Parsons (Talcott)


Le public et la propagande, entre démocratie et totalitarisme

 

Le sociologue américain Talcott Parsons (1902-1979) n’est guère connu pour s’être intéressé à l’espace public et ses enjeux. Durant les années 1930-1940, il s’interroge pourtant sur le rôle de la propagande face à la montée du nazisme et de l’antisémitisme. Souvent occulté au profit de ses travaux plus célèbres, ce pan de l’œuvre de T. Parsons est peu connu des lecteurs francophones. L’enjeu est important. D’une part, ces textes contrastent avec la réputation d’« incurable théoricien » attachée à T. Parsons – une réputation qu’il a lui-même entretenue (Parsons, 1951 : v, ma traduction). D’autre part, ils offrent une image plus claire du versant politique de sa réflexion. T. Parsons y adresse en effet les menaces que font peser les totalitarismes sur les sociétés démocratiques, travaillant à les définir mais aussi à identifier les moyens de les contrer. La notice vise à éclairer cette part largement oubliée du gigantesque corpus parsonien, qui concerne de près l’opinion publique et sa « manipulation » en démocratie. Le parti-pris retenu ici est celui d’une lecture contextuelle et donc (relativement) charitable.

Portrait de Talcott Parsons. Source : Max Smith, Wikimédia (CC BY-SA 3.0)

 

T. Parsons sur l’Allemagne et la montée du nazisme

La période qui s’étend de la publication de The Structure of Social Action (Parsons, 1937) à celle de The Social System (Parsons, 1951) voit T. Parsons publier une trentaine d’articles. Il s’agit d’une phase d’activité théorique intense pour lui, donnant naissance à bon nombre des idées et propositions qu’il développera par la suite. C’est ce dont témoigne notamment un long document de travail intitulé Actor, Situation, and Normative Pattern, paru récemment dans sa version originale, dont T. Parsons se servait dans le cadre de ses enseignements à Harvard (Parsons, 1939b). Mais parmi ces publications figurent également une série de textes directement ancrés dans l’actualité, prenant en particulier pour objet la situation politique de l’Allemagne. L’intérêt du chercheur pour l’Allemagne est à l’époque déjà ancien : il a obtenu son doctorat à Heidelberg en 1926, après un séjour à la London School of Economics (Rocher, 1972 : 10-11). Son attrait pour l’œuvre de Max Weber (1864-1920) l’a ensuite poussé à traduire Die protestantische Ethik, dès 1930. Lisant couramment l’allemand – comme d’ailleurs le français –, T. Parsons consacre une part importante de The Structure of Social Action à la discussion de l’œuvre de M. Weber (Parsons, 1937 : ch. xiii-xvii) Mais ses réflexions se font plus politiques à partir de 1938. Il écrit et publie ainsi une série d’articles concernant le nazisme, l’Allemagne et l’antisémitisme durant les années suivantes.

Une partie de ces textes a été rassemblée en 1993 par la sociologue Uta Gerhardt dans un recueil titré Talcott Parsons on National Socialism. Dans son introduction à l’ouvrage, U. Gerhardt montre que l’auteur s’engage durant ces années contre le nazisme, en tant que chercheur mais aussi en tant que citoyen. Il participe ainsi à divers comités militant contre la doctrine non-interventionniste – défendue notamment par le mouvement America First et son porte-parole Charles A. Lindbergh (1902-1974) –, s’exprime dans la presse et à la radio, rassemble ses collègues dans des séminaires et projets de recherche visant à étudier sociologiquement les conditions qui ont permis l’accession au pouvoir du parti nazi, les caractéristiques de la société allemande ou les conséquences de la conquête pour les pays occupés (Gerhardt, 1993). Deux articles intitulés respectivement « Democracy and Social Structure in Pre-Nazi Germany » (Parsons, 1942a) et « Some Sociological Aspects of the Fascist Movements » (Parsons, 1942b) illustrent bien la production scientifique de T. Parsons durant cette période. Ces articles sont tous deux parus initialement en 1942 : l’un, commandité par Georges Gurvitch (1894-1965), dans la première livraison du Journal of Legal and Political Sociology fondé à New York par des membres de l’École libre des Hautes Études (Gerhardt, 1993 : 28-29) ; l’autre, dans la revue Social Forces. Ils ont ensuite été republiés en 1954 au sein de l’édition révisée des Essays in Sociological Theory.

Reprenant certains éléments de sa discussion de l’œuvre d’Émile Durkheim (1858-1917) dans The Structure of Social Action, Parsons ressaisit au sein de ces deux textes la situation allemande à partir de la notion d’anomie. Il définit celle-ci en tant qu’« état dans lequel un grand nombre d’individus présentent un déficit sérieux dans l’intégration de schèmes institutionnels stables, intégration essentielle à leur stabilité personnelle et au fonctionnement harmonieux du système social » (Parsons, 1942b : 125, ma traduction). L’enjeu tient en premier lieu au « processus de rationalisation » propre à la « tradition “libérale-démocratique” occidentale », au sens weberien (Parsons, 1942b : 129). Tel que l’envisage T. Parsons au début des années 1940, ce processus se caractérise essentiellement par le développement de « schèmes de comportement » valorisant (i) une attitude « scientifique » marquée par la place accordée aux « canons de l’observation et de la vérification empiriques » et (ii) la possibilité d’envisager les individus en tant qu’ils occupent des fonctions et rôles spécifiques, sans référence directe à leurs autres statuts et appartenances (Parsons, 1942b : 129-130, ma traduction). La tension entre ces « schèmes » de comportement caractéristiques de la modernité et les orientations normatives qu’ils viennent supplanter implique que « dans de nombreuses ou la plupart des situations la société ne fournit pas [à l’individu] une seule définition de la situation socialement ratifiée ou un unique schème de comportement approuvé mais un nombre considérable d’alternatives possibles, entre lesquels il est difficile d’établir un ordre de préférence » (Parsons, 1942b : 128, ma traduction).

Cet excès d’orientations normatives – qui traduit une absence de « schèmes » de comportement unanimement partagés – produit chez les individus un « sentiment d’insécurité » aux effets socialement et psychologiquement néfastes : c’est l’anomie. T. Parsons associe ce « sentiment d’insécurité » à des « attitudes tend[ant] à osciller entre l’indécision qui paralyse l’action – et toutes sortes de scrupules et d’inhibitions – et des réactions compulsives, “surdéterminées”, qui investissent certains objectifs ou symboles particuliers d’une haine, d’une dévotion ou d’un enthousiasme sans commune mesure avec ce qui serait approprié dans la situation considérée » (Parsons, 1942b : 126, ma traduction). L’auteur a évidemment ici en vue l’antisémitisme, qui constitue alors pour lui une préoccupation majeure (Parsons, 1942a : 119). Il va de soi que ces réactions « compulsives » produites par l’indétermination des comportements socialement attendus ne sont pas le propre de la société allemande. De telles manifestations d’anomie sont présentes à bas bruit dans toute société, même relativement bien « intégrée ». T. Parsons offre d’ailleurs dans un texte postérieur une portée beaucoup plus générale aux éléments principaux de cette analyse, alors conçus comme caractérisant certaines tensions majeures propres aux sociétés occidentales (Parsons, 1947 : 266-268). Mais l’instabilité économique, sociale et politique exceptionnelle de l’Allemagne a conféré une portée inédite à la réaction contre les « schèmes » de comportement « progressistes » caractérisant l’« orientation principale du développement social occidental depuis la Renaissance » (Parsons, 1942a : 117, ma traduction). On assiste ainsi à une rupture radicale vis-à-vis des modes d’organisation et de fonctionnement démocratiques. En particulier, la valorisation de formes d’autorité « diffuses » – i.e. transcendant les sphères d’activité – dans le régime nazi rompt avec la « spécificité fonctionnelle » caractérisant diversement les sociétés démocratiques, qui impliquent une stricte subordination de l’autorité à une compétence scientifique et/ou technique avérée et donc sa restriction à un champ clairement délimité.

En 1938 déjà, T. Parsons soulignait que le national-socialisme devait en ce sens être envisagé comme « la plus terrible menace qu’aient eue à affronter depuis des siècles une bonne part des institutions fondamentales de la civilisation occidentale dans son ensemble » (Parsons, 1938 : 81, ma traduction). Il lui paraissait donc essentiel de se positionner fermement contre le nazisme, dont il percevait clairement l’opposition structurelle aux démocraties libérales, à la fois en tant que citoyen et en tant que chercheur. En fait, il se disait lui-même volontiers militant « anti-nazi » (Parsons in Gerhardt, 1993 : 2, ma traduction). Dans un texte publié en septembre 1940 dans le Boston Evening Transcript, un quotidien bostonien, il s’en prend ainsi à la tentation d’envisager la guerre en cours comme une simple « “querelle européenne” » et à la conception du nazisme en tant que « rempart contre le communisme » (Parsons, 1940 : 153, ma traduction). Il décrit le national-socialisme comme « un mouvement révolutionnaire radical dont les participants considèrent tout ce que nous chérissons comme l’incarnation même du mal – un mal qu’il s’agit d’extirper du monde » (Parsons, 1940 : 153, ma traduction). Il est pour lui crucial que le public américain se rende compte que « [d]u point de vue des nazis, nous n’avons simplement pas le droit d’exister » (Parsons, 1940 : 154-155, ma traduction).

Pour T. Parsons, il est inconcevable que les scientifiques restent en retrait face à une telle menace. L’université figure en effet en bonne place parmi les institutions démocratiques dont une victoire des nazis entraînerait l’annihilation. Le sociologue affirme ainsi, toujours en 1938 :

« Pour une personne sincèrement attachée aux idéaux de la science et de la profession académique, la posture éthique à entretenir vis-à-vis du national-socialisme me semble si évidente qu’il est à peine nécessaire d’en discuter. Pour s’en tenir à ces considérations, ce qui fait la spécificité du nazisme en tant que mouvement culturel est d’être radicalement hostile à l’esprit de la science et à la tradition académique, et plus généralement à la grande tradition culturelle et institutionnelle dont ils font partie intégrante. Cette spécificité fait nécessairement du nazisme notre ennemi mortel [a deadly enemy for us]. Nous devons nous y opposer de toutes nos forces ». (Parsons, 1938 : 83, ma traduction)

Face au nazisme, T. Parsons rejette donc très clairement une posture scientifique de neutralité axiologique radicale, qu’il envisage comme inconséquente :

« […] si les valeurs lui étaient entièrement indifférentes, le scientifique aurait à se montrer absolument et complètement tolérant à l’égard de toutes les attitudes morales possibles. Logiquement, cela serait vrai même de ces valeurs qui, si elles étaient mises en pratique, mettraient en péril non seulement sa propre existence professionnelle mais aussi l’existence de sa profession elle-même, ainsi que de ses standards scientifiques ». (Parsons, 1939a : 94, ma traduction)

Autrement dit, le chercheur cohérent ne peut « être tolérant qu’à l’égard des valeurs qui sont compatibles avec celles de sa propre profession » (Parsons, 1939a : 94, ma traduction). T. Parsons considère ainsi que le « devoir » du chercheur n’est pas de « se tenir à distance de tout conflit de valeurs », mais bien de « défendre activement » les valeurs qui fondent la démarche scientifique (ibid. : 95, ma traduction). Pour le chercheur, ne pas défendre l’idéal normatif qui caractérise son activité est au mieux inconséquent et au pire hypocrite.

Si T. Parsons se montre très sensible à la mise à mal de l’enseignement supérieur, c’est qu’elle constitue pour lui un symptôme particulièrement révélateur de l’entreprise générale de destruction menée par les nazis face aux institutions démocratiques. Il semble qu’il ait été particulièrement bien documenté sur ce point du fait de sa relation avec le sociologue Edward Y. Hartshorne (1912-1946), l’un de ses anciens étudiants et collègues à Harvard, dont la thèse – publiée en 1937 sous le titre The German Universities and National Socialism – portait justement sur la transformation dramatique des universités allemandes dans l’Allemagne nazie (Gerhardt, 1993 : 5). Fervent opposant au national‑socialisme, E. Y. Hartshorne a ensuite participé à la « dénazification » du système universitaire allemand – avant d’être tué d’une balle dans la tête en 1946, vraisemblablement par le contre-espionnage américain : il avait dénoncé l’exfiltration par ce même service de criminels de guerre nazis vers l’Amérique latine. T. Parsons et E. Y. Hartshorne avaient prévu d’écrire un livre en commun sur l’Allemagne nazie (Gerhardt, 1993 : 27). Dans la nécrologie qu’il publie au sein de l’American Sociological Review peu après sa mort, T. Parsons affirme de E. Y. Hartshorne que « [s]es collègues et étudiants se souviendront longtemps de lui comme l’un des jeunes sociologues les plus enthousiastes, curieux et prometteurs de sa génération » (Parsons, 1946 : 756, ma traduction).

 

Effort de guerre et propagande « de renforcement »

Un article intitulé « Propaganda and Social Control » (Parsons, 1942c) – paru initialement dans la revue Psychiatry et republié en 1949 dans les Essays in Sociological Theory – possède un statut particulier au sein des textes que consacre T. Parsons à l’Allemagne nazie. Ce texte marque d’abord une étape importante dans la trajectoire intellectuelle de l’auteur. En effet, y apparaît de manière plus aboutie que dans ses écrits antérieurs le modèle des « pattern variables », i.e. une série d’oppositions à partir desquelles T. Parsons prétend caractériser exhaustivement les orientations normatives propres aux « schèmes de comportement » institués et aux rôles sociaux correspondants. C’est la pièce maîtresse de la théorie sociologique que présentera quelque dix ans plus tard The Social System (Parsons, 1951). Ce modèle découle de son travail sur les professions libérales, qui l’intéressent en tant qu’elles manifestent certaines caractéristiques normatives propres aux démocraties modernes : domaine de pertinence spécifique et limité des actions et relations (plutôt que pertinence diffuse) ; neutralité affective (plutôt que manifestations émotionnelles libres et ouvertes) ; universalisme dans les critères de jugement, en particulier relativement à soi et à autrui (plutôt que critères particularisants et individualisants) ; jugement sur la base des réalisations (plutôt que sur la base de qualités ou attributs propres) ; souci pour la collectivité formée avec autrui (et non seulement pour soi‑même). En tant qu’étape dans la formulation de ce modèle, « Propaganda and Social Control » a d’emblée pour horizon l’opposition entre régimes démocratiques et totalitaires. Mais le texte fait plus directement encore écho au contexte de guerre en proposant – comme son titre l’indique – une réflexion sur la propagande. En effet, on se rappellera que l’année 1942 correspond à l’entrée des États-Unis dans le conflit, après la déclaration de guerre précipitée par l’attaque de Pearl Harbor en décembre 1941. La question d’une « propagande » ciblant le public américain et plus généralement les citoyens des sociétés démocratiques – destinée à répondre et faire barrage aux efforts des puissances de l’Axe pour déstabiliser l’opinion – se pose de manière renouvelée. T. Parsons cherche ainsi à décrire ce à quoi pourrait ou devrait ressembler une propagande appropriée à la situation américaine, qu’il nomme « propagande “de renforcement [reinforcement]” ». Il distingue cette « propagande de “renforcement” » de la propagande « révolutionnaire » et de la propagande « perturbatrice [disruptive] » : la première vise à « gagner les individus à un nouvel ensemble de valeurs et de définitions des situations » ; la seconde, « à saper leur attachement au système institutionnel existant en tant que tel » (Parsons, 1942c : 301-302, ma traduction). C’est ce deuxième type de propagande que les nazis mobilisent en premier lieu contre les sociétés démocratiques, cherchant à diviser leurs membres et à paralyser la résistance qui pourrait leur être opposée (Parsons, 1942c : 302). La « propagande de “renforcement” » que Parsons invite à mettre en œuvre doit au contraire se donner pour objectif de « renforc[er] l’attachement aux schèmes institués et traditions culturelles élémentaires de la société [américaine] et [à] contrecarr[er] délibérément et systématiquement certaines tendances déviantes très réelles » au sein de celle-ci (Parsons, 1942c : 302, ma traduction). Autrement dit, le travail de cette « propagande de “renforcement” » est de « soutenir les sentiments et définitions des situations qui connectent les Américains avec la continuité de leur héritage institutionnel et culturel » (Parsons, 1942c : 302, ma traduction). On aura compris que cet « héritage » tient pour T. Parsons aux grandes orientations qui fondent selon lui les démocraties libérales modernes.

T. Parsons anticipe les « objections » susceptibles d’être adressées à cette « propagande de “renforcement” » dont il trace les grandes lignes (Parsons, 1942c : 308). Il distingue deux critiques principales. La première est qu’« une telle politique [policy] tendrait à renforcer le statu quo et à perpétuer les maux de l’ordre social existant » (ibid.

« […] le soutien accordé à un programme de “renforcement” ne nous condamne pas au statu quo. Au contraire, en opposition à l’alternative fasciste, toutes les principales possibilités de réforme sociale allant dans le sens d’un mode de vie plus “démocratique” dépendent du maintien d’une forme de continuité avec les éléments fondamentaux de la tradition institutionnelle et culturelle occidentale ». (ibid. : 308, ma traduction)

Autrement dit, défendre les institutions démocratiques, ce n’est pas faire barrage à l’action politique et au changement social. C’est s’assurer qu’ils resteront possibles. Sans surprise, l’horizon politique de T. Parsons est réformiste plutôt que révolutionnaire. On notera cependant qu’il se révèle à la même période clairement conscient de la distance entre idéaux normatifs démocratiques et réalité de la société américaine, en particulier en ce qui concerne les injustices subies par les minorités « ethno-raciales » et la profondeur d’inégalités socio-économiques toujours plus importantes (Parsons, 1942d & Parsons, 1945). La seconde objection tient à la dimension de « manipulation » que présenterait toute entreprise de « propagande ». Comme le souligne T. Parsons, on peut évidemment se demander si « la propagande, dans la mesure où elle “trompe” et “manipule” les individus, est incompatible avec [les] valeurs fondamentales [des sociétés démocratiques] – celles qui nous font considérer que les membres du public doivent être mis pleinement dans la confidence du gouvernement et traités en adultes responsables » (Parsons, 1942c : 308, ma traduction). Parsons cherche à contourner cet écueil en pensant l’action du gouvernement et des instances étatiques à partir du rôle de médecin :

« En un certain sens, on défendrait le même genre d’arguments en affirmant qu’il nous faut abolir la pratique médicale parce que le fait d’être aidé par quelqu’un de plus compétent qu’elle-même est incompatible avec la dignité de la personne malade – ou qu’il nous faut entièrement désinstitutionnaliser la fonction pédagogique pour permettre aux étudiants de “trouver leur propre assise [stand on their own feet]”. En réalité, nous n’avons pas à choisir entre le “paternalisme” et l’indépendance complète de tous, mais bien entre un exercice consciencieux du pouvoir, dans une perspective fiduciaire et en conformité avec les orientations normatives fondamentales de notre société [démocratique], et diverses formes d’abus de pouvoir ». (ibid. : 308, ma traduction)

Refuser l’instauration d’une asymétrie dans la relation au patient, à l’étudiant ou au citoyen, c’est refuser ces relations elles-mêmes, en tant qu’elles présentent structurellement une dimension de délégation et de déférence. C’est aussi renvoyer l’autre à une autonomie qu’il peut ne pas posséder et ne pas être en mesure d’acquérir. Pour le médecin comme pour le représentant politique, l’alternative n’est pas celle du « paternalisme » et de la « complète indépendance » des individus – du pouvoir ou de son absence. Le pouvoir est intrinsèque au fonctionnement des institutions démocratiques. Simplement, il peut être exercé abusivement ou de manière « consciencieuse », en honorant sa dimension « fiduciaire » et en accord avec les idéaux normatifs qui fondent ces institutions (ibid. : 308, ma traduction). Parsons pense donc les institutions démocratiques et les relations sociales qu’elles font advenir en cherchant à faire valoir leur dimension forcément asymétrique, rendue tolérable par une « trustworthiness » bien comprise. Si l’individu doit s’en remettre au professionnel qu’il sollicite, le professionnel est normativement appelé à se montrer à la hauteur de cette confiance – sans quoi il se verra discrédité, aux yeux de ses pairs et aux siens propres. Encore une fois, T. Parsons se rend compte de la distance généralement observée entre idéal normatif et réalité. Mais pour lui, cet écart implique simplement que l’idéal doit être rappelé et réinstauré avec une vigueur renouvelée.

 

Conclusion : les institutions démocratiques face à l’opinion publique

Le (bref) chemin parcouru jusqu’ici permet de se faire une idée plus claire du « conservatisme » associé à l’œuvre de T. Parsons, dont il était taxé de son vivant déjà. Une anecdote permet de se représenter la virulence des critiques qui ont pu lui être adressées. Plus de trois décennies après la parution des textes évoqués plus haut, lors d’une conférence donnée en 1974 à Toronto dans le cadre du rassemblement annuel de l’International Sociological Association, il réitère ses affirmations concernant la nécessaire dimension « fiduciaire » de la médecine et plus généralement des professions. Dans un contexte radicalement transformé par une série de scandales liés aux pratiques médicales et par l’avènement concomitant des luttes pour les droits des patients (Rothman, 1991), T. Parsons souligne à nouveau le caractère « intrinsèquement asymétrique » de la relation thérapeutique (Parsons, 1975 : 269, ma traduction). Il reconnaît l’existence de cas dans lesquels les individus parviennent à se soigner, se défendre sur le plan juridique, ou « s’auto-éduquer [teach themselves] » (ibid. : 277, ma traduction). Ces cas ne sont-ils pas cependant « marginaux » (ibid : 277, ma traduction) ? On se rappellera que la première version du célèbre Medical Nemesis d’Ivan Illich (1926-2002) – qui défend vigoureusement l’autonomie individuelle contre la « mainmise » du corps médical sur les soins – paraissait l’année suivante (Illich, 1975)…

Malgré tout, la réflexion de T. Parsons a le mérite de thématiser deux ensembles d’enjeux centraux pour les sociétés démocratiques : ceux qui ont trait à la défense des institutions démocratiques, en particulier dans l’espace public ; ceux qui concernent la place prise par l’« autorité » dans ces institutions, et ce qui peut la rendre tolérable. Ces questionnements sont plus actuels que jamais. Comme l’a souligné la philosophe britannique Onara O’Neill, on peut ainsi s’interroger sur le rôle joué par les médias contemporains lorsqu’ils participent à instaurer une « culture de la suspicion » visant généralement les institutions démocratiques et les professionnels plutôt que d’offrir au public des appuis solides pour évaluer au cas par cas la justesse et la pertinence de leurs prétentions à faire autorité (O’Neill, 2002). Après tout, dans une société démocratique, les médias sont eux-mêmes tributaires de la déférence que veulent bien leur accorder leurs destinataires – une déférence structurelle, inhérente à la communication médiatique et à ce titre indépassable (Kaufmann, 2008). On peut aussi pointer certains effets contre-productifs des procédures visant à restaurer la confiance dans les institutions démocratiques en surveillant étroitement les agents concernés et en accroissant leur accountability, sur le mode de l’audit. Le sociologue Louis Quéré a sans doute raison d’affirmer « que ces procédures nouvelles, visant une plus grande transparence, font souvent obstacle à la poursuite par les professions (médecins, enseignants, travailleurs sociaux, etc.) et par les institutions, des buts qui leur sont propres, et qu’elles entravent leurs pratiques, dans ce qu’elles ont d’exigences, de standards, d’“étalons d’excellence” et de dynamiques propres, plus qu’elles ne préviennent la tromperie » (Quéré, 2004 : 213). Concernant les institutions démocratiques, la problématique conjointe de l’autorité et de la confiance semble ainsi difficile à réduire. Dans sa lutte contre le national-socialisme, T. Parsons avait bien vu que le chercheur ne peut se désintéresser de ces questions. Il en va des conditions de possibilité de son activité.


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Auteur·e·s

Oberhauser Pierre-Nicolas

Institut des sciences sociales Université de Lausanne (Suisse)

Citer la notice

Oberhauser Pierre-Nicolas, « Parsons (Talcott) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 23 juillet 2020. Dernière modification le 24 juillet 2020. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/parsons-talcott.

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