Missions et missionnaires


 

Dans un mouvement qui peut être qualifié de mondialisation – avec une démultiplication extraordinaire au XIXe –, les innombrables sociétés missionnaires chrétiennes parties convertir la planète à partir de la fin du XVe siècle ont toujours eu un souci d’efficacité, et donc de communication. Les moyens utilisés ont varié au gré de l’évolution des techniques, des impératifs religieux et politiques, de l’histoire – colonisations, puis décolonisations – (Prudhomme, 2004 ; Borm, Cottret, Zorn, dirs, 2006), mais en s’adaptant toujours au plus près des populations ou des « mentalités religieuses » (nom de la chaire de Jean Delumeau – 1923-2020 – au Collège de France), extrêmement diversifiées selon les traditions, les habitudes ou les impératifs locaux. Les missionnaires se sont heurtés à d’autres confessions qui les ont beaucoup interrogés ou… scandalisés. Selon les configurations locales, islam, religions traditionnelles, bouddhisme, etc. ont été scrutés, soit pour les combattre soit pour s’y adapter. Et souvent, en toile de fond, la rivalité catholiques-protestants aiguillonne les controverses comme les pratiques. Mais ils ont également des soucis communs : la réprobation de la polygamie – très répandue et souvent pratiquée – qui fut totale, pour ne citer que ce « problème ».

Il est difficile de réaliser une synthèse, tant les émetteurs et les récepteurs sont multiformes, surtout depuis ces dernières années qui voient une remise en cause des Églises traditionnelles tout en multipliant les nouvelles obédiences. Au plus peut-on tenter d’en proposer un panorama rapide, sachant que bien des cas particuliers seront laissés dans l’ombre. L’Afrique, christianisée tôt (Algérie, Tunisie, Éthiopie dès les premiers siècles de l’ère chrétienne) mais rapidement et largement islamisée, a été une cible importante des missions. Elle servira d’exemple privilégié, d’autant qu’elle s’est assez fréquemment convertie et que le christianisme y fait preuve d’une réelle vitalité (Lenoble-Bart, 2015).

 

La langue, souci majeur

Dès les premiers temps du christianisme la question des parlers s’est posée et le choix du latin comme langue de culte n’a pas fait l’unanimité. Parmi les causes de la Réforme protestante, l’accès à la lecture de la Bible dans sa langue maternelle a eu une place non négligeable. De fait, dès que les missionnaires sont partis au loin, quelle que soit leur obédience, l’apprentissage de la langue a été posé comme impératif premier. Au point que de nombreuses congrégations/sociétés missionnaires organisaient des protocoles précis : initiation avant le départ, immersion dans une paroisse isolée, accompagnement si nécessaire ou bien retour en métropole pour ceux qui n’arrivaient pas à adopter un nouvel idiome.

Il faut se faire comprendre mais aussi adapter les textes à des publics éloignés des langues internationales. Pour qu’un prêche, une catéchèse ou un contact interpersonnel soient productifs, il est obligatoire qu’ils soient accomplis dans la langue du récepteur. D’où ces traductions massives et pléthoriques de la Bible et de textes liturgiques (Didier, Larcher, 2012 ; Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme, 1995), ces compositions musicales en langues locales – simples transpositions de cantiques ou créations originales – ou ces publications à destination de larges publics catéchisés et alphabétisés présentées plus loin.

 

Inculturation

En marge des efforts de traduction, beaucoup a été fait pour « inculturer » les messages religieux, les adapter au milieu dans lequel ils sont apportés. Au-delà des notions d’acculturation ou de contextualisation utilisées par les sciences humaines et sociales, celle d’inculturation – chrétienne – a été définie comme « l’incarnation de l’Évangile dans la diversité des cultures qu’il rencontre » (Cabanel, 2001 : 76). Cette « création de la chrétienté japonaise, dont les chercheurs, théologiens et historiens du tiers-monde se sont emparé comme d’un outil les aidant à chercher un nouvel équilibre entre une personnalité nationale, une nature culturelle aussi “continue” à leurs yeux, que celles des plus anciennes chrétientés et une Parole reçue dans toute sa force originelle » (Gadille, 2005 : 48) a servi pour de nombreuses investigations.

Certes, des importations brutes ont été effectuées, mais les publics n’y étaient pas forcément hostiles. Ainsi certains fidèles s’insurgent-ils contre le non-usage du latin dans des cérémonies catholiques et des parents réclament que l’enseignement primaire confessionnel dispensé en langue locale, le soit en langue internationale pour, entre autres raisons, favoriser l’insertion dans l’emploi colonial ou mondial… Autre exemple d’adoption de symboles importés tels quels – parmi bien d’autres – alors que beaucoup ont été inculturés : nous avons pu mesurer, encore en 2017, sur les flancs du Kilimandjaro, l’attachement des Luthériens à leurs cloches (fig. 1), obtenues grâce à des pasteurs européens, parmi lesquels le fort connu Bruno Gutmann (1876-1966), auteur prolifique de livres et d’articles sur cette région de Tanzanie (Vidal, Spindler, Lenoble-Bart, 2017).

Fig. 1 : Paroisse de Mdawi, Tanzanie ; à côté, à Kidia, elles sont trois, données par Bruno Gutmann

Fig. 1 : Paroisse de Mdawi, Tanzanie ; à côté, à Kidia, elles sont trois, données par Bruno Gutmann. Photographie réalisée par A. Lenoble-Bart.

Au-delà de ces cas particuliers, les efforts d’inculturation sont nombreux. Les initiatives de Vincent Lebbe (lazariste belge, 1877-1940) pour s’immerger dans la culture chinoise et s’adapter au mieux à son public en sont un exemple emblématique. Il se fait chinois parmi les Chinois. Il obtient aussi l’annulation de l’interdiction des rites chinois décrétée par le Vatican au XVIIIe siècle, première tentative jésuite de s’adapter aux missionnés dès le XVIIe siècle…

 

Communication multidirectionnelle

S’il est difficile de dresser un tableau de tout ce qui a été mis en place, il est toutefois possible de répertorier ce qui a principalement été utilisé pour assurer une communication entre les membres d’une communauté missionnaire : circulaires, correspondances, journaux internes – désormais présents dans les archives – sont témoins d’une intense activité. Il fallait trouver des financements pour lancer des missions lointaines et les initiatives ont fleuri : tournées de témoignages de missionnaires « en congé » qui rassemblaient un public curieux ou acquis, affiches, images, peintures, photographies, bandes dessinées, films, expositions, etc. (Pirotte, Sappia, Servais, 2012 ; Gangnat, Lenoble-Bart, Zorn, 2013 ; Zerbini, 2019). L’enthousiasme était entretenu par une presse multiforme, propre à une organisation missionnaire ou, de plus en plus, transversale. Jean Pirotte (1973) a réalisé une étude approfondie de ce type de publications pour un pays, une langue et une période – la Belgique francophone – exemple de la complexité et de la diversité de ce moyen de communication. Tous les ingrédients d’une vraie propagande ont été utilisés : du côté catholique, elle a été orchestrée à Rome par la congrégation De Propaganda Fide (1622) qui a donné son nom au principe, mais les protestants ont ensuite utilisé des moyens analogues.

Les démarches sont diversement appréciées : au-delà des réactions violentes de rejet (les « martyrs de l’Ouganda » – 1885-1887 – célébrés aujourd’hui en sont un exemple), des convertis ont pu donner spontanément, pour marquer leurs convictions nouvelles, des objets « fétiches » à destination de publics européens ; d’autres fois, ils ont été incités à s’en séparer ou à les vendre. Souvent aussi, la fréquentation des écoles ou des dispensaires, des projections de films, surtout en brousse, permettent une présence missionnaire acceptée voire appréciée. Parmi tous les moyens de communication utilisés, une place particulière peut être faite aux médias à destination des populations locales.

 

Médias confessionnels

Le rôle fondamental de la Bible pour les protestants, d’autres textes pour tous les chrétiens, a conduit les missionnaires à emporter des presses dans leurs bagages. D’ailleurs, certaines missions les conservent précieusement, et parfois s’en servent encore (fig. 2).

Fig. 2 : En 2017, l’Evangelical Lutheran Church of Tanzania (E.L.C.T.) a gardé toutes les machines importées par un pasteur au début du XXe siècle et les utilise toujours. Photographies réalisées par A. Lenoble-Bart à Lushoto.

Très rapidement, le matériel sert à imprimer des journaux dont certains perdurent. C’est ainsi que dans de nombreux pays, les premiers médias ont été confessionnels (Tudesq, 1995). On peut citer l’exemple emblématique du doyen de la presse rwandaise, Kinyamateka (Le Nouvelliste), produit par les Pères blancs en kinyarwanda ; au moment de sa création en 1933, il a servi à la fois de feuille catholique et de journal officiel en l’absence de tout autre production en langue locale par une administration belge lointaine : l’épicentre de la colonie étant au Congo, et la capitale, Léopoldville, à des milliers de kilomètres. Succès d’autant plus garanti que les incitations à l’achat ou au prêt étaient de mise, avec une lecture à haute voix lors des veillées. Et les enfants ont eu Hobe (Salut ! ou Je vous donne l’accolade), longtemps le plus fort tirage de la presse pour enfants en Afrique (Rwamfizi, 2008 ; Cassiau-Haurie, 2014), très populaire, au point que le héros de sa bande dessinée, Matabaro, a donné son nom à de nombreux nouveau-nés. Ce qui n’empêchait pas les lettrés de disposer de revues en français qui leur étaient réservées. Mais pour les productions en kinyarwanda, qui est une langue à classes et à tons difficiles pour un Européen, la collaboration avec des Rwandais, clercs ou simples bénévoles était fondamentale dès le départ. Ainsi le passage de témoins au clergé local, puis à des laïcs, s’est-il fait sans heurt (Lenoble-Bart, 2009).

En l’absence d’autre moyen pour s’exprimer, les périodiques missionnaires ont pu servir de tribune politique. Ce fut le cas du président du Rwanda, Grégoire Kayibanda (1924-1976), qui les a largement utilisés pour conquérir le pouvoir ; mais on pourrait citer également Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), président de la Côte d’Ivoire, qui constatait : « Si vous voulez dire quelque chose et être entendu de toute l’Afrique, écrivez-le dans Afrique Nouvelle ». Fondé en 1947 à Dakar, cet hebdomadaire catholique a accueilli de nombreuses voix contestatrices de l’ordre colonial (Lenoble-Bart, 1996), à l’image d’un certain nombre de titres confessionnels, même si d’autres restaient très conservateurs.

 

Nouvelles techniques, nouvelles églises, nouveaux publics

Après 40 ans d’existence, Afrique Nouvelle a été suspendu en 1987 sans jamais reparaître, symbole de changements notables dans l’univers médiatique chrétien. Alors qu’il avait été conçu pour irriguer toute l’Afrique de l’Ouest, les frontières post-indépendances ont réduit son aire d’influence. Car soumis davantage à des contrôles politiques sourcilleux, les clergés ou les laïcs locaux ont vu leur liberté de parole réduite. Mais, plus encore, des moyens de communiquer plus adaptés à des publics divers ont pris, petit à petit, de l’importance.

Ainsi la radio utilise-t-elle des langues peu répandues, touche les non-lecteurs, peut proposer des programmes plus ludiques, en particulier de la musique qui est compatible avec d’autres activités. Très vite, elle a pris sa place et trouvé un public inconditionnel qui, avec les progrès techniques, a pu provoquer des interactions grâce à des interventions en direct ou en différé (Damome, 2014, 2015). Des télévisions confessionnelles ont aussi vu le jour ou utilisé des plages sur des chaînes existantes mais avec des audiences moindres, limitées aux quartiers aisés des villes pourvus en électricité.

Plus récemment, des changements importants sont à noter : les Églises historiques dans les pays de mission ont perdu peu à peu leurs missionnaires du Nord, vieillissants et au recrutement de plus en plus limité, tandis que les vocations locales se multipliaient et se diversifiaient. De nouvelles communautés dissidentes ou spontanées – à la lisière du catholicisme et des protestantismes – se sont aussi créées partout, avec une généalogie parfois difficile à établir, assez souvent éphémères. De nombreux pasteurs autoproclamés ont réuni des groupes à l’imagination débordante pour se servir des nouvelles technologies de l’information et de la communication (Douyère, 2015). Ainsi l’internet est-il devenu un lien puissant entre fidèles jeunes, entreprenants, et via les téléphones portables répandus partout, le prosélytisme est de plus en plus horizontal, irrigant des publics mouvants, difficiles à cerner pour nombre d’entre eux.


Bibliographie

Borm J., Cottret B., Zorn J.-F., dirs, 2006, Convertir, se convertir. Regards croisés sur l’histoire des missions chrétiennes, Paris, Nolin.

Cassiau-Haurie C., 2014, « Les aventures de Matabaro, première série de bande dessinée du Rwanda », Africultures. Les mondes en relation, 10 juin 2014. Accès : http://africultures.com/les-aventures-de-matabaro-premiere-serie-de-bande-dessinee-du-rwanda-12271/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=460#sthash.ieWh55FI.dpuf.

Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme, 1995, Les Enjeux de la traduction. L’expérience des missions chrétiennes, Actes des sessions 1995 et 1996 de l’Afom et du Credic, Lyon, Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme.

Damome É., 2014, Radios et Religions en Afrique subsaharienne. Dynamisme, concurrence, action sociale, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux.

Damome É., 2015, « Pratiques radiophoniques et dynamiques communautaires des jeunes à l’ère du numérique », Réseaux. Communication, technologie, société, 194, p. 229-263. DOI : https://doi.org/10.3917/res.194.0229.

Didier H., Larcher M., éds, 2012, Pédagogies missionnaires. Traduire Transmettre Transculturer, Paris, Karthala.

Douyère D., dir., 2015, « Les religions au temps du numérique », Tic & Société, 9 (1-2).

Gadille J., 2005, « Les modèles d’interprétation de l’accueil ou du refus du christianisme. Essai de classification des interprétations historiques », pp. 33-50, in : Comby J., dir., Diffusion et acculturation du christianisme (XIXe-XXe s.). Vingt-cinq ans de recherches missiologiques par le CREDIC, Paris, Karthala.

Gangnat É, Lenoble-Bart A., Zorn J.-F., dirs, 2013, Mission et cinéma, Paris, Karthala.

Lenoble-Bart A., 1996, Afrique Nouvelle. Un hebdomadaire catholique dans l’histoire, 1947-1987, Talence : Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine.

Lenoble-Bart A., 2009, « L’inculturation dans les médias chrétiens d’Afrique », pp. 203-212, in : Darbon D., dir., La Politique des modèles en Afrique. Simulation, dépolitisation et appropriation, Paris/Pessac, Karthala/Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine.

Lenoble-Bart A., 2015, Missionnaires et Églises en Afrique et à Madagascar (XIXe-XXe siècles). Anthologie de textes missionnaires, Turnhout, Brepols.

Pirotte J., 1973, Périodiques missionnaires belges d’expression française. Reflet de cinquante années d’évolution d’une mentalité (1889-1940), Louvain, Publications universitaires de Louvain.

Pirotte J., Sappia C., Servais O., dirs, 2012, Images et diffusion du christianisme. Expressions graphiques en contexte missionnaire, XVIe-XXe siècles, Paris, Karthala.

Prudhomme C., 2004, Missions chrétiennes et colonisation, XVIe-XXe siècle, Éd. du Cerf.

Rwamfizi F. N., 2008, « Hobe : revue catholique pour enfants et jeunes rwandais (1954-2004) », Congo-Meuse, 8, pp. 93-122. Accès : https://francegenocidetutsi.org/1954-2004HobeRevueCatholiquePourEnfantsRwandais.pdf. Consulté le 3 févr. 2020.

Tudesq A.-J., 1995, Feuilles d’Afrique. Étude de la presse de l’Afrique subsaharienne, Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine.

Vidal G., Spindler M., Lenoble-Bart A., dirs, 2017, L’Allemagne missionnaire d’une guerre à l’autre (1914-1939). Effondrement et résilience, Paris, Karthala.

Zerbini L., coord., 2019, « Expositions et musées missionnaires. Capturer, dépouiller, partager l’objet africain. Construction, représentation et circulation des savoirs XIXe-XXIe siècle », Colloque international, 27-29 novembre 2019, Lyon, Université Lumière Lyon 2.

Auteur·e·s

Lenoble-Bart Annie

Médiations, informations, communication, arts Université Bordeaux Montaigne Les Afriques dans le monde Institut d’études politiques de Bordeaux

Citer la notice

Lenoble-Bart Annie, « Missions et missionnaires » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 02 avril 2020. Dernière modification le 03 avril 2020. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/missions-et-missionnaires.

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