Lévi (Sylvain)


Adresses, lectorats et auditoires d’un savant orientaliste

 

Sylvain Lévi (1863-1935) est un historien de l’Inde ancienne et du bouddhisme qui fut directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE, 1885-1935) et professeur de langue et littérature sanskrites au Collège de France (1894-1935).

Assemblée générale des professeurs du Collège de France, 17 janvier 1926. Sylvain Lévi est debout au deuxième rang à droite (Source: archives du Collège de France, 4Fi 1).

Assemblée générale des professeurs du Collège de France, 17 janvier 1926. Sylvain Lévi est debout au deuxième rang à droite (Source: archives du Collège de France, 4Fi 1).

 

Né en 1863 à Paris, S. Lévi, est issu d’une famille juive d’origine alsacienne dont le père est un modeste marchand de draps (Lardinois, 2007b). Son parcours scolaire d’élève manifestant des dispositions pour les langues anciennes et modernes, et sa réussite universitaire, sont exemplaires de l’ascension sociale des Juifs français, en l’espace de trois à quatre générations, depuis leur accès à la citoyenneté en 1791. Agrégé de lettres à 20 ans, en 1883, il entre cette même année à l’École pratique des hautes études pour suivre les cours de sanskrit d’Abel Bergaigne (1838-1888). Il est élu à la Société asiatique en 1884 et, en 1885, à la Société de linguistique de Paris ainsi qu’à la Société des études juives. Cette même année, il est nommé à la IVe section des sciences historiques et philologiques de l’EPHE pour la langue sanskrite, puis l’année suivante, en 1886, à la Ve section des sciences religieuses pour les religions de l’Inde. À peine trois ans plus tard, après la mort accidentelle de son maître A. Bergaigne, S. Lévi, âgé de 26 ans, accède au poste de maître de conférences à la faculté des lettres de l’université de Paris. En 1890 il présente sa thèse d’État principale, Le Théâtre indien, et sa thèse secondaire, en latin, La Grèce et l’Inde d’après les documents indiens. Enfin, en 1894, il est élu dans la chaire de langue et littérature sanskrites du Collège de France dont il est l’un des plus jeunes professeurs.

Par ailleurs, sans être un homme de parti ni d’engagement politique, au sens strict, même s’il fut conseiller municipal d’Andilly (Île-de-France) dès les années 1920, S. Lévi s’avéra un intellectuel préoccupé de l’état du monde. Prenant position publiquement dans l’affaire Dreyfus, actif dans la lutte contre l’antisémitisme en Russie et en Europe centrale, engagé sur la question de la Palestine à la fin de la Première Guerre mondiale et lors de la conférence de la Paix en 1919, S. Lévi fut président de l’Alliance israélite universelle de 1920 jusqu’à sa mort.

 

Démarche et méthode

S. Lévi est l’auteur d’une œuvre abondante et variée (plus de 400 publications) échelonnée régulièrement tout au long de son magistère qui s’étend sur cinquante ans. En outre, son autorité savante et sa conscience morale sont reconnues très tôt par ses élèves, en premier lieu Marcel Mauss (1872-1950), qui le désignent comme un maître en lui attribuant la qualification de « guru », le singularisant ainsi parmis ses pairs orientalistes dont il apparaît, dans les années 1920, comme le représentant quasi officiel.

On considère les publics auxquels s’est adressé S. Lévi sous une double dimension, d’une part, celle de ses lectorats et, d’autre part, celle de ses auditoires. Dans un premier temps, on propose une étude quantitative de ce que l’on nomme l’espace des publications de S. Lévi. Cette étude est conçue comme une manière d’approcher l’espace des publics, entendu ici au sens des lectorats de S. Lévi, en dressant la carte de ses sphères d’influence. Cependant, cette analyse quantitative rencontre deux limites. La première limite est que la bibliographie de S. Lévi ne retient que ses écrits et celles de ses communications qui ont donné lieu à une publication. Sont donc omises les conférences et les causeries qui sont restées à l’état oral. Pour ces dernières, il faut en rechercher les témoignages, les traces, notamment dans la presse et les correspondances. La seconde limite est qu’une approche quantitative des publications ne livre d’informations ni sur l’expression orale de S. Lévi, ses manières d’enseigner, de communiquer, ni sur les auditoires proprement dits. Or les documents que l’on a recuillis permettent de restituer ces moments de communication et de mieux en appréhender les publics, que ce soient les auditoires de ses cours ou les publics de ses nombreuses conférences et causeries, en France et à l’étranger, auxquelles S. Lévi s’est livré. C’est ce que nous développons dans un second temps.

 

L’espace des publications de Sylvain Lévi

La méthodologie de cette étude quantitative relève de l’analyse des correspondances multiples (Lardinois, 2007c : 421-448). Les publications de S. Lévi s’étendent entre 1885, année où il publie son premier article dans le Journal asiatique, et 1938 lorsque paraît de manière posthume, L’Inde civilisatrice. Aperçu historique, ouvrage inachevé issu des conférences qu’il a professées à l’université de Strasbourg en 1919-1920. Pour l’ensemble des 400 publications recensées, on a codé une dizaine de variables avec leurs modalités : type de publication (livre, article, compte rendu, préface, nécrologie, conférence, discours, etc.), discipline, sujet, religion étudiée, langue orientale utilisée, nombre de pages, nombre d’auteurs, langue de publication, pays de publication, traduction et, enfin, date de publication. Cette dernière variable permet d’interroger l’évolution temporelle des publications de S. Lévi, et donc des publics visés. On évite ainsi de considérer son œuvre comme étant d’un seul bloc sur la période considérée.

Le schéma ci-dessous présente donc de manière synthétique et simplifiée l’espace des publications de S. Lévi obtenu par l’analyse des correspondances multiples. Pour en faciliter la lecture, nous n’avons reproduit que quelques exemples significatifs des 400 publications projetées sur cet espace. Le schéma se lit de la manière suivante. L’ensemble des publications de S. Lévi se répartit selon deux axes. Le premier axe, horizontal, différencie, de gauche à droite, les publications selon leur degré plus ou moins grand d’érudition, tandis que le deuxième axe, vertical, distingue ces mêmes publications selon le type de public visé, opposant, en haut de l’axe, le public de type universitaire et, en bas de l’axe, le public de type généraliste, le grand public cultivé. Ainsi, pour simplifier, on constate une opposition entre deux pôles : d’un côté (cadrant en haut à droite), les publications les plus érudites destinées au public universitaire, les pairs : c’est le cas, par exemple de l’édition et traduction du traité bouddhique du Grand Véhicule, le Mahâyâna Sûtrâlamkâra, qui valut à S. Lévi une reconnaissance internationale dans le champ des études bouddhiques mais également au-delà, comme le révèle le titre d’un article de l’écrivain André Spire (1868-1966) publié en 1919 dans un contexte non universitaire ; et de l’autre côté (cadran en bas à gauche), des publications moins érudites qui s’adressent à des auditoires plus larges et variés, public généraliste cultivé souvent bourgeois, dans le cas par exemple de conférences faites au musée Guimet, de la préface au livre de la journaliste Andrée Viollis, L’Inde contre les Anglais, ou public associatif mais de composition plus populaire, par exemple le public des associations juives comme l’Union scolaire, et parfois le public sioniste, comme celui de l’Université populaire juive.

L’espace des publications de Sylvain Lévi

L’espace des publications de Sylvain Lévi.

 

La variable temporelle dont on indique le tracé par des flèches, met en évidence deux grandes périodes dans la chronologie des publications de S. Lévi, articulées autour des années de la Première Guerre mondiale. Jusqu’à cette date, S. Lévi s’adresse essentiellement à ses pairs (partie supérieure du schéma), tandis qu’à partir des années 1915-1919, celui-ci élargit et diversifie ses publics (partie inférieure du schéma), à mesure qu’il assume des responsabilités d’ordre politique, accédant à la présidence de l’Alliance israélite universelle en 1920, et que grandit sa renommée à la suite de deux longues missions qu’il mène en Asie, au Népal et au Japon dans les années 1920. En témoigne l’entretien qu’il accorde au journaliste Frédéric Lefèvre (1889-1949) dans Les Nouvelles littéraires en 1925 (Lévi 1937b : 118-125). On note cependant que S. Lévi continue jusqu’à la fin de sa vie à publier des travaux érudits, comme le volume consacré aux premières traductions de textes en koutchéen (une langue morte d’Asie centrale), qu’il publie à la Société asiatique en 1933.

La diversité des publics auxquels s’est adressé S. Lévi n’a pas d’équivalent dans le monde de l’érudition orientaliste de son temps. Le sinologue Paul Pelliot (1878-1945) par exemple, professeur au Collège de France d’histoire et d’archéologie de l’Asie centrale, pourtant célèbre au-delà du cercle étroit des spécialistes par les trouvailles archéologiques qu’il fit à Dunhuang (Chine), en 1906-1908, n’a guère publié que pour ses pairs. S. Lévi, au contraire, n’a cessé d’étendre ses publics pour parler des affaires de l’Orient, en spécialiste de l’Inde et du bouddhisme, et au nom de l’Alliance isréalite universelle qu’il préside, concerné par la situation des Juifs en Europe de l’Est, au Moyen-Orient et dans le monde, comme s’il voulait réunir tous les Orients dans son action (Fhima, Lardinois, 2013). On aborde maintenant la sociographie des auditoires auxquels S. Lévi s’est adressé.

 

Le professeur et ses élèves

L’entrée au Collège de France est marquée par la première leçon, dite inaugurale, que S. Lévi délivre le 5 janvier 1895 (Lévi, 2008). Dans cette leçon, qui ouvre, selon la tradition propre au Collège de France, un cours destiné à un large public, ou plus exactement à un public qui n’est pas nécessairement spécialisé, S. Lévi dessine l’histoire des études indiennes, en France en particulier. Mais toutes les leçons inaugurales n’ont pas ce caractère généraliste. Ainsi, dans la leçon d’ouverture du cours de sanskrit à la faculté des lettres de Paris prononcée en 1889, S. Lévi rend d’abord hommage à son maître, A. Bergaigne auquel il succède ; ensuite, dans une seconde partie, S. Lévi esquisse un programme d’études d’histoire de l’Inde de manière beacuoup plus précise que les développements présentés au Collège de France où la forme littéraire l’emporte sur le contenu. Car à la Sorbonne, S. Lévi s’adresse d’abord aux étudiants venus assister au cours de sanskrit et d’introduction aux religions de l’Inde (Lévi, 1937a : 1-15).

Affiche des cours du Collège de France au premier semestre 1896-1897 (Source : archives du Collège de France, 4 AFF 371).

Affiche des cours du Collège de France au premier semestre 1896-1897 (Source : archives du Collège de France, 4 AFF 371).

 

Que les cours ou les conférences soient dispensés à l’EPHE ou au Collège de France, ils ne sont destinés, en principe, qu’aux spécialistes. C’est le cas, par exemple, des cours donnés au Collège de France en 1896-1897, telle que l’affiche l’indique : « M. Sylvain Lévi exposera la Théologie des Brâhmanas les mercredis à trois heures et demie : les samedis à dix heures et demie, les Jâtaka. » Or cette année-là, s’il a rassemblé un auditoire dont la trace n’a pas été gardée, le cours des mercredis après-midi, s’adressait de façon privilégiée à un auditeur particulier, M. Mauss. En effet, sur les conseils de son oncle Émile Durkheim (1858-1917), alors professeur à l’université de Bordeaux, M. Mauss était venu consulter S. Lévi pour que celui-ci le guide dans l’étude des matériaux indiens pour rédiger une thèse sur la prière. Ce dernier en témoigne à la mort de son maître, en 1935 : « À cette époque [1896-1897], je lui dois de m’avoir rendu un service. […] Son cours sur les Brâhmana m’était personnellement destiné. Son idée du Sacrifice dans les Brahmana, qui est un chef-d’œuvre, a été faite pour moi » (Mauss, 1969 : 538). Ce cours fournit en effet à M. Mauss les matériaux védiques que ce dernier utilisa lorsqu’il rédigea, en collaboration avec Henri Hubert (1872-1927)), Essai sur la nature et la fonction du sacrifice publié, en 1899, dans le deuxième volume de L’Année sociologique édité par É. Durkheim.

Sylvain Lévi enseignant à l’École pratique des hautes études, v. 1890 (Source : archives du Collège de France : IEI-CdF SL-suppl-10-02l).

Sylvain Lévi enseignant à l’École pratique des hautes études, v. 1890 (Source : archives du Collège de France, IEI-CdF SL-suppl-10-02l).

 

Par ailleurs, à la IVe section de l’EPHE, autour de 1900, S. Lévi réunit un petit groupe d’auditeurs qu’il nomme « la tribu du sanscrit-pâli » (Lardinois, 2007a : 151), et dont nombre deviennent des amis. Outre M. Mauss, on y trouve des bouddhistes japonais, notamment Fujishima Ryoon (1852-1918) venu se former à la philologie occidentale et auprès duquel S. Lévi apprend le chinois ; des hommes de lettres comme André-Ferdinand Hérold (1865-1940), devenu un ami fidèle, ou le poète américain Joseph Trumbull Stickney (1874-1904) avec lequel S. Lévi traduit la Bhagavad Gîtâ ; des femmes lettrées, comme l’anglaise Mabel Haynes Bode (1864-1922), première enseignante de pâli (la langue du bouddhisme Hînayâna) à la London School of Oriental Studies dans les années 1910, ou l’exploratrice Alexandra David-Neel (1868-1969) dont S. Lévi préface La Vie surhumaine de Guésar de Ling, paru en 1931.

Ce groupe s’élargit au fil des années et on en suit la composition dans les rapports de l’EPHE. Prenons quelques exemples d’étudiants étrangers comme Cunha-Francisco de Bragança (1887-1954), Portugais né à Goa, Antonio de Almeida Correa (1914-1966), Brésilien originaire de Sao Paulo, Sina Schiffer (1878-1942 déporté à Auschwitz) né à Wadowice (Pologne), auteur en 1916 d’un ouvrage sur le sionisme, et nombre d’étudiants indiens, tels Kalidas Nag (1892-1966) et Prabodh Chandra Bagchi (1898-1956) qui devint vice-chancelier de l’université de Santiniketan au Bengale.

Quant aux femmes venues étudier sous la direction de S. Lévi elles sont plus nombreuses qu’on ne le penserait au premier abord. Certaines ne restent pas inconnues et mènent une carrière indianiste. Ainsi en est-il de Nadine Stchoutpak (1886-1941) venue de Vilnius (Lituanie, Russie) (Kaganovitch, 2007 : 237-251), qui suit les cours de S. Lévi à l’EPHE dès 1907, où elle enseigne à son tour le sanskrit, à partir de 1931, tout en occupant la fonction de secrétaire à l’Institut de civilisation indienne que S. Lévi a fondé en 1927 (Lardinois, 2003 : 737-748). La notice nécrologique qu’elle rédige pour le Bulletin de l’association des anciens élèves de la Faculté de Paris, en 1936, permet de mesurer le charisme exercé par S. Lévi tout au long de sa vie d’enseignant, ainsi que son empreinte scientifique et, par là, d’offrir une vue d’ensemble, sur la durée, sur un public international d’étudiants devenus professeurs :

« Nous sommes nombreux, en France comme aux Indes, au Japon comme au Népal qui avons quelquefois assisté à des leçons dont tels ou tels détails techniques ont peut-être échappé à notre ignorance ; mais je doute qu’il y ait eu une seule de ces leçons qui n’ait communiqué à la majorité de ses auditeurs cette émotion intellectuelle que seules font naître les œuvres les plus hautes de la pensée humaine. Il n’était pas pour nous un professeur, il était le maître, le Gourou, comme l’appelaient beaucoup d’entre nous en lui appliquant ce vocable aux résonances graves et caressantes à la fois qui désigne dans l’Inde un guide et un père spirituel. Car, de génération en génération, nous l’avons entouré d’une vénération qui n’avait rien de conventionnel […] non content de les guider dans leur travail, il s’intéressait d’un cœur affectueux à chacun de ses étudiants, fût-ce un débutant, soucieux de leur situation matérielle, de leur santé, de leur avenir. […] cinquante années d’enseignement au cours desquelles beaucoup de ses élèves sont, à leur tour, devenus des maîtres admirables […] » (Stchoupak, 1936 : 29-33).

Sylvain Lévi et Nadine Stchoupak (1886-1941) v. 1930 (Source : archives du Collège de France, IEI-CdF SL-suppl-07-16).

Sylvain Lévi et Nadine Stchoupak (1886-1941) v. 1930 (Source : archives du Collège de France, IEI-CdF SL-suppl-07-16).

 

On citera encore la présence de Suzanne Karpélès (1890-1968) qui, en 1925, devient la conservatrice de la première bibliothèque du Cambodge, et de sa sœur, Andrée (1885-1956), artiste graveuse qui illustre en 1920, La Légende de Nala et Damayanti traduite par S. Lévi ; sans oublier Héléna Willman-Grobowska (1870-1957), venue de Pologne, où elle rentre pour être professeur de sanskrit à l’Institut d’études orientales de Cracovie

 

Communiquer partout : conférences et causeries

Sorti de l’amphithéâtre et de la salle de cours, S. Lévi a multiplié les interventions publiques donnant lieu à différents types d’adresses : des communications dans des milieux spécialisés (congrès), des conférences dans des cadres plus larges, que ce soit en Sorbonne ou dans des associations savantes et culturelles où l’on constate qu’il acclimate un propos érudit à un public cultivé mais non spécialisé, ou encore des « causeries » radiophoniques, où le public est encore plus étendu et moins aisément saisissable. Toutes interventions dont les particularités orales s’effacent derrière les traces écrites qui subsistent.

Des conférences que S. Lévi a données en France ou en Inde et au Japon, notamment, on a la trace des publics qui y assistaient, d’abord grâce aux annonces, et aux comptes rendus et extraits parus dans la presse française comme le Temps, Le Journal des Débats, Les Annales coloniales, et dans la presse indienne, The Modern Review, The Calcutta Review. En 1922-1923, S. Lévi, en compagnie de sa femme Désirée (née Bloch, 1867-1943), effectue sa deuxième mission en Inde et au Japon. Il répond alors à l’invitation du prix Nobel de littérature, Rabindranath Tagore (1861-1941), de venir enseigner dans la nouvelle université que ce dernier a fondé à Santiniketan, dans la province du Bengale. Il y dispense des cours sur l’histoire du bouddhisme, introduit l’étude des textes chinois et tibétains, et s’attache un jeune élève en la personne de Prabodh Chandra Bagchi (1898-1956). À Calcutta, S. Lévi préside le Second Oriental Conference qui s’y tient du 28 janvier au 1er février 1922. Il est introduit par le vice-chancelier de l’université de Calcutta, Asutosh Mookerjee (1864-1924) : « L’introduction faite par le professeur Sylvain Lévi, prince des Indologues, va requérir toute l’attention du public cultivé. Son discours sera, nous en sommes convaincus, lu avec intérêt par tous les gens de culture. » (Mookerjee, 1922 : 406). Le discours que prononça S. Lévi fut en effet publié (en anglais), dans The Calcutta Review, et repris dans les actes du congrès. Avant de se lancer dans de longs développements érudits émaillés de citations en sanskrit, voici ce qu’il déclarait :

« Le rôle d’un président est de garder le silence et d’écouter. C’est exactement le programme que je me suis fixé. Je ne suis pas venu en Inde pour enseigner mais pour apprendre. En Occident, nous avons des livres, des bibliothèques, des collections de textes, mais nous n’avons pas accès à la vie réelle : il nous manque ce sentiment intime de la tradition révélant même aux âmes les plus simples quelques vérités profondes qui échapperont au savant travaillant sur des textes à son bureau » (Lévi, 1922 : 406-413).

Lors de cette mission, il visite de nouveau le Népal, où il s’était rendu une première fois en 1897-1898, puis traverse le sous-continent indien, sollicité à chaque étape pour prendre la parole. Ainsi, il écrit, le 14 octobre 1922 :

« Depuis le départ du Népal, j’ai dû me transformer en machine à parler ; leçons, conférences, adresses, speeches, toute la lyre du bavardage, je l’ai prononcée de Santiniketan à Calcutta à Sivpuri […], à Bombay, à Poona, à Mysore, à Bangalore, partout choyé, fêté, célébré […] et passé lauréat en prose sanscrite. À Bombay, en particulier, mon succès a été grandiose ; la mode s’en est mise et Parsis, Musulmans, Hindous, Jésuites m’ont réclamé à l’envi […] » (Lardinois, Weill, 2010 : 203-204).

Sylvain Lévi dans la bibliothèque royale du Népal à Katmandou (1922). Au premier rang de gauche à droite : Chandra Shumsher Rana (1863-1929), Premier ministre du Népal, Rajguru Hem Raj Sharma (1878-1953), et Sylvain Lévi. Au deuxième rang, debout à droite, derrière Sylvain Lévi, Prabodh Chandra Bagchi (1898-1956), alors étudiant indien de S. Lévi (Source : archives du Collège de France, IEI-CdF SL-suppl-10-02q).

Sylvain Lévi dans la bibliothèque royale du Népal à Katmandou (1922). Au premier rang de gauche à droite : Chandra Shumsher Rana (1863-1929), Premier ministre du Népal, Rajguru Hem Raj Sharma (1878-1953), et Sylvain Lévi. Au deuxième rang, debout à droite, derrière Sylvain Lévi, Prabodh Chandra Bagchi (1898-1956), alors étudiant indien de S. Lévi (Source : archives du Collège de France, IEI-CdF SL-suppl-10-02q).

 

Depuis l’Inde, il se rend en Indochine, puis au Japon où il prépare la mise en place d’un centre de recherche, la Maison franco-japonaise. De nouveau, l’historien du bouddhisme est sollicité de toutes parts, comme il le confie à son correspondant le 15 mars 1923, sur le ton amusé dont il est coutumier dans certaines de ses lettres privées : « Ici [à Tokyo], les églises bouddhiques rivalisent d’amabilité à mon égard ; il faut que je parle partout devant des réunions de bonzes ; même les journaux d’Osaka, les plus influents du Japon, se disputent une conférence de moi. » (Lardinois, Weill, 2010 : 211.)

En 1927-1928, encore accompagné de son épouse, S. Lévi revient à Tokyo où il est le premier directeur de la Maison franco-japonaise. Sur le chemin du retour, en août-septembre1928, les Lévi s’arrêtent de nouveau en Inde et au Népal. Avant leur départ de Calcutta, S. Lévi est reçu à la Greater India Society (GIS), en présence du président de l’Académie de littérature sanskrite, la Sanskrita Sahitya Parishad, du secrétaire de la Société asiatique du Bengale, de l’avocat général du Bengale, et d’une poétesse bengalie. Répondant aux discours prononcés, S. Lévi s’exprime d’abord en français, puis en anglais, avant de conclure en sanskrit, « pour la plus grande joie de l’assistance » (Anonyme, 1928 : 495). À cette occasion, il fait l’éloge de celui qui est alors considéré par l’intelligentsia indienne comme le « père de l’Inde moderne », le Rajah Ram Mohan Roy (1772-1833) dont il loue l’aspiration à l’universel :

« Ram Mohan Roy fut réellement le premier [Indien] à porter l’Inde à la hauteur de l’histoire universelle. Profond connaisseur de la culture sanskrite et des traditions brahmaniques, la curiosité sans borne et la soif insatiable en quête de l’unité fondamentale de l’esprit humain du Rajah l’ont conduit à étudier les littératures hébraïque, arabe et persane. »

 

Communiquer par tous les moyens : photos et radio

Pour répondre aux publics cultivés de toutes ces conférences, S. Lévi semble adapter son discours, et notamment son langage, à chaque situation. On note ainsi les différentes manières de déliver une conférence selon les publics visés et les lieux de réunion. Si la plupart du temps le conférencier préparait ses conférences avec soin, il n’était pas rare que S. Lévi pratique l’improvisation selon les circonstances. Ainsi lorsqu’en février 1923, il fait un court séjour en Chine, au Yunnan, et que les hôtes le pressent de parler, selon ce que rapportent Les Annales coloniales. Autre exemple, à la Société des amis du musée Guimet, en mars 1930 par exemple, où si le sujet n’est pas totalement improvisé, il s’avère en tout cas ramené à des commentaires exprimés presque sur le vif. S. Lévi confie alors à son collègue, le sinologue Paul Demiéville (1894-1979) : « Dimanche prochain, je me sacrifie sur l’autel de la conférence au dit Guimet pour remplacer au pied levé je ne sais quel défaillant. Je ferai défiler mes images de Bali avec commentaires. » (Lardinois, 2007a : 168).

La photographie, une technique que S. Lévi a beaucoup pratiquée, constitue un support de présentation des conférences à l’appui du discours. S. Lévi s’est plié facilement et fréquemment à ce mode de conférence orale avec photographies dès 1900, lorsqu’il s’est associé au musée Guimet pour transmettre les savoirs sur l’Inde et le bouddhisme. Tout au long de la période, la presse en témoigne. Le Radical et L’Humanité diffusent, par exemple le samedi 9 février 1907, l’information de manière quasi identique : « Musée Guimet : Demain dimanche, à deux heures et demie, conférence publique et gratuite avec projections, par M. Sylvain Lévi, professeur au collège de France, sur “La formation religieuse dans l’Inde contemporaine” ». Il aborde parfois des thématiques un peu à l’écart de son domaine d’érudition. Ainsi, le 2 avril 1925, Le Radical annonce une conférence de S. Lévi, avec projections, « sur les Universités d’Extrême-Orient » qui, en outre aurait été diffusée en direct à 21 heures, sur Radio-PTT.

Modestie ou prudence, S. Lévi ne commente que rarement l’actualité politique de l’Inde de son temps. On note cependant quelques exceptions, et notamment celle de sa réponse à un entretien qu’il accorde à un journaliste de L’Intransigeant, le 2 octobre 1932, au sujet de Gandhi (1869-1948), des Intouchables et des inégalités en Inde. S. Lévi y déclare :

 « L’Inde est en perpétuelle transformation. Elle est perméable au xxe siècle. Il n’y a pas de nation aujourd’hui qui puisse rester hors du temps. […] Gandhi a raison d’oublier ce passé et de considérer l’Inde, même impure, comme un tout. Il ne vit pas dans le transcendant, mais dans le contingent. […] La non-violence qu’il prêche, ce n’est pas celle des lâches : c’est “la non-violence d’effort”. Cela, c’est le côté à la fois fondamental et actuel du caractère hindou. C’est seulement sur cette arme non offensive trempée dans les principes religieux brahmaniques que Gandhi pouvait s’appuyer. […] » (Chamine, 1932 : 5).

À partir des années 1925, ce ne sont plus seulement les images projetées dans des conférences qui peuvent attirer un plus large public mais bien le relai radiophonique qui intensifie la portée de ces phénomènes de diversification des auditoires. En 1931, à l’occasion des célébrations du quatrième centenaire du Collège de France, S. Lévi délivre l’une des quatre conférences qui sont radiodiffusées : « Les origines d’une chaire. L’entrée du sanscrit au Collège de France » (Lardinois, 2018). Comme président de l’AIU et comme spécialiste de l’Inde, il se prête  régulièrement à ces « causeries radiophoniques » dont le succès est relayé par leur publication dans Les Cahiers de Radio-Paris : « l’Alliance israélite universelle » (1931), « Adolphe Crémieux » (1932), « Les juifs et la Méditerranée » (1933) ou encore, en 1934, sa causerie sur « L’Inde et la civilisation humaine ». Les rubriques sous lesquelles paraissent ces conférences donnent une idée des publics visés : « vie religieuse », « causerie israélite » regroupent les trois premières, et les « entretiens philosophiques » attachent la réflexion sur l’Inde comme univers de sagesse différente, l’étiquetage indiquant ainsi un public composite qui suit, au fond, l’effort constamment tendu de S. Lévi pour opérer un alliage productif entre ses identités citoyenne, juive et savante.

 

La parole politique : valeurs humanistes du savant

De retour de sa première mission au Népal, S. Lévi adresse, à la fin novembre 1898, en son nom, qu’accompagne la mention de son titre de professeur au Collège de France, une lettre à la Ligue des droits de l’homme récemment fondée, afin de prendre position dans l’affaire Dreyfus en défendant le colonel Picquart. Il ignore peut-être les conséquences publiques de son acte, mais il en connaît assurément la valeur, la portée politique et en mesure les risques. Cet acte éminemment public et politique envoie des signaux faits de conviction autant que de courage – le poids du titre et du nom – à un large lectorat composite et probablement divisé. Car sa lettre est reproduite in extenso (le phénomène reste rare dans les colonnes de protestations), tant dans la presse généraliste, la presse quotidienne nationale, que dans la presse juive hebdomadaire. Ces signes de la fidélité citoyenne de S. Lévi, sont fondateurs de l’ancrage du savant dans des sphères qui excèdent les frontières de sa spécialité scientifique. Cette lettre est un marqueur d’individuation corrélé au désir manifeste de S. Lévi d’incarner une autorité morale dans le combat pour la justice et la vérité qu’il ne cesse d’inscrire dans l’héritage des valeurs des Lumières et de la Révolution française. Premier effet de cette lettre : en 1898, il est coopté au comité central de l’Alliance israélite universelle. La plupart des discours ou allocutions qu’il prononce à partir de cette période, portent le message  des valeurs humanistes de ce geste séminal.

Ainsi, c’est à travers cette conception politique de défense d’un humanisme français qu’il faut comprendre l’investissement de S. Lévi dans le patriotisme pendant la Première Guerre mondiale. Au nom de la science, dans une unanimité notable avec nombre de ses collègues, S. Lévi participe à la glorification d’un « génie » proprement français, corrélant étroitement science et rapport à la nation, dans un volume intitulé La Science française où il écrit sur « L’indianisme ». Il clôt son propos par sa conception constante : la France représente un modèle d’ouverture à l’humanité.

« La France de Chézy, de Burnouf, de Bergaigne ‑ pour ne parler que des morts ‑ peut rappeler avec une légitime fierté la part qu’elle a prise au développement de l’indianisme ; ses efforts n’ont jamais visé qu’à servir des fins idéales ; ils ont constamment tendu à préciser et à élargir la conscience de l’humanité » (Lévi, 1915 : 131-132).

Cet article fait partie d’un ensemble en deux volumes où sont réunis la plupart des savants importants de cette période, toutes disciplines confondues, d’Henri Bergson (1859-1941) à É. Durkheim, en passant par Emmanuel de Martonne (1873-1955), Gaston Maspéro (1846-1916), Émile Mâle (1862-1954), A. Meillet, ou Charles Andler (1866-1933). Cette publication fut présentée à l’Exposition universelle qui se tenait aux États-Unis, à San Francisco, en 1915. S. Lévi a probablement touché là un nouveau public, américain, internationalisant, en quelque sorte, sa notoriété de savant au-delà de l’Europe et de l’Inde.

En 1918, les deux missions diplomatiques confiées par le gouvernement français à S. Lévi, en Palestine d’abord, aux États-Unis ensuite, complexifient la nature et la composition de ses publics. Le champ d’action est plus large car cette sphère du politique où le savant indianiste entre en jeu, le fait accéder à une plus grande notoriété. Tout se joue entre 1918 et 1920 lorsque sont redéfinis les équilibres internationaux au Moyen Orient, et que l’Organisation sioniste mondiale (OSM) revendique la création d’un Foyer national juif. Le sort des Juifs européens est au centre de ces enjeux, tout comme la concurrence entre la Grande-Bretagne et la France. Durant ces deux années, les évolutions de l’action, et les prises de positions de S. Lévi mettent en émoi des publics divers et leurs organes de presse. Mais dans tous les cas, c’est bien à l’aune du prestige qu’ils attachent au savant et au titre de professeur au Collège de France, que tous ces publics manifestent leurs attentes.

De sa mission en Palestine, comme membre d’un « Comité d’études sionistes » soutenu par l’AIU et le gouvernement français (Nicault, 2010 : 189-226) S. Lévi rapporta un récit « de voyage » que les sionistes ou les « sionisants » parfois non juifs (Fhima, 1997 : 49-70) lurent comme favorable à leur cause, avant les discussions prévues pour la conférence de la Paix de 1919. « Une renaissance juive en Judée », fut publié dans Le Temps (Lévi, 1918) et repris dans le tract n°5 de La Ligue des amis du sionisme que présidait Maurice Vernes (1845-1923), spécialiste du judaïsme antique à l’EPHE, un collègue donc de S. Lévi, également membre de la Société des études juives, protestant, ancien dreyfusard, et dont le secrétaire était le poète A. Spire. De sa mission, ensuite, aux États-Unis, dont le gouvernement français attendait qu’il jauge les effets de l’influence française dans les milieux juifs américains, tant sionistes qu’hostiles au sionisme, S. Lévi ne fit aucun récit public.

La transformation d’un savant en diplomate pour la propagande française à l’étranger n’avait rien d’extraordinaire pendant la Première Guerre. On peut citer les cas de H. Bergson, collègue de S. Lévi au Collège de France, auquel Aristide Briand (1862-1932) confie, en 1916, une mission diplomatique aux États-Unis pour les convaincre d’entrer en guerre aux côtés des Alliés, et celui de Victor Basch (1863-1944 ;voir Fhima, Nicault, 2000 : 199-236). En creux, la charge de cette mission indique la renommée atteinte par S. Lévi dans les milieux que voulait approcher le gouvernement français : orientaliste et juif, S. Lévi pouvait analyser et influencer une opinion plus vaste qu’un diplomate professionnel. La presse américaine se fit l’écho de sa présence : ainsi, le 28 octobre 1918, dans le New York Tribune et le New York Herald, ou encore dans le Evening Star de Washington, le 19 novembre, convié à une cérémonie à l’ambassade de France. Partout, il apparaît comme le « Professor of College de France », venu aux États-Unis pour donner son avis sur le projet sioniste. Le public auquel s’adresse ce type d’informations n’était donc pas seulement intéressé au titre de « public juif », mais bien de « public américain », voire de « public international », concerné par l’issue de la guerre et de la redistribution des cartes politiques en Orient.

La conférence de la Paix est le moment de basculement à partir duquel S. Lévi s’attire de façon durable, les antipathies des tenants du sionisme politique, tant américains que britanniques et français. Il y tint un discours dissonnant par rapport aux revendications de l’OSM, dirigée par Haïm Weizmann (1874-1952) et des sionistes français, peu nombreux, comme A. Spire. La fracture entre les différentes composantes des milieux juifs, français et internationaux, se focalisa en partie sur la personne de S. Lévi. Cette focalisation révèle la variété des publics juifs qu’il touchait, divisés entre détracteurs et louangeurs tout au long des années 1920 et 1930. Un florilège des critiques, que l’on dresse, chronologiquement, à partir du journal sioniste, Le Peuple juif, entre 1919 et 1920, permet d’en mesurer la portée : « J’ai le regret de dire que son [S. Lévi.] intervention a dégénéré en une attaque contre les Juifs » déclare H. Weizmann au lendemain de la conférence de la Paix, dans des propos rapportés le 21 mars 1919. Le ton était donné. Le 4 avril 1919, est publié l’article d’A. Spire « Du Mahayâna Sutrâlankâra [sic] à la Conférence de la Paix. Essai de contribution à l’éclaircissement du cas Sylvain Lévi ». Puis lors d’une conférence en Suisse, rapportée le 4 juillet 1919, Spire relate ce qu’il appelle « l’incident Sylvain Lévi » à la conférence de la Paix : « Sylvain Lévi est un professeur, habitué dans.ses cours à présenter le pour et le contre. […] Il crut honnête de […] présenter [ses objections] […] sans éloquence, car il n’est pas éloquent, sans habileté car il n’est pas habile ». Le 9 mai 1919, était reproduite in extenso une « Lettre à M. Sylvain Lévi » de Léon Castro (1884-1954) avocat à la cour d’Égypte : « vous avez trahi ce peuple [juif] […], vous avez trahi la France que vous prétendiez servir, la France que vous aimez. […] » Enfin un article du 25 juin 1920, relate une réunion du comité local de l’AIU à Mulhouse et cite les propos ironiques d’un des dirigeants d’une société sioniste visant S. Lévi : « Il est spécialiste pour le sanscrit mais totalement incompétent pour l’agriculture et l’économie politique et sociale. »

De fait, le « spécialiste de sanscrit », dès 1919, s’engage dans un autre combat : reconquérir, sur la terre de ses ancêtres, le public universitaire de l’université de Strasbourg, capté par les Allemands depuis 1870 (Bongard-Levin, Lardinois, Vigasin 2002 : 134, 137). Pendant deux années, œuvrant à définir un nouveau programme pour les études orientalistes, S. Lévi vient y enseigner. En témoigne en 1920, le doyen de la Faculté des lettres, Christian Pfister (1857-1933) :

« L’enseignement des langues orientales a été dirigé pendant toute l’année scolaire par M. Sylvain Lévi, professeur au Collège de France, en mission à Strasbourg. Ce fut une rare bonne fortune pour notre Faculté que de posséder ce maître éminent […] Son cours sur le rôle de l’Inde dans la civilisation, ses conférences avec projections sur l’Inde actuelle ont attiré un nombreux public; et quelques élèves se sont initiés sous sa direction au sanscrit. M. Sylvain Lévi a de plus créé à Strasbourg une société philologique où des savants donnent lecture d’intéressants mémoires. (Pfister, 1920 : 104)

 

L’inquiétude des années 1930 : discours et allocutions

Au début des années 1930, S. Lévi intervient, à notre connaissance, à cinq reprises devant un auditoire nombreux et dans des circonstances où ils conjuguent les deux plans qui ont guidé sa conduite de vie, ceux du savant et du citoyen. Chronologiquement, les discours de protestation contre la haine antisémite, afin de venir en aide aux victimes du nazisme, sont premiers. Soutenu par sa conception, sans relâche affirmée, de défense d’un humanisme émancipateur et égalitaire, en droite ligne des valeurs d’héritées de la Révolution française, S. Lévi (1933a) en tant que président de l’AIU, prononce deux allocutions au cours de l’année 1933. Le propos de la première, consistant en un discours d’indignation en même temps que d’espoir envers les capacités d’accueil de la France républicaine, est tenu en mai, à une tribune au Palais du Trocadéro où l’ont précédé ou succédé des hommes d’Église, des écrivains, tels François Mauriac (1885-1970), Claude Farrère (1876-1957), A. Spire, des hommes de science et des personnalités politiques, et son collègue à l’EPHE et grand rabbin de France, Israël Lévi (1856-1939). Le cadre était celui du Comité français pour la protection des intellectuels juifs persécutés :

« […] jamais la France n’a mieux montré à l’univers la générosité de son accueil qu’en cette crise épouvantable où toute une communauté qui peut pourtant, sans être taxée d’orgueil, rappeler ses titres antiques de noblesse, se voit vouée au déshonneur, à la destruction méthodique, à la déchéance et à la mort lente. (Applaudissements.) Et souffrez qu’un homme qui a consacré sa vie à la recherche patiente de la vérité dise sa tristesse à voir la science allemande, qui a légitimement acquis une gloire éclatante, s’abaisser et s’avilir jusqu’à flatter les préjugés triomphants et consacrer par une adhésion unanime ce mensonge de la “race” qu’on avait pu croire définitivement rayé du répertoire des erreurs humaines. […] Tant qu’il existera une France, l’humanité ensanglantée n’aura point à désespérer. (Applaudissements prolongés) » (Lévi,1933a : 60-61).

La seconde allocution, S. Lévi la prononce à Londres, quelques mois plus tard, en octobre. Le président de l’AIU a répondu à l’invitation notamment du Joint Foreign Committee of the Board of Deputies of the British Jews et à l’Anglo-Jewish Association, entre autres – « une centaine de délégués et 45 associations » selon Paix et Droit de novembre 1933 – pour discuter des solutions à la situation des Juifs d’Allemagne. Il y tient un discours similaire à celui du Trocadéro, insistant sur l’image donnée au monde, par la réunion de toutes les instances juives mondiales existantes pour œuvrer à sauver les persécutés, tout en remerciant la France et l’élan de solidarité qu’il a ressentie de la part des Églises chrétiennes (Lévi, 1933b). Dans ces deux cas de figure, on suppose des publics variés, nombreux – pour le premier, Paix et Droit, en novembre, évoque ainsi une « assistance énorme » –, car l’adresse est, à l’évidence, celle de l’universalisation de la situation critique vécue par les Juifs allemands. Paix et Droit mentionne encore le discours que prononce en 1935, à l’occasion du 75e anniversaire de l’AIU, S. Lévi qui, cette fois, ne s’adresse qu’à un public juif français composé probablement de personnes ordinaires, mais aussi de notables et de membres de l’Alliance.

Dans ces moments d’inquiétude croissante à partir de 1933, S. Lévi persiste à présenter comme rempart contre les menaces de haine, sa foi humaniste qu’il universalise, l’appliquant également au cas de l’Inde contemporaine. Ainsi, le 21 janvier 1934, le quotidien Excelsior annonce sa conférence au musée Guimet, intitulée : « L’aurore de l’Inde nouvelle : Ram Mohan Roy et son centenaire », un sujet qu’il avait eu à cœur d’évoquer devant un auditoire bengali, à Calcutta, en 1928. Enfin, au Congrès international des orientalistes qui se tient à Rome les 23-29 septembre, où il a été nommé président des congressistes étrangers, S. Lévi prononce un discours en français établissant un lien d’affinité entre les apports civilisationnels antiques de l’Italie et de l’Inde. La conclusion de son allocution, rédigée en latin, offre de biais, une représentation unique du public auquel il s’adresse : celui des orientalistes érudits. Cette intervention suscite toutefois une double interrogation. D’abord, le discours de S. Lévi ne fait aucune allusion (ne fût-ce qu’à mots couverts) au contexte du fascisme italien. Pourtant, dans l’URSS communiste de 1933, à Moscou où il s’était rendu à l’occasion du jubilé du président de l’Académie des sciences, son ami Sergej F. Oldenburg (1863-1934), S. Lévi avait glissé un commentaire sur l’époque qu’il estimait être singulièrement agitée. Ensuite, si nous est parvenue la photo attestant que S. Lévi était bien présent au Congrès de Rome et a effectivement délivré son allucution dont la teneur a été sauvegardée sous forme manuscrite, son discours, bien que mentionné dans les Actes du colloque parus en 1938, n’y est pas reproduit.

Sylvain Lévi prononçant son allocution au XIXe Congrès international des orientalistes, Rome, 23-29 septembre 1935 (Source : collection privée).

Sylvain Lévi prononçant son allocution au XIXCongrès international des orientalistes, Rome, 23-29 septembre 1935 (Source : collection privée).

 

Conclusion

S. Lévi meurt brutalement, un mois après le Congrès orientaliste de Rome. Les conditions de sa mort et les effets sur ses contemporains nous paraissent suivre en tous points le cheminement de sa vie et offrir, de ce fait, un axe particulièrement intéressant de réflexion sur les frontières entre vie publique et vie privée. S. Lévi est « mort au milieu de nous », témoigne Georges Leven (1868-1941 ; 1935) dans Paix et Droit, foudroyé par une crise cardiaque dans les locaux de l’Alliance israélite universelle avant une réunion du comité central. L’événement a donc un caractère public, et ce caractère est repris dans de nombreuses nécrologies, derniers documents qui attestent de ce que les publics retiennent, in fine, fût-ce en termes de représentations, du parcours du savant et du citoyen juif français que fut S. Lévi.


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Auteur·e·s

Fhima Catherine

Centre de recherches historiques École des hautes études en sciences sociales

Lardinois Roland

Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud Centre national de la recherche scientifique

Citer la notice

Fhima Catherine et Lardinois Roland, « Lévi (Sylvain) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 16 septembre 2020. Dernière modification le 21 septembre 2020. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/levi-sylvain.

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