Méli-mélomane


 

Substantif syncrétique, ou mot valise, récusant l’idée de partition(s) entre genres et styles distincts ; épicène, comme pamplemousse, réglisse, effluve ou… disparate ; non encore attesté par la lexicographie officielle, mais probablement en passe de l’être tant les usages contemporains requièrent et pratiquent le déplacement et le franchissement des frontières. Incités par les nouveaux moyens d’information et de communication, ainsi que par des acteurs de la vie musicale, c’est sous la bannière de ce vocable que nous définirons aujourd’hui une nouvelle catégorie de public : le public désireux de passer outre toute barrière musicale.

 

Dictionnaires ou fictionnaires ne s’usent que si l’on s’en sert…

Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, a donné du Mélomane traditionnel une définition particulièrement plaisante, aux détails savoureux. On s’y reportera en se remémorant le siècle des Rossini, Paganini, Thalberg, Meyerbeer, Chopin, Liszt… Tous ont eu leurs thuriféraires inconditionnels, comme, plus près de nous, Scriabine, Debussy, Schönberg, Ravel ou Martinu… Les lignes qui suivent veulent présenter – pièces à l’appui – quelques remarques relatives aux nouvelles technologies d’information et de communication, ainsi qu’à leurs conséquences sur les individus de la musicosphère, auditeurs, interprètes ou créateurs. Tout un méli-mélo, en somme, dans lequel nous évoluons par force chaque jour au gré des modes, des envies, des goûts, et des apparentes facilités de jugement procurées par le « progrès » technique.

Entré dans la langue peu après 1780, comme l’affirme Gunnar von Proschwitz (1956 : 343) le mot « Mélomane » met l’accent sur la passion musicale inconditionnelle, voire la fureur, de ceux ou celles qu’il désigne. Mais Inconditionnel ne signifie pas nécessairement non conditionné par des modes de perception, de penser, de concevoir, et par des formes de représentation libres de tout a priori esthétique ou idéologique. Bien au contraire ! C’est ainsi que toute manie est amenée à se transformer en fonction de l’évolution des moyens dont elle dispose pour se nourrir. Dans les vingt dernières années du XIXe siècle, le Dictionnaire général de la langue française d’Adolphe Hatzfeld, Arsene Darmesteter et Antoine Thomas, cerne la folie, étymologiquement inscrite dans cette manie, mais il la recouvre aussitôt et pudiquement du voile de la passion. On comprend qu’Alain Rey et son équipe n’aient réservé aucune entrée spécifique à « Mélomane » dans leur Dictionnaire historique de la langue française, mais l’aient seulement inclus comme exemple, et pas même comme sous-entrée, dans l’article Manie. Quant aux Académiciens, ils transforment convenablement dès 1932 (8e éd.) cet épicène exalté dans les éditions de 1835 (6e éd.) et 1878 (7e éd.) en le contraignant dans les limites d’une pure passion… Comme le dénonçait Gustave Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues (1913), c’est donc le sens tout fait et l’opinion corrélative figée, sa doxa, qui se présentent à nous aujourd’hui lorsqu’on envisage ce curieux bipède rétrograde, à grandes oreilles et idées souvent étroites, que l’on nomme Mélomane, de plus en plus perdu dans l’enfer des bruits et de la musique de la société contemporaine. Ces musiques qui, justement, brouillent tous les repères de genre et de style et qui se réclament de ce que la langue du Brexit nomme « Crossover »…

 

Un mot, des discours, entre buzz et tweets

« Crossover »… traverser, transgresser, dépasser, déplacer… mais quelles frontières, quelles limites, quelles bornes, quelles extrémités ? Non seulement les Nuls sont en mesure de se voir expliquer et commenter à prix économique les principes, les formes, les œuvres et les interprètes de la musique, mais ceux qui avouent aussi ne pas aimer la guitare, l’opéra, la voix, les concertos, le piano, le violon, peuvent être récompensés de leur franchise en trouvant à acquérir des compilations bien ordonnées susceptibles de les faire revenir un instant sur leur prévention initiale. Tout est donc bien « dans le meilleur des mondes » dirait Candide, et n’importe qui, comme le notait déjà Pierre Larousse, peut revendiquer une mélomanie minimale qui fera le bonheur des discussions d’apéritifs ou des dîners de préfectures et sous-préfectures. Il y aura les pro-Bach et les anti-Liszt, les pro-opéra et les anti-oratorio, les pro-trombone et les anti-flûte, etc., tous fortement arrimés à leurs convictions du jour. Mais qui portera le chapeau chinois et qui, hors Guillaume Apollinaire, vantera les mérites de la trompette marine ?… Ce n’est là cependant qu’un des aspects de la question. Du côté du Brexit on reconnaît : « It takes all sorts to make a world » ; du côté de Schengen c’est plutôt : « Über Geschmack kann man nicht streiten », tandis que nous répétons : « Tous les goûts sont dans la nature ». Ce qui est intéressant dans le phénomène que nous observons, c’est la manière dont on peut désormais aborder et appréhender la musique. L’internet favorise une circulation incessante d’informations, petites ou grandes, fondées ou infondées, de première, seconde ou troisième main, qui ne cessent de faire le bourdonnement perpétuel du buzz inhérent à tout échange, ou le gazouillis des tweets. Ce n’est pas neuf. Avec la radio puis la télévision, quelques passeurs ont pu concourir à la connaissance de la musique dans tous ses aspects et assigner une certaine place au public. À côté des commentaires empesés de Bernard Gavoty, un Jacques Chancel, avec son émission Le Grand échiquier, ou aujourd’hui Jean-François Zygel, avec La Leçon de musique et Les Clefs de l’orchestre, ont été ou sont de très utiles franchisseurs de frontières et des informateurs précieux pour un public néophyte. Les dépêches-notes, trois fois par jour, à heures régulières, sur France Musique, permettent de se tenir au courant des faits essentiels ou purement anecdotiques qui font la vie du monde musical. L’auditeur se veut informé, et il est effectivement mis en forme, selon un ou des formats idéologiques, par ces nouvelles, qu’il n’a pas véritablement sollicitées, et qui ne font sens qu’entre le moment d’avant, où elles étaient ignorées, et le moment d’après, où elles seront oubliées… L’auditeur de France Musique n’a certes guère l’occasion de réagir en direct à ces informations, mais un site comme Slipped Disc de Norman Lebrecht (http://slippedisc.com/), « the world’s most-read cultural website », offre la possibilité au lecteur de communiquer en retour ses sentiments, ses opinions, d’asséner librement ses jugements plus ou moins bien fondés, bref de s’exprimer ! Une consultation régulière de ce site permet d’avoir une vue assez précise des intérêts multiples qui traversent et « travaillent » la musicosphère :

Le gossip alimente donc le buzz, les tweets, et nourrit toutes les curiosités. Ce qui donne parfois lieu à des dérapages aussi savoureux qu’intéressants. À propos du pianiste Pierre-Laurent Aymard, changeant d’éditeur (http://slippedisc.com/2017/07/label-raid-dutch-grab-dg-pianist/), la discussion dévie radicalement de sujet ; démonstration de ce que les manies sont capables d’offusquer toute raison et déplacer les centres d’intérêt.

 

La promotion par l’internet : sites, blogs et idéologies…

Sans doute, d’ailleurs, au-delà des techniques d’enregistrement, les popstars du rock ou du rap, savent-elles se servir aussi de ces nouveaux moyens pour diffuser des représentations d’eux-mêmes qui les installent chaque jour un peu plus dans leur rôle de vedutta, vedettes, soumises par nature et étymologie à la nécessité d’être vu(e)s. Mais elles ne sont plus les seules. Le compte Facebook du violoniste Ray Chen sait manifestement comment user de ces moyens, que ce soit pour divertir, informer ou expliquer (https://fr-fr.facebook.com/raychenviolinist/). Les chaînes Youtube consacrées aux artistes de la musique « classique » donnent à voir, entendre et commenter d’innombrables documents sonores et audiovisuels témoignant des moments les plus sombres de l’histoire de la musique (https://www.youtube.com/watch?v=hyBFm-vBvTQ), aussi bien que des moments inattendus de grâce et d’humour, quelque soit la qualité technique du medium (https://www.youtube.com/watch?v=-UPTU6GIzhk). Mais Youtube est une fenêtre qui offre bien d’autres possibilités comme en témoigne l’histoire de la pianiste ukrainienne Valentina Lisitsa (née en 1973). Une interview fort éclairante et non dénuée de perspicacité justifie l’audace d’une interprète désireuse de forcer les barrages du marketing musical et de se faire un nom et une renommée (http://culturebox.francetvinfo.fr/opera-classique/musique-classique/valentina-lisitsa-la-pianiste-qui-valait-80-millions-de-vues-sur-youtube-206728). Dans un souci moins auto-promotionnel, le violoncelliste Janos Starker (†2013) continue d’exposer post mortem sa conception de la vie d’un instrumentiste, les principes de son jeu et de la technique des instruments à cordes (https://www.youtube.com/watch?v=Z6f5kcjIq6I). Passé aujourd’hui de l’autre côté du miroir, il est toujours en mesure de communiquer l’intensité de la Suite pour violoncelle seul de Gaspar Cassado (1926), dont il illustre son propos. Quoi que l’on pense de la manière dont l’internet et cette chaîne agissent sur notre perception de la musique, on est confronté là à une réalité contemporaine indéniable : on ne peut à la fois se plaindre du caractère confidentiel attaché à la diffusion traditionnelle de la musique « classique » et refuser l’ouverture prodigieuse des nouvelles technologies et du World Wide Web.

De nombreux orchestres de réputation mondiale donnent la possibilité d’entrer dans le quotidien de leur travail, de revivre des concerts enregistrés, d’assister à des fragments de répétition, de recueillir les avis de solistes, etc. : l’orchestre symphonique de Götebörg (https://www.gso.se/), comme celui de Bamberg (http://www.bamberger-symphoniker.de/en.html), a trouvé là un moyen d’étendre son audience et de se faire connaître au-delà des frontières d’une réputation provinciale. L’Orchestre Royal du Concertgebouw d’Amsterdam, de même que les Philharmoniques de Berlin, de New York et de Vienne, ainsi que l’Orchestre de Paris, donnent gracieusement accès à leur actualité et à leurs archives, escomptant probablement fidéliser un public susceptible de toujours s’élargir grâce au hasard des réticularités déambulatoires permises par l’internet.

Un site tel que Medici (http://www.medici.tv/fr/), à l’instar de Mezzo à la télévision, entrouvre la porte pour donner accès à des documentaires, à la diffusion de concerts, au déroulement de concours internationaux (Tchaîkovsky à Moscou, Van Cliburn à Fort Worth, etc.), ou de festivals (Verbier, La Roque d’Anthéron). Toutefois pour entrer pleinement dans la salle et assister au spectacle, il faut… s’abonner ! On découvre alors comment tel ou tel interprète, chanteur, pianiste, ou cantatrice sait, à l’occasion, quitter son répertoire traditionnel pour déambuler à l’improviste en des territoires étrangers, étonnant le public (http://www.medici.tv/fr/documentaries/leonard-bernstein-larger-than-life-georg-wubbolt/). Crossover, encore et toujours. Il y a mille autres moyens de recevoir gratuitement encore des informations musicales et de s’informer. Res musica (http://www.resmusica.com/) permet de se tenir au courant des actualités de la scène française (concerts, opéras, ballets) et du disque, avec des critiques fournies, comme le fait dans un empan international beaucoup plus large Concertonet (http://concertonet.com/) : deux manières de suivre les événements, les goûts présidant à leur réception, et les notoriétés des artistes incarnant à un moment T0 la vie musicale nationale ou mondialisée. Lorsque l’affaire est soigneusement menée, comme le fait avec une belle constance notre collègue Jean-Marc Warszawski, « musicien par accident et musicologue par vocation », cela donne un toujours très stimulant et riche Bulletin de musicologie (hebdomadaire), dont la qualité est d’attirer l’attention sur toute la vraie vie de la musique qui se déroule derrière les fastes du devant de la scène (http://www.musicologie.org). Qui d’autre serait capable de rendre compte d’événements musicaux qui se sont déroulés à Dijon, Giverny, Caen ou Rouen et dont Paris n’a cure ? De proposer des rétrospectives d’informations musicales ? De publier des annonces de participation à des ensembles d’amateurs ou parfois, de professionnels ? Qui ?… En Angleterre, un blog tenu par Frances Wilson, professeur de piano, The Cross-Eyed Pianist expose de nombreux jeunes artistes en des rencontres très instructives par les détails personnels (filiation, admirations, projets) qu’elles révèlent, ainsi que des réflexions sur le monde du piano (https://crosseyedpianist.com/), même si les choix retenus ne sont pas dénués d’implicites esthétiques et de partis pris. On n’oubliera pas non plus le site protéiforme Bachtrack (https://bachtrack.com/fr_FR/), qui se définit tout simplement comme « LE site de la musique classique ». Selon les goûts et les spécialités de chacun, toute cette documentation instantanée peut se décliner. Sites spécialisés et blogs permettent de sortir de l’univers confiné du piano, ou du violon, The Strad (https://www.thestrad.com/), de la flûte traversière et de ses virtuoses, La Traversière (http://traversieres.eu/accueil.php) ou de la Guitare classique de concert et ses événements (http://www.guitareconcert.com/).

 

Archives, nostalgie et encyclopédie

Toute une activité se développe depuis quelques décennies autour de la restitution en bonnes qualités sonores des archives discographiques de tel ou tel interprète, de tel ou tel orchestre. Le site hong-kongais Interlude (http://www.interlude.hk/front/), outre des anecdotes inédites et des éléments d’histoire de la musique, de sa composition, de ses compositeurs, des artistes et de leurs interprétations, permet de connaître les rééditions assez confidentielles de disques anciens que propose le label français Forgotten Records (http://forgottenrecords.com/fr/index.php). Ce dernier cas n’est pas unique, loin de là. On a connu hors de nos frontières BBC Legends, APR, l’Autrichien Belvedere, puis Naxos History… Mais, dans ce marché déjà largement engagé, une société indépendante, Meloclassic (http://www.meloclassic.com/), a trouvé une manière originale de s’affirmer en se donnant pour mission de recueillir les témoignages de concerts ou récitals radiophoniques inédits. C’est ainsi que l’on peut découvrir quantité d’artistes, aujourd’hui oubliés (Agnelle Bundervoët, les frères Gimpel, Poldi Mildner, Monique de la Bruchollerie, Devy Erlih, etc.) qui eurent en leur temps une véritable notoriété et dont les interprétations méritent d’être exhumées. Pour les interprètes déjà illustrés par une discographie officielle pléthorique (Arthur Rubinstein, Wilhelm Backhaus, Pierre Fournier, Wilhelm Kempf, Julius Katchen, Claudio Arrau, Antonio Janigro, etc.), on trouve là des interprétations différentes des enregistrements officiels, qui ajoutent à leur (re)connaissance (http://www.artalinna.com/?p=3386). En outre sur la page Facebook de Meloclassic (https://www.facebook.com/meloclassic/) les amateurs et spécialistes peuvent partager et échanger des informations historiques complémentaires. Ainsi, pour peu que le public ne limite pas sa passion au seul plaisir sensible que procure une interprétation, peut-il donner à sa manie une dimension encyclopédique, dont on sait bien qu’elle peut outrepasser toute limite. La facilité d’accès à des bases de données documentaires infinies, est alors amenée à bouleverser toute une représentation traditionnelle de la musique, autant pour les compositeurs et les musiciens que pour les auditeurs et les amateurs spécialistes, stimulés à élargir le spectre de leur passion.

 

Frontières improbables, impertinentes audaces…

Dans le domaine du savoir, la spécialisation est naturellement génératrice de frontières. De même la dénomination rompt-elle le flux continu du réel, et en étiquette les segments dans des compartiments discrets. Les signes lexicaux hors discours font cela à merveille. Mais en discours, apparaît très vite le caractère arbitraire des désignations et l’on est alors conduit à accepter des déplacements de frontière sémantique. Selon ces critères, la notoriété d’un artiste étiqueté a priori « de variété » rend difficile, sinon impossible, de voir et reconnaître en lui quelqu’un d’autre qu’un compositeur de chansons, rarement un compositeur à part entière. Et pourtant… Léo Ferré composa en 1954 une Symphonie interrompue, mit aussi sous forme d’oratorio des poèmes d’Apollinaire (La Chanson du mal-aimé, 1953), et apprit en autodidacte la direction d’orchestre (https://www.youtube.com/watch?v=o2LqnSIaSLM)… Gilbert Bécaud, en 1962, fit jouer son Opéra d’Aran, plus connu à l’étranger qu’en France ; Serge Gainsbourg, issu par ses parents d’un milieu musical classique, a trouvé de multiples sources d’inspiration dans la musique « sérieuse » (Chopin, Beethoven, Ketèlbey, Grieg, etc.), allant même jusqu’à se faire intenter un procès par le compositeur soviétique Aram Katchaturian pour plagiat de son Andantino pour piano (dans Charlotte for ever…). On pourrait, à l’envi, citer quantité d’autres compositeurs et interprètes ayant résolument choisi de traverser les frontières de la musique et de leur art. Clément Doucet, le partenaire de Jean Wiener dans un duo célèbre de pianistes des années 30, résume Richard Wagner dans le style du fox-trot alors à la mode (https://www.youtube.com/watch?v=5aGrA-j6sDs), faisant de même avec les pages les plus célèbres de Frédéric Chopin (https://www.youtube.com/watch?v=_irGiqPIzww). Plus près de nous, Alexis Weissenberg (1929-2012) s’est essayé à la comédie musicale (La Fugue, 1979), tout en composant dès 1959 des musiques trans-frontières, Blues for Carmen, par exemple. Dans sa Sonate (1982), où il revendique explicitement la filiation avec le jazz, la musique flirte aussi avec le tango, le charleston, la samba. À côté d’adaptations virtuoses et spirituelles de plusieurs chansons de Charles Trenet (https://www.youtube.com/watch?v=wzDTTr95jYU), il a également rédigé des hommages à Barbara Streisand (Blues), ou Mireille Mathieu (Ma Voix, 1986). Le violoniste Nigel Kennedy, ancien élève de Yehudi Menuhin, célèbre autant par son apparence punk que par ses interprétations d’Elgar (https://www.youtube.com/watch?v=3mcU89l2r38) est coutumier de ces transgressions qui le rendent inclassable, soit qu’il revisite une œuvre populaire (https://www.youtube.com/watch?v=W286yj7k-ps), ou s’assume pleinement rock (https://www.youtube.com/watch?v=EJ9LuXXhQ6Q). Dans un autre registre et une autre veine, le compositeur Peter Maxwell Davies (1934-2016), à l’instar de Ronald Stevenson (1928-2015), inclut la musique folklorique écossaise dans An Orkney wedding with sunrise, qui, comme il l’explique malicieusement, dram of whisky en main, assone sans assommer avec surprise (https://www.youtube.com/watch?v=kCeh6amXyYE). Mais la première symphonie de Gustav Malher ne sertissait-elle pas déjà le thème de Bruder Jakob, notre Frère Jacques dans son troisième mouvement ? Musique savante, musique populaire, musique classique, musique de variété, musiques ethniques, musiques actuelles ? Que dire… Où finissent-elles, où se séparent-elles ? Quel usage en est-il fait ? Camille Saint-Saëns, Vincent d’Indy, Edvard Grieg, Joseph Canteloube, Béla Bartók, Zoltán Kodaly, Percy Grainger, avec adaptation, transcription ou collecte, ont ouvert la boîte de Pandore.

En sens inverse, si l’on peut dire, bien des artistes de variété franchissent aussi la frontière et l’on peut alors assister à de surprenantes rencontres comme celle de Maurice Baquet et Mtislav Rostropovitch (https://www.youtube.com/watch?v=DCISwzrzjHc), celle de Gioachino Rossini et des Quatre barbus (https://www.youtube.com/watch?v=OJb_vHfVSn4), celle de Ludwig van Beethoven avec Pierre Dac et Francis Blanche (https://www.youtube.com/watch?v=LQ5_GzfIOsg). Subtils ou plus appuyés, l’humour et la plaisanterie servent ici de passeport. Mais, parfois, il n’est pas même besoin de ce billet de sauvegarde pour que les revendications du présent trouvent à s’exprimer dans le rappel des formes anciennes de la musique. Catherine Lara, premier prix de musique de chambre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1966, compose des musiques de films et s’affirme rockeuse romantique dans un opéra aux allures de comédie musicale, Sand et les Romantiques (1991), qui réunit autour d’elle tous les personnages d’un jour d’été dans la maison de Nohant (https://www.youtube.com/watch?v=6vmAqD—gFc). De l’autre côté de l’Atlantique, l’insaisissable Jason Beck alias l’unspeakable Chilly Gonzales multiplie à travers la musique l’expression de ses opinions politiques et esthétiques (https://www.youtube.com/watch?v=W286yj7k-ps). En 1969, le groupe Deep Purple composait déjà un Concerto pour groupe et orchestre symphonique (https://www.youtube.com/watch?v=gnA1IMnLZr4), créé par l’Orchestre Philharmonique Royal sous la direction de rien moins que Malcolm Arnold (1921-2006), lui-même compositeur de la musique du film Le Pont de rivière Kwaï (1957), de neuf symphonies et bien d’autres œuvres d’inspiration savante, folklorique ou populaire… Depuis, Sting, rappelant le souvenir de Jacques Brel, s’est associé à un orchestre symphonique tout entier (https://www.youtube.com/watch?v=-sxOT3l2G7E). Pete Townshend, le guitariste de Who, a composé un opéra Quadrophenia (1973), dans lequel les lumières, les feux d’artifice, les couleurs et la sonorisation ont joué comme facteurs d’attraction auprès d’un public familier de la musique rock et pop (https://www.youtube.com/watch?v=ePuZpMkK2qM). Il serait aisé d’étendre encore la liste de ces… transgressions ? Digressions ? Régressions pour les uns ? Progressions pour les autres ? L’homéotéleute rassemble ici ce que les préfixes opposent, comme si s’inscrivait aujourd’hui dans ces noms une aporie fatale frappant de nullité toute tentative de fonder en raison un avis personnel sur les divers aspects présents ou passés de la vie musicale.

 

À mutations technologiques et esthétiques, public mutant….

Que retenir alors de cette déambulation sans frontières ni véritables limites ? Que penser des conséquences qui en découlent sur les publics, amateurs ou spécialistes, sur leur compréhension et leur perception de la musique ? À la fin du XIXe siècle, le linguiste autrichien Hugo Schuchardt appliquait à la vie même du langage la notion de créolisation. Avec celle-ci, il prenait position dans le grand débat sur l’évolution des langues en souscrivant à l’hypothèse de leur transformation par vagues évolutives souples et variées, selon les circonstances, contre celle rigide de l’arbre généalogique aux embranchements réguliers et intangibles des néo-grammairiens allemands. Si la créolisation linguistique est le processus par lequel, en se mêlant, différentes langues maternelles donnent naissance à une nouvelle langue maternelle, de même, mutatis mutandis, ce processus d’entremêlement, secondé et soutenu par l’apport des technologies modernes de l’information et de la communication, peut-il être considéré comme la catalyseur de formes musicales inédites et le géniteur involontaire d’un nouvel acteur du monde musical : le méli-mélomane.

Cette naissance du méli-mélomane n’est évidemment ni fortuite ni anodine. Et elle porte la trace de l’impact exercé sur les œuvres de l’esprit, du goût et de la sensibilité, par l’évolution des sociétés, les progrès techniques et matériels. Depuis longtemps sons bruts, pour ne pas dire bruits, et musique se ainsi sont partagé le territoire commun de la vie et de sa représentation sonore. À la musique, une nature de sons notés soumis à des principes combinatoires. Au bruit, la fatalité de ne pouvoir être maîtrisé sur une échelle de notes, et d’apparaître par conséquent chaque fois incongru. Pour surprendre, voire choquer, les klaxons et la machine à écrire ont fait irruption dans Parade (1916) d’Erik Satie. Leroy Anderson a usé du même procédé dans The Typewriter (1950). Canon et cloches ont été obbligato dans l’Ouverture 1812 de Piotr Ilitch Tchaïkovsky (1880). Pacific 231 (1923) ou Rugby (1928), d’Arthur Honegger ont fait entendre des sons connotant la réalité du monde contemporain comme Alexandre Mossolov dans l’enfer sonore des Fonderies d’Acier (1926) (https://www.youtube.com/watch?v=N-Zs31smqfs). Mais ces simili n’ont pas été les premières compositions à faire entrer le bruit contemporain dans le domaine de la musique. Charles-Valentin Alkan, au piano, imitait les jappements du chien dans la 22e variation du Festin d’Ésope (Étude op. 39 no 12, 1854), et anticipait encore sur Honegger le ferroviaire dans une autre de ses diaboliques études : Le Chemin de fer (op. 27, 1844). Le Rossini moins connu des Péchés de sa vieillesse parodiait humoristiquement l’accident de la tranchée de Bellevue à Meudon (1842) dans Un petit train de plaisir (https://www.youtube.com/watch?v=yzSjt79OtOE), 1859 ! ou les miaulements d’un duo de chats. Quant aux chants d’oiseaux… Bien avant Olivier Messiaen et son Catalogue (1956-1958), L’Alouette de Mikhaïl Glinka et le Rossignol d’Enrique Granados, le Papagallo d’une marche funèbre de Charles-Valentin Alkan prolongeaient les effets du coucou de la Symphonie pastorale de Ludwig van Beethoven (1805-1808), avant que l’orage n’y tonne comme dans l’Ouverture de Guillaume Tell de Gioachino Rossini (1831) ou dans la cinquième des pièces de la première Année de Pélerinage de Franz Liszt (1841)… Depuis lors, et de manière plus concrète, bien d’autres bruits ont retenti dans la musique. En 1954, Pierre Boulez frappait un seul mais grand coup au théâtre de l’Odéon avec Le Marteau sans maître (sur des poèmes de René Char). Quelque dix ans plus tard, sur un autre bord esthétique, Pierre Henry faisait grincer la critique traditionnelle avec ses Variations pour une porte et un soupir (1963) (http://fresques.ina.fr/artsonores/fiche-media/InaGrm00012/pierre-henry-variations-pour-une-porte-et-un-soupir.html) reçues par le public des trente glorieuses comme un scandale pur et simple. Dans les deux cas bruit et musique oubliaient leurs frontières naturelles pour donner naissance à des œuvres originales imposant au public de réviser ses critères de jugement et d’appréciation.

À prendre connaissance de la multitude des opinions si aisément portées à la connaissance de tous, sur tel ou tel compositeur, tel ou tel interprète, telle ou telle œuvre, il devient dès lors extrêmement difficile au public non spécialement savant de se faire un jugement personnel sans être étouffé par cette démultiplication des opinions communes qui fait souvent obstacle au vrai savoir. Au regard, de la simplicité risible des manies et de l’émouvante naïveté des passions dont se moquait Pierre Larousse, mais que cultivaient assidûment les mélomanes des temps anciens, c’est une tout autre nature de public qu’il fallait inventer, et une tout autre histoire du jugement personnel en matière d’esthétique qu’il faudrait écrire… Qu’en sera-t-il dans un siècle du méli-mélomane si celui-ci, au fond, a réellement existé ? La question reste posée de savoir si cet être imaginé, conditionné par les facilités des technologies de la communication et de l’information, aura pu tirer réel profit de ces dernières. S’il aura su et pu éviter d’être instrumentalisé par elles. Et s’il aura réussi à découvrir en elles le moyen d’instrumenter son savoir et d’orchestrer ses connaissances. Si, par conséquent, il aura mérité de survivre pour inscrire son nom au frontispice de l’Histoire des publics… et gagné sa place dans une notice de dictionnaire !


Bibliographie

Académie française, 1694-1932, Dictionnaire de l’Académie française, 8 éd. Version électronique, I. Turcan, Marsanne, Redon, 2000.

Flaubert G., 1913, Dictionnaire des idées reçues, Paris, L. Conard.

Hatzfeld A., Darmesteter A., Thomas A., 1890, Dictionnaire général de la langue française, Paris, Delagrave, 2 tomes.

Larousse P.-A. et collab., 1863-1877, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, 15 tomes et 2 suppléments, Paris, Larousse. Version électronique, J.-Ph. Saint-Gerand, Redon-Le Robert, 2002, s.v. Mélomane.

Proschwitz G. von, 1956, Introduction à l’étude du vocabulaire de Beaumarchais, Romanica Gothoburgensia, vol. 5, Almquist & Wiksell.

Rey A. et collab., 1993, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert.

Auteur

Saint-Gerand Jacques-Philippe

Saint-Gerand Jacques-Philippe

Centre de recherche sémiotique
Université de Limoges

Citer la notice

Jacques-Philippe Saint-Gerand, Méli-mélomane, Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 15 septembre 2017. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/meli-melomane/.
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