Park (Robert E.)


 

Robert Ezra Park (1864-1944) est d’abord un journaliste qui, à l’âge de quarante ans, entame des études à l’Université de Harvard pour une reconversion. Pour son doctorat, La Foule et le Public, il va soutenir sa thèse à Heidelberg en 1904. Assistant à Harvard sans charge de cours, il préférera rejoindre Booker T. Washington, directeur d’un établissement de formation générale, technique et agricole à Tuskegee (Alabama) où il restera sept ans. Au terme de cette expérience d’observateur de la situation des Noirs du Sud ‒ il est l’homme de plume de Booker T. Washington ‒, il va être sollicité par William I. Thomas pour une charge de cours à The University of Chicago en 1913. À partir de 1918, Robert E. Park va devenir l’homme-orchestre du département de sociologie, assisté par Ernest W. Burgess, son cadet de vingt-deux ans (Guth, 2013). Le public, le journalisme et la communication constituent un point focal de ses travaux et Robert E. Park écrira sur ce sujet jusqu’en 1941.

Nous définirons le public d’un point de vue philosophique, puis les publics d’un point de vue empirique, en référence aux journaux d’émigrants aux États-Unis que Robert E. Park collationne pour un ouvrage sur l’américanisation ; enfin, nous reviendrons sur la notion de public en l’abordant sous l’angle de l’expansion de l’opinion publique. Nous examinerons comment ce public se développe en convoquant la notion écologique de contagion.

 

Théorie du public

En entreprenant un doctorat à quarante ans, Robert E. Park souhaite changer de vie et cherche à expliciter son métier fondé sur le diptyque foule et public. Rappelons que, dans l’empire allemand de la fin du XIXe, la sociologie n’est pas enseignée à l’université et ne procède pas à des distinctions entre les différentes formes de groupes – seule la foule en tant qu’agrégat social fait l’objet d’interprétations. Robert E. Park retient parmi les ouvrages de référence de son époque ceux de Scipio Sighele (1898), La psychologie des sectes et La foule criminelle, essai de psychologie collective, ainsi que celui de Gustave Le Bon (1895), Psychologie des foules, qui reprend nombre de données du premier. De l’ouvrage de Scipio Sighele, il relève l’idée de la double composition des foules, qui énonce qu’une foule dispose en son cœur d’une secte, en d’autres termes d’un groupe organisé qui lui donne l’impetus. Plus tard, lors des émeutes raciales de Chicago de 1919, les journalistes décriront d’ailleurs la présence de gangs comme un élément moteur de ces foules. Les travaux sur les gangs poursuivis par les étudiants de Robert E. Park et de Ernest W. Burgess auront pour origine ces émeutes, plus précisément cette foule qui, lors d’un dimanche après-midi où des Noirs et des Blancs se baignent dans le lac Michigan, se déchaîne après qu’un jeune Noir s’est noyé.

Contrairement à la foule qui rassemble, le public est l’objet d’une différenciation sociale et d’influences réciproques, la différenciation tenant autant au psychologique qu’au sociologique. Les faits qui sont soumis au public sont identiques par essence, mais aboutiront en raison de l’interprétation de chacun à des différenciations sociales, à des significations nouvelles et individuelles. Nous retrouvons ainsi la dualité de l’essence des choses et de la valeur donnée aux choses. Contrairement à la foule, le public délibère, mais ne dispose pas d’un système normatif collectif ; quant à l’opinion publique, celle-ci ne correspond qu’à un de ses états psychologiques. Elle ne saurait devenir une loi ayant une valeur générale, puisqu’elle reste fluctuante et variable.

 

Les nouveaux publics des journaux d’immigrants

L’étude plus tardive de Robert E. Park entreprise sur les processus d’américanisation et d’acculturation des groupes d’immigrants est publiée en 1922 grâce à la fondation Carnegie. Elle aborde la presse en langue étrangère destinée aux groupes d’immigrants comme un intermédiaire dans les processus d’acculturation et d’américanisation. La presse immigrée ‒ dont les ventes de journaux peuvent atteindre 125 000 exemplaires – a une part importante dans la formation de nouveaux publics de lecteurs de journaux. Park, ancien reporter, exprime dans son ouvrage The immigrant press and its control. Americanization studies (1922) sa foi dans le rôle émancipateur des journaux. Il montre d’abord que la lecture des journaux est bien plus grande chez les immigrants que chez les nationaux dans leur propre pays et que l’immigration favorise l’usage de l’écrit (Park, 1922). L’ouvrage de William I. Thomas et Florian W. Znaniecki publié en 1918, The Polish peasant in Europe and America, dont un millier de pages était consacré aux lettres reçues par les immigrants, nous permet de comprendre que l’écrit constitue le seul moyen de transcender l’espace et le temps, qu’il reste le dernier lien avec le pays que l’on a quitté et qu’il revêt de ce fait une importance nouvelle.

Nous sommes encore dans l’Europe des empires et royaumes et, dans bien des cas, une langue officielle domine les langues utilisées par de nombreux peuples ; certains de ces journaux américains sont écrits dans la langue vernaculaire, qui n’avait pas droit de cité dans les écoles du pays d’origine en raison de la domination par une autre culture. La lecture des journaux immigrés peut non seulement renforcer la culture écrite des migrants et les ouvrir à leur propre culture par le biais de l’écriture, mais elle génère également un processus d’acculturation que nous qualifierons de diffus, grâce aux annonces et publicités qui ouvrent ainsi l’accès à l’Amérique et à la culture américaine. Le journal fait accéder son lecteur à un autre monde, celui de la société de consommation et de la culture urbaine. Ainsi, loin de constituer un enfermement dans une culture que l’on a quittée, le journal de communauté ouvre aussi la porte à ce nouveau monde et constitue un pont entre ces deux cultures. Ces journaux d’immigrés s’adressent à des publics très différents, tant par leurs compétences dans l’usage de l’écrit qu’en fonction du point de vue politique – certains journaux sont en effet considérés comme radicaux.

Les premiers journaux datent de 1828 avec le Courrier des États-Unis en français ; en 1834 paraissent, en allemand, le New-York Staats-Zeitung und Herald à New York et la Westlische Post à Saint-Louis. La presse immigrée représente un nouveau lectorat, un nouveau marché, mais aussi une autre manière de faire un journal : la simplification de la langue, l’usage des cartoons, la transmission de la culture orale originelle et sa transformation en une culture écrite, la vie pratique de la ménagère, la confection de certains mets vont tracer les linéaments d’une culture américaine fondée sur le folklore et le melting pot, mais aussi alimenter des œuvres culturelles populaires, comme celles créées en yiddish qui donneront lieu à une véritable culture populaire, littéraire, américaine et yiddish. Robert E. Park et William I. Thomas fréquentaient tous deux le théâtre yiddish de New York, ils étaient germanistes et pouvaient donc comprendre cette langue parlée ; grâce à ces représentations, ils ont vu le rôle cathartique que joue ce théâtre dans l’expression de la situation difficile de l’immigré ainsi que dans l’expression personnelle de ses sentiments en terre inconnue. Avec le journal du dimanche, un nouveau journalisme proche des magazines va naître. Ces journaux jouent un rôle conservatoire dans le domaine linguistique et anthropologique ; parallèlement à ça, ils traduisent les annonces, les invitations des sociétés commerciales américaines, les spectacles, les jeux et les loteries et permettent à ces groupes qui pratiquent peu la langue du pays d’accueil d’appréhender des éléments de la culture environnante. Il s’agit là d’un nouveau public qui entre dans le champ de la culture scripturale grâce à ces journaux locaux et qui dans un deuxième temps – et c’est ce qu’espère l’auteur – lira les journaux très simplifiés de Monsieur Hearst, qui ont été créés pour ce lectorat et sont devenus un nouveau genre journalistique.

 

Comment se diffuse l’opinion publique ?

La réponse de Robert E. Park à cette question évoque un cheminement mystérieux, que l’on ne peut appréhender que difficilement et qui semble plutôt appartenir à un effet de contagion comme celui emprunté par la maladie. Le chercheur avait observé pendant ses années de journalisme une épidémie de diphtérie ainsi que de nombreuses épidémies de choléra, de typhus et de peste qui sévirent aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. Pour Priscilla Wald (2007), il existe chez Robert E. Park entre la contagion et la communication une parenté qui semble évidente dans son travail sur la ville. Son interprétation de la ville doit beaucoup à son activité de journaliste, à l’instar de Jacob Riis, un auteur connu qui publia en 1890 un ouvrage intitulé How the other half lives ; l’un et l’autre fréquentaient les mêmes commissariats de police en quête de nouvelles criminelles. Robert E. Park savait aussi comment « l’autre moitié » vivait dans ces zones où affluaient les nouveaux migrants et où la contagion infectieuse se développait. Les ghettos où se rendent les migrants deviennent a priori des zones de quarantaine et d’exclusion. Le parallèle entre la propagation de la maladie et la propagation des nouvelles sont liés à cette croyance de mouvements d’itération sans contrôle, mais qui correspondent néanmoins à une certaine logique. Ce mouvement va de proche en proche, il est circonscrit dans un espace spécifique, celui où vivent ces damnés de la terre : cet espace de contagion fonctionne alors comme un espace de communication. On voit que l’interprétation de ces mouvements aveugles, de ces itérations non explicables mathématiquement à l’époque, est calquée sur l’interprétation des foules qui sont souvent analysées comme un retour à l’état de nature, à la contagion psychique ou assimilées à une métaphore animale, celle du cheval au galop. Le mouvement de la communication, tel qu’il est perçu par Robert E. Park, n’est pas anodin, car c’est ainsi que se crée l’opinion publique par des canaux de communication que l’on ne saurait mesurer en 1915.

En résumé, l’opinion publique fait preuve d’un cheminement mystérieux à l’instar des maladies infectieuses, de la contagion dans un ghetto ; sa réalité est tout à fait manifeste, surtout dans les domaines du politique comme dans celui des croyances.

 

Le pouvoir de l’opinion publique

C’est dans un dernier texte paru en 1941, trois ans avant sa mort, que Robert E. Park aborde directement le problème du pouvoir de la presse sur l’opinion publique. Il considère que celle-ci accompagne la formation de l’opinion publique dans tout le processus, à la fois en fournissant des informations, des repères, mais aussi en générant une volonté collective. Elle joue sur les mécontentements, le cas le plus flagrant en 1941 étant Adolf Hitler, le Führer de l’Allemagne nazie. Robert E. Park fonde son analyse sur le sentiment d’injustice ressenti par les Allemands après la première guerre mondiale et évoque les quatorze points du Président Wilson qui étaient des propositions généreuses allant dans un sens contraire à celui du traité de paix conclu à Versailles. Les mécontentements ont engendré en Allemagne une solidarité et un pouvoir à nul autre pareil. Selon lui, la politique éditoriale d’un journal peut instrumentaliser ces mécontentements et les transformer en une cause : la cause des Noirs aux États-Unis (à laquelle il est resté fidèle toute sa vie) en est un exemple, celle des Canadiens français en est un autre. La presse assure la diffusion de ces différents éléments en ajoutant des informations à la cause ou à l’opinion en formation.

Robert E. Park revient ensuite sur la difficulté de déterminer comment se fabrique l’opinion publique. C’est un sujet sur lequel il travaille depuis 1899, considérant que le thème est plus complexe qu’il n’y paraît, compte tenu du fait que l’opinion publique est pragmatique et s’accompagne de ce fait d’émotions et d’intensité dans sa manifestation. Il note qu’une minorité convaincue est susceptible de faire changer celle-ci. L’opinion publique emprunte donc au social toutes les modalités d’expression, sans être un reflet du nombre, comme on aurait pu le supposer a priori, puisque les minorités forgent aussi l’opinion publique. En d’autres termes, le tout est différent de ses parties. Une condition est cependant nécessaire à son expression : l’opinion publique ne peut exister que sous certaines formes de gouvernement, celles qui impliquent la liberté d’expression des citoyens et le débat ; elle ne peut trouver sa voie dans une société autocratique, car elle participe du débat et de l’implication des citoyens.


Bibliographie

Guth S., 2013, Robert E. Park, Itinéraire sociologique de Red Wing à Chicago, Paris, Éd. L’Harmattan.

Le Bon G., 1895, Psychologie des foules, Paris, Alcan.

Park R. E., 1922, The immigrant press and its control. Americanization studies, New York, Harpers and Brothers.

Park R. E., 1941, L’information et le pouvoir de la presse (News and the power of the press,) pp. 106-120, in : Muhlmann G., Plenel E., éds, 2008, Le Journaliste et le sociologue, Paris, Éd. Le Seuil.

Park R. E., 1904, La foule et le public, trad. de l’allemand de R. Guth, Lyon, Parangon, 2007.

Riis J., 1890, How the other half lives: studies among the tenements of New York, New York, Charles Scribner’s and Sons.

Sighele S., 1898, La psychologie des sectes, trad. de l’italien par L. Brandin, Paris, Giard et Brière.

Thomas W. I., Znaniecki F., 1918, The Polish peasant in Europe and America, 2 vol., New York, Octogon Books, 1974.

Wald P., 2007, Contagious: cultures, carriers and the outbreak of narratives, Durham, Londres, The University Press.

Auteur

Guth Suzie

Guth Suzie

Dynamiques européennes
Université de Strasbourg

Citer la notice

Suzie Guth, Robert E. Park. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/park-robert-ezra/.
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