Incertitude


 

L’incertitude, désignant communément l’imprécis, l’imprévu, le l’irrésolu, se caractérise par différents niveaux de probabilités, de l’ignorance à l’intime conviction. Plus précisément, cet « état épistémique où l’on ne croit (sait) pas avec certitude » (Hansson, 2002) interroge les frontières entre croire et savoir. Définie en linguistique comme une modalisation épistémique (Sionis, 2002) – rapport incomplet, imprécis ou relatif à tout type de savoir ; l’incertitude scientifique se distingue en cela de l’ignorance, relative ou absolue, qui renvoie au non-savoir, à une absence de connaissances (Girel, 2016). En outre, elle peut caractériser l’objet du savoir (ontique), ou bien le degré s’assurance, de croyance, à l’égard de ce savoir (épistémique).

Si la notion d’incertitude traduit le vague, force est de constater qu’elle-même se laisse difficilement définir. Sa plurivocité, perceptible dans la diversité de ses approches, nous enjoint à sonder les évidences du sens commun. Son traitement, ses modalités d’expression, ainsi que ses implications dans l’espace public ont, entre autres disciplines, été étudiés en économie, épistémologie, linguistique, psychologie cognitive, philosophie, sciences de l’information et de la communication ou encore en sociologie. Comprendre ses tenants et aboutissants à l’aune de la question des publics, relève d’un enjeu dans une société tantôt qualifiée « du savoir » ou « du risque » : « Pour autant que nous vivions aujourd’hui dans une “société de l’incertitude” cela tient au premier chef aux incertitudes sur lesquelles la science attire notre attention » (Hansson, 2002 : 47). La consonnance entre certain et vrai questionne d’autant plus si l’on appréhende notre ère comme celle de la « post-vérité », imprégnée de relativisme et de vérités alternatives (Colon, 2021). En raison de la publicisation des controverses scientifiques, le paysage médiatique français se montre préoccupé par la thématique de l’incertitude et une prise en compte spécifique de l’incertitude. Elle fait l’objet non seulement d’articles et de commentaires, mais aussi d’un travail réflexif au sein de certaines instances médiatiques, sur son traitement et les effets qui en découlent.

Comment l’incertitude est-elle construite dans l’espace public et comment les publics réagissent-ils en situation incertaine ? Du point de vue de la réception, l’incertitude conduit-elle fatalement à l’érosion de la confiance envers les instantes énonciatrices ? Après avoir porté un regard historique sur cette notion, pour tenter de comprendre son omniprésence contemporaine, nous nous pencherons sur son caractère construit, questionnerons son acceptabilité sociale. Sa publicisation connaît des mutations en termes de communication, d’appropriation et d’enjeux, ce qui nous conduira à envisager les modes s’assimilation des incertitudes au sein de l’espace public, où s’interpénètrent le scientifique et le politique.

Une préoccupation croissante pour l’incertitude

Si l’incertitude se trouve au cœur de la réflexion épistémologique et scientifique depuis , au moins, le XVIIIe siècle (Moatti, 2010), la société occidentale ne l’a pas considérée de manière constante au fil du temps. En outre, l’incertitude est invoquée par certains auteurs pour caractériser la société post-moderne, à l’aube du XXIe siècle (Lyotard, 1979 ; Morin et Viveret, 2010 ; Nowotny et al., 2003). Avant cette inflexion, les Lumières (XVIIIe siècle) et la science classique (XVIe-XVIIIe siècle) poursuivaient une quête d’ordre, de stabilité et de progrès, notamment par la réduction des incertitudes (Montuori, 2014), quête dont le positivisme du XIXe siècle hérite. Principalement théorisée par les économistes (dont, par exemple, Keynes, 1936), l’incertitude du début du XXe siècle fut davantage abordée en termes probabilistes, parallèlement à la notion de risque, son pendant maîtrisé. Plusieurs raisons peuvent expliquer l’inflation du regard porté sur l’incertitude après la Seconde Guerre mondiale : désillusions et perte de foi en une conception linéaire du progrès (Taguieff, 2001), instabilité des marchés et des politiques de l’ordre néo-libéral à partir des années 1970… Cela conduit Sylvain Bouyer (2000 : 98), écrivain et chercheur en arts plastiques, à soutenir que, « parler encore de progrès ou de certitude, après le colonialisme, les gaz de la Première Guerre mondiale, le Zyklon B ou la bombe atomique, a quelque chose de ridicule ». Dans le champ académique, l’angle constructiviste adopté par la sociologie des sciences fait aussi cas de l’incertitude en mettant au jour la construction des vérités scientifique dans une intrication complexe entre science et société, à partir des années 1970, dans le monde anglo-saxon puis français, donnant à voir la science telle qu’elle se fait plutôt que la science faite. Les vérités sont alors abordées comme des conventions sujettes à amendements (Callon et Latour,1991). À partir de ses travaux, le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine (1917-2003 ; 1977) et la philosophe des sciences Isabelle Stengers (1996) traduisent avec La Fin des certitudes  un changement profond de la conception des sciences au XXe siècle, par l’ébranlement du déterminisme scientifique.

Médiapart, 2020, « Isabelle Stengers : faire commun face au désastre », Youtube. Accès : https://youtu.be/DgzLGC6-MR8.

 

Ces diagnostics théoriques se vérifient dans l’histoire des années 2000 dans laquelle nous puiserons plusieurs exemples. Aujourd’hui, l’incertitude constitue un topos médiatique et managérial récurrent (élections présidentielles, guerre en Ukraine et variole du singe pour ne citer que le printemps 2022). Cette préoccupation se manifeste, par exemple :

  • par le déploiement d’un questionnaire public dans le cadre du festival « Et maintenant ? L’époque face à l’incertitude » (coorganisé par France Culture et Arte) ;
  • l’organisation par le ministère de la Culture (2020) d’« Assises du journalisme : l’information à l’épreuve de l’incertitude » ;
  • ou l’essor du consulting ou management de l’incertitude (Delvaux, Defrenne et Defrenne-Parent, 2021).

En 2005, la constitutionnalisation du principe de précaution en l’absence de certitudes scientifiques suffisantes, afin de réguler l’action humaine et la décision, témoigne à son tour de la centralité de l’incertitude dans la société française, en termes d’« angoisse légitime » (Godard, 2010) et de gestion du risque. La « société de l’information et des sciences et techniques » connaît certes un accroissement des connaissances : mais aussi des incertitudes et des menaces qui leurs sont liées (Carrieu-Costa, 2010). L’incertitude mentionnée par 39 % des Français interrogés sur leur sentiment dominant (enquête électorale 2022 publiée par la Fondation Jean-Jaurès en octobre 2021) nous conduit à l’appréhender comme ressenti et comme construit social.

Captures d’écran du site « Et maintenant ? ». Exemple de questions possibles et message final.

Captures d’écran du site « Et maintenant ? Le festival ». Exemple de questions possibles et fin du questionnaire.

 

L’incertitude comme construction sociale dans l’espace public

L’incertitude peut être entendue comme rapport au monde, sentiment individuel ou collectif, comme interaction entre un individu ou une société, et une situation. Dans le cadre d’une approche sociologique, il conviendrait davantage d’évoquer des « situations d’incertitude » (Bronner, 1997). Construites par un ensemble de représentations, individuelles ou sociales, modulées par les attentes, les espoirs et les craintes, elles conduisent ainsi parfois à la sous-estimation ou à la surestimation des risques, entendus comme incertitudes probabilisées. L’incertitude est aussi considérée comme une construction sociale (Chailleux, 2016) et médiatique, comme le résultant de deux dynamiques : « La médiatisation et l’appropriation par le public de l’information médiatisée » (Padilla Villarreal, 2007 : 2). L’agenda médiatique participerait alors à accroître, diminuer, qualifier la situation d’incertitude. Le traitement de sujets sensibles au sein de cet agenda contribuerait lui aussi à la construction sociale de l’incertitude dans l’espace public : techniques d’identification, registre pathétique, rhétorique alarmiste, répétition de l’information… Les effets de la crise sanitaire dans un contexte pandémique dû au SARS-CoV-2, virus à propos duquel la communauté scientifique internationale et les pouvoirs publics disposaient de peu de certitudes en 2020, en sont une illustration. D’après un sondage Harris interactive pour la Fondation Bettencourt Schueller (Lévy J.-D., 2021), cette crise et sa médiatisation auraient influé les représentations de 53 % des interrogés à l’égard la recherche fondamentale. Il s’en dégage une prise de conscience de l’incertitude en sciences (29 % en appellent à plus de prudence de la part des chercheurs, quand 28 % admettent qu’ils soient en désaccord). Ainsi le climatologue François-Marie Bréon témoigne-t-il d’une tension propre à la médiatisation de l’incertitude scientifique : « Les chercheurs sont très prudents dans leurs affirmations. Ils ont un discours moins affirmatif qui plaît moins aux médias, et sont donc moins invités » (Adenor et Planavergne, 2022). Si l’on peut invoquer des raisons de captation d’audience pour expliquer ce traitement médiatique, il ne s’agit pas pour autant d’occulter d’autres causes potentielles : format médiatique nécessairement réducteur, simplification inhérente à la communication scientifique, ou encore temporalité médiatique décorrélée de celle de la recherche (Kugler, 1995 ; Moirand, 1998).

Festival des Nouvelles Explorations, s. d., « La parole scientifique contre les incetitudes », Youtube. Accès : https://youtu.be/J620CTxao18.

Acceptabilité sociale de l’incertitude et confiance des publics

La réputation de l’incertitude lui prête un faible degré d’« acceptabilité sociale » (Chaskiel, 2018), parce qu’elle engendre inquiétude, perte de confiance, voire stress (Lancry, 2007). Le sociologue Ulrich Beck (1944-2015 ; 1986) reprend à ce titre le concept d’aversion au risque, développé par la théorie économique libérale. Par-delà cette dimension psychosociale qui mènerait les individus à se réfugier dans des stratégies de réduction de l’incertitude (Bronner, 1997 ; Lancry, 2007), la notion pâtirait aussi d’une faible admissibilité au sein de l’espace public, puisqu’elle entraverait l’action. D’après le sociologue Michel Callon (2012), l’incertitude est d’autant moins recevable qu’actuellement, les moyens financiers déployés dans la Recherche et le Développement sont élevés. Le psychologue et philosophe John Dewey (1859-1952 ; 1929) décelant chez l’être humain une Quête de certitude, l’on serait tenté d’attribuer aux publics des médias un intérêt plus marqué pour l’apport de connaissances certaines, que pour une explication des controverses scientifiques, que pour le processus de cheminement de la recherche. Les conclusions d’un sondage de l’Institut Viavoice sur le traitement médiatique de la pandémie de Covid-19, commandé par plusieurs organes médiatiques, confortent cette hypothèse :

« Les experts étaient omniprésents sur les plateaux TV, mais les Français ont découvert qu’ils se contredisaient et qu’ils pouvaient se tromper […] Or, leurs attentes sont claires : ils demandent une expertise davantage révélatrice de vérité que de contradictions » (Brunet, 2020).

Chercheurs comme professionnels des médias prêtent volontiers aux publics, l’exigence de certitudes rassurantes ; les médias escamoteraient l’incertitude non seulement pour des raisons économiques, mais aussi en réponse à une attente sociale.

La sociologie des sciences du XXIe siècle interroge ce présupposé, et des études comme celle d’Isabelle Mauz et Céline Granjou (2005) – à la suite de Brian Wynne (2001) – invitent à relativiser ladite intolérance à l’incertitude. Ces auteurs montrent que la méfiance, voire la défiance des publics non spécialistes ne puiserait pas tant ses sources dans l’incertitude scientifique, mais plutôt dans une communication lacunaire ou opaque de cette dernière. Au contraire, l’affirmation de positions tranchées par les scientifiques ou les experts susciterait une suspicion de conflits d’intérêts, de militantisme, voire de manipulation de la science par des acteurs politiques, économiques, associatifs. En effet, depuis le milieu du XXIe siècle, certaines entreprises et lobbies emploient des techniques d’instillation du doute, s’appuie sur l’incertitude scientifique afin de préserver le statu quo, au service d’intérêts financiers (Libaert et Allard-Huver, 2014 ; Girel, 2016). Le besoin de certitude émanerait peut-être davantage des organes médiatiques que des publics, car « la science vit de non-certitude et, en période de crise, les journalistes ont besoin et veulent obtenir des certitudes » (Sicard, 1998 : 33).

Les situations d’incertitude, réelles ou fabriquées, soulèvent donc des questions de confiance des publics envers les scientifiques, les entreprises, les élus ou encore les médias : « qui croire ? » et « que croire ? ». Pour le sociologue Edgar Morin, la médiatisation de l’incertitude pendant la pandémie de Covid-19 (2020-2022) aurait sensiblement modifié le regard que les publics non spécialistes portent sur l’activité scientifique :

« Ce qui me frappe, c’est qu’une grande partie du public considérait la science comme le répertoire des vérités absolues, des affirmations irréfutables. […] Très rapidement, on s’est rendu compte que ces scientifiques défendaient des points de vue très différents parfois contradictoires […] Toutes ces controverses introduisent le doute dans l’esprit des citoyens » (Lecompte, 2020).

Afin de rétablir la confiance entre les publics et l’information, les médias traditionnels et en ligne ainsi que les pouvoirs publics, proposent des rubriques de vérification des faits depuis plusieurs années : les décodeurs et le Decodex (Le Monde) ; Service Désintox (Liberation) ; Désinfox coronavirus (Gouvernement français), en 2020 le projet sera rétracté… Peut-être davantage qu’une crise de confiance des publics, l’on constate une prise de conscience journalistique des enjeux relatifs à la communication de l’incertitude. En témoignent les journées de sensibilisation sur le coronavirus pour les professionnels des médias (Nations Unies. Maintien de la paix, 2020), organisées par le ministère de la Santé publique et de la Population, avec l’appui des Nations Unies en 2020.

Demoulin Yves, 2014, « 2.1. Incertitude dans la vie personnelle (E. Morin) », Youtube. Accès : https://youtu.be/xj-DHf-Au4s.

 

L’appropriation des incertitudes scientifiques

Cet intérêt en faveur du traitement de l’incertitude est significatif pour qui interprète l’émergence de crises sociales comme une résultante des incertitudes construites dans l’espace médiatique (Padilla Villarreal, 2007). Ces dernières peuvent certes engendrer inquiétude, mécontentement et demande de transparence, mais aussi ouvrir une brèche pour l’expression d’opinion différentes. À ce titre, la sociologie des sciences s’intéresse particulièrement aux controverses sociotechniques et aux sciences participatives ou citoyennes, depuis les années 1990 (Callon, Lascousmes et Barthe, 2001). Cette inflexion conforte l’incertitude scientifique et sociale comme préoccupation actuelle, considérée comme condition de formation de la controverse, de la mise en débat au sein de la société d’un objet scientifique (Henry, 2013 ; Chavot et Masseran, 2017). En l’absence de consensus entre les – ou au sein des – différents champs sociaux, les opinions alternatives trouveraient alors davantage d’écho et de légitimité.

Prendre part aux controverses relatives à des questions scientifiques faciliterait l’appropriation des savoirs scientifiques par les publics non spécialistes, et l’émergence d’une expertise « profane ». L’effectivité du dialogue autour des incertitudes engagerait un rapprochement entre les publics non spécialistes et les scientifiques, alors que l’entreprise de vulgarisation scientifique pour combler le fossé qui les sépare s’est jusqu’alors avérée plutôt insatisfaisante (Bensaude-Vincent, 2018). En pratique, ce saisissement se matérialise par la délibération citoyenne, l’action, voire l’activisme. Les incertitudes donnent naissance à de nouveaux « sites de problématisation » (Callon, 2012), conventions citoyennes ou webinaires, pilotés par des associations, ONG ou institutions, à l’instar de la Commission nationale du débat public. Cette dernière conduit par exemple une concertation publique en Moselle entre services de l’État, collectivités territoriales, organismes scientifiques, organismes socio-économiques, associations, etc., autour des incertitudes relatives au stockage des déchets radioactifs de la centrale nucléaire de Cattenom. Cette initiative répond à la contestation sociale d’ONG et de citoyens, militant depuis plusieurs années contre l’installation d’un site d’enfouissement de déchets radioactifs à Bure (voir Carlino, 2018). Si, comme le démontre la psychologue sociale Dominique Lassarre (2005) il existe bien une corrélation entre la certitude et le sentiment de maîtrise, la participation des publics pourrait accroître ce sentiment de contrôler la situation, de participer à l’action publique. Prendre part aux controverses publiques et envisager les alternatives disponibles représenterait une voie d’appropriation des savoirs, non pas en se réfugiant dans une certitude fantasmée, mais plutôt en tentant d’aiguiller un avenir par nature incertain. Par ailleurs, s’interroger sur l’appropriation des sujets incertains relève d’un enjeu sociétal particulier lorsqu’on sait que la moitié des Français estime éprouver des difficultés à forger leur propre opinion grâce aux médias (Flint, 2021).

Cependant, les situations d’incertitudes générant – et générées par – les controverses peuvent conduire à des processus de mésinformation ou de scepticisme. Elles sont un terreau propice à la propagation de rumeurs (Campion-Vincent, 1990), et donc à la formation de l’information, surtout à mesure que se multiplient les sources d’informations, la remise en question systématique du consensuel, parfois jusqu’au relativisme radical ou scepticisme. À la fin des années 1990, les Science Wars désignent des mouvements contestant la science comme figure de rationalité et de savoir au nom d’une mise en doute de « l’establishment universitaire et scientifique » (Engel, 2017). Ce climat de défiance aurait facilité le glissement abusif, dans l’esprit des publics, d’une recherche scientifique qui doute à l’idée d’une science douteuse. En effet, si la science apparaît en proie au doute, l’on pourrait penser que sa ligne de démarcation par rapport à la religion ou à l’opinion s’amenuit. Ainsi les pseudosciences comme l’astrologie (Kunth et Zarka, 2005) trouvent-elles un écho favorable auprès d’un nombre croissant d’individus : « La croyance dans l’astrologie a augmenté de 8 points par rapport à 2000, atteignant aujourd’hui les 41 % », (Ifop, 2020). En somme, si l’incertitude peut ouvrir la voie au renouvellement démocratique, elle peut susciter la confusion entre le débat scientifique et le débat sociotechnique ; entre la recherche et la science ; entre le doute méthodique et la subjectivité.

L’incertitude en démocratie : vérités négociées et vérités niées

Estimer que toutes les opinions se valent et que la science est, en fin de compte, une opinion parmi d’autres interroge la légitimation de l’activité scientifique. L’appropriation citoyenne des incertitudes scientifiques les déplace sur le plan social ou politique, comme dans le cas de la controverse sur l’efficacité des mesures sanitaires contre la Covid-19. Concernant le port du masque, la grille de lecture sociologique des disparités entre différents groupes aux États-Unis révèle que l’incertitude scientifique est devenue politique, voire partisane : les citoyens républicains y sont plus réticents que les démocrates (Khubchandani Saiki et Kandiah, 2020).

Parallèlement aux effets collatéraux tantôt évoqués, l’instrumentalisation, voire la fabrication de l’incertitude constituent des stratégies intentionnelles d’influence politique et/ou marchande, dans l’arène politique et médiatique. Ce type particulier d’appropriation de l’incertitude peut être considéré comme une « usurpation d’une caractéristique propre de la mentalité scientifique, le scepticisme comme remise en question systématique des acquis » (Catellani, 2021), le doute pouvant alors être brandi comme un argument de défiance à l’égard d’individus ou d’institutions. Cela pose des questions d’autorité et de légitimation dans l’espace public, comme l’illustre le discours de certains gouvernements qui, incertitudes scientifiques à l’appui, discréditent les conclusions du GIEC sur le changement climatique, afin de ne pas engager de mesures politiques et économiques qui nuiraient à leurs intérêts (voir De Pryck, 2021). Cet exemple met en exergue l’imbrication du scientifique, du politique et de l’économique, traversés par des incertitudes qui, appropriées par différents acteurs de l’espace public, changent de statut. Comme par métonymie, des incertitudes localisées – circonscrites à une controverse particulière, par exemple – amènent à un effritement de la confiance à l’égard de l’institution politique ou scientifique tout entière. En témoigne l’incertitude citoyenne à propos de la vaccination, en dépit du consensus scientifique dont elle fait l’objet. « La dégradation de la confiance dans les autorités sanitaires a dérationalisé le débat autour du bien-fondé de la vaccination alors que, d’un point de vue factuel, c’était acquis » (Lehmans et Cambon, 2021 : 255). L’incertitude cultivée comme argument de méfiance, voire de défiance, conduirait à mettre en doute ce qui était considéré jusqu’alors comme une certitude, questionnant dès lors les frontières de la vérité. Dans le contexte actuel qualifié de post-vérité ou « âge du relativisme » (Colon, 2021) l’incertitude soulève donc un paradoxe : la négociation des vérités débouche sur le déni de toute vérité ; le scepticisme généralisé sur l’affirmation d’ultra-certitudes.

La réflexion propre aux processus de délibération démocratique sur des sujets scientifiques fait écho à une considération plus large des rapports entre incertitude et démocratie. Dans le cadre de la gouvernance dépolitisée, le discours de certitude escamote le débat et la divergence de points de vue, substituant « l’administration des choses » au « gouvernement des hommes » (Gobin, 2022). À rebours du slogan thatcherien « there is no alternative », la vie en démocratie s’épanouirait dans la négociation citoyenne sur ce qui peut être tenu pour vrai, certain – du moins temporairement. Symétriquement, l’impossibilité d’aboutir au consensus sur ce que la société tient pour acquis affaiblirait aussi l’idéal démocratique, fondé sur un socle de certitudes partagées. Ainsi, la post-vérité, qui « […] repose sur un brouillage savamment entretenu de la distinction entre le vrai et faux » (Colon, 2021) et l’assertion de « vérités alternatives » maintenant un état d’indétermination ou d’imprécision, peut être perçue comme une faille pour les tenants des régimes démocraitiques libéraux.

 

La lecture de phénomènes socio-politiques au prisme de l’incertitude met en évidence l’ambivalence de cette notion, qui semble tantôt favoriser ou ébranler le modèle démocratique de la société occidentale contemporaine. Comment sortir de l’impasse dans laquelle l’incertitude semble nous mener, entre autoritarisme – monopole de la certitude détenu par le gouvernement – et relativisme généralisé – absence de certitude – ? La philosophe Myriam Revault d’Allonnes apporte un élément de réponse en niant que toutes les opinions se valent, en démocratie. Elle souligne la distinction entre celles fondées sur des faits étayés, et celles avancées indépendamment du souci de réalité (Dupont, 2022). En 1999, E. Morin, en appelait déjà à « dialoguer avec l’incertitude » : pour que ce dialogue soit effectif dans l’espace public, encore faut-il en créer les conditions spatiales et conceptuelles, mais aussi en déterminer les modes de régulation (Callon et al. 2001). Les dispositifs favorisant la démocratie dialogique et participative pourraient à ce titre représenter un changement substantiel dans la façon dont les publics traitent l’information pour agir en situation d’incertitude.


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Auteur·e·s

Selhausen-Kosinski Pénélope

Centre de recherche sur les médiations Université de Lorraine

Citer la notice

Selhausen-Kosinski Pénélope, « Incertitude » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 25 août 2022. Dernière modification le 11 octobre 2022. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/incertitude.

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