Jauss (Hans-Robert)


 

Né dans la ville souabe de Göppingen, Hans Robert Jauss (1921-1997) fut un éminent romaniste et théoricien de la littérature, dont l’œuvre marqua en profondeur et renouvela la romanistique allemande de la seconde moitié du XXe siècle. À partir de 1948, il étudia la philologie romane, la philosophie, l’histoire et la littérature allemande à l’Université de Heidelberg – un cursus varié qui laissa des traces durables dans son œuvre ultérieure. Appelé en 1959 à l’Université de Münster, il rejoignit deux ans plus tard l’Université de Gießen, avant d’obtenir, en 1966, un poste de professeur de philologie romane et de théorie de la littérature à l’Université de Constance, où il enseigna jusqu’à son éméritat.

 

Hans Robert Jauss et la littérature française

La connaissance que Hans Robert Jauss avait de la littérature et de la langue françaises couvrait un large spectre, allant du Moyen Âge à la postmodernité (Lacheny, 2013). La carrière universitaire de l’auteur fut véritablement lancée par sa thèse de doctorat – très remarquée – consacrée à Proust (Temps et souvenir dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Une contribution à la théorie du roman, 1957) qui compte, jusqu’à nos jours, parmi les productions majeures de la romanistique allemande. Peu après, il consacra son habilitation à diriger des recherches au sujet Untersuchungen zur mittelalterlichen Tierdichtung (Études sur la poésie animale au Moyen Âge, 1959). C’est dans ce travail qu’il a, pour la première fois, eu recours à la notion d’« horizon d’attente » (« Erwartungshorizont »), de provenance husserlienne, qui allait lui assurer un succès durable dans ses publications futures. Quelques années plus tard, Hans Robert Jauss publia encore une étude fondamentale sur la Genèse de la poésie allégorique française au Moyen Âge de 1180 à 1240 (1962), dans laquelle convergent son vif intérêt pour la littérature médiévale et son goût pour la littérature française. Sa connaissance profonde et intime de la littérature (en particulier française) et des problèmes posés par l’histoire littéraire n’eut de cesse de nourrir sa réflexion sur la littérature, de sorte que, chez lui, réflexion théorique et pratique littéraire ne font qu’un.

 

L’esthétique de la réception : le rôle central du lecteur et du public

Hans Robert Jauss est avant tout connu pour avoir développé une nouvelle conception de l’histoire littéraire. Sa leçon inaugurale à Constance, prononcée sous le titre polémique « L’histoire de la littérature : un défi à la théorie littéraire » (« Literaturgeschichte als Provokation der Literaturwissenschaft »), marqua un changement de paradigme radical dans la recherche littéraire (Kalinowski, 1997). Cette nouvelle approche de la littérature et de l’histoire littéraire s’est rapidement imposée en Allemagne sous le nom d’« esthétique de la réception » (« Rezeptionsästhetik ») ou d’« École de Constance » (« Konstanzer Schule »). Les écrits théoriques de l’École de Constance (Wolfgang Iser, Hans Robert Jauss) ont eu un grand impact en Allemagne dès la fin des années 1960 et dans les années 1970 ; en France, l’utilisation de la notion de « réception » est plus récente au sein des recherches littéraires, surtout depuis la traduction par Claude Maillard de l’ouvrage Pour une esthétique de la réception de Hans Robert Jauss chez Gallimard en 1978. Le terme français de « réception » comporte du reste une dimension passive, tandis que le terme allemand de « Rezeption » désigne une activité, une volonté consciente de s’emparer d’un objet. Le terme de « réception » dans son acception allemande renvoie donc à une activité délibérée d’appropriation du texte littéraire.

À la théorie traditionnelle de la production et de l’imitation littéraires, Hans Robert Jauss oppose une théorie de la réception qui, pour la première fois, fait du lecteur un maillon et un protagoniste essentiel de la communication littéraire (Jauss, 1978). En accord avec l’herméneutique philosophique (Farulli, Maag, Jauss, 2010) de Hans-Georg Gadamer et les théories du cercle linguistique de Prague des années 1920 (Jan Mukařovský et son successeur Felix Vodička), Hans Robert Jauss (ibid. : 49) propose d’envisager toute l’histoire de la littérature comme le reflet d’une « triade formée par l’auteur, l’œuvre et le public » et souhaite ainsi fonder comme Felix Vodička (1975) l’histoire de la littérature sur le processus de réception. Ce faisant, il remet en cause la prédominance de l’auteur et de l’œuvre pour mieux prendre en compte le rôle du destinataire du message littéraire – le public, le lecteur – : « La littérature et l’art ne s’ordonnent en une histoire organisée que si la succession des œuvres n’est pas rapportée seulement au sujet producteur, mais aussi au sujet consommateur – à l’interaction de l’auteur et du public » (Jauss, 1978 : 43). Hans Robert Jauss (ibid. : 49) réclame même un « dialogue entre l’œuvre et le public » et évoque « l’œuvre comme résultant de la convergence du texte et de sa réception, et donc comme une structure dynamique qui ne peut être saisie que dans ses “concrétisations” historiques successives » (ibid. : 269). L’idée fondamentalement défendue ici est que l’œuvre littéraire ne saurait exister par elle-même, mais qu’elle a sans cesse besoin des lecteurs qui la « reçoivent » pour pouvoir réellement advenir.

Aspirant à écrire une histoire littéraire du lecteur, Hans Robert Jauss met l’accent sur la relation dialectique (voire communicationnelle) entre le texte littéraire et le lecteur, tout en insistant sur la nécessité d’une prise de conscience de la situation herméneutique et de l’historicité de la perspective critique adoptée par l’historien de la littérature (ibid. : 51) :

« Pour rénover l’histoire littéraire, il est nécessaire d’éliminer les préjugés de l’objectivisme historique et de fonder la traditionnelle esthétique de la production et de la représentation sur une esthétique de l’effet produit et de la réception. L’historicité de la littérature ne consiste pas dans un rapport de cohérence établi a posteriori entre des “faits littéraires” mais repose sur l’expérience que les lecteurs font d’abord des œuvres. Cette relation dialectique est aussi pour l’histoire littéraire la donnée première. Car l’historien de la littérature doit toujours redevenir d’abord lui-même un lecteur avant de pouvoir comprendre et situer une œuvre, c’est-à-dire fonder son propre jugement sur la conscience de sa situation dans la chaîne historique des lecteurs successifs ».

 

« Horizon d’attente » et « écart esthétique » : intérêt et limites d’un couple normatif

Pour ne pas réduire le phénomène de la réception à une description des réactions individuelles de lecture, Hans Robert Jauss a proposé, au sein de sa théorie de la réception, des éléments normatifs parmi lesquels émergent deux notions fondamentales.

Premièrement, Hans Robert Jauss introduit dans l’esthétique de la réception et l’histoire littéraire la notion d’« horizon d’attente » (« Erwartungshorizont ») du public, un terme emprunté au sociologue allemand d’origine hongroise Karl Mannheim (1893-1947), afin de cerner le rapport dialectique entre œuvre littéraire et société. La reconstruction de cet horizon d’attente permettrait, selon Hans Robert Jauss, de saisir les conditions préalables de réception dans le système de référence collectif auquel appartient le lecteur. L’horizon d’attente change avec le cours de l’histoire littéraire et de l’histoire générale, et c’est en le reconstituant que nous pourrions saisir le fait littéraire dans son historicité, dans son évolution (Jauss, 1978 : 56) :

« Le texte nouveau évoque pour le lecteur (ou l’auditeur) tout un ensemble d’attente et de règles du jeu avec lesquelles les textes antérieurs l’ont familiarisé et qui, au fil de la lecture, peuvent être modulées, corrigées, modifiées ou simplement reproduites. La modulation et la correction s’inscrivent dans le champ à l’intérieur duquel évolue la structure d’un genre, la modification et la reproduction en marquent les frontières. Lorsqu’elle atteint le niveau de l’interprétation, la réception d’un texte présuppose toujours le contexte d’expérience antérieure dans lequel s’inscrit la perception esthétique : le problème de la subjectivité de l’interprétation et du goût chez le lecteur isolé ou dans les différentes catégories de lecteurs ne peut être posé de façon pertinente que si l’on a d’abord reconstitué cet horizon d’une expérience esthétique intersubjective préalable qui fonde toute compréhension individuelle d’un texte et l’effet qu’il produit ».

Malgré tout, il faut noter qu’une telle conception de la relation dialectique – « dialectique » étant ici entendu au sens premier de constitution d’un sens dans le dialogue – entre œuvre et lecteur penche nettement du côté de l’œuvre, que le lecteur implicite est considéré comme un point de référence et que le public est plus postulé que réellement pris en considération.

Outre l’horizon d’attente, Hans Robert Jauss introduit comme second élément normatif la notion d’« écart esthétique » (« ästhetische Distanz »), qu’il définit comme :

« La distance entre l’horizon d’attente préexistant et l’œuvre nouvelle dont la réception peut entraîner un “changement d’horizon” en allant à l’encontre d’expériences familières ou en faisant que d’autres expériences, exprimées pour la première fois, accèdent à la conscience, cet écart esthétique, mesuré à l’échelle des réactions du public et des jugements de la critique (succès immédiat, rejet ou scandale, approbation d’individus isolés, compréhension progressive ou retardée), peut devenir un critère de l’analyse historique » (ibid. : 58).

Dans ce contexte, deux facteurs jouent un rôle important : d’un côté, les institutions littéraires en place (les poétiques, le système scolaire, la critique) tentent de fixer l’horizon d’attente du public en établissant des normes, en particulier celles de la « bonne littérature » ; de l’autre, la production littéraire n’a de cesse de transgresser et de modifier ces normes pour en créer de nouvelles. Selon Hans Robert Jauss, l’œuvre littéraire de qualité déçoit forcément le lecteur en transgressant le code esthétique régnant, donc l’horizon d’attente du lecteur – l’écart entre cette attente et l’apparition d’une œuvre nouvelle étant précisément appelé « distance (ou écart) esthétique ». Si Hans Robert Jauss prétend que plus l’écart est grand, plus grande est la valeur esthétique de l’œuvre, on est en droit de douter du fait que l’écart esthétique puisse fonctionner comme élément normatif ou comme élément d’évaluation dans la culture occidentale du XXe siècle. Aujourd’hui, l’œuvre d’art, considérée comme autonome, n’est plus soumise à une norme esthétique institutionnalisée et l’« écart esthétique » ne choque plus : au contraire, on pourrait aller jusqu’à affirmer qu’une transgression du code esthétique est attendue, ou au moins banalisée et qu’elle ne prête pas véritablement à conséquence (Bürger, 1978). Elle influera davantage sur l’aspect économique que sur l’appréciation de la valeur esthétique de l’œuvre.

En somme, Hans Robert Jauss se prononce en faveur de l’abandon d’une interprétation purement immanente du texte littéraire qui avait jusque-là largement prévalu, contribuant à absolutiser l’œuvre isolée et à l’arracher à son contexte (historique, littéraire, philosophique, socioculturel, etc.) de production. Activité de communication, la littérature apparaît chez Hans Robert Jauss comme un vecteur de production sociale. En rappelant le rôle décisif du lecteur, c’est-à-dire la confrontation du lecteur historique avec le texte, ce dernier relègue au second plan l’idée d’un sens pouvant être déterminé de manière univoque au profit des expériences esthétiques successives de lecteurs ayant une lecture et une compréhension sans cesse renouvelées de la même œuvre au cours de l’histoire (évolution de l’« horizon d’attente »). La conception dynamique de la littérature de Hans Robert Jauss montre ainsi le passage d’une histoire passive de l’œuvre, centrée sur la relation auteur-œuvre, à une histoire active de la réception, centrée sur les échanges et sur le dialogue entre l’œuvre et son public. Il convient néanmoins de dépasser aujourd’hui la perspective ouverte par Hans Robert Jauss : comme Joseph Jurt (1980) le souligne dans son ouvrage sur la réception journalistique de Georges Bernanos, on peut penser que l’horizon d’attente est conditionné non seulement par des aspects littéraires et esthétiques (point de vue de Hans Robert Jauss), mais aussi par des aspects à la fois socio-culturels, politiques et économiques. On glisserait alors d’une esthétique de la réception (Hans Robert Jauss) à une sociologie de la réception (Robert Escarpit et l’École de Bordeaux).


Bibliographie

Bürger P., 1978, Vermittlung, Rezeption, Funktion. Ästhetische Theorie und Methodologie der Literaturwissenschaft, Frankfurt am Main, Suhrkamp.

Farulli L., Maag G., Jauss H. R., 2010, « Im Labyrinth der Hermeneutik. Ein Gespräch vor achtzehn Jahren », Zeitschrift für Ideengeschichte, 4, pp. 97-114.

Jauss H. R., 1978, Pour une esthétique de la réception, trad. de l’allemand par C. Maillard, Paris, Gallimard.

Jurt J., 1980, La Réception de la littérature par la critique journalistique. Lectures de Bernanos, 1926-1936, Paris, J.-M. Place.

Kalinowski I., 1997, « Hans Robert Jauss et l’esthétique de la réception », Revue Germanique Internationale, 8, pp. 151-172. Accès : http://journals.openedition.org/rgi/649.

Lacheny M., 2013, « Jauβ, Hans Robert », p. 296, in : Colin N. et al., Hrsg, Lexikon der deutsch-französischen Kulturbeziehungen nach 1945, Tübingen, Narr.

Vodička F., 1975, « Die Rezeptionsgeschichte literarischer Werke », pp. 71-83, in : Warning R., Hg., Rezeptionsästhetik. Theorie und Praxis, München, Fink.

Auteur

Lacheny Marc

Lacheny Marc

Centre d’études germaniques interculturelles de Lorraine
Université de Lorraine

Citer la notice

Marc Lacheny, Jauss (Hans Robert). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 26 janvier 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/jauss-hans-robert/.
footer

Copyright © 2018 Publictionnaire - Tous droits réservés - ISSN 2609-6404