Médiateur de presse


 

Les démarches de médiation de presse trouvent leur origine dans le concept d’ombudsman, apparu en Suède au début du XIXe siècle et désignant une personne déléguée, chargée de veiller à l’équité des décisions administratives. Transposée au monde des médias, la fonction d’ombudsman/médiateur de presse est apparue aux États-Unis durant les années 1960, l’expérience du Louisville Courier-Journal, dans le Kentucky (1967), faisant figure de référence dans ce domaine. Un développement important des expériences de médiation de presse se fait jour au cours des années 1990 avec, en France, en 1994, l’initiative du Monde (Champagne, 2000 ; Krieg-Planque, 2004 ; Lavoinne, 1994 ; Legavre, 2007) qui fait figure de symbole précurseur d’une démarche visant à ouvrir les colonnes du journal à la parole critique des lecteurs de celui-ci. Durant cette décennie, le modèle se diffuse largement dans les médias audiovisuels avec l’expérience de la BBC, celle de la radio-télévision publique canadienne ou celle de France Télévisions, à partir de 1998 (Goulet, 2004 ; Aubert, 2007 ; Noyer, 2009).

Ces démarches sont inscrites dans un contexte de fragilisation croissante de la crédibilité des journalistes et du discours journalistique. Dans ce climat de défiance à l’égard des pratiques professionnelles des journalistes, la mise en place de médiateurs de presse relève de ce que l’on pourrait considérer comme de l’ordre d’un métajournalisme où ces pratiques sont questionnées en regard des règles qui régissent la profession et des attentes des publics qui réagissent aux informations diffusées. La mise en place de démarches de médiation est donc progressivement apparue comme une voie vers une prise en compte accrue du public et une écoute de ses attentes, même si celles-ci se formulent, avant tout, en tant que réactions à l’offre informative.

Par son positionnement institutionnel, le médiateur de presse est donc la figuration d’une instance intermédiaire entre la rédaction et le public. Il s’inscrit dans une relation triangulaire où il occupe une place de tiers entre les lecteurs/téléspectateurs du journal/de la chaîne et les journalistes de la rédaction. En ce sens, il incarne l’idéal d’une place à mi-chemin des professionnels de l’information et de leur(s) public(s). Interface entre public(s) et journaliste(s), il a pour fonction principale de favoriser le dialogue entre ces instances qui peuvent apparaître, à bien des égards, dans un rapport de relative méconnaissance réciproque. De fait, il constitue ce que l’on pourrait considérer comme un poste d’observation avancé des pratiques de réception, exerçant des fonctions de veille, notamment en matière de respect d’un certain nombre de « règles » (Legavre, 2007) internes à une rédaction et/ou transversales à la profession et qui en constituent l’armature déontologique (règles que la médiation peut contribuer à développer et à enrichir).

Sorte de thermomètre qualitatif en continu de la façon dont l’information est ressentie (reçue, perçue, acceptée ou rejetée…) par ceux auxquels elle est destinée, la médiation marque une évolution vers des formes « qualitatives » de prise en compte de la réception, au-delà des diverses mesures quantitatives de l’audience – même si l’on ne peut ignorer le lien entre accroissement de la dimension « qualitative » de l’information (fiabilité, réactivité, qualité technique…) et objectifs d’accroissement d’audience. On peut donc, d’une certaine façon, considérer que la médiation participe d’une forme de pilotage – partiel – de la médiatisation par l’aval des réactions qu’elle suscite.

 

Ouverture à la parole critique du public ?

La médiation de presse se caractérise donc – en amont de ce que les réseaux sociaux permettront, ultérieurement, à très large échelle – par une ouverture à la parole critique d’un public longtemps considéré comme simple destinataire de l’information qui lui est délivrée. Elle repose donc sur le présupposé d’un public actif et compétent, porteur d’attentes précises (transparaissant parfois implicitement à travers l’expression explicite d’insatisfactions). De ces points de vue critiques, le médiateur se fait l’interprète et le porte-parole (d’où la conception répandue du médiateur de presse comme « readers representative »). Se donner les moyens de prendre en compte les attentes du public et donc de les identifier est d’autant plus précieux que ce public peut fréquemment être considéré comme partenaire et contributeur du média (comme dans le cas de la télévision publique). La fonction de veille de la médiation repose donc sur un travail de suivi et d’analyse des mécontentements et griefs divers qui confère à la médiation un caractère performatif : rendre possible l’écoute de propos évaluatifs du public, c’est signifier, par cette écoute, qu’on est prêt à en tenir compte dans la médiatisation ultérieure.

 

Une forme de pédagogie auprès du public

Il n’en reste pas moins que la médiation de presse a également pour objectif d’exercer une forme de pédagogie auprès du public, notamment sur la question des conditions de production de l’information et des contraintes qu’elles peuvent présenter. La pratique de la médiation va régulièrement consister en une explicitation des conditions d’exercice du métier et des conditions techniques de conception des produits médiatiques – qui vont régulièrement fonctionner comme principe de justification des journalistes et de leurs pratiques. Et, de fait, si la méconnaissance, par le public, des conditions de production de l’information a longtemps été un argument régulier de disqualification des jugements externes par les professionnels de l’information, on peut considérer que la médiation participe de l’acculturation de ce public en matière d’identification des conditions d’exercice du journalisme (accès aux sources, aux images…)

On comprend, dès lors, qu’une des difficultés récurrentes de l’exercice de la médiation consiste dans le rapport de places institué pour caractériser et délimiter la fonction de médiateur et préserver sa crédibilité auprès des différents interlocuteurs (lecteurs/téléspecteurs/auditeurs, journalistes). Incarnant un idéal d’équidistance entre le public et la rédaction, il est censé figurer publiquement, et systématiquement, des formes de non-engagement et de neutralité diverses avec l’ensemble des points de vue émis. Le principe d’indépendance des médiateurs est, en effet, affirmé, statutairement, avec constance – ce qui les place dans ce que Mário Mesquita (1998) appelle une « solitude institutionnelle », en les construisant comme outsiders. En même temps, cela vient « buter » sur les modes de recrutement usuels des médiateurs : l’origine interne au champ journalistique des médiateurs que l’on peut régulièrement observer s’explique par des critères de savoirs et de compétences propres au domaine objet de la médiation et aux compétences spécifiques qu’il réclame. Ces critères sont fréquemment articulés à une expérience journalistique consistante et variée qui, appuyée sur la connaissance des processus de fabrication, vise à construire l’autorité du médiateur. Le fait qu’il s’agisse fréquemment d’un journaliste expérimenté contribue à renforcer l’image d’un médiateur comme au dessus de la mêlée et dépositaire de toutes les compétences qui justifient son rôle – et la place particulière qui lui correspond. Cependant, cela nourrit des soupçons récurrents du public quant à une proximité effective du médiateur vis-à-vis d’une rédaction dont il est généralement issu (Ferreira Maia, 2004). Cette suspicion externe d’une médiation qui serait au service d’un cautionnement systématique de la démarche journalistique dans les questions mises en débat se formule souvent dans les termes d’une idéologie corporatiste d’autodéculpabilisation, traduite en termes de reproche d’une asymétrie des débats systématiquement favorable aux journalistes.

Ces critiques externes de la médiation trouvent une expression symétrique, à l’interne qui se formule, souvent, au sein des rédactions, sur le plan d’une stigmatisation accrue des médias par le biais de la médiation, de risques d’une instrumentalisation de la démarche par les rédactions en chef, de craintes de changements organisationnels impulsés par une médiation vue comme outil de management…

Reposant sur le principe d’un public actif – et acteur de/dans sa prise d’information –, la médiation de presse l’envisage comme un opérateur de sens dont les modes de lecture/écoute et de compréhension doivent trouver la voie d’une expression publique. La médiation permet donc – même si ça n’est que partiellement – d’envisager, sous le public, les différents publics qui le constituent et dans la réception, les multiples modes selon lesquels elle s’effectue (déterminants, modes de représentation…). Les usages que peuvent faire ces différents publics du discours informatif produit – et comment celui-ci est, au travers des réactions qu’il suscite, un révélateur de cette multiplicité – constituent un mode d’éclairage des formes d’appréhension, de compréhension et de positionnement par rapport à ce discours. La multiplicité des propos évaluatifs tenus – et des grilles de lecture qui les sous-tendent – apparaît donc comme l’une des matérialisations de la diversité des publics, que la médiation permet d’entrevoir.


Bibliographie

Aubert A., 2007, « D’une prise de parole dans les médias à une prise de pouvoir sur les médias ? Les courriers au médiateur de la rédaction de France 2 », Questions de communication, 12, pp. 227-244.

Champagne P., 2000, « Le médiateur entre deux Mondes. Transformations du champ médiatique et gestion du capital journalistique », Actes de la recherche en sciences sociales, 131-132, pp. 8-29.

Ferreira Maia K., 2004, « Le fragile compromis des principes de justification de la médiation de presse », Questions de communication, 6, pp. 203-216.

Goulet V., 2004, « Le médiateur de la rédaction de France 2. L’institutionnalisation d’un public idéal », Questions de Communication, 5, pp. 281-299.

Krieg-Planque A., 2004, « Le discours de l’“ombudsman”. Analyse des marques de médiation dans la rubrique « Le médiateur » du quotidien Le Monde (juin 1999-juin 2000) », pp. 157-164, in : Delamotte-Legrand R., Les Médiations langagières, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, vol. II.

Lavoinne Y., 1995, « Le monde de l’écriture : l’écriture du Monde (Autour des chroniques d’André Laurens, 1994) », pp. 178-204, in : Mathien M., Rieffel R., dirs, L’Identité professionnelle des journalistes, Strasbourg, Alphacom-CUEJ.

Legavre J.-B., 2007, « Les “règles” du médiateur du Monde ou la mise en scène d’une écriture de presse », Questions de communication, 12, pp. 311-334.

Mesquita M., 1998, « La médiation solitaire de l’ombudsman de presse », Recherches en communication, 9, pp. 83-92.

Noyer J., 2009, Quand la télévision donne la parole au public : la médiation de l’information dans L’Hebdo du Médiateur, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion.

Auteur

Noyer Jacques

Noyer Jacques

Groupe d’études et de recherche interdisciplinaire en information et communication
Université Lille 3-Sciences humaines et sociales

Citer la notice

Jacques Noyer, Médiateur de presse. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/mediateur-de-presse/.
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