Formation discursive


 

Reformulée par Michel Pêcheux (1938-1983), à partir d’un emprunt à Michel Foucault (1926-1984), la notion de formation discursive (désormais FD) apparaît comme inséparable du projet fondateur de l’analyse du discours (AD) comme de ses développements ultérieurs. Soumise à des débats intenses dès son apparition, elle a subi des transformations et réappropriations successives qui assurent encore aujourd’hui sa position centrale dans le champ de recherche interdisciplinaire qu’est l’AD.

 

Enjeux et portée

La notion apparaît dans le contexte spécifique des années 1970 en France. La conjoncture intellectuelle de cette époque porte en effet l’empreinte du marxisme et est marquée par le rapprochement entre philosophie, histoire et linguistique (Guilhaumou, 1993). En l’espèce, s’illustrent des auteurs comme M. Pêcheux, philosophe et linguiste, des historiens (Régine Robin, Jacques Guilhaumou), des linguistes (Catherine Fuchs, Denise Maldidier, Jean-Marie Marandin…), mais aussi des sociologues, anthropologues (Claudine Haroche, Jean-Jacques Courtine) et même un mathématicien – et linguiste – (Paul Henry).

Initialement conçue comme une des catégories maîtresses du cadre théorique de l’AD naissante, elle y signale la place centrale qu’occupe l’étude de l’idéologie et de son inscription en discours, ainsi que la compréhension de l’affrontement des positionnements et des mécanismes discursifs qui y sont liés. Par-là, elle est susceptible d’alimenter une réflexion sur les systèmes de contraintes – ou les modèles – discursifs, et aussi sur leurs relations et leurs transformations : quelles sont les contraintes qui pèsent sur l’énonciation ? Quels sont les contours de l’énonçable pour un locuteur donné, en fonction de son positionnement ? Comment ces contraintes s’organisent-elles en un système cohérent et consistant ? Ou encore, comment le discours de l’un est-il représenté dans le discours de l’autre ? Comment un discours fournit-il une figure inversée de celui de son adversaire dans la lutte idéologique ? Comment cette reprise sert-elle la puissance des « effets d’évidence » qui assurent l’hégémonie d’un discours et assoient son autorité ?

Autant de questions, initialement centrées sur le locuteur et l’énonciation, sur la portée politique et idéologique des discours, mais traversées et sous-tendues par les problématiques de l’interpellation et de l’interprétation, de la reprise et de la circulation des énoncés, de l’hétérogénéité constitutive des discours et de l’inter-incompréhension qui régit les échanges langagiers. Ainsi, très étrangère en apparence aux réflexions plus récentes ou contemporaines sur les publics (la réception en tant que telle constitue souvent un angle mort de l’AD), la notion de FD fournit cependant un ancrage majeur pour qui s’intéresse à l’interprétation des discours par leurs destinataires, et singulièrement à leur figuration – plus ou moins littérale, déplacée ou travestie – dans les discours qui entrent avec eux dans une relation dialogique. Les questions relatives à la circulation des discours entre communautés discursives, à leur présence plus ou moins perceptible dans le discours de l’autre, de même qu’aux effets argumentatifs de leur reprise à l’intention d’autres publics trouvent, avec la notion de FD – et celles, connexes, d’interdiscours ou de préconstruit (Paveau, 2010, 2017) – des fondements et des préfigurations majeures.

 

Origines et définitions initiales

Produit de l’articulation opérée par M. Pêcheux entre marxisme althussérien – avec le concept de formations idéologiques (Althusser, 1976) –, linguistique et psychanalyse, le concept de FD est généralement considéré comme l’un des principaux éléments fondateurs de l’École française d’analyse du discours (Charaudeau, Maingueneau, 2002 : 201). Élaboré à l’extrême fin des années 1960 (Foucault, 1969 ; Pêcheux, 1969, 1975), il apparaît comme caractéristique d’une analyse du discours fortement arrimée à une théorie du discours, et articulant trois ordres de réflexion :

« 1) le matérialisme historique comme théorie des formations sociales et de leurs transformations, y compris la théorie des idéologies,
2) la linguistique comme théorie à la fois des mécanismes syntaxiques et des processus d’énonciation,
3) la théorie du discours comme théorie de la détermination historique des processus sémantiques » (Pêcheux, Fuchs, 1975 : 8).

À ces éléments constitutifs, il faut ajouter une conception du sujet – plus précisément, de l’illusion de l’unité du sujet – empruntée à la psychanalyse et étayant les « oublis » (refoulement inconscient ou méconnaissance) sur lesquels reposent les mécanismes de l’idéologie : illusions, d’une part, que le sujet est à la source (et maître) du sens, et d’autre part, qu’une séquence discursive pourrait avoir un sens univoque – y compris en dehors de la FD à laquelle elle doit nécessairement être rapportée (Pêcheux, Fuchs, 1975).

La question centrale qui est posée par l’AD naissante est donc bien celle de l’idéologie, initialement entendue, au singulier, comme un système symbolique opérant au service de la domination et contribuant à la masquer par un jeu complexe de méconnaissance et de travestissement de la réalité : « Avec Marx l’idéologie doit être comprise comme distorsion et dissimulation, et l’expression de cette distorsion conduit à conforter la domination d’une classe sur une autre » (Schepens, 2011 : § 10). Les analystes du discours présentent alors l’originalité de saisir les mécanismes de cette idéologie non pas au niveau des « idées » ou des « représentations », mais bien à celui, plus rigoureusement observable, des phénomènes lexico-syntaxiques qui assurent l’efficacité du fonctionnement idéologique.

En ce sens, l’élaboration du concept participe de l’entreprise fondatrice de l’ensemble de l’AD : le dépassement de la dichotomie saussurienne entre « langue » et « parole » (Courtine, 1981), au profit du troisième terme de « discours », et le refus de rabattre la « production des séquences discursives » sur la subjectivité individuelle de la parole, comme sur le système de la langue. La troisième notion ainsi définie ouvre sur « la prise en considération des rapports de contradiction, antagonisme, alliance, absorption… entre des formations discursives appartenant à des formations idéologiques différentes » (Pêcheux, Fuchs, 1975 : 22). Le concept de FD apparaît donc comme constitutif du projet d’appréhender le sens en discours, de fonder une « sémantique discursive » susceptible de saisir et d’objectiver le travail de l’idéologie dans et par le discours (Pêcheux, 1975).

Au-delà du parti pris théorique décrit ci-dessus, l’idéologie se décline dès lors facilement au pluriel, « les idéologies » renvoyant aux positionnements antagonistes et aux réseaux discursifs associés, et permettant d’éclairer les affrontements politiques à travers leurs ancrages discursifs. En effet, les formations discursives mises au jour par les chercheur·e·s décrivent le système cohérent développé autour de chaque positionnement, système dont l’appropriation permet de produire un nombre infini d’énoncés « conformes » à la formation à laquelle appartient le locuteur, et depuis laquelle il s’adresse à « l’adversaire », pour le combattre comme pour le rallier.

Tel est le cas du « discours communiste adressé aux chrétiens » étudié par J.-J. Courtine (1981), discours que l’appareil du Parti communiste adresse à une partie des catholiques dans le cadre de la « politique de la main tendue » entre 1936 et 1976 : il s’agit ici de contourner et de déjouer les relations conflictuelles entre communisme et catholicisme, l’incompatibilité d’abord violemment dénoncée puis simplement soulignée, par l’Église comme par le Parti entre foi chrétienne et matérialisme dialectique pour tenter de proposer un « discours d’alliance ». Dans ce mouvement, s’élaborent des reformulations et des formes de réfutation révélatrices des stratégies argumentatives mises en place, mais aussi de l’interdiscours qui traverse le discours étudié : ainsi d’énoncés-types comme « Ce n’est pas des communistes que vient la violence, c’est du capital qu’elle vient » (et leurs déclinaisons possibles), où l’on restitue sans peine malgré son effacement la « formulation de référence », implicite et empruntée à la FD catholique : « Les communistes sont violents » (Courtine, 1981 : 93). Ces relations interdiscursives et ces formes de réfutation permettent plus généralement d’appréhender la façon dont

« la lutte idéologique se manifeste dans la lutte politique : comme guerre idéologique de position, où la réfutation se fait “à la dénégation” (démarquer ses mots des mots de l’autre, opposer ses mots à ceux de l’autre, lutter mot-à-mot, comme on avance pas à pas dans une guerre de tranchées…), ou comme guerre idéologique de mouvement, dans laquelle les effets polémiques se produisent “au retournement” (s’emparer des mots de l’adversaire, en faire ses propres mots et les retourner contre lui, lutter en prenant l’autre au mot…) » (Courtine, 1981 : 107).

Dès les premiers travaux sur le sujet, était posée la définition généralement reprise comme canonique, dans laquelle se trouvent précisées les relations entre idéologie, formations discursives et conditions de production des discours :

« Les formations idéologiques ainsi définies comportent nécessairement, comme une de leurs composantes, une ou plusieurs formations discursives inter-reliées, qui déterminent ce qui peut et doit être dit (articulé sous la forme d’une harangue, d’un sermon, d’un pamphlet, d’un exposé, d’un programme, etc.) à partir d’une position donnée dans une conjoncture donnée : le point essentiel ici est qu’il ne s’agit pas seulement de la nature des mots employés, mais aussi (et surtout) des constructions dans lesquelles ces mots se combinent, dans la mesure où elles déterminent la signification que prennent ces mots : comme nous l’indiquions en commençant, les mots changent de sens selon les positions tenues par ceux qui les emploient ; on peut préciser maintenant : les mots “changent de sens” en passant d’une formation discursive à une autre » (Haroche, Henry, Pêcheux, 1971 : 102-103).

 

La perspective foucaldienne

Pourtant, ni la constance dans cette entreprise de définition ni la fermeté de ces appuis théoriques ne doivent faire illusion, et la notion n’a cessé de subir brouillages et transformations. Un de ces brouillages concerne, dès sa naissance même, la double origine du concept : M. Pêcheux emprunte la dénomination aux analyses foucaldiennes, qui viennent alors d’être proposées dans L’Archéologie du savoir (1969), où la notion renvoie à un « système de formation » (ibid. : 98), à l’ensemble des règles qui régissent l’apparition des « événements discursifs » :

« Un ensemble de règles anonymes, historiques, toujours déterminées dans le temps et dans l’espace qui ont défini à une époque donnée, et pour une aire sociale, économique, géographique ou linguistique donnée, les conditions d’exercice de la fonction énonciative. » (ibid. : 153).

Or, l’approche de M. Foucault, qui ne peut être rapportée aux conceptions du matérialisme historique (Lecourt, 1970) revendiquées, comme on l’a vu, par les fondateurs de l’AD, diffère assez largement des traits présentés plus haut, et préfigure davantage les développements de L’Ordre du discours (Foucault, 1971) sur la raréfaction des discours possibles, ou même éclaire les notions – antérieures ou postérieures – d’épistémè, dediscipline, ou de dispositif (Oger, 2005), tous concepts proposant de repérer les articulations historiques spécifiques qui déterminent la légitimité des discours, des connaissances, des pratiques, et rejettent à leurs marges une « tératologie » de l’inconnaissable et de l’indicible (ibid. : 35).

Fidèle à une définition macrosociale et diachronique du contexte (qui affleure dans les quelques lignes citées ci-dessus, ou dans l’usage du terme culture), M. Foucault (1968 : 736) articule en effet la notion de FD à l’archive, entendue comme « le jeu des règles qui déterminent dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’événements et de choses ».

Si l’on confronte cette définition à celles qui ont été proposées plus haut, on mesure ce qui rapproche les réflexions, contemporaines, de M. Foucault et de M. Pêcheux : entre faux-semblants des évidences partagées et opacité des méconnaissances, la force de l’idéologie, entendue en un sens large, sous-tend les deux usages de la notion et organise l’espace du dicible. En effet, son efficacité s’appuie sur la double mécanique qui assure la cohésion d’une communauté discursive : partage des énoncés présentés comme incontestables ainsi que des non-dits durablement évités ou rejetés dans l’ombre. Mais on voit aussi ce qui sépare l’AD naissante de l’entreprise foucaldienne et compromet toute tentative de synthèse ; un élément décisif de ce divorce durable entre les deux conceptions est aussi lié bien sûr à la volonté inaltérable des analystes du discours d’ancrer ce dernier « dans les matérialités de la langue » (Guilhaumou, 2004 : 9) et d’indexer étroitement la constitution des corpus étudiés aux conditions particulières de leur énonciation. Or, cette orientation linguistique, comme le parti pris d’une étroite contextualisation et l’axiome selon lequel les mots « changent de sens selon les positions tenues par ceux qui les emploient » (Haroche et al., 1971 : 103) restent très éloignés de la pensée de M. Foucault.

Cela n’empêchera pas les analystes du discours de revenir régulièrement aux origines foucaldiennes pour puiser aux sources de cette dissonance fondatrice des enrichissements ou des perspectives nouvelles (Courtine, 1981 ; Guilhaumou, 2004 ; Oger, 2002, 2005 ; Dufour, 2007 ; Maingueneau, 2011 ; Hermand, 2017).

 

La clôture impossible des formations discursives 

Du côté de l’École française d’analyse du discours, le concept tend à se stabiliser dès le début des années 1980 autour des deux traits principaux, déjà cités, qu’il conservera : le premier l’arrime à l’étude des mécanismes de l’idéologie ; le second le spécifie en une approche interdiscursive, centrée sur les relations entre interdiscours et intradiscours. Car la répétition ou le ressassement se doublent de phénomènes d’effacement ou de dénégation, de retournement ou de rétorsion qui proposent, au sein d’une FD donnée, une figure inversée de la FD antagoniste.

« La clôture d’une FD est fondamentalement instable, elle ne consiste pas en une limite tracée une fois pour toutes séparant un intérieur et un extérieur, mais s’inscrit entre diverses FD comme une frontière qui se déplace en fonction des enjeux de la lutte idéologique ».

Fort de son travail sur le discours communiste adressé aux chrétiens, et en s’appuyant sur une relecture de M. Foucault, J.-J. Courtine (1981 : 49) formule ainsi sa conception de l’interdiscursivité :

« L’interdiscours d’une FD doit ainsi être pensé, selon nous, comme un processus de reconfiguration incessante dans lequel le savoir d’une FD est conduit, en fonction des positions idéologiques que cette FD représente dans une conjoncture déterminée, à incorporer des éléments préconstruits produits à l’extérieur de lui-même, à en produire la redéfinition ou le retournement ».

Même perspective interdiscursive, même jeu de miroirs et de figures inversées au XVIIe siècle, au sein de l’Église catholique, dans l’affrontement entre deux courants religieux sous-tendus par des doctrines théologiques antagonistes : le jansénisme, et l’humanisme dévot. Fracture consécutive aux bouleversements de la Réforme et de la Contre-Réforme, ce clivage se décline jusque dans la littérature dévote adressée aux fidèles où une approche en termes de FD permet de dégager de chacun des corpus (sous-corpus relatifs à la FD janséniste et à l’humanisme dévot) à la fois un système cohérent de prescriptions et de conseils adressés aux fidèles, mais aussi l’opposition, explicite ou implicite, au modèle adverse, figuré et combattu dans le filigrane des discours étudiés (Maingueneau, 1983, 1984). Ainsi les deux modèles antagonistes de la dévotion s’organisent-ils chacun autour d’un « noyau sémantique » propre, qui condense leur principe fondamental tout en proposant de l‘Autre une figuration qui permet de mieux le combattre.

 

Stratégies discursives et ambiguïtés

Également issus d’analyses de corpus, d’autres développements théoriques soumettent à de fortes oscillations un concept initial parfois taxé de dogmatisme : J. Guilhaumou et R. Robin lui font subir un infléchissement qui les conduira à proposer la notion de formation rhétorique permettant l’étude de « stratégies discursives » délibérées comme celles qui accompagnent la lutte idéologique dans la presse révolutionnaire. Par exemple, au cours de l’année 1793, l’affrontement entre tendance jacobine et mouvement des « Enragés » a pu être abordé par J. Guilhaumou (1986) à travers l’étude du journal de Jacques-René Hébert (1757-1794), Le Père Duchesne : « grande colère » ou « grande joie », anathème ou jubilation, les interventions hautes en couleurs de ce personnage populaire, entre argot et jurons, jargon et obscénités, recourent au travestissement burlesque pour mieux convaincre et, au cours de l’année 1793, pour relayer le point de vue « jacobin » contre celui des « Enragés » :

« Le cas le plus exemplaire est celui de la stratégie de masquage par des effets populaires du discours jacobin du Père Duchesne d’Hébert, par contraste avec l’idéologie de la “démocratie directe” des journalistes “enragés”, en particulier Jacques Roux dans la même période de la Révolution française » (Guilhaumou 1975, cité par Guilhaumou, 2004 : 7).

Cette orientation vers l’interdiscours et les « stratégies discursives » ne se limite pourtant pas au combat à fronts renversés d’idéologies antagonistes. Au contraire, Paul Siblot a pu mettre au jour les ambiguïtés et faux-semblants qui peuvent venir troubler les frontières extérieures de la « formation discursive coloniale ». On pourra donner ici deux exemples de ce travail subtil et complexe de l’idéologie.

Le premier se penche sur les relations entre antiracisme et anticolonialisme, observant que leur superposition, induite par la relation consubstantielle entre racisme et colonialisme, est moins évidente qu’il n’y paraît. Ainsi les discours anticolonialistes sont-ils loin d’avoir été dès l’origine antiracistes (s’attaquant davantage par exemple à l’intérêt économique de la colonisation). Quant à certains discours colonialistes (notamment ceux qualifiés d’« indigénophiles »), ils ont pu se présenter comme antiracistes. Par ailleurs, différentes formes du racisme peuvent être mises en évidence : hétérophobe ou hétérophile, selon qu’il appréhende négativement ou positivement la différence, qu’il envisage l’assimilation comme souhaitable ou comme impossible, qu’il redoute la division ou la contamination… Dès lors, l’antiracisme qui s’efforce de contrer ces formes se retrouve pris au piège :

« Face au racisme hétérophobe, l’antiracisme se fait hétérophile et célèbre les différences ethniques et culturelles comme le trésor commun de l’humanité. Face au racisme hétérophile, il se fait hétérophobe et formule une exigence d’universalité. Mais, ce faisant, il est pris au piège spéculaire dans lequel il se trouve chaque fois reprendre à son compte des arguments déjà développés par l’autre composante de l’antinomie fondamentale du racisme » (Siblot, 1989a : 59).

D’autres brouillages encore se font jour dans le détail de configurations possibles, et singulièrement dans l’observation des discours sur l’« assimilation » :

« La complexité et les contradictions des articulations internes des discours, la dissimulation des desseins politiques sous les stratégies discursives rendent problématique la distribution de ces discours hétérophobes en discours racistes et/ou antiracistes » (ibid. : 63).

De manière tout aussi complexe et troublante, l’étude de la littérature d’expression française en Algérie, à l’époque coloniale (Siblot, 1989b), fournit un deuxième exemple et révèle les contradictions auxquelles se trouve exposée une écriture aux prises avec la FD coloniale. Qu’il s’agisse des écrivains « algérianistes » revendiquant une émancipation politique de la colonie (et prônant pour cela l’alliance de l’élite du colonat avec l’aristocratie musulmane) ou des auteurs de l’« École d’Alger » (Albert Camus, 1913-1960 ; Emmanuel Roblès, 1914-1995) qui prennent des positions contre le système colonial, ils se trouvent contraints au choix de la langue française, qui participe du pouvoir mais aussi d’une idéologie nationaliste qu’ils ne peuvent entièrement contourner. De sorte que les œuvres sont parcourues d’ambiguïtés et que, notamment, leur structure narrative même contredit ou dément le projet explicite des auteurs :

« Le texte n’accorde aux autochtones que les rôles mineurs d’êtres agis qui n’arrivent jamais à être acteurs. Silhouettes rapidement dépeintes, ils ne sont que des figurants dont le rôle le plus fréquent se limite à la domesticité. Personnages “écrasés d’inessentialité”, ils ne sont pas même des personnes : non seulement le nom propre leur est le plus souvent refusé, mais ils sont uniformément désignés selon une chosification péjorative de l’argot colonial, de “troncs-de-figuiers”. Ainsi le roman contredit à un niveau ce qu’il affirme à un autre » (ibid. : 64).

Prises dans la FD coloniale, « de telles entreprises ne peuvent que se heurter aux modèles clos des idéologies colonialistes et nationalistes » (ibid. : 72), et se trouvent trahies dans le mouvement même de leur propre écriture.

 

Déplacements et perspectives contemporaines

Articulation à l’idéologie et primat de l’interdiscursivité, cette double caractéristique semble marginaliser la notion à partir des années 1990 au profit de celle de « communauté discursive » (Maingueneau, 1992 ; Beacco, 1992) : s’éloignant des préoccupations initiales et des discours politiques, l’AD semble, d’une part, faire alors moins de cas de l’idéologie, et d’autre part, se concentrer sur des approches plus contrastives, qui tentent d’intégrer en un modèle les traits propres aux discours d’une communauté donnée (groupe professionnel, discipline scientifique…).

D. Maingueneau (2011 : 95) propose alors de redéfinir la notion de FD en prenant acte de l’impossibilité de l’étudier comme ensemble autonome et clos et en insistant sur les relations interdiscursives qui s’établissent entre deux positionnements antagonistes : « La formation discursive, c’est en fait l’espace d’« inter-incompréhension » où sont en relation ces deux positionnements, et non chacun des deux discours ». D’autres, comme Pierre Achard, élaborent à la même époque des notions connexes – ou dérivées – de la FD, comme les « registres discursifs » qui articulent les textes à des « zones de pratiques » voisines et cohérentes, définissant des places, des rôles et des statuts pour les énonciateurs (Achard, 1993 : 91-92 ; Leimdorfer, 2008).

Parallèlement, la notion de FD a été questionnée par des approches concurrentes ou complémentaires. Josiane Boutet et Pierre Fiala proposent la notion de « formations langagières » (Charaudeau, Maingueneau, 2002 : 272) mieux à même de rendre compte de « l’inégalité et des rapports de force constitutifs des échanges langagiers » (Fiala, Schepens, 2006 : § 4) et surtout notion articulée au projet d’analyser les déterminations (économiques, institutionnelles, linguistiques) qui informent les pratiques langagières et de rendre compte de « leurs transformations toujours possibles » : il s’agit notamment d’envisager le possible « renversement des rapports de domination » ou l’« émergence momentanée de l’unité toujours possible de la parole du sujet » (ibid. : § 11).

Même souci, dans des travaux de sociolinguistique, de reprendre la notion de FD au plus près de ses traits fondateurs (Canut et al., 2018 : 169-179) tout en ménageant le possible jeu de la subjectivité, susceptible de se faire jour malgré l’étroitesse des contraintes et déterminations sociales (ibid. : 79-88). En effet, nombre de travaux contemporains s’efforcent de se départir de positions strictement déterministes pour penser l’articulation entre le poids des contraintes idéologiques et la possibilité de l’émancipation – débat qui fait écho aux réflexions sur la notion de performativité, telles que menées dans d’autres champs par des auteur·e·s comme Judith Butler (2004) : dans les deux cas, contre les mécaniques déterministes, il s’agit de penser la marge d’action et d’émancipation du sujet face aux discours de domination et d’assignation.

 

Entre indétermination et puissance interprétative

Quoi qu’il en soit, au fil des années et des recompositions, la notion de FD conserve tout son intérêt et de nombreux auteurs persistent à y recourir : après avoir résisté aux transformations de l’AD et à son infléchissement interdisciplinaire, les FD, indispensables pour penser le fonctionnement de l’évidence dans le discours idéologique comme les places des sujets parlants, restent placées au cœur de la spécificité de l’AD (Guilbert, 2010 : § 18). Ainsi Damon Mayaffre (2004) montre-t-il comment elles permettent de rendre compte de la distance qui sépare, du fait des positions de classe, la parole de Maurice Thorez (1900-1964), à la tête d’un parti communiste presque exclusivement ouvrier, de celle des autres leaders politiques d’origine bourgeoise – toutes tendances politiques confondues. Quant à J. Guilhaumou (2004 : 14) – au terme des déplacements successifs de son travail qui l’ont conduit des corpus de la presse révolutionnaire, aux récits de vies co-construits avec des exclus –, il persiste à se référer à la notion, qui nous rappelle « que le discours procède à la fois de la particularité des individus parlants et de la généralité de leur production langagière commune ».

Cette relative plasticité de la notion et les intenses réflexions qu’elle a suscitées n’ont fait qu’entretenir l’intérêt dont elle fait l’objet car elle permet de penser et d’intégrer les positionnements – voire, plus tard, les « identités énonciatives » (Maingueneau, Cossutta, 1995 : 115) – et d’analyser l’éclosion d’instances collectives comme des groupes d’intérêt, selon un cadre d’analyse original (Hermand, 2017) tout en se prêtant à la démonstration de régularités et de permanences comme les « effets de mémoire » qui innervent les discours sur le développement en produisant des échos du discours colonial (Dufour, 2007).

Enfin, elle montre comment la perspective de l’AD, centrée sur les conditions d’énonciation, sur le système de contraintes qui régit la production du discours, s’avère en fait inséparable de la question de l’interprétation… Évoquant les « mille langues du Père Duchesne » et la médiation du burlesque, qui permet d’osciller entre comique et sérieux, J. Guilhaumou (1986 : 144) s’inscrit résolument contre « une conception plate, naïve de la réception » : le recours à la langue populaire autorise une adresse directe à « cette portion intéressante du peuple que Messieurs les beaux esprits ont toujours dédaignée et pour laquelle ils n’ont jamais écrit » (Hébert, cité par Guilhaumou, 1986 : 153).

Ainsi, le discours produit compte-t-il sur la réflexivité de publics qui savent y trouver des formes de véracité abritées des « stéréotypes dominants sur la culture populaire » (Guilhaumou, ibid. : 144). En cela, les travaux sur les formations discursives, loin de figurer un temps perdu des origines de l’AD, ou de se laisser résumer à la doctrine de l’interpellation du sujet chère à ses fondateurs, préfigurent les réflexions contemporaines sur la circulation des énoncés comme sur leur interprétation, sur l’efficace des idéologies comme sur l’émancipation.

Entre condensation et dispersion des énoncés et des événements, entre régularités et variations des usages lexicaux et syntaxiques, entre interpellation par l’idéologie et existence d’un « intérêt émancipatoire » (Guilhaumou, Mazière, 2010), la notion de FD, loin de renvoyer à une légende dorée des origines de l’AD, a montré sa puissance interprétative et doit précisément une partie de son succès persistant au fait « qu’elle demeure plus un champ d’études et d’interrogations, qu’une “notion théoriquement établie” » (Siblot, cité par Guilhaumou, 2004).


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Auteur·e·s

Oger Claire

Centre d’étude des discours, images, textes, écrits, communication Université Paris-Est Créteil Val-de-Marne

Citer la notice

Oger Claire, « Formation discursive » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 10 octobre 2019. Dernière modification le 10 octobre 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/formation-discursive.

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