Jaurès (Jean)


Le tribun de la République

 

Le « continent Jaurès » (Madeleine Rebérioux), le « mythe Jaurès », le « grand Jaurès » (Max Gallo), le « fougueux Jaurès », « travailleur titanesque » (Stefan Zweig), « génie symphonique » (Léon Blum)… Ce florilège d’appellations, choisies parmi beaucoup d’autres, rappelle combien la puissance de travail, la culture immense, l’éloquence fameuse et l’éthique socialiste de Jean Jaurès étaient hors du commun et le restent aujourd’hui encore dans la mémoire collective. Les circonstances de sa vie ont certes concouru à l’édification d’un tel culte. Né sous le Second Empire (1859), très brillant élève de l’école républicaine, boursier et interne quand il prépare le concours d’entrée à l’École normale supérieure (ENS), il n’a qu’une vingtaine d’années au moment des lois scolaires de Jules Ferry (1832-1893) qui fondent une école laïque, gratuite et obligatoire (1881-1882). La date (31 juillet 1914) et les circonstances de sa mort (assassiné par un nationaliste illuminé et solitaire, Raoul Villain [1885-1936], violemment opposé au pacifisme internationaliste de Jean Jaurès), en font « le premier mort de la guerre » et renforcent tragiquement l’image du républicain socialiste et pacifiste, de cet infatigable militant « mort pour ses idées ». En 1924, Jean Jaurès entre au Panthéon, salué par deux cortèges séparés, l’un gouvernemental et socialiste, l’autre ouvrier et communiste. En 1981, le président socialiste François Mitterrand (1916-1996) qui vient d’être élu dépose une rose sur les tombes de Jean Jaurès, Jean Moulin (1899-1943) et Victor Schœlcher (1804-1893). Le nom de Jaurès demeure notamment associé à l’affaire Dreyfus, aux grandes grèves ouvrières – minières et paysannes – du début du XXe siècle, à la naissance de l’Internationale socialiste et au combat pour la laïcité, l’abolition de la peine de mort, enfin à son combat pour la paix.

Intellectuel, professeur de philosophie, député, journaliste politique, chroniqueur littéraire, amateur d’art, historien, républicain et socialiste, syndicaliste, Jean Jaurès aura su, à chaque étape de sa trajectoire professionnelle et politique, composer sagement avec ce que lui dictaient les circonstances, y écouter et apprendre auprès des groupes les plus divers (de ses élèves ou de ses pairs aux ouvriers de Carmaux, jusqu’aux socialistes de pays étrangers qu’il rencontrait au cours de ses nombreux voyages ou de congrès socialistes) pour s’engager ensuite sans compter dans les causes qu’il défendait. C’est ainsi que deux revers politiques (l’un électoral, le second à l’Internationale socialiste où un différend idéologique l’oppose à Jules Guesde – 1845-1922) sont mis à profit pour l’écriture de ses deux thèses (1889-1892) et la monumentale Histoire socialiste de la Révolution française en 8 volumes (1901-1908). Les cercles de sociabilité de Jean Jaurès sont en effet multiples et cette diversité explique pour une part sa popularité autant que l’exceptionnel renouvellement de sa pensée. Immense orateur, il est également un écrivain prolifique.

 

Les années de formation dans la « petite patrie » du Tarn

Jean Jaurès est né à Castres (Tarn) le 3 septembre 1859, dans une famille de la petite bourgeoisie urbaine et désargentée de province. La famille compte deux amiraux, carrière qu’embrassera plus tard son frère cadet Louis (1860-1937). La famille de Jean Jaurès est dite « atypique », comparée à d’autres de la bourgeoisie tarnaise (Candar, Duclert, 2014 : 44 et sq.). La mère de Jean et Louis joue un rôle capital dans l’éducation de ses deux fils : c’est « une femme exceptionnelle, d’une grande bonté en même temps que d’une forte volonté, [qui] veille à surmonter l’incertitude qui pèse matériellement sur la famille. […] Elle leur transmet des conceptions de l’existence finalement très laïques bien qu’elle soit croyante ». Une autre personnalité, Monsieur Julien, érudit protestant mais familièrement appelé le « parrain laïque », contribue à l’éducation républicaine de Jean Jaurès.

Plus tard, alors qu’il fait ses études à Paris, il reviendra passer tous ses étés à la campagne. Voici ce qu’il écrit à son ami Charles Salomon (1862-1936) en 1881 (ibid. : 75-76) :

« Je trouve qu’il n’est rien de plus sain pour l’esprit que quelques mois de campagne : pour l’esprit et le caractère. Dans cette demi-solitude, on se guérit à peu près de toutes les petites préoccupations d’amour-propre, on n’a plus personne avec qui lutter ; on songe à bien vivre, à bien penser, à bien agir pour son compte, sans vouloir faire mieux que les autres ; on vit d’une manière à la fois plus personnelle et plus désintéressée. On a pour soi, pour ses rêves, pour ses espérances, pour ses ambitions, toute l’étendue de l’horizon, et toute la hauteur du ciel. Pour moi, qui ai un grand plaisir à vivre avec mes camarades, j’ai un plaisir nouveau à me les rappeler : les petits travers ou les petites prétentions inévitables qui, dans la vie en commun, gênent et agacent parfois, s’évanouissent à distance dans une sorte d’air pur et de souvenir embelli. Je ne retiens d’eux que ce qu’ils ont de meilleur, les qualités particulières de leur caractère et de leur esprit, et je me plais à les faire causer ainsi dans ma mémoire, avec abandon et sincérité ; et en vérité je suis heureux quand je songe à tout ce qu’on pourrait cueillir de bon à l’École. J’ai rêvé quelquefois, dans mes heures d’ambition littéraire, qu’une sorte de dialogue libre, où chacun de nous exposerait et défendrait, avec le tour particulier de son esprit, ses idées en littérature, en politique, en morale, en philosophie, offrirait quelque intérêt ; et je me proposais d’être le secrétaire ; mais pour le moment, il y a d’autres choses à faire, et d’ailleurs tous les vents qui passent m’enlèvent un projet pour m’en apporter un autre. Mais le sanscrit tient toujours : là-dessus je suis ferme comme un Turc ».

Ces lignes mettent en valeur aussi bien le goût des sociabilités intellectuelles de Jean Jaurès que l’indépendance d’esprit qu’il parviendra toujours à préserver ; mais elles disent aussi à demi-mot combien – par différence avec Paris – la campagne et la retraite tarnaise lui sont profitables. Peut-être ces lignes inclinent-elles aussi à penser, avec Madeleine Rebérioux, que son séjour à l’ENS lui aura été moins bénéfique qu’il ne le sera pour les générations suivantes (Rebérioux, 1996, citée par Candar, Duclert 2014 : note p. 562). En tout cas, l’attachement de Jean Jaurès à sa famille et à sa région est durable et profond. La qualité de l’enseignement dispensé au collège de Castres, jointe aux aptitudes de l’élève et au soutien familial qu’il reçoit, contribue à développer des qualités intellectuelles hors normes et lui vaut, en tant que meilleur élève du collège, d’être choisi pour adresser le discours de bienvenue destiné au préfet quand celui-ci vient visiter le collège.

 

Les études à Paris, la découverte de la politique et l’apprentissage du socialisme

Élève brillant, il entre premier à l’ENS de la rue d’Ulm à Paris (il précède Henri Bergson – 1859-1941) et en sort troisième à l’agrégation de philosophie, trois ans plus tard, en 1881, derrière Henri Bergson. Un temps professeur de philosophie au lycée d’Albi, il est très vite chargé de cours en philosophie à l’Université de lettres de Toulouse (1883).

Lors de ses années d’étude à Paris, Jean Jaurès manifeste un intérêt certain pour la politique et les joutes oratoires à la Chambre des députés. Dès 1885 – il n’a que 24 ans –, il est choisi comme candidat aux élections législatives dans le Tarn. Il est élu sur une liste de centre gauche « opportuniste ». Mais sa pensée évolue politiquement et son jugement sur la condition ouvrière et la Question sociale s’étoffe au contact de la réalité et de son expérience de terrain. Élu municipal à Toulouse en 1890, à la suite de sa défaite aux élections législatives de 1889 dans le Tarn, cette fois victime de ce même scrutin de liste départementale, Jean Jaurès aiguise sa fibre socialiste grandissante dans son action d’élu local. En tant qu’adjoint à l’instruction publique on lui doit entre autres le développement de l’école de médecine en faculté et de la scolarisation des petites filles à l’école maternelle.

Journaliste de talent, il écrit 1 312 articles souvent flamboyants dans La Dépêche, de 1887 à sa mort et dans bien d’autres journaux (notamment environ 2 000 articles dans L’Humanité). Durant l’été 1892 il y prend fait et cause pour les mineurs de Carmaux, dans son Tarn natal, en grève longue à la suite du renvoi du mineur Jean-Baptiste Calvignac (1854-1934) – nouveau maire socialiste de la cité minière depuis mai 1892 – par le patron de la mine, le baron Reille (1835-1898), lui aussi député. Ce licenciement arbitraire provoque de très vives protestations et un mouvement social que Jean Jaurès soutient. La tension est telle que le député royaliste légitimiste, le marquis de Solages (1862-1927), gendre du baron Reille, démissionne et qu’une élection législative partielle a lieu le 22 janvier 1893. Tout naturellement les mineurs font appel à Jean Jaurès pour être leur candidat et celui-ci est élu par une courte majorité, consolidée lors des élections générales d’août de la même année. Jean Jaurès siège dès lors dans les rangs socialistes, au sein du groupe des Indépendants, après s’être conformé au programme collectiviste du Congrès de Roanne, lequel a fondé le Parti ouvrier français (POF) de Guesde le 1er octobre 1882, dans l’esprit du Congrès de Marseille d’octobre 1879.

 

Une ontologie philosophique qui se traduit en actes et en discours politiques

Jaurès le politique n’éclipse pas le philosophe. Lors de sa première vacance parlementaire, entre 1889 et 1993, il rédige et soutient en Sorbonne ses deux thèses de philosophie : la complémentaire en latin sur Les premiers linéaments du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel et la thèse principale : De la réalité du monde sensible. Jamais Jean Jaurès ne sépare l’action politique de la réflexion philosophique, comme il le dit à Jules Guesde lors de leur première rencontre à Toulouse en mars 1892 : « L’histoire mène à la philosophie ». Il estimait aussi qu’il voulait « d’abord toucher le fond de l’univers » avant de s’engager en politique. Pour le Jaurès philosophe et parlementaire, le socialisme comme projet de civilisation est la réalisation complète de l’idée de République ; la République est liée au socialisme comme la puissance est liée à l’acte : la République est le socialisme en puissance et le socialisme la République en acte, la République sociale. En effet, dans De la réalité du monde sensible Jean Jaurès développait l’idée d’unité métaphysique de l’être, qui doit retrouver son unité perdue en réalisant en acte toute sa puissance d’unité, condition pour que l’idéal devienne réel et pour que l’unité de l’être soit effective, complète et absolue. Cet horizon ontologique éclectique inspiré d’Aristote, de Plotin, de Spinoza, Leibniz et Schelling, se traduit en politique par l’idée jaurésienne de socialisme comme retour à l’unité perdue de l’homme-travailleur, des nations et de l’humanité à cause du capitalisme. En cela, le socialisme est « la République jusqu’au bout », c’est-à-dire jusque dans l’économie, en tant que prolongement du principe démocratique de souveraineté du peuple et de chaque citoyen-travailleur jusque dans la sphère du travail, faisant de « la démocratie le minimum de socialisme et le socialisme le maximum de démocratie », consacrant de la sorte la citoyenneté active par la République sociale.

Léon Blum (1872-1950) a dit de Jean Jaurès qu’il était un « génie symphonique » en ce qu’il dépassait la juxtaposition des contradictoires pour les fonder en « une harmonie riche et puissante », un génie, « assemblage, harmonie, fusion de dons qui ne sont pour ainsi dire jamais réunis ». C’est aussi vrai de son éclectisme philosophique que de ses engagements, au point que nous pouvons dire que Jean Jaurès est comme le prisme où se reflète la diversité du réel en un rayon d’unité idéale. Conformément à son idée métaphysique d’unité, Jean Jaurès parle du socialisme comme d’une profonde aspiration à la justice sociale par un retour à l’unité humaine et de l’être, perdue à cause de la brisure du capitalisme.

Parler au peuple des travailleurs, c’est pour lui parler au pathos, à la conscience de classe du prolétariat et, plus encore, au sentiment d’humanité présent en chaque homme. La rhétorique n’était pas chez lui un simple artifice technique de persuasion, mais bien un art de la conviction mené en son sommet pour réveiller et révéler cette humanité en tout homme. Mais il n’oublie jamais que parler au peuple c’est aussi parler au logos, s’adresser à la raison, à l’intelligence de son auditoire et à sa faculté de comprendre en quoi l’histoire et la philosophie sont porteuses de l’avenir social. C’était cela parler socialiste pour Jean Jaurès. D’une immense culture classique, il convoque parfois les grands auteurs de la littérature mondiale et de la philosophie. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à parler d’Emmanuel Kant (1724-1804) ou de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) dans ses réunions publiques chez lui aussi et, à l’occasion, de parler occitan quand il revient dans le Midi.

 

Jaurès orateur et ses publics : voix, gestuelle, dialogue avec les contradicteurs

Le premier discours de Jean Jaurès, écrit, déclamé, imprimé et diffusé dans la presse locale l’est alors qu’il a à peine 17 ans et qu’il est au collège de Castres, pas encore bachelier : c’est la « Harangue au préfet du Tarn » (1876) dont les qualités rhétoriques sont, dès l’exorde, immédiatement perceptibles :

« Monsieur le Préfet,

Laissant aux fonctionnaires supérieurs de l’Université le soin de mesurer nos progrès scientifiques ou littéraires, vous avez voulu par votre présence dans cette enceinte, où tous nous vous accueillons avec respect, nous donner un gage de la sollicitude profonde du gouvernement que vous représentez pour l’éducation morale de la jeunesse française. Sans cette éducation en effet, celui-ci serait impuissant à raffermir l’édifice, ébranlé naguère, de notre grandeur nationale » (discours cité par Candar, Duclert, 2014 : 51).

Un autre discours célèbre de Jean Jaurès constitue l’une de ces premières joutes oratoires à l’Assemblée (21 novembre 1893, discours dit de « La vieille chanson »). Revenant sur la laïcité scolaire et les lois qui sont encore dans les esprits, voici ce qu’il dit s’adressant au représentant du gouvernement :

« Vous avez fait des lois d’instruction. Dès lors, comment voulez-vous qu’à l’émancipation politique ne vienne pas s’ajouter, pour les travailleurs, l’émancipation sociale quand vous avez décrété et préparé vous-même leur émancipation intellectuelle ? Car vous n’avez pas voulu seulement que l’instruction fût universelle et obligatoire : vous avez voulu aussi qu’elle fût laïque, et vous avez bien fait. […]

Vous n’avez pas, comme vous en accusent souvent les adversaires passionnés, ruiné les croyances chrétiennes, et ce n’était pas votre objet. Vous vous proposiez simplement d’instituer dans vos écoles une éducation rationnelle. Ce n’est pas vous qui avez ruiné les croyances d’autrefois ; elles ont été minées bien avant vous, bien avant nous, par les développements de la critique, par la conception positive et naturaliste du monde, par la connaissance et la pratique d’autres civilisations, d’autres religions, dans l’horizon humain élargi. Ce n’est pas vous qui avez rompu les liens vivants du christianisme et de la conscience moderne ; ils étaient rompus avant vous. Mais ce que vous avez fait, en décrétant l’instruction purement rationnelle, ce que vous avez proclamé, c’est que la seule raison suffisait à tous les hommes pour la conduite de la vie.

[…]

Par là même, vous avez mis en harmonie l’éducation populaire avec les résultats de la pensée moderne ; vous avez définitivement arraché le peuple à la tutelle de l’Église et du dogme ; vous avez rompu, non pas ces liens vivants dont je parlais tout à l’heure, mais les liens de passivité, d’habitude, de tradition et de routine qui subsistaient encore.

Mais qu’avez-vous fait par-là ? Ah ! je le sais bien, ce n’était qu’une habitude et non pas une croyance qui survivait encore en un grand nombre d’esprits ; mais cette habitude était, pour quelques-uns tout au moins, un calmant et un consolant. Eh bien ! vous, vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine… et la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que n’ayez point pâli ».

On aura un autre aperçu – en images celui-ci – des talents d’orateur de Jean Jaurès en rappelant qu’en 1913, devant l’interdiction d’une manifestation au mur des Fédérés en hommage à la Commune, les socialistes organisent un rassemblement, le dimanche 25 mai butte du Chapeau-Rouge, au Pré-Saint-Gervais. Jean Jaurès y prend la parole ainsi qu’une quinzaine d’orateurs aux quatorze tribunes installées çà et là. 150 000 manifestants sont présents. Le discours qu’y fait Jean Jaurès n’a pas été conservé ; en revanche, les photos qui y ont été prises (Maurice-Louis Branger – 1874-1950) demeurent célèbres tant elles sont évocatrices de l’énergie et de la force de conviction dont Jaurès imprimait ses prises de parole : le célèbre canotier, le buste penché en avant, l’écharpe rouge, un bras en arrière accroché à la hampe d’un drapeau rouge, l’autre bras, replié en avant, la main fermée montrent ce discours « en acte » et l’implication totale de l’orateur.

Dans la conscience populaire, Jean Jaurès est d’abord un grand tribun. Orateur de génie, on fait donc appel à lui alors qu’il n’est que lycéen à Castres, lors de la venue du préfet. Plus tard, sa légendaire éloquence mobilise les foules, dans le Tarn, parmi ses électeurs mineurs et paysans du Carmausin, comme partout ailleurs en France ; Jean Jaurès parcourt le pays et participe à d’innombrables réunions publiques, soutenant inlassablement les causes républicaines, les candidats socialistes aux élections et les mouvements de grève. Et si Jean Jaurès a su ainsi capter tous les publics, c’est qu’il n’a jamais cessé de s’adresser à leur intelligence critique autant qu’à leur sentiment de justice sociale. Et Madeleine Rebérioux peut écrire (2009 : 189) : « Signe de jeunesse, on continue aujourd’hui à se disputer l’héritage de Jaurès ».

Son éloquence est au service de l’humanité, de l’intérêt général, même si elle défend d’abord les intérêts de la classe ouvrière : en somme, le socialisme en puissance dans la République. Au sujet de la puissance oratoire de Jean Jaurès, Jules Renard (1864-1910) écrit dans son Journal (1887-1910) que « Jaurès avait les poings pleins d’idées », qu’il faisait jaillir de ses poings fermés pour « se choquer quelquefois ». Jean Jaurès joignait le geste à la parole puis la parole aux actes (Rebérioux, 1994). Sa gestuelle animée en faisait un orateur acteur ; elle ne faisait pas qu’accompagner son verbe, c’était son verbe qui jaillissait de son corps pour lui donner chair, souffle et vie. Si on disait alors comme aujourd’hui qu’on allait « écouter Jaurès », c’était aussi pour aller le voir vivre ses discours de tout son corps vibrant. Un vrai spectacle d’éloquence intellectuelle et corporelle, selon ceux qui l’ont entendu. Jean Jaurès a été dans l’histoire l’un des rares tribuns à être parvenu à parler de tout son être en se faisant comprendre de tous et, en même temps, à éviter les facilités d’un discours démagogique avec un très haut niveau de culture qui honore la politique.

Michel Launay (2000 : 135-136) soulignant à quel point Jean Jaurès est habile dans l’art du dialogue avec ses contradicteurs cite ce témoignage (la scène se passe à Commentry en 1908) :

« Un contradicteur demanda la parole, mais quel contradicteur ! Un jeune homme d’une vingtaine d’années, se déclarant libertaire. Intervention non pas irrespectueuse, certes, mais enfantine, agressive, sans aucune valeur susceptible d’appeler la moindre réponse. La salle huait le jeune anarchiste, sommait Montusès, qui présidait, de lui retirer la parole. Eh bien ! pas du tout. Jaurès se leva et l’assistance stupéfaite put voir le plus grand orateur des temps modernes, peut-être de tous les temps, l’homme à l’érudition légendaire vers qui, a dit Romain Rolland, “confluaient toutes les connaissances humaines”, répondre à son interpellateur comme à un égal. Il chercha dans le fatras que venait de débiter celui-ci ce qui pouvait avoir un certain intérêt, le mit lui-même en relief, et, bien entendu, le réfuta ».

La voix de Jean Jaurès est tour à tour qualifiée de métallique, rocailleuse, « monotone et cuivrée » (Romain Rolland) mais tous les témoins s’accordent à saluer la véhémence, le martellement des mots qui s’accompagne du mouvement des bras et reconnaissent que l’orateur a besoin de « s’échauffer » (ibid. : 128-131).

Au-delà du Jaurès « orateur né » salué par tous ceux qui l’ont côtoyé, vu et entendu, il convient de souligner combien l’éloquence de Jean Jaurès va de pair avec les qualités rhétoriques de son écriture, qu’il s’agisse de ses discours ou des ouvrages qu’il a publiés ; l’orateur et l’écrivain ont en commun de préparer la matière du discours par une documentation exigeante et de première main et, souvent, un travail de très longue haleine. C’est par exemple ce qu’explique Madeleine Rebérioux dans son introduction à l’Histoire socialiste de la Révolution française (« Le Livre et l’Homme », 1968 : 35-58). S’appuyant sur les premières lignes de Jean Jaurès de cet ouvrage monumental (ibid. : 61) :

« C’est du point de vue socialiste que nous voulons raconter au peuple, aux ouvriers aux paysans, les événements qui se développent de 1789 à la fin du XIXe siècle. Nous considérons la Révolution française comme un fait immense et d’une admirable fécondité ; mais elle n’est pas, à nos yeux, un fait définitif dont l’histoire n’aurait ensuite qu’à dérouler sans fin les conséquences. La Révolution française a préparé indirectement l’avènement du prolétariat. Elle a réalisé les deux conditions essentielles du socialisme : la démocratie et le capitalisme. Mais elle a été, en son fond, l’avènement politique de la classe bourgeoise ».

L’enjeu est de fonder le savoir historique dont le prolétariat a besoin pour comprendre ce que sont la démocratie et la république et pour poursuivre et édifier la république socialiste. Madeleine Rebérioux (ibid. : 38-39) s’attache à décrire le lectorat de cette Histoire socialiste de la Révolution française et ce faisant elle en analyse le public d’abord limité qui a pu accéder à l’ouvrage au moment de sa parution :

« Lorsque les volumes furent mis en vente, leur prix fut fixé à 10 francs. Dix francs : c’étaient deux “thunes”, deux de ces pièces de cent sous dont les cheminots firent en octobre 1910 l’objectif de leur grande grève. Pour payer les quatre tomes, il fallait à un ouvrier très qualifié sacrifier une bonne semaine de salaire, et presque la moitié de son mois à un instituteur débutant. Combien de Français ont pu, dans ces conditions, acquérir l’Histoire de la Révolution ? Combien ont pu le lire ? […] Si la mémoire de l’imprimeur [de la coopérative « L’Émancipatrice »] est fidèle, le dernier volume a été tiré à 4 000 exemplaires. […] [Mais] il faut compter aussi avec la lecture collective : les bibliothèques des sections socialistes, de bourses du travail, les bibliothèques municipales, dont les instituteurs étaient le plus souvent les conseillers, ces instituteurs pour lesquels Jaurès rédige tous les quinze jours, à partir d’octobre 1905, un article dans la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur ».

Le cercle de ces ouvriers qualifiés et de ces instituteurs constitue une avant-garde militante de lecteurs pour lesquels l’Histoire socialiste de la Révolution française est un outil de formation d’une qualité et d’une ambition telles que nous avons aujourd’hui du mal à imaginer un équivalent. Les relais de cette mémoire collective sont oraux : ce sont les allusions à la Révolution dont Jean Jaurès essaime couramment ses discours publics.

 

Les contradicteurs auxquels Jean Jaurès répond par une pensée en évolution constante et des arguments précis et informés

Le socialisme jaurésien se caractérise par une méthode tendant à articuler deux pôles opposés dans les traditions socialistes : le parlementarisme (« socialisme par le haut ») – légaliste et démocratique ; et le syndicalisme (« socialisme par le bas »), « forme immédiatement ouvrière du socialisme » par l’action de terrain sur le lieu de travail, conception empruntée au socialisme belge. Ces deux pôles combinés sont au cœur de la méthode du « réformisme révolutionnaire » de Jean Jaurès. Cette méthode consiste à ne plus opposer réforme et révolution, mais plutôt à voter des réformes parlementaires non comme des « adoucissants », comme il l’écrit dans son article « République et socialisme » à La Petite République du 17 octobre 1901, mais « des préparations » à la révolution sociale, inspirées des remontées du terrain économique et social et du pouls du pays profond par une Chambre du travail.

Empruntant à Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) le concept d’évolution révolutionnaire, Jean Jaurès entend penser une « méthode socialiste » de gouvernement tout en se positionnant vis-à-vis du socialisme de la Deuxième Internationale, notamment des socialistes allemands, de Rosa Luxemburg (1871-1919) – reprochant à Jean Jaurès de s’illusionner sur la République bourgeoise – et de Karl Kautsky (1854-1938) à qui Jean Jaurès reprochait son « orthodoxie » théorique figée. Les socialistes allemands s’opposaient alors à l’expérience ministérialiste menée en France par la participation d’un socialiste – Alexandre Millerand (1859-1943) – à un « gouvernement bourgeois », celui de Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904), de 1899 à 1902. Jean Jaurès soutenait bien sûr cette participation, où « la pratique a devancé la théorie », manière de critiquer la social-démocratie allemande par trop ankylosée, de contester son hégémonie, le tout en pleine crise révisionniste avec Eduard Bernstein (1850-1932) en Allemagne et en pleine affaire Dreyfus en France, par laquelle le prolétariat entre pleinement en politique. Ce réformisme de l’évolution révolutionnaire selon Jean Jaurès lui fait dire qu’Alexandre Millerand était « un bon évolutionnaire » dans son exercice ministériel et pour la cause du socialisme : réponse nuancée en 1900 au révisionnisme d’Eduard Bernstein en 1899, en renvoyant les socialistes allemands à leurs propres contradictions tout en se réappropriant des outils marxiens. Le socialisme réformiste révolutionnaire de Jean Jaurès place en tête la Question sociale et se compose de trois modes de représentation et d’action qui sont les syndicats, les coopératives ouvrières et le Parti socialiste.

 

Polyvalence de ses combats d’idées

Jean Jaurès est aussi historien. C’est à l’occasion de sa seconde vacance parlementaire, de 1898 à 1902, qu’il entreprend l’Histoire socialiste de la Révolution française. En pleine affaire Dreyfus – où il prouve l’innocence du capitaine Dreyfus (1859-1935) dans Les Preuves, recueil de ses articles d’août et septembre 1898 à La Petite République – Jean Jaurès dirige cette étude monumentale de ce qui est d’abord pensé comme une Histoire sociale de la France, de 1789 à 1900, en douze volumes, chez l’éditeur dreyfusard Jules Rouff. Partant de l’idée selon laquelle « la Révolution française contient le socialisme tout entier » (« Le socialisme de la Révolution française », article à La Dépêche du 22 octobre 1890), Jean Jaurès rédige lui-même l’Histoire de la Révolution jusqu’au 9 Thermidor puis le tome sur La Révolution et l’Europe (1904) ainsi que celui sur La Guerre franco-allemande (1870-1871), en 1907. Il délègue les autres périodes-volumes aux autres chefs des diverses chapelles divisées du socialisme français d’alors afin de les faire travailler ensemble pour mieux se connaître, s’apprécier et comprendre la source et l’issue communes de leurs engagements socialistes.

L’étendue de son érudition est là aussi exceptionnelle : Jean Jaurès mène des enquêtes minutieuses et de première main dans les archives, lit intensivement tous les historiens du XIXe siècle pour finalement embrasser tous les champs de la discipline historique, de l’histoire des idées et de la politique. Son intention est de toucher aussi bien le public ouvrier en général que socialiste en particulier, pour l’instruire sur sa propre histoire ouvrière, nationale et européenne, et l’aider à ressaisir l’histoire sociale et politique de la France depuis 1789. Le but est double : donner un sentiment d’appartenance à un destin politique commun à la classe ouvrière en le fondant sur un désir de rassemblement autour de valeurs communes ; et en même temps préparer l’unité des socialistes, culturellement auprès des lecteurs potentiels, et politiquement auprès des chefs de tendances devenus alors contributeurs et collaborateurs.

C’est aussi en vue de préparer l’unité des socialistes, ce qu’il parvient à réaliser lors du Congrès du Globe, à Paris, en avril 1905, à l’exception du courant allemaniste au prix, il est vrai, de quelques concessions à Jules Guesde et aux guesdistes. Les allemanistes sont adeptes de la doctrine de Jean Allemane (1843-1935), leader ouvrier non marxiste qui incarne un mouvement syndical et politique original défendant la prise du pouvoir comme but en soi par tous les moyens possibles, y compris par la participation au gouvernement avec les partis bourgeois. Les allemanistes prônaient l’action directe et d’abord la grève générale proprement révolutionnaire. Quant aux guesdistes ce sont les adeptes de la doctrine de Jules Guesde, qui prône le ni-ni : ni réformisme ni révolution immédiate tant que toutes les conditions de réussite ne sont pas réunies. Opposé à toute participation à un gouvernement bourgeois (sauf en 1914 et en 1936), le guesdisme est l’introducteur d’un marxisme simplifié voire caricatural qui fera dire à Karl Marx à son gendre Paul Lafargue (1842-1911) qui était compagnon de route de Jules Guesde : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi, je ne suis pas marxiste » (citation reprise par Friedrich Engels dans sa lettre à Eduard Bernstein, le 2 novembre 1882). Le guesdisme restera dominant au sein de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) jusqu’en 1914. C’est à ce moment-là que la tendance anti-État devient minoritaire au sein du socialisme français.

Dans les années qui ont suivi la création de la SFIO (1905), Jean Jaurès est sur tous les fronts, à la tête aussi de son journal L’Humanité, créé le 18 avril 1904. Ardent artisan de la loi de séparation des Églises et de l’État (1905) au côté d’Aristide Briand (1862-1932), Jean Jaurès mène également campagne avec la SFIO en faveur de l’abolition de la peine de mort (1908), et s’engage de plus en plus au sein de l’Internationale socialiste, devenant un de ses deux membres permanents, avec le Belge Émile Vandervelde (1866-1938). C’est encore parce qu’il voyait venir la montée des périls d’une grande guerre en Europe qu’il s’engage plus fortement encore dans l’Internationale dès le Congrès de Stuttgart, en 1907, puis plus encore à celui de Copenhague, en 1910, où déjà il manifestait quelques inquiétudes et voulait désamorcer les tensions européennes multiples et rapprocher socialistes allemands et français. Son pacifisme finira par lui coûter la vie.

Républicain laïque, socialiste, démocrate, pacifiste, grand intellectuel et tribun exceptionnel, assassiné à la veille de la déclaration de la guerre de 14 alors qu’il n’avait pas 55 ans, il est difficile de résister à la puissance et à la modernité de cette immense figure historique qu’est Jean Jaurès. Les cercles de sociabilité au milieu – et à l’écoute – desquels il a façonné sa pensée et forgé son éloquence sont à l’image de cette personnalité : le cercle familial tarnais, l’école républicaine de Castres, les réseaux d’amitié intellectuelle, les salons littéraires, les syndicalistes ouvriers, mineurs et paysans, les camarades français et étrangers de l’Internationale socialiste, ses collègues journalistes et les lecteurs de ses tribunes à L’Humanité, ses opposants à l’Assemblée et les innombrables auditeurs de ses réunions publiques (du meeting électoral aux tribunes de congrès et à la manifestation du Pré-Saint-Gervais). Écrivain de discours, d’articles et de livres, Jean Jaurès aura décidément été un homme de paroles et d’actes fondateurs, dont l’audience publique ne cesse d’être réinterrogée.


Bibliographie

Volumes parus des Œuvres de Jean Jaurès, édition scientifique publiée sous la responsabilité de la Société d’études jaurésiennes (M. Rebérioux et G. Candar, coords, Paris, Fayard) :

1. Les Années de jeunesse 1859-1889 (M. Rebérioux, G. Candar)

2. Le Passage au socialisme 1889-1893 (M. Rebérioux, G. Candar)

3. Philosopher à 30 ans (A. Taburet-Wajngart)

4. et 5. Les Dimensions du militant : réalisme et messianisme 1893-1897 (A. Boscus)

6. et 7. L’Affaire Dreyfus 1897-1899 (E. Cahm)

8. Défense républicaine et participation ministérielle 1899-1902 (M. Agulhon, J.-F. Chanet)

9. Bloc des gauches 1902-1904 (G. Candar, V. Duclert, R. Fabre)

10. Laïcité et unité 1904-1905 (G. Candar, J. Lalouette)

11. Voici le XXe siècle ! 1905-1907 (V. Duclert)

12. Penser dans la mêlée politique 1907-1910 (J.-F. Chanet)

13. L’Armée nouvelle (J.-J. Becker)

14. et 15. Le Rayonnement et la lutte contre la guerre 1910-1914 (J.-J. Becker, Marion Fontaine)

16. Critique littéraire et critique d’art (M. Launay, C. Grousselas, F. Laurent-Prigent)

17. Le Pluralisme culturel (J.-N. Ducange, M. Fontaine)

 

Publications séparées et rééditions d’œuvres de Jean Jaurès

Jaurès J., 1898, Les Preuves. Affaire Dreyfus, Paris, Éd. La Découverte, 1998.

Jaurès J., 1901-1908, Histoire socialiste de la Révolution française, Paris, Éd. Sociales, 1968.

 

Sources bibliographiques

Candar G., Duclert V., 2014, Jean Jaurès, Paris, Fayard.

Launay M., 2000, Jaurès orateur ou L’oiseau rare, Paris, J.-P. Rocher.

Rebérioux M., 1968, « Le Livre et l’Homme », pp. 35-51, in : Jaurès J., Histoire socialiste de la Révolution française Paris, Éd. Sociales.

Rebérioux M., 1994, Jaurès. La parole et l’acte, Paris, Gallimard.

Rebérioux M., 2009, « Jean Jaurès », pp. 149-189, in : Rebérioux M., Vive la République ! Histoire, droits et combats de 1789 à la guerre d’Algérie, Paris, Éd. Demopolis.

Auteur

Antonini Bruno

Antonini Bruno

Lycée Racine, Paris

Citer la notice

Bruno Antonini, Jaurès (Jean). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 17 mai 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/jaures-jean/.
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