l’opinion publique française qu’il y aurait une violence légitime – parce que révolutionnaire – en Indochine, puis en Algérie, contre les formes de violence « répressives » et « colonialistes », forcément illégitimes. L’anticommunisme n’est pas en reste, justifiant les exactions d’Indonésie (1965) ou d’Amérique centrale et latine : coup d’État contre le président chilien Salvador Allende, intervention militaire – avec l’aide des services secrets américains – au nom de la lutte du « monde libre » contre le totalitarisme (1950 : Porto Rico, 1954-1960 : Guatemala, 1960 : Cuba, 1961 : Saint Domingue, etc.). Ainsi les polémiques, débats et conflits publics d’interprétation sur la figure de l’ennemi, surgissent-ils fréquemment sur le long temps historique. Pour autant, plusieurs grandes tendances de qualification/perception de l’ennemi sont identifiables sur ce même long terme.

Les attitudes des différents publics – acteurs et témoins des débats publics – sont alors descriptibles à l’aune des convictions des uns et des autres.

 

Tuer l’ennemi

Dans l’Antiquité, la guerre est souvent totale, bien avant la redécouverte de ce concept par certains historiens de la période contemporaine. La différenciation combattant/non-combattant est loin d’aller de soi. Lors d’une prise de ville, les habitants, quels que soient leur âge ou leur sexe, sont passés par le fil de l’épée, à l’exception de ceux qui peuvent être vendus comme esclaves (Wees, 2000). Dans L’Iliade, après la mort de son ami Patrocle, tué par Hector, Achille jure de se venger, tue lui-même Hector et traîne le corps de son ennemi derrière son char, comme semble l’illustrer le tableau de Franz Matsch, Le Triomphe d’Achille, de 1892 (Palais de l’Achilleion) préfigurant étrangement l’outrage fait au corps de l’ennemi connu, les 3 et 4 octobre 1993, lors de la chute d’un hélicoptère américain à Mogadiscio. Au Moyen Âge, la notion de « guerre juste », théorisée par les théologiens, notamment Thomas d’Aquin, tente de revenir sur cette image négative de l’ennemi qui autoriserait toutes les exactions contre lui-même et son propre corps, post-mortem, mais aussi contre les civils qui sont dans son entourage. Il s’agit là d’une tendance lourde et longue.

C’est bien plutôt l’idéologisation des guerres, après la Seconde Guerre mondiale qui accentue la dépréciation de l’ennemi, comme aux temps les plus anciens. Bien entendu, la période de la guerre froide ne constitue pas une « matrice » dans ce registre. La guerre d’Espagne a montré la voie de l’idéologisation des guerres. La Seconde Guerre mondiale elle-même constitue une étape fondamentale durant laquelle les nazis théorisent l’extermination de masse au nom de critères « scientifiques » et idéologiques, tandis que le régime soviétique, ex-allié de l’Allemagne nazie, théorise, pour sa part, la « guerre de défense patriotique » et s’arroge l’exclusivité du « camp de la paix ». Mais simplement, à partir de 1947 – de fait dès la conférence de Potsdam de juillet 1945 – l’idéologie de la guerre froide classe les humains en deux catégories. Ceux qui sont partisans de l’idéologie dominante dans un espace donné, et ceux qui y sont opposés. En quelque sorte, en réplique à la formule de Jean-Paul Sartre qui, en pleine guerre froide, veut que « tout anticommuniste est un chien » (Aronson, 2005) – sous-entendu qu’il peut être abattu en tant que chien –, les libéraux pro-occidentaux répondent que le communisme est un cancer qu’il convient de juguler par les moyens les plus violents. Dès lors, ces systèmes de pensée ouvrent la porte à une dévalorisation systématique de l’ennemi pouvant aller, comme la guerre d’Espagne en atteste déjà entre 1936 et 1939, à toutes les outrances. Les nationalistes fusillent certes les communistes et autres anarchistes, mais ces derniers, outre qu’ils s’exécutent entre eux pour cause d’idéologie divergente, fusillent également les prêtres aussi bien que les Christ en croix ou des squelettes de religieux ou de religieuses des XVIIIe ou XIXe siècles, exhumés de leurs tombes.

Dans la suite des XXe et XXIe siècles, le mépris de l’ennemi est redécouvert à de multiples reprises. Les guerres « chaudes » de la guerre froide fourmillent d’exemples. Durant la guerre d’Indochine, le Viet-Minh refuse ainsi de reconnaître aux soldats français et coloniaux qu’il a capturés le statut de « prisonnier de guerre », protégé par les conventions de Genève de 1929 et de 1949. Il préfère les nommer « assassins du peuple vietnamien » afin de ne pas assumer les responsabilités qui sont celles de la puissance détentrice face à ses prisonniers. Avec les guerres asymétriques qui se profilent à partir des années 1980, accompagnées notamment par la remontée en puissance de l’argumentaire religieux, qui justifie toutes les exactions possibles au nom de la foi et du dogme, la figure de l’ennemi évolue encore. L’image, désormais partagée au niveau mondial et rendue immédiatement perceptible par les procédés de diffusion satellitaires, devient une arme redoutable. Désormais, les islamistes radicaux de l’État islamique ou d’Al-Qaïda organisent des exécutions à l’arme blanche ou à l’arme à feu, filmées et largement diffusées sur les réseaux sociaux. Ce mépris du corps de l’ennemi devient ainsi une forme de signature de leur détermination et de leur idéologie. Pour leur part, les Américains se refusent à appliquer aux prisonniers de Guantanamo les conventions internationales en vigueur depuis les protocoles additionnels de 1977 du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) définissant la figure des prisonniers de l’ennemi, comme ils l’avaient déjà fait en 1945 en créant, devant l’afflux de prisonniers de guerre du Reich, le statut de DEF (Disarmed Enemy Forces) afin de n’être pas obligés d’appliquer les conventions de Genève de 1929 sur les prisonniers de guerre. Pour autant, les pratiques de Guantanamo ne se caractérisent pas par la violation de l’image publique de l’ennemi. Il en va autrement à Abou Ghraib où, entre 2003 et 2004, des prisonniers irakiens ont été, torturés, violés et humiliés.

Dans les utilisations publiques des figures de l’ennemi, l’humiliation de ses forces constitue aussi un topos de long terme.

 

Humilier l’ennemi

L’animalisation de l’ennemi durant la Grande Guerre est-elle réellement une nouveauté, comme on l’affirme parfois ? Certes, la Première Guerre mondiale redécouvre les vieux procédés de l’animalisation de l’ennemi à des fins de déconsidération. L’assimilation au porc – réputé sale – est attestée de longue date. Les Allemands, particulièrement le Kronprinz, sont volontiers présentés sous des allures porcines. Mais l’utilisation de l’image animale est réellement de toutes les époques et le XIXe siècle français a particulièrement mis en avant le bulldog britannique, tandis que Bismarck a parlé explicitement du taureau français, dans sa manipulation de la dépêche d’Ems à l’été 1870.

En termes d’usages publics de l’image de l’ennemi, toutes les guerres connaissent des procédés similaires, amplifiés par l’apparition de la photographie et des médias de masse. L’exposition des prisonniers de guerre, ainsi que des matériels pris à l’ennemi sont des grandes figures incontournables de l’expression de la défaite de l’ennemi. Lors de la guerre d’Algérie, les forces françaises photographient à l’envi les armes saisies sur les « HLL » (« Hors la Loi » du vocabulaire officiel). Après la guerre des Six-Jours en 1967, ou celle de Yom Kippour en 1973, les forces israéliennes diffusent largement des photographies de vagues de prisonniers égyptiens. Aujourd’hui encore, la photographie de prisonniers constitue un des éléments essentiels de la symbolique de la défaite de l’ennemi aux yeux des plus vastes publics possibles (Cochet, 1998).

Comment qualifier l’ennemi si ce n’est par son nom ? Cette procédure publique ne va pourtant pas de soi. Il a fallu attendre 2016 pour que le ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, ose un ouvrage intitulé Qui est l’ennemi ? Manière de nommer le terrorisme islamiste. Certes, le 13 novembre 2015, à 23h53, le président de la République, François Hollande, prend la parole pour stigmatiser les « attaques terroristes d’une ampleur sans précédent » qui touchent alors la France. Il précise que « nous savons d’où elle vient et qui sont ces criminels, qui sont ces terroristes », sans oser toutefois prononcer le terme « islamique ».

 

Nommer l’ennemi

La rhétorique de l’ennemi passe par l’usage de figures stéréotypées. Durant la Grande Guerre, le terme « boche » en constitue un exemple évident (Becker et al., 1994). Le terme précède visiblement la période de la guerre elle-même, par-delà les variantes identifiables dans l’origine du terme. Il semble que le terme prenne son origine dans les années 1860 à Paris, désignant un mauvais sujet. Il passe ensuite dans le milieu des typographes et désigne, dans les années 1870, les ouvriers flamands ou allemands. Au cours de la Grande Guerre, le terme « boche » remplace alors les qualificatifs précédents, notamment ceux de « Prussiens » ou de « Pruscos », remontant à la guerre de 1870. Le véritable problème posé par ce terme est celui de ses réceptions publiques. Est-il véritablement porteur de haine de l’ennemi ? Est-il banalisé au point de devenir simple stéréotype ? Le terme est employé de manière généralisée, aussi bien par l’arrière que dans les rapports officiels du front (Dauzat, 1918), venant sans doute édulcorer son sens premier très péjoratif. Au demeurant, il y aurait une vaste étude à faire sur les différentes réceptions du terme « boche » en fonction des segmentations des publics et lectorats. Les journaux de l’arrière insistent sur les dimensions de haine que le terme revêt quand les véritables combattants du front l’utilisent comme un nom commun dépourvu de vision péjorative.

Durant la guerre d’Indochine, les Forces françaises d’Extrême-Orient parlent avec quelque condescendance des « Viets », tandis que ces derniers décrivent les combattants français sous les traits des « longs nez ». Les termes de « fells » ou « fellouze » de la guerre d’Algérie sont employés pour désigner, en mode elliptique le « fellagha » qui, à l’origine, désigne simplement un paysan arabe. En Algérie, les regards racialisés du plus grand nombre des soldats français, appelés ou rappelés, utilisent fréquemment les termes plus clivants de « ratons », « crouilles ».

Cependant, une autre figure de l’ennemi peut se développer dans l’espace public, plus proche du statut de victime que de celui de bourreau.

 

« The Bear the Bulldog and the monkey » : l’ours russe s’apprête à dévorer le singe Napoléon sur qui se jette le bouledogue Wellington (source : Bibliothèque nationale de France).

 

Le Débuché : La chasse est ouverte (Jean Veber, 1914) (source : Bibliothèque nationale de France).

 

Épargner l’ennemi

Le concile de Trente (1545-1563) propose d’épargner les non-combattants (femmes, enfants et commerçants) et de respecter les lieux saints (églises). Toutes les entreprises intellectuelles des XVIIIe et XIXe siècles visant à donner des règles à l’art de la guerre, vont poursuivre cette œuvre et tenter de distinguer chez l’ennemi, le combattant du non-combattant. Le juriste suisse Emer de Vattel (1714-1767) proposant de ne pas s’attaquer aux blessés et aux prisonniers aussi bien que Francis Lieber (1798-1872), dotant l’armée de l’Union d’un code de déontologie en 1863, durant la guerre de Sécession, poursuivent cette veine. Les conférences internationales de la Haye (1899) et de Genève (1907) tentent de donner des règles à la guerre et de protéger les désarmés (soldats blessés, prisonniers, civils). Ainsi les figures de l’ennemi ne passent-elles pas uniquement par des procédés de mépris ou de dévalorisation. En termes de pratiques opérationnelles, les exemples sont légion ou, au contraire, l’ennemi sert d’inspirateur et de modèle.

En termes militaires et opérationnels, la figure de l’ennemi peut être aussi source d’inspiration. Il convient de ne pas perdre cette dimension de vue.

 

S’inspirer de l’ennemi

Quand on regarde l’évolution en matériels entre la France et l’Allemagne dans les années qui précèdent la Grande Guerre, force est de constater que cette évolution se fait en miroir. Lorsque les Allemands inventent le canon de 150, les Français tentent d’y répondre par le canon de 155 Rimailho. Lorsque les Allemands créent leur canon de campagne de 77mm (1896), les Français rétorquent par le bien meilleur canon de 75mm (1897). Durant la Grande Guerre, l’usage de gaz de combat par les Allemands, en 1915, pousse les Français à déployer des recherches sur ce sujet qui débouchent sur les « compagnies Z » du Génie, chargées de déployer l’usage des gaz. Il en va de même pour l’utilisation des lance-flammes : les Français tentent de s’adapter aux pratiques allemandes. Autre exemple : l’organisation des services de santé de l’Armée française, à partir de l’année 1916, est clairement calquée sur le modèle allemand. En revanche, dans le registre de l’emploi des blindés, les Allemands sont à la traîne par rapport aux travaux français et britanniques.

Avec la montée en puissance des guerres asymétriques, les figures de l’ennemi évoluent encore. En Indochine, à partir de 1950, les services de renseignement français percent à jour l’organisation du Viet-Minh et notamment sa double hiérarchie – héritée de la révolution bolchevique – entre pouvoirs civils et militaires, entre commissaires du peuple et grades militaires. L’organisation des masses qui se met en place du côté communiste fascine un certain nombre de spécialistes du renseignement militaire français comme le colonel Charles Lacheroy (Schmidt-Trimborn, 2012). Ces derniers vont copier et adapter des troupes spécialisées aux pratiques de guérilla de l’ennemi. Ainsi vont naître les Groupements de commandos mixtes parachutistes (GCMA), plus connus sous le nom de « 11e Choc », unité militaire directement dépendante des services de renseignement (Cochet, Dard, 2009). D’autres initiatives se développent. Ainsi l’adjudant Roger Vandenberghe qui se fait le « Viet du Viet » en montant un commando issu des rangs de ralliés de l’ennemi et en employant les méthodes de combat de l’ennemi. Le prix à payer est lourd. Les ralliés ne sont jamais totalement des soldats fiables et Roger Vandenberghe est assassiné par l’un de ses soldats en 1952.

Durant la Guerre d’Algérie, les procédés d’imitation opérationnelle par rapport à l’ennemi existent également. Les « commandos de chasse » mis en œuvre à partir de 1957 sont la réplique aux Katibas de l’ALN (Armée de libération nationale). Comme elle, il s’agit de nomadiser, de monter des embuscades nocturnes et de s’évanouir durant la journée. Dans les guerres asymétriques actuelles, les procédés opérationnels de l’ennemi sont aussi en vigueur. Pour des forces conventionnelles, il convient de s’adapter, par le biais de forces spéciales, aux pratiques de l’ennemi. L’adaptation aux pratiques de l’ennemi va encore plus loin dans la tactique dite de la « bleuite » (les ralliés portent des bleus de chauffe, d’où le surnom de l’opération d’intoxication) mise en place en 1957-1958 par le capitaine Léger et le colonel Godard. L’infiltration des réseaux du FLN (Front de libération nationale) par des agents français leur permet de truffer certaines katibas (compagnies de l’ALN) de « retournés ». Ces agents diffusent des rumeurs (notices « bobards » [Cochet, 2018], « rumeur » [Froissart, 2018]) dans les villages pro-FLN, dressent des listes de prétendus collaborateurs des Français – comportant, bien sûr d’authentiques militants de l’indépendance – laissent traîner des documents compromettants sur les corps de soldats de l’ALN tués au combat. Les résultats de la mise en place des techniques de l’ennemi, dans les procédures de la guerre asymétriques, sont spectaculaires. Ils permettent la localisation du dirigeant FLN Ali La Pointe, l’arrestation de Yacef Saadi et de Zohra Drif. Ils permettent surtout le déclenchement de purges internes impressionnantes, notamment au sein de la Willaya III, commandée par le colonel Amirouche. Ces purges, issues de la manœuvre d’intoxication par les services de renseignement français, font bien plus de morts au sein du FLN/ALN, du fait des règlements de compte internes, que du fait des combats de 1957-1958 (Cochet, 2017). Ainsi, l’ennemi peut devenir source d’inspiration afin d’inventer des méthodes pour mieux le contrer.

Oscillant toujours entre attitudes de rejet et attitudes d’imitation dans les périodes des guerres, les rapports d’un camp à la figure de l’ennemi sont ainsi constamment pluriels, complexes et ne se construisent sûrement pas sur la seule figure du refus.

Sur le long terme historique, les figures de l’ennemi sont relativement stables. Elles oscillent fréquemment entre figures de la haine et figures de compassion/victimisation. Pour en juger plus sereinement, il faudrait toujours préciser le « lieu d’où l’on parle ». Ainsi durant la Grande Guerre, le public de l’arrière a-t-il tendance à tenir un discours beaucoup plus radical et assassin à l’égard des soldats de l’ennemi que les soldats du front. Par expérience, ces derniers savent que le soldat d’en face subit les mêmes souffrances que les siennes. On peut débattre de l’existence ou non d’une « fraternité de tranchées » (Ferro, 2005), mais ce qui est sûr est qu’il y a un sort commun. Plus on s’éloigne de la zone de combat, plus la figure de l’ennemi est soumise à des simplifications d’images en fonction de ce que l’arrière non combattant souhaite engranger comme grilles de lecture de la figure de l’ennemi. Il semble qu’il en aille ainsi sur le long terme.


Bibliographie

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Villatoux P., 2008, La Guerre psychologique des origines à nos jours, Sceaux, Éd. L’Esprit du livre.

Wees H. van, 2000, War and Violence in Ancient Greece, Londres, Ducworth.

Auteur

Cochet François

Cochet François

Centre régional universitaire lorrain d’histoire
Université de Lorraine

Citer la notice

François Cochet, Figures de l'ennemi. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 17 mars 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/figures-de-lennemi/.
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