Moscovici (Serge)


 

Serge Moscovici (1925-2014) est un psychologue social et historien des sciences. Il est français d’origine roumaine. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, il fut l’un des fondateurs de la psychologie sociale européenne. Son importante théorie des représentations sociales est formulée pour la première fois dans son ouvrage La Psychanalyse, son image et son public (1961). C’est à cet ouvrage, dont l’impact a été important, que cette notice est consacrée, à l’exclusion de toute reformulation ultérieure de ses idées.

 

Une double enquête sur l’air du temps

La Psychanalyse, son image et son public tente de répondre à deux questions : par une enquête employant un questionnaire et s’adressant à des échantillons de population, il s’efforce de comprendre comment le grand public se représente la psychanalyse ; et, par une analyse minutieuse des contenus de la presse française pendant une période déterminée, il essaie de saisir par quelles voies se constitue l’image de la psychanalyse. L’échantillon « représentatif » de population est constitué de 2 269 hommes et femmes de 20 à 65 ans et plus, répartis selon des catégories sociales en vigueur dans les années 1950 et 1960 : classes ouvrières, classes moyennes, professions libérales, étudiants, élèves des écoles techniques.

Une méthodologie empirique accompagne donc chaque affirmation traitée dans l’ouvrage, souvent résumée sous la forme de statistiques qui comparent les différentes sous-populations, item par item. Si le procédé rend la lecture fastidieuse, des passages analytiques rédigés de façon plus littéraire donnent toute sa force à ce témoignage unique. Il n’en fallait peut-être pas plus pour donner une forme concrète au concept abstrait de représentation sociale qui en constitue le cœur.

 

La critique de Daniel Lagache

L’ouvrage de Serge Moscovici est issu d’une thèse de doctorat en psychologie dirigée par Daniel Lagache à la Sorbonne, alors que ce dernier était à la fois l’introducteur de la psychologie clinique et de la psychologie sociale à l’université française, au sein d’un projet ambitieux d’unité de la psychologie (Lagache, 1949). Daniel Lagache était également un représentant de la psychanalyse, courant qui façonnait de façon hégémonique l’approche clinique en santé mentale après la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, la psychanalyse était une « ultra-clinique » qui ne devait rien à la psychologie clinique, l’inverse n’étant pas vrai. La recherche de Serge Moscovici tombait à pic pour comprendre l’engouement alors suscité par la psychanalyse – et pas uniquement dans le monde intellectuel –, le constat qu’on peut faire aujourd’hui étant au contraire celui d’une perte d’autorité de cette discipline (Lézé, 2010).

L’ouvrage est paru dans la collection « Bibliothèque de psychanalyse », mais, dans la préface qu’il lui accorde, Daniel Lagache en corrige l’objet. Il s’agit, selon lui, d’une recherche de psychologie sociale et de sociologie de la connaissance dont la psychanalyse ne serait que l’objet, lequel objet serait déjà une représentation de lui-même, puisque les multiples visages de la psychanalyse le rendent insaisissable. Sigmund Freud n’a-t-il pas fait évoluer sa théorie à maintes reprises ? La psychanalyse ne s’est-elle pas divisée en des dizaines de courants mettant l’accent sur tel ou tel aspect de la doctrine, ne reconnaissant que telle ou telle forme de pratique et de formation ? Aussi Daniel Lagache pointe-t-il une distorsion de la « vraie psychanalyse » au départ même de ce travail. La « distorsion désexualisée » d’une psychanalyse débarrassée du concept de libido que Serge Moscovici croit détecter chez les enquêtés serait variable selon que l’on tienne la psychanalyse pour un pansexualisme fondé sur ce concept ou que l’on donne une autre place aux motions sexuelles. Le travail de Serge Moscovici est donc ancré dans son temps, marqué par la vague et la vogue de la psychanalyse des années 1950, déjà bien différente de celle des années 1920 que Daniel Lagache avait connue.

La critique de ce dernier pourrait porter si l’on considérait la psychanalyse comme l’objet de ce travail, ou tout simplement comme un objet scientifique que l’on pourrait circonscrire depuis les propositions de Sigmund Freud. C’est d’ailleurs le propre de l’ouvrage que de montrer que les idées n’appartiennent pas à leurs auteurs. Ici, c’est le public qui est le maître. Il détient et manipule un savoir dont la réalité lui était auparavant refusée. Au sortir d’entretiens, Serge Moscovici (1961 : 278) repère que certains sujets ont besoin d’abord de « transformer » la psychanalyse, en lui ajoutant ou retirant un attribut, pour la rendre compatible avec leur système idéologique. Le plus saillant est l’exclusion du principe explicatif de la libido – affaiblissant la cohérence interne du modèle freudien – qui rejaillit néanmoins comme le signifiant emblématique de la psychanalyse (ibid. : 288). Cela dépend notamment de la distance que ces sujets sont ou non capables de prendre par rapport à leur identification à un milieu social ou physique (ibid. : 286). La représentation sociale d’une connaissance serait donc cette forme plurielle que prend une théorie en fonction des différents publics qui interagissent avec elle.

 

La place des psychanalystes

Parmi les groupes sollicités lors de l’enquête, les psychanalystes ont fait défaut, à l’exception donc de Daniel Lagache. Cela donne une forme curieuse au contenu du livre où un savoir est présenté selon de multiples perspectives à l’exception de celle des experts. Il y a là un basculement intéressant qui fait jaillir cette autre forme du savoir, celle qui a pénétré le public, sans parvenir néanmoins à la relier complètement à sa chaîne de production.

Plusieurs questions intéressantes, laissées en suspens, se posent, comme celles-ci : quels effets ces représentations sociales ont-elles sur la pratique psychanalytique ? Les représentations influencent-elles l’engagement thérapeutique, l’efficience et l’efficacité dans les psychothérapies d’inspiration psychanalytique ? Les versions de la psychanalyse présentées par les différents groupes sociaux et celle qui se joue sur le divan ne sont pas des objets totalement indépendants. Pour prendre un exemple récent, une analyse cumulant plusieurs études sur les effets des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) sur un trouble aussi basique que la dépression chez l’adulte a montré que, en l’espace de quelques décennies, l’effet thérapeutique global avait régressé. Ce que les auteurs de cette méta-analyse expliquaient par le fait que la TCC serait passée de mode (Johnsen, Friborg, 2015) ! Il y aurait là une vérité qui s’ignore : ne serait-il pas pertinent d’inclure une mesure de psychologie sociale sur les représentations individuelles et collectives d’un traitement lorsqu’il s’agit d’évaluer les preuves de son efficacité ? Déplacée dans un autre contexte anthropologique, est-ce à dire qu’un guérisseur traditionnel ne pourrait guère travailler efficacement dans une culture qui considérerait sa pratique avec scepticisme ? Jean-Bertrand Pontalis (1965), cité par Serge Moscovici (1961 : 24), était conscient de cette part de « suggestion sociale » qui pouvait nourrir un mimétisme :

« Un malade contemporain a appris – c’est là un des effets de la diffusion du “savoir” – à se raconter et même à se percevoir à travers une conceptualisation analytique, souvent digne de celle des experts. Pris dans ce mirage, comment savoir d’où vient la suggestion ? Lequel est le miroir de l’autre ? L’analyste ou l’analysé ? ».

L’absence de psychanalystes dans l’échantillonnage renverse en quelque sorte une asymétrie dont, simultanément, elle fournit les contours. À rebours d’une tendance actuelle dans le champ du soin qui donne une place de plus en plus importante aux usagers et à leur entourage dans la définition des troubles psychiques et dans la gestion de leurs traitements (Bacqué, Biewener, 2015), la psychanalyse se positionne encore sur un mode vertical. L’hermétisme et l’élitisme de son discours lui sont fermement renvoyés comme des défauts, en particulier pour tout ce qui a trait à la problématique de l’autisme, alors qu’ils sont également des sources de fascination et de curiosité qui ont pu, par moments, faire son succès. Tantôt vue comme une discipline progressiste et émancipatrice à caractère scientifique, elle est confrontée à l’émancipation des usagers eux-mêmes. La libération de la parole des patients a pour conséquence… la place laissée à leur parole. Et celle-ci a désormais acquis plus de poids, pour des raisons qui tiennent aussi à des choix politiques et économiques (Bacqué, Biewener, 2015). Si cette parole venait contester le discours du maître, il n’y aurait là rien d’inattendu. Le travail de Serge Moscovici montre comment tout était déjà en place du fait de cet écart entre la doctrine officielle et son appropriation à géométrie variable selon les intérêts des différents publics.

 

La pénétration de la science

Serge Moscovici (1961 : 23) indique d’emblée le préjugé négatif à l’égard de la pénétration de la science dans le public. N’a-t-on pas l’impression d’une dégradation du savoir qui circule d’un groupe à l’autre, source de « la conviction que la majorité des hommes n’est pas apte à le recevoir, à l’utiliser correctement » ? Le terme vulgarisation a toujours une connotation péjorative. Il est si facile de comparer la version spécialisée et la version populaire d’une recherche pour conclure « qu’une science partagée est une science déchue » (ibid.).

Mais le psychologue social repère ici une confusion des buts et les effets contre-productifs de ces préjugés. Lorsque le public utilise le savoir à sa manière, il y a là quelque chose en plus : la formation d’un type de connaissance adapté à d’autres besoins et contraintes, dans un contexte social précis, ce qu’il appelle « la socialisation d’une discipline » (ibid. : 24). Il est scientifiquement pertinent de considérer ce que chacun fait du savoir, comment il se l’approprie voire se le réapproprie. Autrement dommageable serait sa confiscation dans une sorte de « Grand partage » (Latour, 1991) et de ne pas reconnaître que le « rapport au savoir » est l’affaire de tous. De facto, les leçons tirées par Serge Moscovici vont bien au-delà d’une mise en réflexivité de la psychanalyse (poursuivie notamment par Sébastien Dupont, 2014).

Serge Moscovici anticipe ainsi le champ d’étude, désormais bien établi, des public understanding of science. Il donne également les éléments, sans encore les articuler pleinement, de ce que le philosophe Ian Hacking (1995, 1998) présentera plus tard comme des « catégorisations interactives en sciences sociales » dans une approche constructiviste. Le patient du psychanalyste n’est pas passif, mais conscient et capable d’anticipation, et, par une boucle de rétroaction, il parvient ainsi à modifier les catégories artificielles conçues pour le décrire. Il est même l’interlocuteur privilégié de ce que la théorie du clinicien pense de lui. S’il devient le patient de telle thérapie, on pourra à la fois dire qu’il a été recruté et qu’il a adhéré au discours sur son mal-être véhiculé par cette thérapie. On peut en dire autant du non-patient qui, par sa représentation de la psychanalyse, résiste à son discours et se disqualifie de lui-même de l’aide qu’elle pourrait lui apporter. Le constructivisme a produit d’autres exemples qui montrent bien que, en la matière, la psychanalyse n’est pas un cas isolé.

En exploitant 1 640 articles parus dans 230 revues et journaux français (du 1er janvier 1952 au 31 juillet 1956), Serge Moscovici établit l’étendue de cette construction sociale du savoir. Un autre philosophe constructiviste, Mikkel Borch-Jacobsen (2002), parle de « folie à plusieurs » pour rendre compte du fait qu’un savoir clinique ne concerne jamais une personne seule. Sigmund Freud parlait déjà d’« équation étiologique » en affirmant que les symptômes prétendument observés, le diagnostic et le remède forment un tout ; mais il faudrait ajouter le contexte culturel, le référentiel du clinicien et les interactions clinicien-patient. Cet ensemble recoupe finalement ce qu’Ian Hacking (1998) a proposé d’appeler « niche écologique », dont la représentation sociale ne serait qu’un aspect cognitif accessible aux outils des psychologues sociaux. Dès lors, pour chaque once de savoir, qu’il soit issu des sciences humaines ou des sciences dures, se construit un double de ce savoir qui mobiliserait le public, collectivement et individuellement. Que ce soit pour une idée hégémonique – ce quasi-monopole cognitif d’un référentiel temporairement attractif – ou une connaissance rejetée (Wallis, 1979), l’inspection de leur niche écologique nous renseignerait sur ces autres facteurs qui contribuent à dissocier savoir et vérité (Lacan, 1966).


Bibliographie

Bacqué M.-H., Biewener C., 2015, L’Empowerment, une pratique émancipatrice ?, Paris, Éd. La Découverte.

Borch-Jacobsen M., 2002, Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression, Paris, Éd. Les Empêcheurs de penser en rond.

Dupont S., 2014, L’Autodestruction du mouvement psychanalytique, Paris, Gallimard.

Hacking I., 1995, L’Âme réécrite. Essai sur la personnalité multiple et les troubles de la mémoire, trad. de l’anglais par J. Brumberg-Chaumont et B. Revol avec la collab. de A. Leblanc et C. Dabitch, Paris, Institut Synthélabo, 1998.

Hacking I., 1998, Les Fous voyageurs, trad. de l’anglais par F. Bouillot, Paris, Éd. Les Empêcheurs de penser en rond/Éd. Le Seuil, 2002.

Johnsen T. J., Friborg O., 2015, « The Effects of Cognitive Behavioral Therapy as an Anti-Depressive Treatment is Falling: A Meta-Analysis », Psychological Bulletin, 141, pp. 747-768.

Lacan J., 1966, « La science et la vérité », pp. 855-877, in : Lacan J., Écrits, Paris, Éd. Le Seuil.

Lagache D., 1949, L’Unité de la psychologie. Psychologie expérimentale et psychologie clinique, Paris, Presses universitaires de France.

Latour B., 1991, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, Éd. La Découverte.

Lézé, S., 2010, L’Autorité des psychanalystes, Paris, Presses universitaires de France.

Moscovici S., 1961, La Psychanalyse, son image et son public, Paris, Presses universitaires de France, 2014.

Pontalis J.-B., 1965, Après Freud, Paris, Julliard.

Wallis R., ed., 1979, On the Margins of Science: The Social Construction of Rejected Knowledge, Sociological Review Monograph, vol. 2, Keele, University of Keele.

Auteur

Evrard Renaud

Evrard Renaud

Interpsy
Université de Lorraine

Citer la notice

Renaud Evrard, Moscovici (Serge). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 24 avril 2017. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/moscovici-serge/.
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