Negt (Oskar)


 

Oskar Negt, né en 1934, a conceptualisé l’espace public oppositionnel (Negt, 1972) à partir des ressources de la Théorie critique francfortoise, de l’expérience historique de la Révolution française, de la révolution allemande des conseils de 1918, de Mai 68 et de la chute du mur de Berlin. Depuis 2007, la réception francophone devient significative, en particulier en lien au retour des espaces publics oppositionnels (Neumann, Sagradini, 2009 ; Paquot, 2009 ; Fraser, 2005 ; Durand-Gasselin, 2012 ; Ballarini, 2013 ; Neumann, 2007a, 2007b, 2013, 2015, 2016). Pareille conceptualisation fait l’objet de nombreuses thèses de doctorat et de plusieurs habilitations à diriger des recherches, elle est transposée aux mouvements contemporains qui tendent à formuler des alternatives globales à la mondialisation capitaliste. Plusieurs articles au sujet des médias, qu’Oskar Negt a co-écrits avec Alexander Kluge sont aussi disponibles en français (Negt, Kluge, 1990, 2007). En ce sens, l’approche negtienne, qui propose une théorie sociale des publics et des médias ne plaçant pas les médias en son centre, s’avère aujourd’hui fructueuse.

Oskar Negt, né près de Kaliningrad, la ville natale d’Immanuel Kant qui se nommait alors Königsberg, est un héritier intellectuel direct de Theodor W. Adorno qui dirigea, publia et préfaça sa thèse à Francfort avant de la citer à de multiples reprises en cours ou dans des articles. Depuis la disparition de ce dernier en 1969, Oskar Negt actualise et prolonge une filiation conceptuelle à bien des égards, sans prétendre en faire une école. Bien au contraire, en tant que sociologue du travail vivant, en tant que penseur d’une pédagogie sans norme et d’une école sans porte, en tant que philosophe critique sans académie, Oskar Negt montre que la Théorie critique ne se réduit pas à l’image d’une École de Francfort qui serait incarnée et institutionnalisée dans cette seule ville. Il voit la Théorie critique à l’œuvre un peu partout, dans des écoles alternatives, dans la formation syndicale, dans les mouvements écologistes, dans des recherches et discussions à São Paulo, Pékin, New York, Paris, Roskilde ou Hanovre. La percée tardive des idées negtiennes, aux yeux du grand public coïncide pratiquement avec son départ à la retraite au début des années 2000 ; ce qui n’est pas étonnant : l’auteur s’est toujours rangé du côté des publics dominés, depuis les enfants remuants jusqu’aux prolétaires révoltés, en passant par les intermittents du spectacle et les psychanalystes féministes.

 

Parcours et tournants

L’enfance d’Oskar Negt se déroule sous le national-socialisme, à Kapkeim en Prusse orientale, dans une ferme à la campagne, plutôt à l’écart des terreurs de la guerre. Relativement protégé jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’approche de l’Armée rouge sépare la famille, alors qu’Oskar Negt et ses huit sœurs se réfugient au Danemark, où il se retrouve dans un camp d’internement après la capitulation de la Wehrmacht, jusqu’en 1947. Dans un essai à caractère autobiographique, Überlebensglück (La Chance de survivre) (Negt, 2016a), il retrace le traumatisme que constitue l’expérience concrète de la guerre, des tirs d’artillerie, de la séparation familiale entre parents, frères et sœurs, des errements à pied autour de Königsberg, puis de son enrôlement forcé et fugace dans l’armée en tant que dernière réserve. Contrairement à Jürgen Habermas, né en 1929, qui fit le choix d’adhérer aux Jeunesses hitlériennes et qui officia en tant que jeune aide dans l’artillerie anti-aérienne, Oskar Negt n’a heureusement pas été engagé dans l’action (il avait seulement dix ans). La capacité à évoquer ces expériences douloureuses doit beaucoup au soutien psychanalytique de sa compagne, Christine Morgenroth, professeure à Hanovre, comme il le souligne au début du livre. De retour en Allemagne, il passe son baccalauréat à Oldenbourg, en 1955, où il adhère au parti social-démocrate (SPD) et son organisation étudiante (SDS). Comme il y maintient une lecture directe des écrits de Karl Marx et la nécessité d’un dialogue critique avec les marxistes soviétiques, à partir des positions de la Théorie critique, le parti l’exclut en 1960 au motif de sa « déviation gauchiste », après le congrès de Bad Godesberg de 1959. Le SPD se rallie alors à l’économie de marché et à l’État républicain. Oskar Negt n’y a plus jamais adhéré, même lorsqu’il a conseillé le gouvernement fédéral de gauche en 1998. En revanche, il était l’un des codirecteurs de la revue du SDS, Neue Kritik, entre 1960 et 1970, période qui voit l’exclusion collective de tout le SDS par le SPD, qui y perd la quasi-totalité de son intelligentsia radicale. À cette époque, il participe aussi à la réorganisation de la formation syndicale, par le biais du syndicat de la métallurgie IG Metall, alors dirigé par un ancien résistant et socialiste de gauche, Otto Brenner. Dans ce cadre favorable, il conceptualise une nouvelle approche, qui part de la discussion collective d’un exemple pratique. La rencontre avec Otto Brenner date de 1968, lorsque Theodor W. Adorno et Oskar Negt se mettent d’accord avec celui-ci, au siège du syndicat à Francfort, afin de faire converger le syndicalisme, les jeunesses étudiantes et l’intelligentsia de gauche dans un appel et une campagne victorieuse contre l’instauration d’un état d’urgence après les premiers attentats à la bombe du groupe formé autour d’Andreas Baader.

L’opposition programmatique entre Oskar Negt et Jürgen Habermas n’est en rien fortuite. Elle éclaire l’évolution théorique qui aboutira à la Théorie de l’agir communicationnel (Habermas, 1981), avec la participation directe d’Axel Honneth qui se présente comme étant son élève (Honneth, Jaeggi, 1980). Le clivage conceptuel se creuse tout au long des années 1960, lorsque Oskar Negt officie en tant qu’assistant scientifique aux côtés de Jürgen Habermas. Il a obtenu son doctorat en 1962, sous la direction de Theodor W. Adorno. Cette thèse porte sur l’opposition entre positivisme et pensée dialectique. Immédiatement après son obtention, Jürgen Habermas recrute Oskar Negt à Heidelberg, alors qu’il vient lui-même d’être nommé professeur des universités après avoir obtenu son habilitation à diriger les recherches, publiée en français sous le titre L’Espace public (1978). Le désaccord théorique se déroule d’abord dans la forme académique d’un encadrement de l’habilitation à diriger des recherches d’Oskar Negt par Jürgen Habermas. Les deux théoriciens passent un grand nombre de nuits blanches à discuter sans jamais trouver d’accord ; ce qui fait que l’habilitation n’aboutira jamais (Schulte, Stollmann, 2005). Il reste ainsi maître-assistant jusqu’en 1970, avant d’être nommé directement professeur à l’Institut d’Hanovre en 1971. Rétrospectivement, le désaccord programmatique semble sauter aux yeux. L’habilitation de Jürgen Habermas veut souligner la pertinence de la philosophie libérale de John Locke, à partir de laquelle il critique l’irruption d’une masse de non-propriétaires, un mouvement historique qui aurait déstabilisé l’espace public bourgeois. Oskar Negt maintient au contraire l’idée d’une puissance démocratique des salariés et dominés, susceptible d’enrichir toutes les formes d’espace public, dans le cadre d’une vision internationale qui le conduit à Paris en Mai 68. Pareille vision d’ensemble lui permet de formuler une alternative conceptuelle au début des années 1970, avec le réalisateur Alexander Kluge qui a étudié les sciences humaines et le droit à Francfort, dans Öffentlichkeit und Erfahrung (Espace public et expérience) (Negt, Kluge, 1972). À ce moment précis, Jürgen Habermas affirme que, pour ce qui le concerne, l’École de Francfort a définitivement pris fin et il rejoint l’Institut Max-Planck. Là, il formule sa théorie de l’agir communicationnel, en rupture explicite avec les critiques marxiennes, avec les approches de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno (Habermas, 1981). À cette nouvelle théorie communicationnelle, formalisée en 1981, Oskar Negt et Alexander Kluge répondent par leur ouvrage Geschichte und Eigensinn (1981a) (Histoire et subjectivité rebelle), dans une revendication ouverte de l’héritage adornien. En France, le livre de Jürgen Habermas nommé L’Espace public (1978 [1962]) trouve sa réplique dans celui d’Oskar Negt, L’Espace public oppositionnel (2007 [1972]) chez le même éditeur et dans la même collection dirigée par Miguel Abensour (« Critique de la Politique »). L’anthologie L’Espace public oppositionnel couvre les principales étapes du développement théorique d’Oskar Negt, en partant d’un essai de 1968 sur le socialisme et la démocratie en passant par les écrits théoriques sur les espaces publics bourgeois et oppositionnels des années 1970 et de l’opus magnum intitulé Geschichte und Eigensinn, jusqu’aux études médiatiques et études contemporaines sur la mondialisation.

 

Une Œuvre entre mouvement, débat public et Théorie critique

Les Œuvres d’Oskar Negt aux éditions Steidl, publiées en 2016, comprennent 20 volumes, soit l’exact nombre de volumes des œuvres de Friedrich Hegel aux éditions Suhrkamp, le premier éditeur d’Oskar Negt (https://steidl.de/Buecher/Oskar-Negt-Werkausgabe-1219293940.html). Les écrits allemands sont édités selon l’ordre chronologique des premières éditions, en 8 624 pages. L’œuvre negtienne peut être lue comme une sublimation des expériences, difficultés, résistances et promesses utopiques qui émaillent sa vie. Sa thèse de doctorat compare les systèmes d’idées plutôt clos d’Auguste Comte et de Friedrich Hegel, elle repose au fond sur la volonté originale de déployer une pensée dialectique à l’encontre des académismes conservateurs. La thèse est publiée, et préfacée pour la première fois par Theodor W. Adorno sous le titre Strukturbeziehungen zwischen den Gesellschaftslehren Comtes und Hegels (Relations structurelles entre les doctrines sociales de Comte et Hegel) (Negt, 1964). Oskar Negt imagine que son directeur, Theodor W. Adorno, aurait accéléré l’obtention de la thèse par jalousie envers Jürgen Habermas (Schulte, Stollmann, 2005), lorsque le second le recrute comme assistant. Une lecture qui procède par affinités théoriques semble plus probable : Theodor W. Adorno reconnaît en Oskar Negt celui qui sait sauver la pensée dialectique de Karl Marx, au moment où le marxisme soviétique et le positivisme libéral dominent la scène sociologique. En ce sens, l’approche negtienne répond à la formulation de Negative Dialektik (1966) que Theodor W. Adorno rédige à cette époque. Cette convergence conceptuelle se confirme dans Geschichte und Eigensinn (Negt, Kluge, 1981a), bien après la mort de Theodor W. Adorno.

En 1968, l’élaboration conceptuelle d’Oskar Negt se déploie vers l’espace public sous trois formes, via trois ouvrages. D’un point de vue assez direct, lui et les théoriciens critiques qu’il fédère répliquent à la posture académique-institutionnelle et pour ainsi dire légitimiste de Jürgen Habermas qui ne veut pas entendre parler de démocratie directe, participative ou extra-parlementaire (Negt, 1968a). En arrière-fond de cette polémique, que Jürgen Habermas avait provoqué par ses invectives à l’encontre de la gauche, se trouve l’idée que la production du savoir ne saurait se limiter à la sphère universitaire comme espace séparé, mais que les connaissances se construisent et se vérifient dans une interaction permanente, entre expériences sensibles et usages argumentés de concepts critiques. Oskar Negt n’a rien renié de ses conceptions critiques de l’époque, comme le prouve son essai Achtundsechzig. Politische Intellektuelle und die Macht (Soixante-huit. Les intellectuels politiques face au pouvoir) (Negt, 1995). Il y actualise des argumentations sociologiques nées à ce moment, et n’hésite pas à égratigner les sociologues conformistes qui se contentent de décliner un discours ambiant de la flexibilité dans les années 1990, à commencer par Wolfgang Streeck.

En 1968 sort un autre livre d’Oskar Negt (1968b), consacré aux nouvelles modalités non scolaires de la formation ouvrière et syndicale, Soziologische Phantasie und exemplarisches Lernen. Zur Theorie und Praxis der Arbeiterbildung (Apprentissage exemplaire et imagination sociologique). De même que l’auteur revendique l’abolition du monopole professoral dans les universités, qui s’incarne dans le cours magistral, il propose de ne plus centrer la formation syndicale sur l’enseignement de schémas d’analyse préfabriqués, mais d’organiser des discussions de groupe à partir d’exemples et difficultés pratiques rencontrés par les salariés. Ce mode d’apprentissage, fondé sur l’expérience sociale des publics populaires, permet d’élaborer des critères de jugement globalisants et d’approcher une sociologie critique en mouvement. Ici, la bataille s’organise à front renversé : ce n’est pas le positivisme académique ou libéral auquel se heurte la conception negtienne, mais plutôt à un marxisme dogmatique, sinon un ouvriérisme idéologique dénué de toute conception théorique. Les intellectuels du parti communiste ouest-allemand attaquent aussitôt le « révisionnisme » d’Oskar Negt, tandis que certains cadres syndicaux proclament que leur organisation n’aurait pas besoin de sociologues. Aujourd’hui, l’ouvrage d’Oskar Negt est une référence centrale du mouvement syndical qui lui a discerné le Prix August Bebel. L’auteur a poursuivi cette exploration du renouveau syndical dans deux essais très remarqués, Lebendige Arbeit, enteignete Zeit (Travail vivant, temps exproprié) (Negt, 1984), écrit à l’occasion d’une grande grève pour la réduction du temps de travail, et Wozu noch Gewerkschaften? Eine Streitschrift (À quoi servent encore les syndicats ?) (Negt, 2004) où il préfigure une relance du syndicalisme face à la crise globale.

Le troisième ouvrage de la période ouverte par 1968, Öffentlichkeit und Erfahrung (1972), naît de la rencontre en 1968 d’Oskar Negt avec Alexander Kluge. Parmi les trois ouvrages de cette période, il s’agit de l’élaboration la plus poussée sur le plan théorique, en réponse à la version publiée de l’habilitation de Jürgen Habermas (1962), Strukturwandel der Öffentlichkeit (L’Espace public). L’éditeur de la version française a précisé l’idée habermassienne par le biais d’un nouveau sous-titre : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise. Dans cette optique, ce ne sont pas la révolution industrielle, la lutte des classes ou la construction militante de la République qui priment dans l’émergence de la société bourgeoise, mais le mode de délibération et de communication, de publicité. Oskar Negt et Alexander Kluge ont choisi un sous-titre pour la version allemande d’Öffentlichkeit und Erfahrung : Zur Organisationsanalyse von bürgerlicher und proletarischer Öffentlichkeit (Espace public et expérience : une analyse des organisations bourgeoises et prolétariennes de l’espace public) (Negt, Kluge, 1972). Les principales parties de cet ouvrage sont disponibles en langue française (Negt, 2007 [1972] : 55-143), ce qui permet au public francophone de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une analyse de classe traditionnelle, mais d’une compréhension inédite des manières différentes dont l’expérience sociale peut se traduire en termes politiques et publics. La manière dominante, qui prime via la culture bourgeoise, procède par abstraction.

L’abstraction marchande trouve un équivalent dans la manière dont les souhaits particuliers sont réduits à des modèles simplifiés et standardisées, dans le cadre conceptuel de l’intérêt général. Depuis l’émergence de la société bourgeoise, un espace public prolétarien existe, qui part, lui, de l’expérience sensible, liée au corps, au travail vivant et à la culture collective, et dont la forme d’expression première est la démocratie directe. Dans la mesure où cette expérience reste occultée, dominée et déformée dans l’espace public bourgeois, il s’agit d’un espace public oppositionnel qui ne caractérise pas seulement le salariat, mais tous les groupes et publics qui sont écartés par l’espace public civil-bourgeois, notamment les femmes, les jeunes, étudiants ou chercheurs critiques, les étrangers et migrants, les bohémiens et les publics réputés déviants. Aussi la société bourgeoise transforme-t-elle toutes les expressions et créations spécifiques en stéréotypes, à travers les mass media et l’industrie de la culture (Adorno, Horkheimer, 1944), ce qui fait que n’importe quelle expérience sensible comporte un potentiel oppositionnel à l’encontre des généralisations et simplifications de l’espace public bourgeois. Oskar Negt et Alexander Kluge parlent d’un « paupérisme de l’industrie de la culture » (Negt, Kluge, 1981a) qui tend à dévaloriser toutes les expériences vivantes. Plus récemment, Oskar Negt a commencé à relier le concept d’espace public oppositionnel aux expériences occultées et opprimées (Negt, 1972 ; Schulte, Stollmann, 2005), sans pour autant donner une pleine force théorique à cette intuition. Dans le même temps, il souligne la centralité du travail salarié persistante dans la structuration de la société bourgeoise (Negt, 2003). En 1981, les deux auteurs ont approfondi et élargi leur thèse initiale dans Geschichte und Eigensinn, sans trancher ces discussions.

Geschichte und Eigensinn (1 340 pages) résiste sciemment à la classification et la consommation, à commencer par sa forme originale. Développements conceptuels, excursions, encadrés insolites et citations alternent avec des images, dessins et photographies qui ne se limitent jamais à illustrer un propos ; le livre fut salué par Fredric Jameson (1988). L’effet cumulatif des idées, concepts et arguments critiques fait penser au Livre des passages de Walter Benjamin, aux superpositions des Mille plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980) et à une suggestion de Theodor W. Adorno, qui avait vanté l’essai comme une forme littéraire difficilement récupérable par le mainstream, par l’industrie de la culture. L’organisation de l’argumentation en trois grandes parties n’en demeure pas moins limpide. Les auteurs partent d’une analyse conceptuelle et historique de la force de travail en Europe (partie I), se tournent ensuite vers le cas allemand et ses représentations particulières (partie II), pour déceler les potentiels de violence que le dispositif capitaliste et étatiste renferme sur le plan continental (partie III). Un chapitre de la partie II est contenu dans l’anthologie francophone L’Espace public oppositionnel (Negt, 2007 [1972]). Le cadre conceptuel de Geschichte und Eigensinn provient directement de la Théorie critique « francfortoise », avec de nombreux renvois aux textes fondateurs, dans une filiation dialectique qui va de Karl Marx à Theodor W. Adorno. La discussion libre de Sigmund Freud est préférée au cognitivisme, au structuralisme althussérien et à L’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1972), car « Freud n’aurait jamais considéré un patient comme un automate » (Negt, Kluge, 1981a : 294). La rupture épistémologique que tente d’instaurer Jürgen Habermas, depuis Après Marx (1976), jusqu’à la Théorie de l’agir communicationnel (1981) dont la version allemande est publiée la même année que Geschichte und Eigensinn, y est mise en question avec un éclat intellectuel certain.

La forme inhabituelle du livre d’Oskar Negt et Alexander Kluge, qui porte la pensée dialectique qu’il déploie, a incité Jürgen Habermas à la réduire dans un premier temps à une production « surréaliste » en marge d’un colloque sur Friedrich Hegel (Schulte, Stollmann, 2005), terme qui semble signifier un manque de sérieux théorique dans sa bouche. La publication d’une version anglophone de l’ouvrage (Negt, Kluge, 2014 [1981b]) est assortie d’une considération habermassienne plus élogieuse en assurant désormais que « le lecteur appréciera les idées lumineuses et les découvertes surprenantes qui émergent d’un assemblage d’idées, d’arguments et d’imagination » (« Readers will enjoy the illuminating insights and surprising discoveries from the revealing assemblages of ideas, arguments, and imaginations ») (http://mitpress.mit.edu/books/history-and-obstinacy). Il est vrai que Geschichte und Eigensinn constitue une véritable alternative théorique à la Théorie de l’agir communicationnel que Jürgen Habermas a élaboré au même moment. L’une des conclusions de l’ouvrage d’Oskar Negt et Alexander Kluge est une réplique directe à cette théorisation qui construit une opposition entre travail et interaction, entre système et espace public. Pour les auteurs (Negt, Kluge, 1981a : 997),

« si l’on sépare le travail et l’interaction (des processus instrumentalisés versus des processus auto organisés), on obtient deux catégories généralisantes. La même chose se produit lorsqu’on imagine des rapports de communication exempts de domination. Cela permet certes de distinguer différents processus, mais aucun ne peut fonctionner en pratique. À la communication sans domination manque alors un aiguillon et une racine à partir de laquelle s’organise la communication ; au travail hétéronome manque un soubassement qui lui est propre, la subjectivité rebelle »

« Trennt man lediglich zwischen Arbeit und Interaktion, so erhält man zwei verschiedene Pauschal-Kategorien. Das Glecihe geschieht wenn man sich einen Herrschaftsfreien Kommunikationszusammenhang vorstellt. Man unterscheidet dann zwar gegensätzliche Prozesse, keiner von beiden aber würde in der Praxis funktionieren ».

Une troisième période dans la production d’Oskar Negt s’étend de son retour à une écriture solitaire, dans les années 1990, à l’édition de ses œuvres en 2015. Au cours de ces deux décennies, il a publié trois livres majeurs et une série d’essais ou de collections d’articles et d’interventions. Les trois livres les plus élaborés sont Marx (Negt, 1996), Arbeit und menschliche Würde (Travail et dignité humaine) (Negt, 2001), Der politische Mensch (L’Homme politique) (Negt, 2010). Son Marx est le fruit tardif d’une vie de lectures et de discussions de l’auteur du Capital, dont Oskar Negt présente les concepts originaux de manière vivace, en particulier le travail vivant, la subsomption réelle du salariat et le marché mondial. Il constate que le capitalisme mondial fonctionne aujourd’hui et, pour la première fois, exactement comme Karl Marx l’avait décrit en théorie, ce qui n’était pas encore le cas au moment de la révolution industrielle. Un essai d’une centaine de pages, Kant und Marx (2003) figure dans cet ensemble ; il s’agit du discours d’adieu qui a couronné la carrière d’Oskar Negt à l’Université d’Hanovre. Arbeit und menschliche Würde (Negt, 2001) est une analyse systématique, encyclopédique et critique du capitalisme flexible, nourri de nombreuses observations empiriques et puisant dans des sources philosophiques. Le point de vue théorique est celui du prolétariat mondial. Il fait d’ailleurs écho aux voyages d’Oskar Negt en Chine depuis les années 1980, qui lui ont permis de publier un carnet de bord, Modernisierung im Zeichen des Drachen (Negt, 1988), à distance de toute nostalgie maoïste et de toute fascination néocapitaliste. L’image d’une orange pourrie lui semble juste pour décrire la mondialisation marchande. Plus précisément, il décèle trois couches de la globalisation, sur un plan culturel, communicationnel et capitaliste (Negt, 2001). Le troisième opus majeur de cette période est Der politische Mensch (Negt, 2010), lequel reprend la thèse pédagogique de l’apprentissage exemplaire de 1968 pour la transposer à la formation citoyenne dans un contexte d’érosion des cultures démocratiques. Le livre peut être relié à un essai d’Oskar Negt (1997) sur l’enfance et l’éducation dans un monde en crise, qui tire notamment les enseignements de l’école Glocksee, fondée par l’auteur.

 

Médias de masse, espace public bourgeois, espace public oppositionnel

L’ensemble des travaux qu’Oskar Negt a consacré aux publics dominés visent à élaborer une théorie sociale des médias qui ne soit pas limité aux médias eux-mêmes (Negt, 1972 : 169). Il remonte aux sources du phénomène et se réfère à un essai précoce de Bertolt Brecht, qui constate que la radio pourrait être un magnifique instrument de communication de la vie publique si elle ne se bornait pas à seulement émettre, ce qui isole les auditeurs. Pour leur part, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer avaient comparé la production de masse fordiste d’automobiles à l’industrie de la culture. De son côté, Oskar Negt (ibid. : 65) prolonge et déplace cette problématique, sachant que les démocraties représentatives européennes ne sont plus en guerre, pour élaborer le concept d’espace public de production. Alors que l’espace public bourgeois ne fonctionne jamais selon son propre idéal, l’espace public de production décrit les modalités de représentation pratiques qui se fondent sur un mélange d’intérêts privés et de formes de diffusion publiques. L’auteur met en garde contre l’idée pseudo-critique d’une manipulation de masse que subirait un peuple réduit à l’état de victime. L’expérience sociologique montre que l’influence médiatique sur les attitudes politiques et les opinions reste en réalité réduite. Les médias de masse répètent et mobilisent plutôt des opinions ou préjugés déjà existants. Le problème de fond est que la présence médiatique entrave ou bloque l’expérience, ainsi les mass media neutralisent la traduction d’une expérience sensible des sujets vers l’espace public. Oskar Negt constate que « quand la sensation à distance remplace les sensations de proximité, par le biais d’une activité focalisée sur la télévision, celles-ci sont dépouillées de leurs capacités d’expression. Elles se font littéralement exproprier » (ibid. : 168).

Par conséquent, une critique sociologique élaborée des médias permet de comprendre que ceux-ci participent de la construction d’une sphère de représentation qui apparaît comme une réalité seconde, à côté de la vie personnelle et sociale avec ses échanges directs et ses expériences de proximité. L’un des symboles de cette réalité seconde serait l’espace numérique, un autre serait la primauté du sondage d’opinion dans le débat public. Pareille approche peut s’appuyer sur les travaux de la Théorie critique, en partant de la compréhension du fétichisme de la marchandise qui traverse la société bourgeoise et son espace public, en passant par sa généralisation via la production de masse et l’industrie de la culture, jusqu’à l’analyse des stéréotypes qui composent l’opinion publique. Là où Theodor Adorno (1951 ; 2012) et Oskar Negt soulignent l’importance d’une expérience sensible qui ne soit pas d’emblée subordonnée ou subsumée aux médias de masse, Jürgen Habermas voit en premier lieu un moyen de déployer l’espace public européen (Neumann, 2015). Ainsi Oskar Negt a-t-il montré à de nombreuses reprises comment l’expérience des sujets dominés pouvait s’exprimer publiquement, malgré et envers l’espace public bourgeois, par exemple à l’occasion de grands mouvements de grève en Allemagne ou en France en 1918, 1936, 1984, 1968, 1995 ou 2006…


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Auteur

Neumann Alexander

Neumann Alexander

Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation
Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis

Citer la notice

Alexander Neumann, Negt (Oskar). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 04 avril 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/negt/.
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