Monde social


 

Malgré la profusion de discours sur les publics, les pratiques effectives de ceux-ci sont largement méconnues. Le titre d’un dossier du Temps des Médias fait le constat que le public reste ce « cher inconnu » (Méadel, 2004). Daniel Dayan (1992 : 150) a souligné dans « les mystères de la réception » le risque d’une fiction « construite de toutes pièces par les discours portés sur lui, tout en pointant la nécessité d’une ethnographie des publics. Une invitation similaire a été lancée par Érik Neveu [2003 : 467] sur la question des usages de l’information : il s’agirait de « cesser de réserver les meilleurs acquis des études de réception à l’étude des séries et fictions pour les déployer sur l’information ».

Le propos n’est pas de proposer une recension critique des approches ethnographiques des publics, mais de proposer une discussion autour du concept de monde social, développé par les chercheurs du courant de l’interactionnisme symbolique, désigné comme l’École de Chicago. Ce courant de pensée est né des études conduites entre 1915 et 1940 par des sociologues de l’université de Chicago, comme Robert E. Park (1864-1944) ou William C. Thomas (1903-1984), sous l’influence du pragmatisme de George H. Mead (1863-1931). Il s’est développé dans les années 1950 autour de chercheurs aux sensibilités proches, notamment (Le Breton, 2012) Herbert Blumer (1900-1987) et Everett Hughes (1897-1983). Le concept pourrait être adapté à l’étude des publics. Cette approche est particulièrement attentive aux changements et aux processus. En cela, elle offre un cadre opératoire pour penser les activités des publics, en particulier les publics médiatiques. D’abord une relecture de l’approche en termes de mondes sociaux est proposée. Ensuite, seront présentés les apports potentiels d’une perspective interactionniste qui s’attarde sur les processus de changement, en s’attachant à remonter les réseaux de coopération dans l’étude des publics. Enfin, un cadre méthodologique opératoire pour l’analyse des publics et de leurs activités en lien avec une conceptualisation en termes de mondes sociaux sera exposé.

 

Le concept de monde social

Le concept de monde social a été développé par la sociologie interactionniste comme un échafaudage pour décrire et analyser les activités collectives. La référence au concept est particulièrement présente dans les travaux de Tamotsu Shibutani (1920-2004), Anselm Strauss (1916-1996) et Howard S. Becker.

T. Shibutani est le premier à apporter des éléments pour la conceptualisation par les mondes sociaux comme autant d’uni comme un échafaudage vers organisés autour de canaux de communication. Pour lui, « chaque monde social est donc une aire culturelle, dont les limites ne sont fixées ni par le territoire ni par l’appartenance à un groupe formel mais par les limites d’une communication efficace » (Shibutani, 1955 : 566). Il propose donc de s’attarder sur les savoirs partagés, les références symboliques communes aux participants d’un monde social.

Le travail d’A. Strauss (1978 ; 1992) se situe dans la lignée de ceux de T. Shibutani. On trouve dans son article, trois idées importantes. D’abord, les mondes sociaux sont dynamiques qui ont tendance à se segmenter et s’entrecroisent avec d’autres mondes : « La plupart des mondes, lorsqu’on les observe, semblent se dissoudre en une pyramide de micro-mondes. […] Cette segmentation aboutit à l’entrecroisement de micro-mondes spécifiables » (Strauss, 1978 ; 1992 : 274). L’attention est notamment portée sur les processus de segmentation, qui conduisent à la construction des identités professionnelles (Bucher, Strauss, 1961 ; Strauss et al., 1964 ; Strauss, 1984) ou culturelles. Deuxièmement, la circulation des informations est centrale dans la dynamique. Autrement dit, chaque monde social dispose de ses propres médias, ou du moins de médiations qui facilitent la circulation des informations propres auprès des participants. Cette circulation est essentielle aux échanges, à la discussion et aux négociations qui caractérisent les mondes sociaux. Troisièmement, dans les mondes sociaux, « des représentants […] débattent, négocient, se battent, exercent contraintes et manipulations à propos de questions diverses. » (Strauss, 1978 ; 1992 : 276-277). Il en découle tant la production d’« univers de discours » (ibid. : 274) et que de « faits palpables comme des activités, des appartenances, des sites, des technologies et des organisations spécifiques à des mondes sociaux particuliers » (ibid. : 274), Chez A. Strauss, les mondes sociaux sont avant tout des lieux où se définissent la division des tâches, les idéologies, les statuts, les rôles joués.

Pour sa part, H. Becker a travaillé le concept au regard des activités artistiques, étant moins attentif aux discours et représentations qu’aux pratiques collectives et aux modes d’organisation liés à la production artistique. Les mondes sociaux sont appréhendés comme de vastes chaînes de coopérations entre des acteurs aux intérêts divers, parfois contradictoires, et régies par des conventions. Celles-ci « facilitent l’activité collective et permettent des économies de temps, d’énergie et d’autres ressources. Il n’est pas impossible pour autant de travailler en dépit des conventions. C’est seulement plus difficile et plus coûteux à tous points de vue » (Becker, 1982 : 59). Leur maîtrise favorise l’intégration des différents acteurs dans un monde donné en assurant la production, la distribution et la réception de l’œuvre. H. Becker invite à porter le regard sur les relations entre les pratiques des acteurs directement impliqués dans ces activités cardinales et les pratiques de ceux qu’il nomme « les personnels de renfort ». Les coopérations ne se limitent ni à l’interaction physique, ni à une perspective micro-sociologique, dans la mesure où elles s’articulent à d’autres mondes sociaux. « Les conventions régissent les relations entre l’artiste et le public, en déterminant les droits et les obligations de l’un et de l’autre » (Becker, 1982 : 54).

Certains auteurs ont déjà fait l’exercice d’appliquer l’approche en termes de mondes sociaux pour décrire les pratiques des journalistes (Travancas, 1992 ; Lewis et Zamith, 2017), les rapports aux sources d’information et aux communicants (Buduchev, 2019 ; Rosenberg, 2019 ; Tixier, 2019), les coopérations avec les personnels de renfort qui participent aux mondes de l’information (Cabrolié, 2010 ; Dagiral, Parasie, 2013 ; Langonné, 2014 ; Lewis, Zamith, 2017 ; Silva, 2017 ; Langonné, Trédan, 2018). D’autres ont utilisé cette perspective pour comprendre l’émergence des nouveaux segments de ce monde, par des études sur les journalistes-programmeurs (Dagiral, Parasie, 2011), les journalistes de données (Trédan, 2014 ; Lewis et Zamith, 2017 ; Lima, 2021), les journalistes-intellectuels (Pereira, 2011), les journalistes européens (Bastin, 2003 ; Tixier, 2019), les journalistes gastronomiques (Naulin, 2019), les fact checkers (Smyrnaios, Chauvet, Marty, 2019)… Cette pluralité d’objets révèle que, sur le plan empirique, l’approche interactionniste en matière de monde social appliquée au journalisme est appropriée comme une forme de boîte à outils théorique très flexible et ouverte quand les chercheurs se sentent limités par des approches sociologiques plus orthodoxes. Ces constats permettent d’avancer sur la construction d’un cadre conceptuel plus orienté vers un objet relativement négligé dans la sociologie du journalisme : les publics, qui demeurent largement une terra incognita.

 

Les mondes sociaux et leurs publics

La perspective à l’aune de la notion de monde social peut se lire comme une invitation à sortir de l’opposition entre la production médiatique ou culturelle d’un côté et sa réception de l’autre, pour accorder une grande attention aux évolutions, même incrémentales, en prenant en compte l’ensemble des participants, dont les publics.

Dans l’approche beckerienne, les publics sont intégrés dans les enjeux de changements et les permanences des mondes sociaux. Pour participer d’un monde, ils doivent maîtriser au moins une partie du système conventionnel de celui-ci.

« L’attention du public se porte sur des choses différentes selon le moment et selon le lieu. D’une manière générale, les réactions du public sont régies par des conventions à l’égal de celles des autres participants aux mondes de l’art, même si elles varient à mesure qu’on s’éloigne du noyau des professionnels. De ce fait, tous les membres d’un même segment du public ont des réactions à peu près identiques et ils font à peu près les mêmes choix parmi les diverses possibilités offertes par une œuvre. » (Becker, 1982 : 228)

Ainsi, lorsque de nouvelles conventions sont introduites, elles doivent être négociées. Leur succès dépend, dans une certaine mesure, de leur acceptation par différents participants – y compris les publics. « Les conventions régissent les relations entre l’artiste et le public, en déterminant les droits et les obligations de l’un et de l’autre. » (Becker, 1982 : 53-54). Suivant cette logique, des mouvements de stratification et de segmentation d’un monde, voire de création d’un nouveau sous-monde social (Strauss, 1982) se font aussi par la constitution d’un (nouveau) public, à commencer par la mobilisation des pairs (voir Ballarini, Ségur, 2018).

En effet, participer à un monde social suppose l’acquisition de compétences au gré d’une série d’apprentissages des conventions et des codes esthétiques. Il s’agit là d’une fonction des écoles, soulignée par H. Becker : leur vocation est autant de produire des artistes que de produire des spectateurs attentifs. Suivant le degré de sophistication d’un monde social, il peut n’être constitué que d’initiés.

« Les anciens étudiants qui abandonnent les carrières artistiques jouent un rôle important pour l’économie du monde de l’art. […] Ceux qui ont reçu une formation sans continuer dans cette voie peuvent représenter une proportion considérable du public pour n’importe quel art. » (Becker, 1982 : 75)

À son tour, la conception d’A. Strauss invite à penser dans un même mouvement médias, publics et monde social. Un média sert à :

« donner des trucs techniques et des instructions, enseigner comment accomplir les activités de ce monde avec le moins de danger possible, promouvoir ou donner des informations à propos des sites, des évènements à venir, faire de la publicité pour des items variés, faire circuler des informations et des opinions sur des questions d’actualité pour ce monde » (Strauss, 1978 ; 1992 : 279).

En complément, il propose une vision des publics, comme des « lecteurs […] fortement sélectifs et qui réagiront activement à leur lecture » (ibid.). Cette vision d’un lecteur actif conduit à le penser comme inséré dans divers réseaux de coopération où la consommation médiatique constitue une ressource mobilisée dans d’autres contextes, à commencer par celui des interactions quotidiennes. La perspective sous l’angle du monde social invite à ne pas penser les publics comme des entités abstraites, construites par leurs porte-parole, mais à les saisir de manière processuelle, par leur degré d’intégration dans des mondes sociaux.

Dès lors, il s’agit de souligner la capacité des individus à produire du sens de manière relativement autonome par rapport aux contenus médiatiques, à se les approprier et les mobiliser dans leurs propres réseaux de coopération ; de comprendre, finalement, les mondes des publics, avec leurs dynamiques conversationnelles propres et leurs expériences collectives (Cefaï, Pasquier, 2003 : 19), bref, avec leur système de conventions. Cette perspective est donc une invitation à penser dans un même mouvement publics et mondes sociaux – entendus comme un ensemble de représentations communes et d’activités collectives.

Ici, il convient de souligner une limite : dans Les Mondes de l’art, la définition du public et de ses contours est assez ambiguë : il s’agit tantôt d’un public large, rassemblant les consommateurs potentiels, tantôt d’un public intégré, maîtrisant les conventions propres à un monde donné. Dès lors, les mondes et leurs publics risquent d’être pensés à travers le prisme d’une forme d’entre-soi, où producteurs et consommateurs se confondent. Or, la perspective en termes de monde social induit un renversement du regard, pour analyser les publics et leurs mondes, aller à leur rencontre via des enquêtes ethnographiques afin d’éviter l’écueil de l’essentialisation de la catégorie « Public ». H. Becker a ainsi proposé une « ficelle » qui consiste à « voir les gens comme des activités » : « En se concentrant sur les activités plutôt que sur les gens, on se force à s’intéresser au changement plutôt qu’à la stabilité, à la notion de processus plutôt qu’à celle de structure » (Becker, 2002 : 90). La question n’est alors plus de savoir « qui sont les publics » mais « ce que les gens font avec l’information », c’est-à-dire les ressources qu’ils y puisent pour leur quotidien. Explorer les mondes sociaux – même ceux qui disposent d’une basse visibilité (Strauss, 1978 ; 1992) – suppose de partir des activités des individus, du sens qu’ils leur accordent et de prendre en compte les intermédiaires qui concourent à la circulation des œuvres ou des contenus médiatiques.

 

Questions de méthodes

La perspective interactionniste offre alors un cadre méthodologique opératoire pour l’analyse des publics et de leurs activités. D’abord, penser les publics de manière processuelle, c’est-à-dire comme l’intégration progressive dans des mondes sociaux, fait écho à une approche en termes de carrière. Ensuite, l’approche en termes de réseaux de coopération incite à les intégrer comme parties prenantes d’un monde social et à analyser leurs activités et le sens donné à celles-ci. Ces deux approches se complètent avec le repeuplement des mondes de l’ensemble de leurs intermédiaires pour à la fois révéler les médiations importantes et explorer la piste de l’« attachement » (Hennion, 2003 ; 2013) des publics, entendus comme amateurs (Hammou, 2013 ; Turbé, 2017), réflexifs et engagés. Enfin, cette approche offre une perspective pertinente pour l’exploration de nouveaux segments à partir de l’analyse de nouveaux publics et de leur système de conventions (Strauss, 1982).

Appréhender les participants à des mondes sociaux par leurs carrières a pour objectif de comprendre les processus qui conduisent un individu à consommer et, éventuellement, à s’attacher à tels ou tels types de contenus culturels ou médiatiques. Elle conduit à cerner des parcours singuliers dans les dispositifs pratiqués, dans les rapports aux autres, notamment l’entretien des sociabilités. Ces parcours sont jalonnés d’expériences qui, pour l’observateur, permettent de déceler les ressources mobilisées au sein de mondes sociaux singuliers. La « carrière » est pensée comme la suite des passages d’une étape à une autre et s’applique particulièrement bien dans des contextes professionnels ou organisationnels. Définie par Everett Hughes (1897-1983), elle s’articule entre « une série de statuts et d’emplois clairement définis, de suites typiques de positions, de réalisations, de responsabilités et même d’aventures » et « des changements dans la perspective selon laquelle la personne perçoit son existence comme une totalité et interprète la signification de ses diverses caractéristiques et actions, ainsi que tout ce qui lui arrive » (Hughes, 1937 cité par Becker 1963 : 126). Le concept de carrière, oscillant entre une dimension objective – une offre limitée de contenus, de dispositifs, d’expériences qui délimite les choix possibles – et une dimension subjective – l’interprétation des actions –, présente les avantages de ne tomber ni dans un déterminisme social, où la conduite individuelle est la réponse à un système de valeurs, ni dans une autre forme de déterminisme caractérisée par le postulat d’une autonomie des individus. La « carrière » est alors saisie dans une perspective où la société est appréhendée comme un système organisé d’interactions. Une approche ethnographique par la « trajectoire personnelle de l’usager » des médias (Proulx, Laberge, 1995) est pertinente en intégrant les participations à plusieurs mondes sociaux, désignées comme des patterns d’usage. Cette approche conduit à questionner la place des médias, pris dans une définition extensive, dans la construction sociale et identitaire des individus.

L’application de ce concept à une sociologie interactionniste des publics permet de comprendre la réception dans un continuum de pratiques antérieures et postérieures à la consommation d’un média, d’une information (Djakouane, Segré, 2017). Les carrières des publics postulent des modalités plus ou moins régulières de devenir et de se définir en tant que consommateur médiatique par l’intériorisation d’un ensemble de conventions, mais aussi dans la participation plus ou moins active aux changements d’ordre conventionnel des mondes de l’information (Pedler, Bourbonnaud, 2003). Étudier ces carrières révèle ainsi les modalités d’intégration des publics aux mondes de l’information, par leur attachement et l’intériorisation progressive des conventions.

L’analyse des activités, notamment conversationnelles, est une autre perspective adoptée dans les études de réception de la télévision, en particulier des émissions généralistes (Boullier, 2003) ou des séries pour adolescents (Pasquier, 1999). Dans les deux études citées, parmi les plus emblématiques, la télévision est avant tout le siège d’une expérience sociale, collective ; la réception des programmes prend son sens dans d’autres contextes d’interaction. Cette approche a été étendue au domaine des conversations en contexte numérique (Le Caroff, 2008 ; Recuero, 2016). La compréhension de la construction du sens suppose de déplacer le regard vers d’autres lieux de discussion, comme le travail ou les cercles de sociabilité adolescente. Les études de réception se rapprochent et se complètent avec la sociologie des usages (Patriarche, 2008 ; Patriarche, Dufrasne, 2013 ; Denouël, Granjon 2011). Cette dernière a porté le regard sur les modes de vie, analysé la manière dont les dispositifs techniques s’insèrent dans le quotidien des usagers et souligné la dimension créative des usages. L’analyse des pratiques en situation est un point important pour l’analyse des publics. Elle permet de saisir l’articulation entre consommations médiatiques et pratiques collectives, en particulier culturelles. Une telle approche rejoint la pragmatique du goût développée par Antoine Hennion (2013), le goût des amateurs révélant « les médiations nécessaires à son avènement ». Comprendre les pratiques permet d’identifier les informations sélectionnées et mobilisées, et in fine d’explorer les espaces de mise en circulation de ces informations, les médias dans une acceptation large, propres à un monde social.

Analyser les pratiques et les représentations des individus, c’est déceler des régularités en termes de dispositifs utilisés, des ressources informationnelles, de manières de se définir comme membres de collectifs plus ou moins formels. C’est donc se servir de l’étude des publics, entendus comme des participants à des mondes sociaux, pour repeupler ces mondes comme un ensemble de « faits palpables », des sites, des objets, des technologies d’un mode social. Analyser le sens accordé à ces pratiques, c’est prendre en compte à la fois la réflexivité des individus, l’appartenance à des collectifs locaux ou imaginés, et les imaginaires communs. « Il faut analyser la circulation des interprétations dans les interactions de la vie quotidienne et à travers tous les lieux et moments où les expériences singulières se transforment en engagements collectifs. Il faut resituer les publics médiatiques en d’autres activités culturelles et environnements spécifiques qui formatent et contraignent les expériences d’être “un public” » (Cefaï, Pasquier 2003 : 35).

Finalement, l’étude des publics médiatiques s’inscrit dans une double approche : diachronique et synchronique, qui porte autant les représentations que sur les pratiques. Par le biais des carrières, il faut retracer leurs histoires de vie, les mouvements, les étapes, les évolutions identitaires (Becker, 1963), les attachements (Hennion, 2003 ; 2013) leur permettant de s’intégrer et de se reconnaître en tant que membres d’un public. Et par la compréhension fine de leurs pratiques de réception et de mise en circulation des contenus, il faut chercher les usages, les interactions, les sociabilités, les effets sur les conversations ordinaires déclenchés par les rapports qu’ils établissent avec la production médiatique. Cette double approche est heuristique pour cerner les processus de circulation des informations, dans une perspective qui ne peut se limiter à prendre en compte les intentions et les contraintes des producteurs ou des intermédiaires.

L’ambition est alors de « construire peu à peu une image aussi complète que possible du réseau de coopération qui se déploie autour de l’œuvre considérée » (Becker, 1982 : 59). Certes, cette ambition peut paraitre de moyenne portée, et essentiellement descriptive. Elle l’est cependant seulement en apparence, ou comme l’exprime A. Hennion (2004 : 69) : « l’habileté́ de ce livre faussement modeste tient toute dans ce décalage entre la simplicité́ d’une hypothèse et l’énormité́ des conséquences qu’elle entraîne, mais qui ne sont pas formulées ». Une des conséquences est de rendre intelligible les activités de publics. Cerner les modalités d’engagement des participants à un monde social revient alors à̀ s’interroger sur les références qu’ils mobilisent et qu’ils renouvellent, dans la construction d’un rapport singulier à leurs mondes. La circulation de ces mêmes références offre alors à l’observateur des points d’entrée pour analyser la nature processuelle des mondes sociaux, en analysant publics, médias et mondes sociaux dans un même mouvement.


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Auteur·e·s

Pereira Fábio Henrique

Chaire de journalisme et communication scientifique Université Laval (Québec)

Trédan Olivier

Arènes Université Rennes 1

Citer la notice

Pereira Fábio Henrique et Trédan Olivier, « Monde social » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 10 mai 2022. Dernière modification le 10 mai 2022. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/monde-social.

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