Kraus (Karl)


« Juge suprême de la vie intellectuelle » (Pollack, 1989) viennoise, infatigable pourfendeur de la toute-puissance comme de la corruption de la presse et du grand capital de son temps, Karl Kraus (1874-1936) est l’auteur d’une œuvre considérable hélas encore mal connue en France, dans la mesure où elle n’est que partiellement traduite. Personnage clé de l’univers chatoyant mais ambigu de cette Vienne du début du XXe siècle, auteur dramatique, poète et essayiste à la plume acérée, Karl Kraus a surtout été un satiriste redoutable et redouté ayant systématiquement épinglé dans sa revue, Le Flambeau (Die Fackel), les maux et la corruption de son temps. Auteur et orateur hors pair, il fut aussi une personnalité particulièrement marquante de la « modernité viennoise », dont les lectures publiques fascinèrent ses contemporains et suscitèrent de nombreux commentaires enfiévrés.

 

Les lectures publiques de Karl Kraus : une conception bien particulière du théâtre

Dans la notice « Lecture publique » du Publictionnaire, Bernard Heizmann (2016) souligne que les « espaces qui accueillent ce type de lecture sont variés ». De fait, du 13 janvier 1910 au 2 avril 1936, Karl Kraus donna 700 « lectures publiques » (« Vorlesungen ») accompagnées de musique dans des espaces tantôt importants comme le Groβer Musikvereinsaal de Vienne, tantôt plus exigus. La majorité de ces lectures publiques (414) eurent lieu à Vienne, 105 à Berlin, 57 à Prague, 17 à Munich, 12 à Brno, 10 à Hambourg et autant à Paris (Schartner, 2002 : 258), à l’initiative des germanistes français Charles Andler et Charles Schweitzer qui le proposèrent en vain pour le Prix Nobel de littérature (Lacheny, 2014). Parmi ces manifestations, 260 séances furent consacrées à la lecture de ses propres œuvres et 302 à la lecture d’autres auteurs qu’il admirait.

Par les termes mêmes de « théâtre de la poésie » (« Theater der Dichtung »), une expression forgée en octobre 1925 par le satiriste pour caractériser ses lectures publiques des « poètes » (« Dichter ») que sont à ses yeux Goethe, Gogol, Hauptmann, Raimund et surtout Nestroy, Offenbach (Knepler, 1984) et Shakespeare, Karl Kraus signale que son attention se porte en priorité sur la qualité proprement littéraire et poétique des textes qu’il offre à la lecture (Grimstad, 1982). Par ces lectures dénuées de toute fioriture, il entend donc rétablir la souveraineté du verbe, une parole poétique évanouie ou souillée par les mises en scène de son temps : le théâtre total d’un Max Reinhardt surtout, mais aussi des metteurs en scène expressionnistes tels que Jürgen Fehling, Leopold Jessner, Karl Heinz Martin ou, dans une moindre mesure, Erwin Piscator. Le satiriste ne qualifie d’ailleurs pas ses performances théâtrales de « représentations » (« Aufführungen »), mais bien de « lectures publiques » (« Vorlesungen »), minimisant ainsi considérablement le rôle du « metteur en scène » (« Regisseur ») au profit du « lecteur » (« Vorleser »). Il ne propose pas non plus des mises en scène mais des lectures minimalistes, réduites à la toute-puissance du verbe poétique, des lectures dépourvues d’artifices, de costumes, d’effets ou de décorations, bref de tous les éléments susceptibles de détourner de quelque façon l’auditoire de la qualité proprement linguistique ou verbale des œuvres proposées. Kurt Tucholsky (2006 : 148) écrit à ce sujet :

« Quand il fait des lectures, Kraus produit une impression très forte. Il ne lève presque jamais les yeux, il lit vraiment – parfois, seulement, ses étranges doigts fins décrivent un demi-cercle, ou dessinent un geste en l’exagérant… mais c’est sa voix qui domine tout. Non : c’est sa volonté qui domine tout. Les veines de son front gonflent. Ce qu’il a écrit et vécu explose une nouvelle fois, avec une intensité extrême – une éruption d’une force rare. Il peut avoir l’audace de commencer fortissimo et de poursuivre andante, au mépris de toutes les règles oratoires – parce que ce qu’il dit est vrai, vrai à chaque instant. Le cri succède au cri, s’élève de cette poitrine torturée ; appel sur appel, plainte sur plainte. Accusation sur accusation… ».

 

Karl Kraus et son public : entre fascination…

Lors de ses lectures dont le public le plus fidèle, « lettré, cultivé sinon expert » (Heizmann, 2016), était constitué de jeunes étudiants et d’intellectuels marqués par un humanisme pacifiste et des sympathies sociales-démocrates (Pollack, 1989 : 135), Karl Kraus fascinait et envoûtait ses auditeurs d’abord par la force de son interprétation et les infinies modulations de sa voix. Ses lectures publiques des œuvres du dramaturge viennois Johann Nestroy (1801-1862) (Lacheny, 2008) ont notamment joué un rôle décisif dans la genèse puis l’élaboration de la théorie du masque acoustique d’Elias Canetti (in ibid. : 123), Prix Nobel de Littérature, en familiarisant l’auteur à la musicalité particulière du viennois : « L’influence principale fut bien sûr celle de Karl Kraus. […] Les lectures de Nestroy, qui vous ouvraient véritablement l’oreille aux sonorités viennoises, furent d’une importance toute particulière ». Dans le deuxième volume de son autobiographie, Le Flambeau dans l’oreille (Die Fackel im Ohr), allusion explicite au titre de la revue de Karl Kraus (Le Flambeau), Elias Canetti a retracé en détail sa découverte des lectures publiques du satiriste à Vienne et témoigné de l’effet exceptionnel qu’il produisait sur un public entièrement acquis à sa cause. Comme de nombreux autres auditeurs, il a été fortement impressionné par la voix de Karl Kraus. L’écrivain le relate amplement dans Le Flambeau dans l’oreille (Canetti, 1980 : 82) : « Il s’installa, commença à parler et alors sa voix me surprit, elle avait quelque chose de peu naturel, de vibrant, comme un coassement ralenti. Cette impression se dissipa cependant très vite, car la voix changea immédiatement, elle ne cessa de continuer à changer, et l’on s’émerveilla bientôt des multiples nuances dont elle était capable ». Toujours selon Elias Canetti (ibid. : 83), la vibration et les modulations de la voix de Karl Kraus « se transmettai[en]t à la salle toute entière » qui vibrait à l’unisson, reléguant au second plan les individus isolés dont elle se composait pour devenir une masse compacte.

Elias Canetti (1990 : 21) évoque ailleurs cette fascination en expliquant qu’elle était le fruit d’une puissance oratoire sans pareille :

« On ne le répètera jamais assez : ce Kraus en chair et en os qui vous arrachait à votre torpeur, vous tourmentait, vous écrasait, ce Kraus dont on n’arrivait plus à se passer, qui vous touchait et vous ébranlait si bien qu’il vous fallait des années pour rassembler vos forces et vous affirmer contre lui, c’était l’orateur. Il n’y eut jamais, depuis que j’ai vu le jour, un orateur comme lui dans aucun des espaces linguistiques que je connais ».

D’autres personnalités de renom, issues du monde des arts et des lettres, ont été des auditeurs assidus de Karl Kraus, voire des disciples pour lesquels le satiriste incarnait la référence suprême : Schönberg, Loos, Trakl, Altenberg, Webern, Brecht, Capek, Benjamin, Torberg ou Adorno qui, lui aussi, quand il séjournait à Vienne, ne perdait jamais une occasion d’assister, aux côtés de Berg, à une de ses lectures publiques. Comme beaucoup d’autres auditeurs, Horkheimer et Adorno ont appris de Karl Kraus la pratique de l’indignation et celle de l’irrespect à l’égard des institutions et des personnes (Bouveresse, 2007 : 182).

 

… et répulsion

Néanmoins, dès Le Flambeau dans l’oreille, l’enthousiasme qui se fait jour sous la plume d’Elias Canetti apparaît mêlé de défiance, et plus tard fait place à un rejet absolu de son ancien modèle : il fallut à ce dernier un séjour à Berlin pour prendre ses distances et mettre fin à l’envoûtement exercé par Karl Kraus sur lui. Les remarques qu’il fait sur les relations entre le satiriste et son public permettent ainsi de saisir la force d’attraction sur son auditoire, mais aussi de se faire une idée assez précise des dangers de cette relation d’adulation, confinant au fanatisme (Canetti, 1980 : 83) :

« Depuis le début et pendant tout le spectacle, ce fut le silence qui précède la tempête. Un éclat de rire qui m’effraya prévint le premier “mot” qui, à vrai dire, n’était qu’une allusion. C’était enthousiaste et fanatique, mêlé de satisfaction et de menace, et cela commençait avant même que ne fût terminée la phrase vous apprenant de quoi il s’agissait. La phrase eût-elle d’ailleurs été complètement terminée, je n’aurais pas pu non plus la comprendre, cela se rapportait à des événements locaux, à quelque chose qui n’était pas seulement en relation avec Vienne, c’était devenu une forme d’intimité entre Karl Kraus et ses auditeurs et ils la réclamaient. Ce n’étaient pas des individus isolés, c’était une foule entière qui riait à l’unisson. […] Ils étaient toujours nombreux à rire et c’était un rire affamé. Je compris bientôt que ces gens étaient venus partager un repas, et non pas fêter Karl Kraus ».

On perçoit ici toute l’ambiguïté des relations entre Karl Kraus et son public de fidèles : le satiriste faisait alors office d’authentique tyran spirituel pour nombre de ses auditeurs comme pour Elias Canetti (1980 : 173) lui-même, un tyran que ce dernier ressentait néanmoins au début comme un véritable dieu, l’incarnation de la vérité et de la loi :

« Depuis dix-huit mois, j’allais à chaque conférence, chaque lecture publique, et j’étais empli de sa pensée comme d’une bible. Aucune de ses paroles ne m’inspirait le doute. Je n’avais rien entrepris contre ses convictions, jamais, au grand jamais. Il était mes idées. Il était ma force. […] Je n’entendais que ses voix. Y en avait-il d’autres ? Ce n’était que chez lui que l’on trouvait l’équité ou plutôt non, on ne l’y trouvait pas, il était l’équité en personne ».

Plus tard, Elias Canetti ira même jusqu’à comparer Karl Kraus aux deux grands rhéteurs nationaux-socialistes, Goebbels (« Goebbels de l’esprit ») et Hitler (« il était une sorte de Hitler des intellectuels ») (Hanuschek, 2005 : 220). Ce rapprochement se retrouve sous la plume de l’écrivain autrichien Robert Musil pour qui le fanatisme des fidèles fonctionne selon les mêmes mécanismes chez Hitler, Kraus et Freud, en qui il voyait des dictateurs spirituels. La rupture avec les dissidents, toujours spectaculaire, finit par l’exécution – réelle ou symbolique – du renégat : Hitler fait assassiner Röhm, Freud jette l’anathème sur les dissidents de la psychanalyse, Karl Kraus éreinte, y compris publiquement, ses anciens admirateurs passés à l’ennemi, comme Fritz Wittels, Franz Werfel ou Maximilian Harden. On ne peut s’empêcher de constater que le ton fortement pathétique et la rhétorique employés par le satiriste dans ses lectures publiques étaient issus du même héritage culturel que la rhétorique dépravée du Führer, c’est-à-dire l’ancien Burgtheater dont il était – comme Hitler – un fervent admirateur. La violence verbale de Karl Kraus l’exposait sans doute à ce type de rapprochements peu flatteurs avec le national-socialisme. Il est évident pourtant que l’équation Kraus = Hitler est entièrement factice : ce n’est pas la rhétorique qui les sépare, mais le contenu de leur stratégie oratoire.

En conclusion, on peut s’interroger sur le rôle spécifique qui pouvait dès lors échoir au lecteur public et/ou à l’acteur au sein d’un tel théâtre du langage. Si l’on suit Karl Kraus, l’acteur doit avant tout être un grand lecteur (public) et savoir s’effacer dans une certaine mesure devant la puissance verbale du texte qu’il présente en public. Par conséquent, à ses yeux, un véritable théâtre ne saurait être autre chose que lecture publique – et non pas mise en scène. Le « théâtre de la poésie » se présente en somme comme un espace particulier au sein duquel Kraus lecteur entend occuper et incarner seul un champ théâtral délivré des avatars du théâtre « moderne ». Finalement, l’analyse d’Elias Canetti permet de comprendre la nécessité pour un public de fidèles pris entre esclavage intellectuel, culte quasi religieux et rejet partiel « d’une telle figure et le danger inhérent à une telle relation entre maître et esclave » (Stieg, 2006 : 52).


Bibliographie

Bouveresse J., 2007, Satire et prophétie. Les voix de Karl Kraus, Marseille, Éd. Agone.

Canetti E., 1980, Le Flambeau dans l’oreille, trad. de l’allemand par M.-F. Demet, Paris, A. Michel, 1982.

Canetti E., 1990, « Karl Kraus, école de la résistance », pp. 13-33, in : Kraus K., La Littérature démolie, trad. de l’allemand par Y. Kobry, Paris, Payot/Rivages, 1993.

Discepolo T., Rosat J.-J., coords, 2006, « Les guerres de Karl Kraus », Agone, 35/36.

Europe. Revue littéraire mensuelle, 2014, Karl Kraus. Alfred Kubin, 1021.

Grimstad K., 1982, Masks of the prophet. The theatrical world of Karl Kraus, Buffalo/Londres, University of Toronto Press.

Hanuschek S., 2005, Elias Canetti. Biographie, Munich/Vienne, C. Hanser.

Heizmann B., 2016, « Lecture publique », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 nov. 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/lecture-publique/.

Knepler G., 1984, Karl Kraus liest Offenbach. Erinnerungen. Kommentare. Dokumentationen, Vienne, Löcker.

Lacheny M., 2008, Karl Kraus lecteur de Johann Nestroy. Pour une autre vision de l’histoire littéraire et théâtrale, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle.

Lacheny M., 2014, « Kraus en France. Du “patriote autrichien” au critique des médias », Europe, 1021, pp. 125-149.

Pollack M., 1989, « Karl Kraus, le juge suprême de la vie intellectuelle – une stratégie », pp. 129-137, in : Krebs G., Stieg G., dirs, Karl Kraus et son temps. Karl Kraus und seine Zeit, Asnières, Publications de l’Institut d’allemand.

Schartner I., 2002, Karl Kraus und die Musik, Francfort-sur-le-Main, P. Lang.

Stieg G., 2006, « “La loi ardente”. Elias Canetti auditeur et lecteur de Karl Kraus », Agone, 35/36, pp. 41-52.

Tucholsky K., 2006, « Karl Kraus selon Kurt Tucholsky », Agone, 35/36, pp. 147-148.

Auteur

Lacheny Marc

Lacheny Marc

Centre de recherche sur les médiations
Université de Lorraine

Citer la notice

Marc Lacheny, Kraus (Karl). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 12 juillet 2017. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/kraus-karl/.
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