Lecture publique


 

Définir le périmètre de la lecture publique, de la lecture en public, n’est pas chose aisée. Il convient d’indiquer pour commencer que la notion sera envisagée synchroniquement, en la considérant dans son actuel développement, sans incursion dans l’Histoire. On pourrait, avec Jan Baetens (2016) et d’autres, remonter jusqu’à l’Antiquité, au Moyen Âge ou aux cénacles littéraires du 19ème siècle, voire pousser la porte de la librairie Les Amis des livres en 1941 pour écouter Paul Valéry lire Mon Faust, remonter à des époques où des temps de lecture collectifs, pas nécessairement publics d’ailleurs, étaient fréquents, voire étaient la règle Nous laisserons donc de côté la lectio de l’Université médiévale et la lecture de poésie dans les salons littéraires et artistiques, nous n’irons ni à La Sorbonne ni rue de Rome chez Stéphane Mallarmé.

Nous envisagerons le phénomène à partir de son émergence forte après guerre, dans des situations dont le modèle doit être rapidement décrit. Un texte littéraire (genres et niveaux d’exigence variés) est lu (selon des modalités diverses) par un lecteur (professionnel, amateur, …) dans un espace donné considéré comme public (culturel, commercial,…) devant une audience variable en nombre et en qualité. Ces éléments vont à présent être examinés avant qu’on aboutisse à un ensemble de constats sur le devenir du phénomène.

 

Lecteurs, lieux et modes de lecture

Il est possible de faire une brève typologie des lecteurs qui interviennent en lecture publique. Au premier rang on mettra bien sûr l’auteur de l’œuvre lue. C’est cette situation qui est sans doute la plus valorisée puisqu’elle permet ainsi la rencontre entre lecteurs et auteur. Elle véhicule l’idée selon laquelle la lecture menée par l’auteur lui-même apporterait de la valeur ajoutée et favoriserait une meilleure compréhension du texte, permettrait d’accéder à sa vérité. Les espaces qui accueillent ce type de lecture sont variés, de la librairie à la médiathèque en passant par l’établissement scolaire ou telle institution culturelle, musée, maison de la poésie, résidence d’écrivain, sans oublier les manifestations comme les salons du livre ou le Printemps des poètes.

Parmi les professionnels qui peuvent être mobilisés pour une lecture en public, l’acteur, spécialiste de la mise en voix et de la mise en scène a une place particulière. La valeur ajoutée ici va en effet être d’un autre ordre, puisque la lecture sera un geste professionnel expert, construit et réfléchi, qui résultera d’une analyse de l’œuvre (d’un échange avec l’auteur le cas échéant) et aboutira à des choix en termes de production orale du texte (voix, ton, gestes, déplacements éventuels). On sera ici plutôt au théâtre, même si d’autres contextes sont envisageables, identiques finalement à ceux évoqués plus haut à propos des lectures menées par l’auteur. Un autre professionnel doit être évoqué, c’est le libraire. Il arrive en effet que, dans l’espace de la librairie dans laquelle il travaille, il lise des extraits d’une œuvre qui relèverait de ce que l’on appelle dans le jargon du marketing de la librairie un « coup de cœur », un choix opéré par goût par le libraire parmi les nouvelles parutions. Le travail de médiation (commerciale) passe alors par une lecture devant la clientèle invitée à y assister. La démarche est sensiblement identique en médiathèque, avec un bibliothécaire lecteur qui lui aussi pourra « mettre en avant » ses « coups de cœur ».

Il faut mentionner enfin la galaxie des amateurs, au double sens de « non professionnel » et de « celui qui aime ». Dans un cercle ou un club de lecture, dans une médiathèque, dans une salle de classe ou une bibliothèque scolaire, il n’est pas rare qu’un lecteur « partage » une lecture en lisant un extrait qu’il aura choisi.

On voit bien (on entend bien ?) qu’ici se place un enjeu particulier, bien décrit par Jan Baetens (2016). Quel que soit le lecteur, professionnel ou pas, auteur ou pas, on ne peut que s’interroger sur ce que la lecture en public fait au texte, sur ce qui se passe quand un texte, généralement pensé pour être lu silencieusement et seul (on exceptera les textes conçus pour une performance, voire créés pendant celle-ci), est mis en voix, oralisé, publicisé en quelque sorte. Comment l’objet de départ – son sens en particulier – est-il affecté, transformé, valorisé ou déformé par le geste de lecture ? Cette oralisation, accompagnée souvent de « phonocentrisme » ainsi que le nomme Baetens et de l’illusion qu’avec la lecture orale on serait au plus près du texte et des intentions de l’auteur, ne peut être considérée comme neutre et sans effet sur l’œuvre lue et sa réception orale. On songe à Robbe-Grillet qui refusait toujours de lire en public des extraits de ses romans et n’appréciait pas davantage qu’ils soient lus par un autre.

 

Publics, genres et œuvres

Quels objets littéraires sont lus et devant quels publics ? On va voir que les variables là aussi sont importantes et sont conditionnées par des paramètres et des effets qui touchent au culturel, au social et même à l’économique. Si les œuvres romanesques ont la faveur de ces temps de lecture publique, la rentrée littéraire constituant un moment où ils se multiplient, c’est peut-être la poésie qui l’emporte, sans doute parce que, à tort ou à raison, on considère qu’elle a davantage à voir avec l’oral et la lecture à haute voix. Certains types d’œuvres sont privilégiés. Parmi les romans, on l’a vu, ceux qui sont dans l’actualité littéraire immédiate sont les plus présents dans la lecture publique (avec généralement une lecture faite par l’auteur lui-même) mais il faut leur ajouter les quelques œuvres patrimoniales qui font parfois l’objet de lectures par tel acteur (Lucchini et Céline, Huster et Camus) ainsi que les nombreuses situations où un roman pour la jeunesse est lu devant un jeune public, là aussi le plus souvent par son auteur (Clerc, 2011 ; Bart, 2015). Quant à la poésie, si elle connaît aussi un succès dans des lectures en direction des plus jeunes, c’est du côté de l’extrême contemporain que les choses se jouent et oscillent entre la lecture « sans effet » et la performance (Baetens, 2016).

Les publics sont eux aussi très divers, mais on peut dégager quelques constantes. Force est de constater que c’est généralement à un public lettré, cultivé sinon expert que ces manifestations s’adressent. En effet, si on excepte quelques situations où une lecture s’insère dans une manifestation à spectre large, qui va par exemple au-delà du seul culturel, dans laquelle un public plus vaste peut être touché, dans tous les autres cas, c’est bien un public déjà acquis, usager des espaces et moments culturels cités plus haut, qui est ciblé et touché par ces lectures, voire les a réclamées. Le seul cas particulier qui peut être évoqué est sans doute celui du public jeune, scolaire notamment, qu’on peut (souvent) assimiler à un public captif car, même s’il y trouve intérêt et plaisir, il n’a pas forcément choisi d’assister à la lecture donnée.

La logique qui prévaut ici est donc bien culturelle ou commerciale. Toucher un public via une lecture de ce type est une solution de médiation qui relève d’une bonne volonté institutionnelle, éducative ou culturelle, mais aussi du marketing. Il en va même parfois de la survie d’une librairie indépendante.

 

Institutionnalisation et professionnalisation

Lecture et culture en général se trouvent insérées dans une offre élargie, ce qui amène, pour les acteurs de ces domaines – auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, institutions culturelles, et lecteurs – à redéfinir territoires et modes d’action et à chercher des solutions nouvelles. Dans ce contexte, la lecture publique bénéficie d’un effet de mode certain qui s’appuie lui-même sur une demande culturelle assez forte, ce qui conduit à la multiplication des opérations de ce type. La lecture publique est en voie d’institutionnalisation, voire de professionnalisation. Les éditeurs valorisent, encouragent les interventions de leurs auteurs en librairie ou médiathèque, les institutions culturelles développent de véritables programmes et formalisent en fait une offre de lecture publique dans leurs murs et dans la cité. Les organismes culturels (Centre national du livre, Centres régionaux du livre, Bibliothèques médiathèques à vocation régionale, Directions régionales des affaires culturelles, Maison de la poésie, …) susceptibles de financer de telles opérations les intègrent à présent dans leurs projets et budgets annuels.

La professionnalisation quant à elle est aussi en marche, qui fait par exemple évoluer aussi le travail même de l’auteur. Il s’agit à présent, au-delà du travail d’écriture, d’entrer, quand on écrit, dans une logique de médiation et de communication directes avec les lecteurs. Ces modalités culturelles entraînent, entre autres, l’auteur à intégrer la lecture publique dans son programme d’activités, voire peut-être à penser l’œuvre comme pouvant aboutir à ce moment de médiation… Dans certaines situations, la lecture publique constitue une solution pour l’auteur car elle va lui permettre d’être rémunéré pour une activité qui, envisagée en elle-même, ne donnerait lieu qu’à un revenu limité. Ainsi, tel poète contemporain, dont les œuvres ont une diffusion limitée, aura la possibilité, grâce à ses interventions en bibliothèque ou dans un musée, de se professionnaliser ou, au moins, de valoriser financièrement son travail, au-delà du seul contact avec le public.

Ainsi, en plein développement et dans une dynamique de formalisation, la lecture publique constitue-t-elle un phénomène culturel et social récent qui amène à prendre en compte tous les acteurs du monde de la lecture, même si les non usagers (de bibliothèque, de librairie) ou les lecteurs occasionnels paraissent absents de ce dispositif de médiation.


Bibliographie

BAETENS J., 2016, À voix haute : poésie et lecture publique, Bruxelles, Les Impressions nouvelles.

BART V., 18/09/2015, « Cet art de la scène, la lecture », Le Monde, n°21981, p. 11. (Le Monde des Livres).

CLERC A., 2011, Le monde du livre en salon : le livre sur la place Nancy (1979-2009). Thèse en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine. (En particulier « Typologies des publics et des dispositifs de médiation » et « L’intervention publique, une activité propre à l’écrivain du XXIème siècle »).

SIMEON J.-P., 2006, Algues, sables, coquillages et crevettes : lettre d’un poète à des comédiens et à quelques autres passeurs, Le Chambon-sur-Lignon, Cheyne.

Auteur

Heizmann Bernard

Heizmann Bernard

Centre de recherche sur les médiations
Université de Lorraine

Citer la notice

Bernard Heizmann, Lecture publique. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/lecture-publique/.
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