Hégémonie et domination


 

La question des publics soulève celle de la construction sociale du « public » lui-même, et, partant, des normes culturelles et linguistiques, des goûts, des expressions publiques, des orientations du « public » et des productions culturelles. Ceci peut être analysé en termes de domination ou d’hégémonie. Dans son sens ordinaire, le mot hégémonie, mot, emprunté au grec en en conservant le sens ancien, désigne la « prépondérance militaire et/ou politique d’une cité, d’un peuple ou d’un État sur un ou plusieurs autres » (Source TLFi : http://www.cnrtl.fr/definition/hégémonique). Son usage s’est développé dans le lexique politique français à partir du XIXe siècle. En ce sens, le terme n’est pas ou peu distinct de celui de domination.

Antonio Gramsci et Pierre Bourdieu ont proposé, sous deux modalités différentes mais proches et très complémentaires (Burawoy, 2012), un modèle explicatif global des processus par lesquels est instaurée et maintenue une domination, qui est érigée en hégémonie en amenant les dominés à partager les critères et les modalités de leur propre domination. C’est ainsi, en d’autres termes, que les dominants amènent les dominés à la « haine de soi » et à l’admiration des modèles dominants. Cela a, par exemple, été bien étudié à propos des variétés linguistiques populaires (langues régionales, français locaux, ruraux, ouvriers, de banlieue, etc.), dont les usagers sont convaincus de l’infériorité par rapport à un français normatif réputé supérieur (Colonna, 2013 ; Alén Garabato, Colonna, 2016). Le public non dominant est de la sorte lui-même disqualifié comme producteur de discours, de pensées, d’expressions artistiques et médiatiques, non seulement sur le plan culturel mais aussi sur les plans éducatifs et sociaux, et conduit à n’être qu’admirateur des productions intellectuelles et artistiques des dominants.

 

L’hégémonie comme domination consentie, selon Antonio Gramsci

Ce terme a été doté d’une portée conceptuelle spécifique par Antonio Gramsci, dans ses écrits de philosophie politique connus sous le nom de Cahiers de prison (Quaderni del carcere en version originale italienne ; voir Hoare, Sperber (2013) pour une synthèse). Dans une approche marxiste renouvelée qui ne donne pas comme explication fondamentale de la domination l’infrastructure économique (les rapports de production), Antonio Gramsci (2007 [1948], cahier 15, paragraphe 10) cherche à comprendre comment « la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination, mais réussit à obtenir le consensus actif des gouvernés ». C’est pour distinguer coercition et consentement qu’il a donné au terme hégémonie un contenu conceptuel nouveau et précis. À la différence d’une domination, coercition qui reste perçue comme exercée par d’autres et souvent de l’extérieur (même si on ne la conteste pas), une hégémonie est une coercition consentie qui n’est pas perçue comme une domination, qui est intégrée aux fonctionnements sociaux supposés « normaux » et acceptée par les acteurs sociaux, y compris ceux qui peuvent, d’un autre point de vue, en être considérés comme des victimes. Elle n’est plus vécue comme une domination car les acteurs sociaux sont convaincus que « c’est pour leur bien » et/ou que « ça ne peut pas être autrement ». Ils intègrent et reproduisent (voire subissent) ce qu’ils pensent être « dans l’ordre des choses » voire « une bonne chose », et en pensant même le faire librement dans une situation supposée démocratique. Et c’est aux intellectuels professionnels et institutionnels (qu’Antonio Gramsci appelle intellectuels organiques) que revient le rôle primordial de diffusion publique et d’inculcation, par définition généralisée, d’une hégémonie ou d’une contre-hégémonie (notamment par l’éducation, les médias, les productions intellectuelles et artistiques).

 

La domination incorporée en habitus selon Pierre Bourdieu

On trouve un appareil explicatif opératoire relativement proche chez Pierre Bourdieu, sous une terminologie différente avec les concepts de domination symbolique et d’habitus, qu’il a forgés et fait fonctionner dans de nombreux domaines de la vie sociale, notamment dans celui des pratiques linguistiques, éducatives, médiatiques et artistiques (par exemple Bourdieu, 1982). Tout comme Antonio Gramsci, et à la différence là aussi d’une théorie marxiste orthodoxe, la théorie sociologique de Pierre Bourdieu considère que les phénomènes symboliques, c’est-à-dire ceux qui donnent une image de soi, sont déterminants dans l’organisation de la société, dans les rapports de pouvoir et la reproduction des dominations et des inégalités. Il analyse les pratiques médiatiques, culturelles et linguistiques comme un marché sur lequel sont attribuées des valeurs par lesquelles est constitué un capital symbolique, lui-même éventuellement corrélé à un capital économique. Pierre Bourdieu a été l’un des rares sociologues à examiner les enjeux sociaux des phénomènes linguistiques et notamment les processus de domination linguistique. Il a montré comment une société inégalitaire se reproduit en amenant toute personne membre ou désireuse d’être membre des classes dominantes à se distinguer par son capital linguistique et culturel, à attribuer des valeurs négatives à certaines pratiques linguistiques et culturelles (peu cotées, celles des dominé·e·s.) ou des valeurs positives à d’autres (très recherchées, celles des dominant·e·s), à incorporer l’habitus linguistique et culturel des classes dominantes. L’habitus est défini par Pierre Bourdieu (1979 : 112) comme « la forme incorporée de la condition de classe et des conditionnements qu’elle impose » :

« L’État n’a pas nécessairement besoin de donner des ordres, et d’exercer une coercition physique, ou une contrainte disciplinaire, pour produire un monde social ordonné : cela aussi longtemps qu’il est en mesure de produire des structures cognitives incorporées qui soient accordées aux structures objectives et de s’assurer ainsi la soumission doxique à l’ordre établi » (Bourdieu, 1997 : 206).

Cet appareil notionnel permet de questionner de façon critique les normes linguistiques et culturelles et leur hiérarchisation, les modèles esthétiques dominants et/ou commerciaux, la « demande sociale » d’un public, construite et perçue à travers les filtres des représentations des dominants, les rapports aux « publics » et la notion même de « public ».


Bibliographie

Alén Garabato C., Colonna R, dirs, 2016, Auto-odi. La « haine de soi » en sociolinguistique, Paris, Éd. L’Harmattan.

Bourdieu P., 1979, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit.

Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.

Bourdieu P., 1997, Méditations pascaliennes, Paris, Éd. Le Seuil.

Burawoy M., 2012, « La domination culturelle : quand Gramsci rencontre Bourdieu », trad. de l’anglais par G. Bekhtari, M. Bonzom, U. Palheta, Contretemps. Accès : http://www.contretemps.eu/domination-culturelle-quand-gramsci-rencontre-bourdieu/.

Colonna R., 2013, Les Paradoxes de la domination linguistique. La diglossie en questions, Paris, Éd. L’Harmattan.

Gramsci A., 1948, Quaderni del carcere, éd. V. Gerratana, 4 vol., Torino, Einaudi, 2007.

Hoare G., Sperber N., 2013, Introduction à Antonio Gramsci, Paris, Éd. La Découverte.

Auteur

Blanchet Philippe

Blanchet Philippe

Pôle de recherches francophonies, interculturel, communication, sociolinguistique
Université Rennes 2

Citer la notice

Philippe Blanchet, Hégémonie et domination. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 09 mai 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/hegemonie-et-domination/.
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