Manifestation


 

La manifestation de rue quelle qu’en soit la forme ou l’intitulé se déploie par essence dans l’espace public. Les rapports qu’elle entretient avec la sphère publique ou le public actif tels que théorisés par Jürgen Habermas dans sa thèse intitulée L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (1962), thèse dans laquelle il décrit « le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État», sont en revanche plus complexes.

 

2011 : deux types d’occupation des places publiques

L’année 2011 a été marquée par cette modalité particulière de manifestation que sont les campements, dans tous les continents ou presque, place Tahrir en Égypte, en janvier, place du gouvernement, à Tunis, aux portes de la Kasbah, le mois suivant, Puerta del sol à Madrid à partir du 15 mai, plazza Catelunya à Barcelone, Zuccotti Park à New York, avant que de s’étendre à plusieurs centaines de villes américaines ou canadiennes, place Syntagma à Athènes, Boulevard Rothschild à Tel-Aviv. Pour s’en tenir aux plus saillants.

Le répertoire d’action collective n’a longtemps compris que des occupations d’usines ou de bâtiments (squats). L’occupation des places publiques, initiée place Tien An Men, en 1989, et, fréquente, à Mexico ou Oxaca, Plazza Mayor ou sur le Zocalo, n’a gagné en ampleur qu’à partir des années 1990. La plupart des places concernées se caractérisent par leur centralité et par les déploiements d’ampleur qu’elles autorisent, souvent de longue date; ainsi, place Tahir depuis les années 1970. Dans les pays arabes où la ville médiévale n’autorise pas le rassemblement, ces places relèvent d’un urbanisme en rupture, emprunté à l’Europe et aux villes haussmanniennes. Dans les villes européennes ou américaines, structurellement dotées de places, de parcs ou d’esplanades, les espaces requis ne se confondent pas nécessairement avec les espaces monumentaux consacrés de la vie politique et s’en distinguent même, parfois, de manière ostensible. Aux États-Unis, en 2011, 102 des 268 sites occupés sont ainsi des parcs ou des squares (dont Zuccotti Park) quand ils ne sont que 40 à abriter des édifices publics de diverses natures.

La quasi-simultanéité des occupations advenues sous différents intitulés dans le monde arabe, en Amérique du nord, en Europe ou en Australie et les circulations qui s’opèrent alors entre elles ne signifie pas qu’elles entretiennent un même rapport à la sphère publique et à la politique. Celles qu’on a regroupé sous l’intitulé de « printemps arabe » s’approprient l’espace public pour donner corps à une sphère publique jusqu’alors inexistante en permettant à leurs acteurs de s’inventer par là-même comme acteurs politiques, sans autre alternative que de l’emporter ici et maintenant ou de disparaître, comme déjà place Tien An Men ou, avec une issue bien différente, lors de la « révolution orange» advenue en Ukraine, suite à la proclamation du résultat contesté du deuxième tour de l’élection présidentielle, le 21 novembre 2004. Par quoi elles s’apparentent davantage à des mouvements révolutionnaires qu’à des manifestations. Rien de tel en Amérique du nord, en Europe ou en Australie où les acteurs des mouvements concernés se dressent contre la corruption, l’inefficacité ou l’immoralité des politiques publiques ou, plus globalement contre le néo-libéralisme mais agissent, au nom de la démocratie, dans le cadre du système existant, en participant, à telle enseigne, de la « démocratie de protestation » (n’excluant, toutefois, pas qu’elles se heurtent in fine à des forces répressives dont l’irruption met un terme au mouvement).

 

Une sphère publique alternative

Ces disparités n’excluent pas une commune volonté de se tenir partout à l’écart de la sphère de la négociation et de le revendiquer. Des indignés de la Puerta del sol, filmés par Sylvain Georges considèrent ainsi que les pétitions « vers les hautes sphères de la société » ne font que les renforcer, que « rien de bon ne peut venir d’en haut » et se refusent à « lutter contre le pouvoir avec les armes du pouvoir ». L’inexistence d’une sphère publique ou son illégitimité proclamée (« vous ne nous représentez pas ») génère des prises de distance ostensibles à l’encontre des formes ou des acteurs convenus de la politique (Georges, 2014). Les comités de la place Tahrir, qui savent ce qu’ils doivent à de multiples organisations et mouvements de toute espèce qui leur préexistaient n’excluent ni la présence ni les interventions occasionnelles de figures de l’opposition légale ou illégale. Ceux de la Puerta del sol interdisent, en revanche, la présence de drapeaux ou de sigles politiques et toute intervention au nom de partis ou de collectifs, tandis que résonne « le peuple uni n’a pas besoin de parti ». Zuccoti Park accueille plus volontiers des intellectuels mondialisés tel le philosophe et psychanalyste slovène Slavoj Žižek. Cette mise à distance de la sphère publique contribue du reste à expliquer que les espaces investis ne se confondent qu’exceptionnellement avec ceux de la monumentalité politique, dont les images de Sylvain Georges soulignent le caractère pétrifié face la fluidité prévalant Puerta del sol.

Ces manifestations statiques au regard de l’espace investi participent d’une crise du système de représentation légitime dont elles sont un symptôme ou témoignent de son absence en présentant à ce titre des disparités nationales. Ainsi la France n’est-elle gagnée que très marginalement par le mouvement des indignés cependant que des actions confondant pareillement l’espace et la sphère publics s’y déploient, plus tardivement, de l’initiative des « veilleurs », surgis dans le sillage de la manif pour tous ou dans les ZAD (Zone à défendre). À l’égal des marches stricto sensu qui doivent à la distance parcourue de s’inscrire dans la durée, en rompant par là-même avec la quotidienneté du « temps des horloges et du calendrier », les campements ont pour trait saillant d’autoriser l’éphémère affirmation d’une sphère publique alternative et l’émergence d’un public actif, désynchronisés de l’espace légitime de la délibération politique. À l’heure où le récit linéaire, pourvoyeur de sens qui caractérisait la modernité classique (Koselleck, 1979) a fait place au temps linéaire à l’avenir ouvert de la modernité tardive (Rosa, 2011), ces modes d’action, devenus leur propre finalité, se veulent l’affirmation qu’un « autre monde est possible en se donnant pour une manière d’être ensemble », ici et maintenant, Hoy, comme le scandent les indignés de Puerta del sol qui estiment que « parler d’avenir, c’est organiser la mort ». Leurs acteurs se réclament de la démarche à l’œuvre dans les villages alternatifs dressés lors de la plupart des rassemblements altermondialistes, dotés de leurs propres règles : démocratie directe, solidarité en acte, financement participatif, transparence, absence de hiérarchie, circulation d’une parole libérée, pratiques festives, délibérations collectives au sein de comités débattant ici de l’organisation du mouvement – sécurité, logistique, soins médicaux –, et là de thématiques, telles l’éducation ou la décroissance ; construction du consensus, signifié par acclamation place Tarhir ou par vote à main levée Puerta del sol, médias alternatifs, etc. Dans une durée qui toutefois se confond strictement avec celle de la maîtrise de l’espace public, laissant ouvertes les questions du rapport à l’espace de la délibération politique perpétué et de la représentation quand disparaît le cadre ayant autorisé l’émergence de cet espace public critique.

Cette imbrication de l’espace et de la sphère publique n’est pas un monopole de la modernité tardive. À l’âge de la modernité classique, elle caractérise certains mouvements advenus durant les phases d’émergence de la délibération publique, dans la France révolutionnaire par exemple, ou, plus durablement là où cette dernière est entachée d’irrégularités, dans de nombreux pays d’Amérique latine dont l’Argentine, en premier lieu. Elle resurgit en France, dans chacune des phases de rupture qui scandent le premier XIXe siècle ou, faute de partis politiques modernes susceptibles de transformer les mouvements de la rue en manifestations d’une autre espèce, durant la crise Boulangiste ou l’Affaire Dreyfus, dans le « quartier des journaux » qui amalgame à sa manière l’espace et la sphère publics. La consolidation d’une sphère publique stabilisée qui conditionne l’exercice de la démocratie selon des chronologies qui diffèrent, il est vrai, d’un État à un autre contribue du moins à redéfinir, alors, les rapports que les mobilisations dans l’espace public entretiennent avec cette dernière, en permettant aux mouvements de la rue d’hier de s’affirmer pour des manifestations de rue, où la rue, de sujet fantasmatique qu’elle était encore devient espace. Les espaces-temps de l’espace et de la sphère publique se dissocient tandis que le cortège ordonné sur la voie publique, désormais parcourue, s’impose pour l’image entre toutes de la marche en avant vers le progrès, inhérente aux conceptions progressistes de l’histoire désormais prévalentes.

 

Les espaces-temps dissociés de l’espace et de la sphère publique

Ce qui vaut pour toutes les démocraties occidentales vaut avec plus d’évidence dans la France républicaine où l’émergence précoce d’un espace de la délibération politique délégitime quasi constitutivement et durablement toute autre forme d’espace public critique, propre à générer un « public actif ». La République des années 1880 développe une démopédie (soit une conception de la démocratie fondée sur l’éducation du Peuple) qui assigne aux élus, aux journalistes et à l’École la mission d’éclairer et de transmettre et démocratise en conséquence les espaces du débat public (liberté de presse, de réunion, droit d’affichage). Elle s’attache toutefois à soigneusement distinguer la sphère publique ainsi comprise de l’espace public dont elle s’assure alors la pleine maîtrise, symbolique y compris. La liberté de réunion ne vaut qu’à la condition que celles-ci s’organisent en lieu clos, le droit d’affichage, effectif, est réglementé et les manifestations de rue qui ne constituent pas un droit ne sont tolérées qu’avec une parcimonie qui varie selon l’obédience politique des maires pour se réduire à peu dans la capitale, pour des raisons qui ne relèvent pas exclusivement ni même principalement de problèmes d’ordre public. La philosophie politique des républicains victorieux leur vaut en effet de tenir en suspicion toute forme de corps intermédiaires tenus pour autant d’écrans ou de pressions entre les citoyens électeurs et cette forme de représentation exclusive et seule légitime que sont les élus ; ainsi les partis, associations, groupes parlementaires et, bien sûr, les manifestations. Le décret-loi d’août 1935 qui introduit le principe de la demande d’autorisation préalable des manifestations en la codifiant par là-même pour la première fois vise à mieux réguler ce qui s’est imposé pour un fait, et non à l’instituer au nombre des libertés démocratiques. Le conseil d’État qui doit à la jurisprudence européenne de devoir consacrer la liberté de manifester le 18 janvier 1995 procède dans une décision destinée à limiter cette dernière, non à la protéger.

 

Une intégration progressive à la sphère publique

Cette mise à distance ne signifie nullement la disparition des manifestations qui se déploient tout au contraire durablement sur la voie publique, à l’initiative d’une multiplicité d’acteurs. La grande majorité de ces manifestations qui s’inscrivent dans des stratégies dont elles ne sont qu’une composante interpellent les pouvoirs publics (manifestations-pétition) ou, plus rarement les combattent (manifestations-insurrection) ou leur viennent en appui (levée en masse), ainsi le 11 janvier 2015 après les attentats contre Charlie Hebdo et une épicerie Cacher. Elles s’intègrent ainsi progressivement dans la sphère publique, jusqu’à s’imposer pour des manières de referendums d’initiative populaire. Parce que leur inscription dans une stratégie qui permet la capitalisation et donne un sens, qui, en vertu des conceptions progressistes de l’histoire alors prévalentes, ne se décidera toutefois que dans l’accomplissement politique, elles ne s’érigent pas en modalités d’un débat alternatif (pour lequel leur forme paraîtrait, du reste, assez mal adaptée). On marche pour aller de l’avant en constituant par là-même le sens.

L’inscription privilégiée des deux types de manifestations sur lesquels nous nous sommes focalisés dans la modernité classique ou la modernité tardive ne signifie nullement qu’elles se succèdent avec la rigueur d’un métronome. Leur coexistence, aujourd’hui la norme, atteste de la complexité d’une sphère publique en profonde redéfinition.


Bibliographie

Tartakowsky D. et Loiseau J., 2011 De Tunis à Madrid : démocratie, une nouvelle jeunesse ? La fabrique de l’histoire, France Culture, 16 juin 2011.

Fillieule O., Tartakowsky D., 2013, La manifestation, Paris, Presses de Sciences Po.

George S., 2014, Vers Madrid.

Grosbon S. « le régime juridique des manifestations », 2011, pp. 230-244, in Tartakowsky D. (dir.), Paris-manif, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

Koselleck R., 1990, traduit de l’allemand par J. et –C. Hoock, Le futur passé, Paris, Editions de l’EHESS.

Rosa H., 2011, traduit de l’allemand par D. Renault, Accélération, une critique sociale du temps, Paris, La Découverte.

Sabato H., 1998, Politica en las calles. Entre el voto y la movilización en Buenos Aires, Buenos Aires, Sudamericana.

Tarrow S., 2013, The language of contention, revolution in words, 1688-2010, New York Cambridge university press, 2013.

Tartakowky D., Manifester à Paris, 1880-2010, Seyssel, Champ vallon, 2010.

Auteur

Tartakowsky Danièle

Tartakowsky Danièle

Centre de recherches historiques : histoire des pouvoirs, savoirs et sociétés
Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis

Citer la notice

Danièle Tartakowsky, Manifestation. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/manifestation/.
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