Livre d’or


 

Depuis les années 1960-70, les études de publics (Donnat, 1998a, 1998b) se sont multipliées et nous connaissons aujourd’hui les publics par leurs comportements, leurs richesses sociales et leurs attentes. Si les enquêtes conduites par Pierre Bourdieu et Alain Darbel (1969) ont marqué les institutions culturelles, il en est de même de celles menées auprès des Français sur leurs pratiques culturelles par le Service étude et recherche (SER), puis par le Département des études, de la prospective et des statistiques. Qui plus est, les sociologues s’intéressent tout particulièrement aux pratiques culturelles et artistiques des plus jeunes (Octobre, 2004, 2010a, 2010b, 2014) et de nombreuses enquêtes sociologiques ont été réalisées par le biais de l’observation, de la passation de questionnaires ou d’interviews. Toutefois, hormis ces méthodes, il existe des outils qui eux aussi peuvent être utiles pour obtenir des informations sur les publics. Ainsi en est-il du livre d’or dans lequel l’avis du visiteur est spontané et libre, tant par la forme que par le fond.

 

Définition

Selon la définition du dictionnaire le Petit Robert de 1996 : « Le livre d’or désigne un registre sur lequel étaient inscrits en lettres d’or les noms de familles nobles ». D’un point de vue élitiste, celui-ci était plutôt destiné aux visiteurs prestigieux, qui pouvaient ainsi laisser une trace de leur passage dans le lieu d’exposition. Le musée pouvait alors s’enorgueillir du témoignage de ces visiteurs renommés. Actuellement, il est souvent le point final des expositions : un objet muséal coutumier, habituel, récurrent et parfois oublié. Il est une page blanche et un espace de liberté donné aux visiteurs.

Mais, il peut également être un objet de médiation, témoin de l’échange « vertical » avec l’art, les institutions et les artistes, mais témoin aussi d’échanges « horizontaux » entre visiteurs. De ce point de vue, qui n’a jamais ouvert un livre d’or juste pour y lire les commentaires des autres visiteurs ? Objet participatif qui entretient un rapport physique avec le visiteur, le livre d’or peut devenir un catalyseur entre le lieu, l’œuvre, l’artiste et le public.

Pour Emmanuelle Béra et Emmanuel Paris (2007), l’utilisation du livre d’or et sa considération sont souvent le reflet de la politique de l’établissement. Ainsi les pratiques des institutions peuvent-elles être scindées en deux approches : « la politique de convenance », qui est celle de l’objet muséal, habituel sans originalité ni relief, peu considéré par l’institution et « la politique de considération » où les établissements donnent une plus grande place à la parole du visiteur et aux études de réception et s’orientent souvent vers des investissements conséquents afin de moderniser le livre d’or. Quoi qu’il en soit, les usages et la place des livres d’or dans les lieux d’exposition et notamment de l’art contemporain, ne sont pas encore bien définis. Que pensent les visiteurs d’une exposition ? Qu’ont-ils réellement perçu, compris, apprécié ?

Enfin, le livre d’or peut constituer un outil de connaissance du rapport du public à l’art, mais aussi du rapport du public aux institutions et aux artistes, voire de celui entre visiteurs, notamment dans les lieux d’exposition de l’art contemporain. En effet, le livre d’or constitue un élément de réception de l’avis du public, non plus uniquement associé à une œuvre, mais à l’ensemble du dispositif qui est offert aux visiteurs et permet une meilleure compréhension des politiques publiques engagées dans certaines institutions. À ce propos, bon nombre de questions peuvent se poser quant à la présence d’un livre d’or : « Est-ce que certains thèmes d’exposition incitent, plus que d’autres, les visiteurs à s’exprimer ? » ; « Est-ce que l’exposition de l’art contemporain produit des commentaires différents, dispose-t-on d’une photographie du public singulière ? » ; « A-t-on envisagé dans les lieux d’exposition d’aujourd’hui d’autres outils de médiation permettant de recueillir la parole du visiteur ? » ; « Quel impact exercent les livres d’or sur l’offre culturelle de l’établissement ? » ; « Peuvent-ils constituer un outil de travail et de développement ? ».

 

Une meilleure connaissance du public

Le livre d’or contient un grand nombre d’informations sur le scripteur lui-même, mais aussi sur le contexte de l’exposition. En effet, le scripteur laisse le plus souvent son commentaire, mais pas seulement. Il peut ajouter une date, un lieu, un dessin, une signature, des indications quant à son lieu de résidence, son âge ou toutes autres informations qui sont autant de renseignements à son sujet. Ces ajouts ne sont pas anodins et constituent souvent des indices complémentaires au discours écrit même s’ils restent plus difficilement interprétables. Ils représentent également le reflet d’un autre langage et ajoutent à la compréhension du message sans toutefois délivrer leurs secrets ou intentions.

Bien connaître son public peut donc permettre à l’institution d’anticiper les effets de mutation et de crise. Une connaissance qui peut réduire l’écart, parfois immense, entre les attentes institutionnelles dans le champ de l’art contemporain et la réception par le public. De ce point de vue, le livre d’or exprime les différences entre la réception telle qu’elle est souhaitée par les professionnels et celle effective par les visiteurs. Il peut aussi contribuer à une meilleure perception des attentes et habitudes des visiteurs.

 

La forme des livres d’or et leur emplacement 

Souvent, le livre d’or se présente sous la forme d’un carnet noir. Sa couverture est en cuir, la tranche des feuilles est dorée. Le titre est écrit en lettres liées. Parfois, il revêt l’aspect d’un cahier ordinaire, relié ou à spirales et peut aussi se présenter sous une forme informatique. Il connaît également des dérivés comme la boîte en plexiglas qui permet de recueillir les commentaires mais ne permet pas à tout un chacun de les lire à sa guise. Selon la politique de l’établissement, le livre d’or sera disposé à différents endroits. Si la politique est plutôt de convenance, il sera à la disposition des visiteurs, souvent en fin de parcours, pas forcément très visible, et parfois, il faudra même le réclamer aux agents d’accueil. Il s’apparente alors à une politesse faite aux visiteurs, mais sans volonté – parfois d’ailleurs trop visible – de la part de l’établissement, de prendre en compte leur avis.

A contrario, si l’institution entreprend une politique de considération, le choix de l’emplacement, de sa forme et de ses autres qualités apparaîtra comme ayant été réfléchi et le livre d’or pourra même devenir un expôt en soi, une pièce centrale du dispositif de l’exposition. Les concepteurs de l’exposition Au temps des Mammouths, organisée en 2004-2005 par le Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, avaient mis sous verre un livre d’or, dans le but de montrer un dessin d’enfant particulièrement réussi. Ainsi signale-t-on aux visiteurs, par cette place de choix donnée au livre d’or, la reconnaissance de ses commentaires. L’institution reconnaît le public et les visiteurs peuvent ensuite accorder à l’établissement une meilleure considération.

À l’inverse, le livre d’or peut effrayer et être retiré des lieux d’exposition. Il apparaît alors comme le support de la mauvaise humeur des scripteurs, exprimant les mécontentements du public et devient un objet négatif de communication. Le livre d’or vient alors troubler la visibilité des expositions, parfois les choix de l’équipe scientifique, la réception des œuvres par le personnel de l’établissement et par le public. Mais sans aucun doute, le livre d’or peut posséder un impact très fort.

 

Le livre d’or multimédia

Depuis le début des années 1990, l’internet et les réseaux sociaux ont largement évolué et les révolutions numériques et informatiques touchent tous les domaines d’activité. Le numérique, les blogs et autres forums offrent désormais les pistes les plus innovantes du livre d’or. Ils permettent aux publics de découvrir de nouveaux territoires et lieux d’expression. Les musées et autres lieux d’exposition n’ont pas échappé à ce développement et la plupart des structures d’exposition disposent au minimum d’un site internet régulièrement mis à jour, sur lequel, il n’est plus rare de trouver un accès aux réseaux sociaux les plus connus. De toute évidence, ces nouveaux « e-livres » d’or deviennent aussi source de connaissances et d’observation des publics.

Pour autant, cette démarche du visiteur sur internet reste différente de la prise de parole sur le livre d’or : le visiteur est sorti de l’espace institutionnel, muséal ou de la galerie. La prise de parole apparaît différente, plus fournie, plus réfléchie. Le visiteur est rentré chez lui ; il a eu le temps de prendre de la distance. Par ailleurs, nous ne sommes pas à l’abri d’une manipulation de la parole du scripteur « d’e-livre d’or », par les parties prenantes. Quelle institution n’a jamais effacé de son livre d’or un message trop gênant, injurieux ou obscène ? Cela est sans doute bien venu quand le scripteur a dépassé les limites autorisées, mais quelles sont ces limites et qui les fixe ? Enfin, sur la toile, peu de choses résistent au temps. Les commentaires d’un visiteur qui sort d’une exposition seront conservés un temps, puis disparaîtront avec le flux des autres commentaires qui arriveront ensuite. La limite du « e-livre » d’or tient, ici, à son caractère éphémère.

Ainsi les livres d’or réels ont-ils l’avantage de résister au temps à la condition que l’institution décide de les conserver. Ils peuvent constituer un outil central de communication pour un lieu d’exposition et apparaissent comme les témoins de leur temps, devenant de précieux documents utilisés parfois des années plus tard par des historiens. Quant aux livres d’or 2.0, ils représentent l’évolution de la réception des expositions par le public et parfois un moyen de communication efficace.


Bibliographie

Béra E., Paris E., 2007, « Usages et enjeux de l’analyse des livres d’or pour les stratégies culturelles d’établissement », pp. 199 – 211, in : Eidelman J., Roustan M., Goldstein B., dirs, La place des publics. De l’usage des études et recherches par les musées, Paris, La Documentation Française.

Bourdieu P., Darbel A., 1969, L’Amour de l’art. Les musées d’art européens et leur public, Paris, Éd. de Minuit.

Donnat O., 1998a, Les Pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Paris, La Documentation Française.

Donnat O., 1998b, « Les pratiques culturelles des Français. Évolution 1989-1997 », Développement culturel, 124.

Joly F., 2009, Le Livre d’or, objet médiateur de l’art contemporain, Master II recherche en médiation culturelle, Paris 3.

Octobre S., 2004, Les Loisirs culturels des 6-14 ans, Paris, DEPS.

Octobre S., Détrez C., Mercklé P., Berthomier N., 2010a, L’Enfance des loisirs. Trajectoires communes et parcours individuels de la fin de l’enfance à la grande adolescence, Paris, La Documentation française.

Octobre S., dir., 2010b, Enfance et culture. Transmission, appropriation et représentation, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, DEPS.

Octobre S., 2014, Deux pouces et deux neurones. Les cultures juvéniles de l’ère médiatique à l’ère numérique, Ministère de la Culture et de la Communication, Paris, DEPS.

Auteur

Joly Frédérique

Joly Frédérique

Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris
École d’art du Calaisis

Citer la notice

Frédérique Joly, Livre d’or. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/livre-dor/.
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