Histoire des publics


 

Des trois domaines classiques des études de communication : production, messages et public, des auteurs américains (Schudson, 1991) ou français (Mollier, Sorel, 1999) ont depuis longtemps remarqué que le troisième avait été négligé par les historiens. Les choses ont commencé à changer. Au début des années 2000, sont parus aux États-Unis l’impressionnant travail d’ensemble de Richard Butsch (2000), celui de Susan Douglas (2004) sur la radio, au Royaume-Uni l’étude méthodologique pionnière d’Annette Kuhn (2002) sur le cinéma, en France la livraison du Temps des Médias (Méadel 2004). Mais le déséquilibre demeure.

La recherche historique sur le public pose un double problème d’épistémologie et de méthode. Au plan épistémologique, le public est une insaisissable évidence. Il croule sous les appréciations et les discours, se trouvant très vite pris dans des dichotomies simplistes, actif/passif, influencé/agissant, liées à des « axiologies d’espoir et de peur » (Altick, 1998 : 370-71). Ces axiologies peuvent facilement être organisées en grands récits (Dayan, 1992), au sein desquels le présent et/ou le passé peuvent être diabolisés ou idéalisés. Ce n’est pas le moindre mérite de Richard Butsch (2000) d’avoir rappelé à quel point le public du spectacle vivant au XIXe siècle avait pu faire peur car il était « trop actif », bruyant, voire émeutier, ce qui peut faire apparaître le public « passif » de la télévision, tant dénoncé, comme un bienfait ! Toute axiologie radicale se renverse facilement et n’est pas d’un grand secours à l’historien sur le terrain.

Ce nuage discursif doit être dissipé par la recherche, sinon on est condamné à faire le récit des contractions et dilatations successives du public en général, en oubliant les publics particuliers des médias, des pays, des régions, des milieux différents. Il y a toujours une histoire plus complexe que celles des prophètes du bien ou du mal médiatico-politique, actifs aujourd’hui à propos de l’Internet. Il est vrai que des auteurs ont suggéré que le public peut, dans certains contextes, disparaître quasiment dans la crainte et le repli sur soi : le public des régimes totalitaires vient alors à l’esprit (Kershaw, 2000). Pourtant, même dans les situations extrêmes, le degré et l’étendue de la passivité, voire la notion même, continuent d’être débattus.

Il faut aussi lutter contre un certain post-modernisme qui réduit le public tout entier au discours porté sur lui, ce qui réduirait l’historien du public à n’être qu’un historien de ses représentations. On notera que ce scepticisme quant à la matérialité sociale du public a une longue histoire. Selon un mot fameux de Schlegel (1797, cité par Merlin-Kajman, 1994 : 1) : « De nombreux auteurs écrivent à propos du public comme s’il était quelqu’un avec qui il venait de déjeuner. Mais qu’est-ce que ce public ? Ce n’est pas une chose mais une pensée, un postulat ». Tout un courant des études de communication a repris un point de vue similaire, selon lequel nous pouvons regarder le même programme, lire le même journal sans que cela nous constitue en public (voir par exemple Hartley, 1987).

 

Définir le public : aux origines de la notion

La notion de public, il est vrai, a été très vite, massivement, appropriée dans les discours, et fait l’objet d’interminables débats sur son contenu. Parmi les définitions précoces, la plus célèbre est celle de Malesherbes : « II s’est élevé un tribunal indépendant de toutes les puissances et que toutes les puissances respectent, qui apprécie tous les talents, qui prononce sur tous les gens de mérite. Et dans un siècle éclairé, dans un siècle où chaque citoyen peut parler à la nation entière par la voie de l’impression, ceux qui ont le talent d’instruire les hommes et le don de les émouvoir, les gens de lettres en un mot, sont au milieu du public dispersé ce qu’étaient les orateurs de Rome et d’Athènes au milieu du public assemblé » (Ozouf, 1989 : 23).

La phrase de Malesherbes s’insère dans un riche débat, qui part de la littérature du théâtre au XVII e siècle. Le public y a tout de suite été un enjeu politique. En littérature, en droit, peu à peu dans la sphère politique naissante, naît un art de mobiliser des représentations pour parler au nom du public : nous en sommes encore les héritiers, même si le répertoire a beaucoup évolué. Malesherbes anticipe aussi l’analyse de Gabriel Tarde (1901) des publics comme « foules à distance » constituées par les médias, mais aussi par un riche tissu de conversations à propos des textes communs ainsi diffusés.

Trait commun de ces débats, jusqu’à nos jours : admettre l’existence du (d’un) public, c’est considérer qu’il est constitué par la consommation commune d’un message qui lui parvient à distance, en un double sens : à distance de l’émetteur, et aussi, au moins pour partie, à distance entre les différents membres du public. Pour l’historien, cette nouvelle façon « d’assembler le social » est un défi. Il faut une typologie des différentes façons de « faire public ». Ces collectifs ont beaucoup évolué, depuis le public d’élite des Lumières décrit par Kant jusqu’aux public transnationaux de CNN en passant par le public national massif de la presse populaire de la fin du XIXe siècle. On notera cependant que le public totalement  indifférencié (la véritable masse) est une fiction : il y a toujours des caractéristiques sociales qui permettent d’identifier des catégories au sein de la masse jugée, de l’extérieur, totalement homogène. Un média donné, un genre, un spectacle, un livre, sont corrélés à des caractéristiques sociodémographiques et aussi à ce fait social « banal » (Billig, 1995) et longtemps négligé : la nation. Unis par le « capitalisme de l’imprimé » (Anderson, 1991/1938 : 35), les premiers publics ont été essentiellement liés à un langage donné, à une nation donnée. Les publics ont aussi ce que Daniel Dayan (2005 : 44) a appelé une attention partagée, ils savent lire/regarder/écouter ensemble. De surcroît, tel média, telle émission, s’adresse à une audience qu’il nomme et caractérise (ce qui peut créer la complicité, le malaise, selon l’adéquation de cette adresse au public réel). Ces publics peuvent aussi se savoir observés, mesurés, critiqués (ce qui contribuera à (dé)légitimer les appartenances à telle ou telle audience). Tout cela, caractéristiques sociodémographiques, attente partagée, adresse spécifique, sentiments très divers d’appartenance, peut être matière à histoire.

 

Méthodologie : la variété des publics

S’il n’y a pas de grand public immédiatement accessible à une quelconque description, il y a donc un travail de l’historien pour reconstituer des collectifs difficiles à situer, « diffus, fragmentaires » (Ang, 1991 : 164), souvent cachés dans « l’invisible tissu de la vie quotidienne » (Spigel, 1992 : 2). Il ne faut pas ici opposer représentation et société, mais travailler dans un espace indissociablement discursif et social, où le discours peut à la fois voiler, constituer, défaire, imposer une façon d’être ensemble. Les sources doivent être identifiées, critiquées, organisées, chaque fois de façon spécifique.

Utilisant une métaphore spatiale qui accompagne une vue hiérarchique de la société sans nier les marges de manœuvre des publics, on suggérera ici (pour une discussion détaillée, voir Bourdon, 2015), une classification des sources en quatre catégories : les sources « d’en haut », « d’à côté », « d’en bas », et les médias eux-mêmes comme source d’histoire des publics.

D’abord, les sources « d’en haut » : travaux des élites administratives, politiques, médiatiques, « sur » le public, rapports d’évaluation, études de marketing, d’audience, sondages. Le statut de ces documents est paradoxal. Ils ont souvent été, dans une perspective critique, réduits à des outils de manipulation et de contrôle (voir en français Bourdieu, 1996, sur les taux d’audience, qui fait écho à son attaque contre les sondages, 1984/1973). Et pourtant : ces élites ont été littéralement obsédées par le souci de connaître le public. Pourquoi écarter d’un revers de main cette masse de travaux, ou la réduire à un pur reflet de la vue des dominants ? Les chiffres, notamment, devraient être réévalués. Plus d’un historien a compris comment les mobiliser sans renoncer à une critique (au fond classique pour l’historien) des sources (par exemple Butsch, 2000). Les instituts d’audience recèlent des bases de données qui permettent par exemple de préciser considérablement le processus d’individualisation de l’audience de la télévision (Bjur, 2014).

Deuxième catégorie, les sources « à côté » : on pense ici aux médias contemporains de l’arrivée d’un nouveau média, à la façon par exemple dont la presse, le cinéma, ont pu décrire, commenter la télévision. Lynn Spiegel a ainsi travaillé sur l’arrivée de la télévision dans les foyers américains à partir des magazines de presse. Elle nous livre un précieux commentaire méthodologique : « si les discours des médias ne reflètent pas directement comment les gens ont réagi à la télévision, ils révèlent un contexte intertextuel […] à travers lequel les gens ont pu trouver un sens à la télévision, à sa place dans la vie quotidienne » (Spiegel, 1992 : 2). L’intérêt de telles sources est leur variété. Elles sont liées à des intérêts qui ne tiennent pas seulement au souci de la connaissance directement intéressée (à l’inverse des sources « d’en haut »). Leur contingence même fait leur richesse. Pour l’histoire de la lecture, des historiens ont pu utiliser des sources légales comme des inventaires après décès (Darnton, 1990), ou bien encore des tableaux (Chartier, 2003).

Troisième catégorie, les sources « d’en bas », celles qui émanent de membres du public. Ici, il faut nécessairement isoler l’historien du contemporain, qui peut utiliser le témoignage oral, abondant, qui réclame lui aussi des précautions spécifiques, liées par exemple à la position sociale des interrogés/interviewés, aux piège de la mémoire (Bourdon, 2011). Pour les époques antérieures, il faut aller aux archives : autobiographies, journaux intimes, ou encore la correspondance, qui a permis à Judith Lyon-Caen (2006), de reconstituer à travers un échantillon de lettres les sentiments des lectrices de Balzac et d’Eugène Sue. Les médias eux-mêmes ont très tôt (bien avant Internet), fait participer les publics à leur contenu (lettres, contributions de lecteurs, etc.). Même sélectionné, mimé, travesti, ce contenu-là peut devenir une source précieuse (Altick, 1998 : 363 ; Griffen-Foley, 2004). Enfin, on peut aussi relire avec un œil neuf, comme celui d’Hélène Merlin-Kajman (1994), des textes classiques. Combien évocatrice cette citation de Madame de Sévigné sur la naissance d’une image publique imprimée ou écrite, qui échappe à son objet : « Quand je me vis donnée au public et répandue dans les provinces, je vous avoue que je fus au désespoir ».

Enfin, que dire des médias eux-mêmes ? – entendons ici à la fois les contenus et les dispositifs techniques. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a cherché à inférer du contenu certaines caractéristiques du public, et la question reste très débattue (Douglas, 2008). Jonathan Rose (1992 : 47) a dénoncé « le sophisme de la réception » (the receptive fallacy), défini comme l’idée que « tout ce qu’un auteur met dans un texte, ou tout ce que les critiques choisissent d’y mettre, est ce que reçoit le lecteur ordinaire, ceci sans se donner la peine d’étudier la moindre réponse de lecteur réel, à part le critique lui-même ». Les historiens ont suggéré que l’étude du contenu permettait de reconstituer un certain « horizon d’attente » (Jauss, 1977). Pour les médias « de masse », Susan Douglas (2008 : 74) a suggéré une stratégie relative à l’impact des textes : une lecture intertextuelle de messages cohérents entre eux, massivement diffusés peut contribuer à créer un sens commun qui s’accumule dans le temps, à travers de nombreux textes. Ce qu’on pourrait appeler « un effet de prime time » : même avant la télévision, la convergence de grands médias (presse et radio) autour de certaines figures (les premières célébrités), de certains événements majeurs, de certains thèmes, pouvait contribuer à créer un tel sens commun. Ceci pourtant ne dispense pas de confirmer l’induction faite à partir du texte, à aller à la rencontre, par tous les chemins possibles, de membres concrets du public, dotés d’un corps, d’une histoire et d’une parole.

Plus récent est l’usage des dispositifs techniques en tant que sources pour l’histoire du public. Roger Chartier (2003) a noté ce que les caractéristiques physiques des livres disent des lecteurs. De même, les historiens des médias modernes doivent être attentifs à l’évolution des caractéristiques physiques et sociales des artefacts technologiques. Les débuts d’un média sont un moment passionnant de luttes entre fabricants, régulateurs, et entre ceux-ci et des usagers qui parfois se rebellent et ne s’insèrent pas dans le programme que l’on prévoit pour eux.

Le chantier de l’histoire des publics est considérable. Il faut combiner des sources que certains auteurs, surtout pour les médias contemporains, peuvent avoir tendance à dresser les unes contre les autres. Par exemple, la « bonne » ethnographie donnera toujours au public une part d’autonomie, alors que les chiffres de l’industrie des médias massifieraient des publics anonymes (vision fausse, comme on l’a indiqué). Toutes les sources peuvent enrichir l’histoire, toutes ont droit de cité. Ce pluralisme des sources, banal chez l’historien, est crucial pour dissiper le brouillard discursif qui nous cache souvent la diversité et la longue histoire des publics.


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Auteur

Bourdon Jérôme

Bourdon Jérôme

Centre de sociologie de l’innovation
Université de Tel-Aviv (Israël)

Citer la notice

Jérôme Bourdon, Histoire des publics. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/histoire-des-publics/
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