Musées de guerre et musées militaires


 

La guerre est incontestablement plus facile à muséographier que la paix. Les traces matérielles et mémorielles des conflits abondent quand celles pouvant symboliser la paix se font plus rares et moins spectaculaires. Et les publics ne s’y trompent pas, ils viennent visiter largement les musées de guerre malgré la phobie sociale qu’inspirent les armes dans nos sociétés européennes. À titre d’exemple et de témoignage personnel, fin 2011, lors de la première présentation de la muséographie du musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion (Gravelotte) à ses autorités de tutelle, alors que celui-ci n’était pas encore sorti de terre, des élus locaux ont fait remarquer qu’il y avait trop d’armes exposées. Visiblement, ces derniers auraient souhaité que la guerre de 1870 soit évoquée sans recours aux outils du combattant que sont les armes.

Plusieurs types d’établissements publics proposent des évocations muséales de matériels/matériaux de guerre sous des formes variées. Les musées sont généralement centrés sur l’idée de conservation et de présentation d’objets. Pour leur part, les mémoriaux souhaitent d’abord et avant tout s’ériger en gardiens d’un temple consacré à la mémoire d’acteurs des conflits tandis que, à partir des années 1990, une autre catégorie d’établissements est apparue sous la forme d’historiaux ou de centres d’interprétation dont la finalité est davantage orientée vers une démarche didactique et moins centrée sur la présentation d’objets proprement dits (voir notamment Joly, Compère-Morel, 1998 et Pénicaut, Toscano, 2012). Pourtant, malgré les différences d’approches revendiquées par la terminologie choisie par tel ou tel lieu, la plupart du temps, les présentations de ces multiples établissements différent assez peu et les publics ne perçoivent pas forcément certaines de ces nuances. D’ailleurs, le plus souvent, les visiteurs de ces établissements utilisent spontanément le terme générique de musée.

Un musée est toujours le lieu d’une rencontre entre un public et une offre culturelle qui s’opère le temps de la visite (Chaumier, 2012). Cela passe notamment par des expositions permanentes qui constituent une sorte de « cœur de métier », mais aussi par des expositions temporaires qui visent à attirer un public nouveau ou à inciter celui connaissant déjà le musée à revenir. Aujourd’hui, qu’ils traitent toutes les guerres de manière générale (musée de l’Armée à Paris ou Imperial War Museum à Londres), une guerre spécifique (guerre de 1870 à Gravelotte, Grande Guerre à Verdun, Meaux ou Péronne, Seconde Guerre mondiale à Caen) ou un aspect militaire particulier (musées de tradition d’arme), les musées de guerre n’échappent pas à la nécessité de séduire les publics les plus larges possibles par le biais des techniques numériques et multimédia. Ils cherchent aussi tous à croiser des publics variés avec des niveaux d’exigences différents. Pour ce faire, plusieurs grandes options peuvent être retenues par leurs responsables scientifiques et scénographes. Issue des pratiques des beaux-arts, la muséographie esthétisante et minimaliste constitue un premier choix méthodologique. Il s’agit alors d’insister sur la présentation d’objets liés directement ou indirectement à la guerre. Le musée se construit alors autour de la matérialité de l’objet. La deuxième grande option est offerte par les muséographies d’immersion, qui, pour leur part, tentent de faire comprendre un vécu, une expérience combattante à travers non seulement des objets mais aussi des évocations d’ambiance en ayant largement recours à l’image et à une immersion sensorielle. Les exemples liés à la Grande Guerre se trouvent surtout dans la sphère anglo-saxonne. Ainsi les Australiens du War Memorial (Canberra) créent-ils une « discovery zone » (zone de découverte) ou les enfants peuvent manipuler de véritables objets. Au musée mémorial de Passchendaele 1917 à Zonnebeke en Belgique, on trouve un parcours de trois kilomètres destiné aux écoliers, nommé « Platoon Experience » (vécu d’un peloton de combat).

Mais, il convient aussi de distinguer les établissements muséaux par leur taille, les types de publics accueillis et leur propos plus ou moins spécialisés.

 

Les grands musées de guerre couvrant un large champ chronologique

Les grands musées de guerre reçoivent des publics fort larges. C’est le cas de l’Imperial War Museum de Londres (Wahnich, 2005) créé en 1920 ou du Militärhistorisches Museum der Bundeswehr de Dresde créé en 1972 au temps de la République démocratique allemande (RDA) puis réouvert en 2011 après sept années de travaux. En France, on trouve dans cette première catégorie le musée de l’Armée à l’hôtel des Invalides à Paris, ouvert en 1905, le Musée national de la Marine de Chaillot (ouvert une première fois en 1752 et installé dans ses locaux actuels en 1943) et le musée de l’Air et de l’Espace du Bourget inauguré en 1921.

Entrée de l’Imperial War Museum à Londres (photographie : F. Cochet, déc. 2011)

À Londres, à partir des collections d’objets de la Grande Guerre, ce sont tous les conflits contemporains qui ont ensuite été couverts comme en attestent les matériels réunis dans le grand hall du musée.

Hall de l’Imperial War Museum en 2011 (photographie : F. Cochet, déc. 2011)

Le visiteur français ne sera pas surpris de voir que l’armée française n’est pratiquement pas mentionnée pour son rôle dans la Grande Guerre, comme si la seule armée britannique avait gagné la guerre de 1914-1918. Monument à la gloire d’une sorte de rêve glorieux du passé militaire britannique, l’Imperial War Museum n’est pas seulement un musée militaire, mais, comme d’autres musées nationaux, une reconstruction collective d’une mémoire nationale. La scénographie proposée au public est assez participative. Le visiteur peut monter dans la carlingue d’un bombardier Lancaster de la Seconde Guerre mondiale et s’approcher au plus près du poste de pilotage et donc s’imaginer aux commandes de l’appareil.

À côté de l’exposition permanente et des expositions temporaires, un centre de documentation permet d’exploiter des sources imprimées textuelles ou iconographiques comme c’est le cas dans un nombre croissant de musées afin d’attirer des publics plus « savants ».

Objet didactique : l’intérieur d’un bombardier Lancaster à l’Imperial War Museum (photographie : F. Cochet, déc. 2011)

Le Militärhistorisches Museum der Bundeswehr de Dresde est le plus important musée militaire d’Allemagne avec le Luftwaffenmuseum der Bundeswehr de Berlin-Gatow. Il a ouvert ses portes en 1972, au temps de la RDA, dans des bâtiments du XIXe siècle de l’ancien arsenal de Dresde. Jusqu’en 1923, il était le musée de l’armée saxonne. En 1945, une bonne partie de ses collections sont parties pour l’URSS. De 1972 à 1989, le musée de Dresde a été à la gloire des matériels soviétiques ou allemands de l’Est. Après la réunification, le musée a été profondément transformé par l’architecte américain Daniel Libeskind qui y a implanté un gigantesque coin de verre prenant les anciens bâtiments en écharpe. Selon les vœux de l’architecte, il s’agit de « confronter les visiteurs à des questions fondamentales comme l’usage de la violence de la force militaire ou encore le rôle de l’armée » (Le Journal des arts du 19 oct. 2011, cité dans Le Moniteur du 3 nov. 2011). Ainsi est-ce là presque ouvertement un musée militaire… antimilitariste, ce qui n’étonnera pas, compte tenu du passé allemand. En 2011, au moment de la réouverture du musée, le journaliste Frédéric Lemaître écrivait dans Le Monde (17 oct. 2011) qu’il ne s’agissait « pas franchement d’un outil de propagande à la gloire de la chose militaire ». Si tous les visiteurs des musées militaires sont bien persuadés du caractère horrible de la guerre, viennent-ils dans ces musées pour entendre un discours antimilitariste ? Il est vrai que, tout comme pour l’Imperial War Museum, les spécificités nationales en matière d’interprétations muséographiques s’expriment pleinement. En tout cas, avec 500 000 visiteurs en 2017, le musée de Dresde ne « fait pas le plein » de public, surtout si on le compare au musée de l’Armée des Invalides en France. Les enjeux politiques de ce musée sont clairement indentifiables. Il s’agit tout à la fois de tourner la page de la RDA en faisant oublier que le lieu fut un musée à la gloire des troupes du régime communiste et d’insister sur la culpabilité allemande dans le registre des violences extrêmes de la Seconde Guerre mondiale.

Dôme du musée de l’Armée à l’hôtel des Invalides, Paris (photographie : F. Cochet, juin 2017)

Le musée de l’Armée de Paris a accueilli 1 208 199 visiteurs en 2018 et 1 252 095 en 2019 (TourMaG.com, 2020). Bien entendu, il bénéficie de l’ancienneté de son implantation, des 500 000 objets qui peuvent y être exposés et de ses 29 000 m² d’exposition. Dans l’exposition permanente, le public peut choisir entre les parcours patrimonial, chronologique et thématique. Bien entendu également, le lieu est prestigieux et l’on peut y voir le tombeau de Napoléon Ier (1769-1821) ou celui du maréchal Foch (1851-1929). Le musée de l’Armée fait indubitablement partie de circuits touristiques internationaux. Une étude du musée datant de 2017 éclaire singulièrement le public. Ce dernier est masculin à 60 %, avec une moyenne d’âge de 40 ans. Les scolaires ne sont que 2 %, preuve que les enseignants parisiens ne se sentent pas forcément à l’aise avec la chose militaire. Mais surtout, le public est largement international. Les visiteurs français ne sont que 33 % tandis que les visiteurs étrangers sont 67 %. Ces derniers proviennent de 70 pays et les visiteurs extra-européens représentent la grosse majorité (70 % des étrangers). Nous sommes bien là dans un établissement à vocation largement internationale, en lien avec le statut de Paris d’important centre de tourisme mondial et avec le prestige du lieu. Pour autant, ce musée ne se contente pas de vivre de son capital. En 2020, grâce à la puissance de feu de ses 163 collaborateurs (93 % sont des civils), conservateurs du patrimoine, muséographes, techniciens, il organise à un rythme soutenu (une par an) des expositions temporaires fort remarquées. Les plus récentes ont porté sur des thématiques variées : le quotidien du soldat depuis l’Antiquité (oct. 2017-févr. 2018) ou la fin de la Grande Guerre à l’Est (oct. 2018-févr. 2019). Depuis 2018, les publics sont aussi diversifiés par la possibilité de consulter un centre documentaire de 30 000 ouvrages, 9 000 dessins, 60 000 photographies et 20 000 estampes.

À côté de ces grands musées militaires couvrant des périodes fort larges, se positionnent des musées plus thématiques.

 

Les musées thématiques

Le cas des musées de la Grande Guerre est particulièrement intéressant à suivre puisque nous sortons d’un centenaire qui a porté haut les commémorations de 1914-1918. Depuis les années 1990, un nombre important de musées de la Grande Guerre sont venus rencontrer une véritable demande sociale de compréhension de cette période, culminant durant les quatre années de commémoration de 2014 à 2018.

À Ypres (Belgique) le In Flanders Field Museum, à Meaux le musée de la Grande Guerre, à Péronne l’historial de la Grande Guerre participent de ce vaste mouvement. Avec des méthodes muséographiques différentes – un rien minimaliste à Péronne et plus immersives à Ypres et Meaux –, ces musées visent des publics différents et complémentairesLe In Flanders Field renvoie explicitement à d’autres musées voisins, se situant ainsi en cœur de réseau. Il renvoie au Canadian Hill 62 Memorial et au Lange Max Museum situés à quelques kilomètres. Il propose aussi des chemins pédestres ou des ateliers. Sept mois après son ouverture en 2012, l’In Flanders Field Museum avait reçu près de 190 000 visiteurs.

Dans cette liste, il convient de faire une place toute particulière au mémorial de Verdun à Fleury-devant-Douaumont. Inauguré en 1967, il est totalement inspiré et voulu par les anciens combattants, et notamment par l’écrivain Maurice Genevoix (1890-1980). À l’origine, bien avant la vogue des mémoriaux, celui de Verdun ne se veut pas un musée à proprement parler, mais bien un lieu où se doit d’être conservée la mémoire des combattants, tant français qu’allemands, de la longue bataille de Verdun. Aujourd’hui encore, les anciens combattants y jouent un rôle important dans le conseil d’administration par le biais de la Fédération Maginot et de la Fédération des blessés de la face (« les gueules cassées »). Pourtant, il possède tous les attributs d’un véritable musée, notamment avec une exposition permanente, profondément renouvelée au moment du centenaire, et des expositions temporaires qui s’y succèdent. Le mémorial a fermé en 2014 pour rouvrir en 2016. Il s’est vu agrandi et surélevé d’un étage largement vitré permettant d’embrasser les lieux de combat. Alors que l’ensemble du champ de bataille accueille près de 500 000 visiteurs chaque année, le mémorial, qui constitue un véritable « portail d’entrée » sur les autres sites du lieu (ossuaire de Douaumont, forts de Douaumont et de Vaux, tranchée des baïonnettes), demeure le premier site français de la Grande Guerre par le public qui le fréquente. Son record a été battu en 2016 au moment de la découverte par le public d’une muséographie totalement renouvelée et modernisée. Plus de 200 000 visiteurs ont alors été enregistrés (information du directeur du mémorial à son conseil d’orientation scientifique – COS), loin devant le musée de la Grande Guerre de Meaux (environ 100 000 visiteurs/an) construit autour de la magnifique collection d’objets rassemblée durant près d’un demi-siècle par Jean-Pierre Verney. L’historial de Péronne ferme la marche en termes de fréquentation (Courrier picard, 8 déc. 2019).

Le public du mémorial de Verdun est assez bien cerné (information du directeur du mémorial à son COS). 75 % sont des Français et 25 % des étrangers. Les Allemands représentent la moitié de ces derniers. Verdun est aussi leur bataille, bien entendu, et l’établissement a tenu compte de ce fait dans la modernisation de l’exposition permanente, désormais résolument franco-allemande. Le reste des étrangers est constitué de Belges et de Néerlandais. Le public scolaire représente 30 % de l’ensemble des visiteurs et le rectorat de l’académie Nancy-Metz a bien voulu détacher un enseignant du secondaire à temps plein, démarche fort rare aujourd’hui. Les enseignants qui viennent au mémorial ont le choix entre deux formules de visite : soit ils effectuent une visite libre en commentant eux-mêmes les différentes étapes du musée, soit ils profitent d’une visite encadrée par l’enseignant détaché (10 % des visites environ).

Présentation d’un char Renault FT17 devant le mémorial de Verdun (photographie : F. Cochet, 3 juil. 2018)

Pour diversifier les publics et attirer d’autres visiteurs, une programmation culturelle est mise en place avec des événements, des expositions temporaires (« Finir la guerre en 1918 » en 2018, « Les prisonniers de guerre » en 2019), des concerts et des journées d’études en lien avec des universitaires. Des sorties sur le terrain à la rencontre de personnages emblématiques de la bataille de Verdun comme le capitaine Delvert (1879-1940) sont réalisées ; elles attirent un public soucieux de comprendre sur place ce que les poilus ont pu vivre. Pour renouveler encore les attraits du mémorial, d’autres activités, notamment à destination des familles, seront mises en place.

Compréhension sur le terrain des combats du capitaine Delvert au retranchement R1 (photographie : F. Cochet, 24 mars 2018)

Dans le registre des musées de la Grande Guerre, avec l’arrivée du centenaire, certaines régions ont souhaité ne pas être oubliées, par rapport à des équipements déjà existant dans d’autres. L’Alsace s’est distinguée en mettant en place l’historial franco-allemand de l’Hartmannswillerkopf-Vieil Armand, ouvert le 3 août 2017. Haut lieu des combats de 1915, l’Hartmannswillerkopf marque le point culminant des combats en montagne. Pour l’Alsace, la « montagne mangeuse d’hommes » est aussi l’occasion de rappeler son importance stratégique durant la Grande Guerre et la mémoire des souffrances partagées par les soldats de part et d’autre de la fragile ligne de front.

À côté des plus importants musées de la Grande Guerre, de plus modestes structures ont vu le jour, développant des approches tantôt mémorielles, tantôt historiques. Le centre d’interprétation de la Marne (Suippes) en constitue un exemple. Il a vu le jour en 2010. Pour se faire connaître, il a souhaité se servir de l’affaire des fusillés de Souain – le 10 mars 1915, lors des offensives de Champagne, quatre caporaux du 336e régiment d’infanterie, dont Théophile Maupas, instituteur dans le civil, sont fusillés après le jugement d’un conseil de guerre spécial pour refus d’obéissance. Ils sont réhabilités en 1934. Avant 2014, il approche les 6 000 visiteurs par an. En 2014, comme tous les musées de la Grande Guerre, il connaît une embellie (12 500 visiteurs), puis, comme tous également, une décrue (9 000 visiteurs en 2015). Pour sa part, le centre d’interprétation de Souchez (Centre d’histoire du mémorial 14-18, Pas-de-Calais) est plus ambitieux et dispose de plus de moyens. Il s’inscrit dans un regard global porté par les élus locaux et régionaux une dizaine d’années avant le centenaire de la Grande Guerre. Le secteur est d’une densité mémorielle énorme avec, à quelques kilomètres de part et d’autre, Notre-Dame-de-Lorette et la crête de Vimy, des hauts lieux de combats pour les Français en 1915 et les Canadiens en 1917. Le projet est mis en œuvre par Yves Le Maner, alors chargé de la politique mémorielle de la région Nord-Pas de Calais et qui a l’intelligence d’y associer des artefacts sortis des fouilles locales, mais aussi l’accès à une démarche innovante au moyen des 580 000 fiches de soldats morts sur le sol du Pas-de-Calais, toutes nationalités confondues, permettant aux familles d’accéder à une dimension personnalisée. Lié à l’anneau de mémoire de Notre-Dame-de-Lorette où l’on retrouve ces noms inscrits dans le marbre, inauguré par le président François Hollande, le centre d’interprétation a reçu plus de 3 000 visiteurs dans le mois qui a suivi son ouverture, en juin 2015, et environ 500 000 chaque année depuis.

L’anneau de mémoire de Notre-Dame-de-Lorette (photographie : F. Cochet, 4 nov. 2015)

Marqués, surtout en France, par une surabondance de manifestations mémorielles de la Grande Guerre, les effets du centenaire se font sentir sous forme d’une sorte de trop-plein. Depuis 2019, la fréquentation des musées de la Grande Guerre est en nette régression. Mais il s’agit là d’un effet de courte durée. En tout cas, pour les responsables de musées et les conseils scientifiques dont ils sont tous pourvus, il convient maintenant de réussir l’après-centenaire.

Sur d’autres conflits que la Grande Guerre, on retrouve une floraison de musées ou de mémoriaux thématiques dans nombre de régions. La vogue du « tout mémoriel » des années 2000 a suscité chez beaucoup de présidents de conseil départementaux (alors conseils généraux) des ambitions muséales plus ou moins importantes. Pour la Seconde Guerre mondiale, une trentaine de musées existent en France. Certains ont été constitués à partir de collections privées, comme le musée « Guerres et paix dans les Ardennes » de Novion-Porcien, exposant 14 000 objets dont de nombreux matériels lourds (chars, transports de troupes, véhicules) et 400 bonnets de police et casquettes militaires. Des spécialistes du militaria – les artefacts témoignant de l’activité militaire en n’importe quels lieux et temps – sont attirés par la présentation de certaines pièces rares. Certains ouvrages de la ligne Maginot ont été transformés en musées. L’État s’en est longtemps désintéressé. Aussi sont-ce des associations de passionnés qui ont restauré et ouvert certains sites. Le fort de Schoenenbourg accueille des visiteurs depuis 1978. Le Musée mémorial de la ligne Maginot du Rhin à Marckolsheim fonctionne depuis 1971. En Meurthe-et-Moselle, le fort de Fermont est animé par une association des amis du fort. Souvent très érudits sur un registre très pointu de tel ou tel modèle de canon de fortification, les animateurs de ces sites manquent parfois de recul critique quant à leur démarche muséographique et peuvent accueillir des visiteurs du dark tourism (ou tourisme macabre) en quête de certaines nostalgies à l’idéologie douteuse. Pourtant, aujourd’hui, ces associations de passionnés ont compris qu’il leur fallait acquérir une crédibilité scientifique. D’ailleurs, le public militaria d’un certain tourisme fasciné par le IIIe Reich préfère désormais l’internet, les reconstitutions ou la « poêle-à-frire » (le détecteur de métaux) des fouilles clandestines et illégales pour assouvir ses envies.

L’ouverture de nombreux mémoriaux révèle également la montée en puissance des concepts mémoriels dans l’espace public. En effet, ces derniers ont tendance à se substituer à ceux d’une mise en espace muséographique plus historienne. Les concurrences mémorielles s’expriment particulièrement bien dans le registre des musées/mémoriaux de la Résistance. De nombreuses régions se veulent l’épicentre des maquis et de la résistance armée. D’où l’existence d’une bonne trentaine de musées de ce type.

Entre autres lieux et sans souci d’exhaustivité, Angoulême, Auch, Besançon, Bordeaux, Saint-Marcel (Morbihan), la Haute-Savoie, l’Isère, Limoges, Le Loir-et-Cher, la Loire, le Morvan, Toulouse comptent des musées de la Résistance et de la Déportation. Le musée de la Résistance de Mussy-sur-Seine, dans l’Aube, est l’un des plus anciens, né en 1967 de la volonté de l’Amicale des combattants volontaires de l’Armée secrète et du Comité du souvenir du maquis de Mussy-Grancey qui fonctionna de juin à août 1944. Ouvert en 1994, le mémorial de la Résistance en Vercors de Vassieux (Drôme) ne présente aucun objet, contrairement au musée de la Résistance situé à quelques kilomètres de distance. Dans son parcours explicatif, le mémorial de Vassieux (Vergnon, 2005) souligne « moins l’exposé historique des faits que le souci d’analyse et d’expression des comportements humains » (ibid. : 155, plaquette de présentation du parc naturel régional du Vercors). Il s’agit de « souligner la valeur universelle du témoignage du Vercors ». Le choix du discours mémoriel de s’éloigner des faits et de la complexité historique peut dériver vers une sorte de propos « attrape-tout » que nombre d’historiens récusent. Comme l’avance le mémorial de Vassieux, opposer abruptement la France de la Révolution nationale et de la Collaboration à celle de la Résistance relève pour le moins d’un processus réducteur de simplification mémorielle et gomme d’entrée de jeu la complexité de bien des attitudes des « vichysto-résistants ».

 

Comment dire la violence de guerre dans les musées et mémoriaux ?

Déjà, en 1831, Lord Thomas B. Macaulay (1800-1859) disait : «  » (« The essence of War is Violence and moderation in War is Imbecility », citation qui se trouve à l’entrée d’une salle de l’Imperial War Museum, nous traduisons). Que la guerre soit violente relève de la tautologie. Mais que peut-on dire de cette violence dans un musée ? Doit-elle être occultée, suggérée ou explicitement montrée au risque de la complaisance ? Les musées choisissent souvent de l’évoquer à travers des objets-symboles, mais aussi des photographies. Le centre d’interprétation de Souchez diffuse en boucle de courts films montrant des soldats britanniques touchés par les gaz ou des scènes d’enterrement de soldats tués. Le musée de Gravelotte a choisi de dire la violence de guerre par des objets évocateurs : éclats d’obus et cuirasse d’un cavalier lourd français percée d’orifices de balles ennemies. L’immersion sonore peut tenter de dire cette violence comme à Suippes où le visiteur pénètre dans une évocation de tranchée poursuivi par des bruits d’explosion. Dans tous les cas de figure, il s’agit de rester dans l’admissible aux regards du public.

 

Les musées de traditions militaires : une tout autre approche ?

Les musées de tradition militaire se situent par rapport à des publics et des logiques pédagogiques fort différentes de ceux des musées civils. Il en existe 17 dans l’Hexagone en 2020, gérés par le ministère des Armées, qui s’inscrivent tous depuis quelques années dans une démarche d’excellence en recherchant – et obtenant pour certains d’entre eux – le statut de musées de France. Ils ont d’abord et avant tout existé en tant qu’outils de formation interne pour les militaires eux-mêmes. En école d’application, par exemple, les officiers de cavalerie venaient – et viennent toujours – au musée des Blindés de Saumur afin d’acquérir une connaissance pratique et non plus livresque des différents matériels blindés depuis leur origine. Ce musée expose environ 200 matériels, mais dispose de 600 blindés dans ses réserves. Le musée de l’Artillerie de Draguignan offre aux visiteurs des pièces en provenance de différents pays. Le musée des Troupes parachutistes de Pau, le musée de l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) de Dax, le musée du Train, des Équipage et du Matériel de Bourges ou le musée du Sous-Officier, ouvert en 1986 dans le vieux château (1224) de Saint-Maixent, sont tous liés à des écoles d’application dans lesquels des personnels viennent se spécialiser.

Regardées à travers leurs expositions permanentes et temporaires, les thématiques de ces musées disent largement la volonté d’ouverture sur des publics plus larges que les seuls publics militaires, notamment les scolaires. Des partenariats avec l’Éducation nationale ont été fréquemment signés. Le musée de Saint-Maixent accueille un public d’environ 10 000 personnes par an dont 44 % de civils, notamment des élèves de l’Éducation nationale (La Nouvelle République, 2016). À titre d’exemple, installé dans une ancienne abbaye royale qui a accueilli, à partir de 1848, une école de formation des médecins, chirurgiens et pharmaciens militaires, le musée du Val-de-Grâce (Paris) évoque les missions du service de santé, du ramassage des blessés sur le champ de bataille à leur traitement. Les recherches sur la chirurgie de la face, sur la psychiatrie de guerre, sur des aspects assez spécifiques – médecine subaquatique, traitement contre les gaz – font l’objet de présentations. L’interaction avec le monde de la médecine civile est aussi développée afin d’intéresser le public le plus large possible.

Dans certains de ces musées militaires, des centres de documentation, voire des centres de recherche sont présents. Au Val-de-Grâce, sont rassemblées, depuis 1820, les collections destinées à l’instruction des élèves. Il s’agit là d’attirer des publics plus académiques que le visiteur lambda, et notamment d’attirer des chercheurs, public certes minoritaire, mais qui permet d’installer la réputation d’un lieu.

La quête renouvelée des racines, une nouvelle approche scientifique des guerres, désormais moins centrée sur les grands chefs mais davantage sur les humbles soldats, participent d’une véritable volonté d’un grand nombre de familles de construire différemment leurs relations au passé militaire et guerrier de leurs ancêtres. Du fait que nombre de conflits se sont déroulés sur le sol français, ce pays est particulièrement bien doté en lieux de mémoire et en lieux muséographiques liés aux conflits, le quart nord-est encore plus que tout autre territoire. Sans confondre les démarches de respect dues aux morts des guerres et de vitalité économique, force est de constater que le tourisme de mémoire constitue un véritable atout pour l’économie nationale même si certains élus locaux ou régionaux sont encore trop souvent frileux au regard des dépenses à engager.

Depuis quelques temps, les hommages rendus par la nation à ses combattants ont tendance à se déplacer dans l’espace public. Les musées sont très coûteux à faire vivre. En outre, sur les conflits de décolonisation, le consensus mémoriel est loin d’être atteint, trop de lectures différentes de ces guerres existant dans des segments différents de l’opinion publique, empêchant le développement de véritables musées. Le mémorial des Guerres d’Indochine situé à Fréjus est créé en 1993. Il est situé sur l’ancien camp militaire « Gallieni » qui avait accueilli un camp d’hivernage pour les tirailleurs durant la Grande Guerre. Il existe certes une petite exposition permanente – d’ailleurs la seule dans l’espace national français à être exclusivement consacrée à la guerre d’Indochine –, mais l’essentiel de ce mémorial est consacré aux soldats morts en Indochine (35 000 noms des soldats dont les corps ont été rendus aux familles ou non retrouvés, restes de plus de 3 000 soldats non identifiés). La guerre d’Algérie n’est représentée que par le Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie, érigé quai Branly. Inauguré le 5 décembre 2002 par le président Jacques Chirac (1932-2019), il rappelle la mémoire des 23 000 soldats morts pour la France, appartenant aussi bien aux troupes métropolitaines qu’aux unités supplétives (harkis). Le 26 mars 2010, le président Nicolas Sarkozy et son gouvernement ont décidé qu’y seraient également inscrits les noms des victimes de la manifestation de la rue d’Isly (Alger) du 26 mars 1962 – qui a vu des soldats français mitrailler des concitoyens non armés manifestant en faveur du maintien du staut quo de l’Algérie française.

Dans cette évolution tendant à substituer le monument commémoratif au musée, plus récemment encore, on a vu l’érection du monument aux 549 morts pour la France en opérations extérieures inauguré par le président Emmanuel Macron le 11 novembre 2019 dans le parc André Citroën de Paris.

 

De nos jours, avec toutes les simplifications que cela implique (voir Cochet, 2017, notamment chap. 14), les phénomènes mémoriels ont tendance à prendre le pas sur les démarches pédagogiques et historiques des musées. Comme sur d’autres registres de réactions d’une société fascinée par la rapidité, l’immédiateté commémorative a tendance à s’imposer. Qu’il y ait une grande demande sociale d’explication de certains phénomènes ne doit pas déboucher sur des présentations mémorielles simplificatrices et « dans l’air du temps ». Le public des musées mérite mieux que cela. Le futur musée/mémorial « des sociétés face au terrorisme », dont la création a été décidée par le président de la République Emmanuel Macron, le 19 septembre 2018 (ministère de la Justice, 2020), relève-t-elle de la nécessité la plus impérieuse ou d’une opportunité communicationnelle ? D’une part, la guerre contre le terrorisme est en cours, pour de nombreuses années encore, et un mémorial ne saurait figer les choses. D’autre part, la « feuille de route » confiée à l’historien de la Seconde Guerre mondiale Henry Rousso est des plus contraignantes. Il s’agit tout à la fois d’ériger un lieu de mémoire et de recueillement et un musée d’histoire du temps présent tout en dépassant la seule problématique du terrorisme avec une attention particulière portée à la victime. Les ambitions sont donc gigantesques et prétendent clairement dépasser la distinction traditionnelle entre musée consacré surtout à la présentation d’objets et mémorial insistant sur l’hommage et le recueillement. Comme très souvent aujourd’hui, la victimisation est au cœur de la démarche. Il faudra quelques années pour évaluer les résultats d’une telle ambition.


Bibliographie

Chaumier S., 2012, Traité d’expologie. Les écritures de l’exposition, Paris, Documentation française.

Cochet F., 2017, Français en guerres, de 1870 à nos jours, Paris, Perrin.

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Auteur·e·s

Cochet François

Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire Université de Lorraine Président du conseil d’orientation scientifique du mémorial de Verdun

Citer la notice

Cochet François, « Musées de guerre et musées militaires » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 26 mai 2020. Dernière modification le 27 mai 2020. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/musees-de-guerre-et-musees-militaires.

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