Politiquement correct


 

Un terme venu de l’anglais américain : de « politically correct » à « politiquement correct »

En langue française hexagonale, l’expression « politiquement correct » apparaît au début des années 1990. Elle est un calque de l’expression anglaise « politically correct », dont l’histoire est liée à la vie politique et intellectuelle des universités américaines progressistes : comme nous le précisons un peu plus loin, la « political correctness » y désigne des discours et des comportements conçus pour éviter de blesser les personnes appartenant à des groupes dominés et/ou pour éviter de desservir ces mêmes groupes. Cette origine américaine est relevée par les locuteurs francophones dès les débuts de la trajectoire du syntagme en langue française. Des énoncés tirés de la presse quotidienne (Fig. n° 1 et Fig. n° 2) suggèrent bien que l’expression française « politiquement correct » est un emprunt à une expression américaine :

 

Figure 1. « Pour une Internationale du patrimoine européen », Le Monde, 30 oct. 1992.

Figure 1. « Pour une Internationale du patrimoine européen », Le Monde, 30 oct. 1992.

 

Figure 2. Source : « Le français piégé par le multiculturalisme américain », Le Monde, 17 févr. 1994.

Figure 2. Source : « Le français piégé par le multiculturalisme américain », Le Monde, 17 févr. 1994.

 

Fortement diffusée dans divers espaces discursifs nationaux, l’expression anglo-américaine « politically correct » connaît différentes traductions : « políticamente correcto » (espagnol), « politicamente corretto » (italien), « politicamente correcto » (portugais), « politisch korrekt » (allemand)… (Dias, Durand, Prak-Derrington, dirs, 2021). La langue française du Québec, quant à elle, connaît non seulement « politiquement correct » mais aussi « rectitude politique », terme qui est peu utilisé en France mais que l’Office Québécois de la Langue Française (OQLF) met au contraire en avant, comme le montre l’une de ses fiches terminologiques (Fig. n° 3).

 

Source : OQLF, septembre 2021.
Accès : http://gdt.oqlf.gouv.qc.ca/ficheOqlf.aspx?Id_Fiche=8871262.

 

Aux États-Unis, les expressions « political correctness » et « politically correct » trouvent leurs origines dans le contexte de la lutte pour les droits civiques portée par la nouvelle gauche américaine des années 1960-70. Elles accompagnent les mouvements d’« affirmative action » (« discrimination positive »), particulièrement développés par et sur les campus des universités progressistes (Berkeley, UCLA…) (Larrazet, 2010). Elles désignent, de manière bien stabilisée dès le milieu des années 1980, des manières de dire et de faire qui induisent le respect des personnes, et qui promeuvent l’égalité entre ces personnes. La démarche sur laquelle repose la « political correctness » est donc étroitement liée à la question des publics : il s’agit, à travers la « political correctness », de ne discriminer aucun public, et de tenir compte, de manière à la fois égalitaire et particularisante, de chaque personne (dans ses caractéristiques de sexe, d’orientation sexuelle, de couleur de peau, d’appartenance à une culture ou à une religion, etc.). On ne s’étonnera donc pas que le politiquement correct ait trait « davantage aux modes de nomination des personnes ou des groupes qu’à ceux des choses », selon l’observation de Dan Savatovsky (2011 : 101). Cette démarche visant la non-discrimination, si elle ne se réduit pas à une dimension langagière (par exemple, il peut s’agir de prendre en considération l’équilibre ethno-racial dans le recrutement des étudiants, etc.), s’appuie en grande partie sur le langage : la revendication de respect et d’égalité est considérée comme inextricablement liée à des questions de représentation et de symbolisation, suivant l’idée que le langage construit notre conception de la réalité. Par exemple, « women » est préféré à « ladies », pour mettre l’accent sur la « simple » identité biologique plutôt que sur la condition sociale (comme dans l’opposition « femme »/« dame » en français). Ou encore, « people with disabilities » est préféré à « disabled people », pour mettre l’accent sur la personne plutôt que sur un trait identitaire. Les engagements pour l’égalité et pour la justice sociale, et pour une déconstruction des rapports de pouvoir, se trouvent ainsi reliés à des réflexions sur les usages de la langue. La démarche portée par la « political correctness » offre donc, pour l’analyste, un terrain d’observation intéressant concernant la manière dont les acteurs sociaux investissent le langage comme instrument d’action et comme vecteur d’une prise de position, voire comme lieu d’une éthique de la sollicitude (Rosier, 2020). Les différents travaux anglo-saxons portant sur la « political correctness », qu’ils soient strictement académiques (Suhr, Johnson, 2003 ; Halmari, 2011) ou plus engagés (Cameron, 1995 ; Lakoff, 2000), se font bien l’écho de ces enjeux.

Ayant souligné combien le langage peut être considéré par les acteurs sociaux eux-mêmes comme un espace de lutte, qui, ici, construit des publics dont il s’agit de défendre la visibilité, la dignité et les droits, nous poursuivons cette notice par une brève étude des formes et des usages de « politiquement correct » en français, lesquels tout à la fois éclairent et expliquent le succès de l’expression auprès d’un public assez vaste. Nous verrons ensuite comment l’expression connaît deux usages relativement distincts, l’un pour désigner des façons de parler consensuelles et euphémisantes (supposées circuler dans un vaste public qui subit « l’air du temps »), l’autre pour critiquer une instrumentalisation systématique du langage dans un cadre idéologique (supposé être le fait d’un public organisé très spécifique).

 

Formes et usages de « politiquement correct » en français contemporain : caractéristiques morpho-syntaxiques, énonciatives et sémantico-pragmatiques

Mais le sens d’un mot ne se réduit pas à ses origines. De même que la signification du terme « privilège blanc » en langue française ne peut pas être calculée à partir de la signification de « white privilege » en anglais (Krieg-Planque, 2020a), les usages et les effets de sens du terme « politiquement correct » ne peuvent pas être déduits des emplois de « political correctness » et « politically correct » dans la langue américaine des années 1970. De plus, en France, entre ses premières apparitions au début des années 1990 et ce que nous observons en ce début des années 2020, l’expression « politiquement correct » a connu diverses transformations que nous ne pouvons pas exposer ici en détail : l’étude de la diachronie du terme n’est pas l’objet de cette notice. C’est donc aux formes et aux usages de « politiquement correct » en français contemporain que nous nous intéressons, sans entrer dans une réflexion fine sur les liens entre « politically correct » et « politiquement correct », et sans observer les linéaments de l’expression depuis qu’elle est entrée en langue française il y a une trentaine d’années.

Du point de vue de son intégration morpho-syntaxique au français, l’expression « politiquement correct » possède les caractéristiques d’une belle adaptabilité, tout en présentant des traits originaux. Une telle adaptabilité signale une vive circulation dans des espaces publics diversifiés, et marque le succès d’un terme que différents types de publics se sont appropriés pour désigner des manières de faire, et, surtout, des manières de s’exprimer.

De prime abord, « politiquement correct » apparaît comme un syntagme adjectival, constitué d’un adverbe antéposé (« politiquement ») et d’un adjectif (« correct »). Comme tel, il fonctionne en discours de manière classique et bien régulière : il se présente assez souvent avec les marques flexionnelles caractéristiques des adjectifs, au masculin/féminin et au singulier/pluriel (« un discours politiquement correct », « une démarche politiquement correcte », « des propos politiquement corrects », « des attitudes politiquement correctes »…).

Fait plus original, « politiquement correct » connaît en langue française ce que l’on appelle parfois une conversion, c’est-à-dire un changement de catégorie grammaticale sans marque suffixale (comme dans « le beau ») : à partir du syntagme adjectival « politiquement correct » est alors construit le syntagme nominal « politiquement correct ». C’est même très souvent avec cette fonction pourtant atypique qu’on le trouve (« le politiquement correct est un obstacle », « les ravages du politiquement correct s’intensifient »).

Lorsque « politiquement correct » fonctionne comme nom, il est bien plus fréquemment au singulier (« le/un politiquement correct ») qu’au pluriel (« les/des politiquement corrects »). On note qu’il est assez rarement accompagné d’un complément qui le spécifierait (du type « le politiquement correct de gauche », « le politiquement correct des ressources humaines »…), ce qui le distingue de « langue de bois » et de « novlangue », deux termes métalinguistiques dont nous avons indiqué ailleurs qu’ils sont au contraire volontiers employés en référence à des pratiques discursives sectorielles (ex. « la langue de bois du marketing » Krieg-Planque 2018 ; ex. « la novlangue managériale » Krieg-Planque, 2012). Par ailleurs, on relève un certain nombre de formulations telles que « en politiquement correct » (« le film semble sous-titré en politiquement correct » ; « ces yeux aveugles (non-voyants en politiquement correct) s’illuminent »), qui rappellent que si « politiquement correct » peut désigner des comportements et des attitudes à destination d’un certain public, il renvoie de manière centrale à des pratiques langagières : paroles, annonces, déclarations, mots, œuvres, textes… politiquement corrects.

Tous ces éléments concourent à faire – sans l’y réduire – de « politiquement correct » le nom d’une manière de s’exprimer, et plus exactement une dénomination ordinaire de code et de parler, dont l’analyse scientifique est susceptible de participer à l’étude du métalangage ordinaire en contexte sociopolitique.

Enfin, pour terminer ce tour d’horizon morpho-syntaxique, il importe de signaler, sur un autre plan, d’une part l’existence de deux préfixés permettant de désigner ce qui n’est pas ou ce qui est contre le politiquement correct (« anti-politiquement correct », « politiquement incorrect »), et d’autre part l’existence d’un certain nombre d’expressions fondées sur des défigements et remplacement de l’adverbe (« économiquement correct », « juridiquement correct », « écologiquement correct »…). Tous ces faits de langue attestent à la fois de la plasticité formelle de « politiquement correct » et de ses succès en discours, dont la belle productivité néologique est le symptôme.

Du point de vue de sa prise en charge énonciative, l’expression française « politiquement correct » présente une différence notable d’avec l’expression anglo-américaine « politically correct » : alors que sur les campus américains le terme est parfois assumé (même si les emplois auto-ironiques sont très présents ; voir Perry, 1992 ; Alber, 2002), il en va autrement dans l’univers discursif français. En effet, en France, l’expression « politiquement correct » est un terme principalement négatif, que les locuteurs évitent de prendre en charge pour caractériser leurs propres propos. Dès ses débuts, l’expression « politiquement correct » sert bien souvent à désigner les propos d’autrui, et ceci d’une manière disqualifiante (Mangeot, 1997). Cette négativité est à l’œuvre aussi bien quand « politiquement correct » renvoie à l’idée d’un excès de précautions un peu ridicule qui cède au conformisme qu’induit la politesse, que quand le terme renvoie à l’idée d’une pensée totalitaire tentant de s’imposer par le vecteur du langage.

Quand il arrive que l’expression « politiquement correct » soit prise en charge par le locuteur pour désigner ses propres propos, c’est un peu comme à regret, comme s’il s’agissait de faire une concession ponctuelle aux discours en vogue et aux mots qui seraient « dans l’air du temps » (Lecolle, 2012). C’est ainsi par exemple qu’un locuteur commente l’adjectif « différenciant » comme étant un mot politiquement correct que ce locuteur pourrait bien utiliser en lieu et place de « inégalitaire », a priori plus choquant (Fig. n° 4).

 

Source : Le Monde, 18 déc. 2019, tribune d’Antoine Petit (PDG du CNRS), « Nous avons un impérieux besoin d’une grande loi ambitieuse et vertueuse sur la recherche ». (Remarque : Antoine Petit cite ici une allocution qu’il a faite lui-même quelques semaines plus tôt, à l’occasion des 80 ans du CNRS, le 26 novembre 2019.)

 

Cet exemple suggère que les locuteurs revendiquent assez peu le fait de se conformer au politiquement correct, mais qu’ils concèdent devoir ou pouvoir parfois y recourir. Ici, en outre, le commentaire méta-énonciatif (« inégalitaire – ou différenciante s’il faut faire dans le politiquement correct ») contribue à construire un ethos de distanciation, le locuteur donnant le gage de sa capacité à formuler les choses de plusieurs manières (dans le langage euphémisé du politiquement correct, et dans le langage plus direct et provocateur de la vérité).

Dans la grande diversité de ses usages en langue française, « politiquement correct » renvoie à l’idée d’une parole convenue, consensuelle, bien-pensante, voire lénifiante ou aseptisée, sans risques ni provocations. Á certains égards, elle renvoie à l’idée de discours institutionnels, en tant que discours lisses, qui effacent la conflictualité et dissuadent la contradiction (Krieg-Planque et Oger, 2010). À l’intérieur de ces discours présumés euphémisants, l’une des particularités de « politiquement correct » est de désigner des manières de parler qui sont intériorisées par les personnes qui les adoptent : les façons de parler « politiquement correct » ne résulteraient pas d’une censure formelle organisée d’en-haut, mais bien d’une auto-censure, d’une intériorisation de ce qui est admissible et toléré dans la norme politique et sociale du moment.

En creux, l’expression « politiquement correct », et ses usages en français, supposent qu’il existe des formulations inconvenantes ou socialement périlleuses, « mal vues », voire de réels tabous ou interdits langagiers, qu’il s’agisse de tabous plutôt liés aux contenus des discours (ce qu’il ne faut pas dire, les idées qu’il ne faut pas exprimer), et/ou de tabous plutôt liés aux expressions des discours (les mots qu’il ne faut pas prononcer, les signes qu’il ne faut pas utiliser). Même si elle doit prioritairement être reliée au champ politique, où elle trouve l’essentiel de sa pertinence, la question du « politiquement correct » rejoint donc la problématique plus large des « mots tabous », étudiée à la charnière de l’anthropologie et de la linguistique (Allan, Burridge, 2007).

S’exprimer en-dehors du politiquement correct supposerait donc une rupture avec les discours convenus ou avec les discours dominants : un locuteur qui prétend s’exprimer en s’affranchissant du politiquement correct (« en finir avec le politiquement correct », « sortir du politiquement correct et de ses sentiers battus ») produit un ethos de rupture, prétend à une liberté de ton provocatrice, courageuse ou lucide, une ambition à s’exprimer sur le mode du « parler vrai ». La prétention à s’affranchir du politiquement correct relève alors d’une réflexivité qui pose une rupture d’ordre discursif, et que l’on peut identifier dans d’autres types de discours et de supports, comme par exemple dans certains livres politiques (Krieg-Planque, 2020b).

L’expression « politiquement incorrect », signalée plus haut, rend bien compte de cette prétention à s’affranchir des conventions, à « briser les tabous », à « parler sans langue de bois ». Elle renvoie à des attitudes et/ou à des propos irrévérencieux, engagés, courageux, marqués du sceau de l’indépendance d’esprit et de la liberté d’expression. C’est le cas dans un dessin de Jean-Yves Decottignies (Fig. n° 5), publié par le journal La Croix pour rendre hommage à Charlie Hebdo cinq ans après les attentats, et qui représente la tombe d’un carton à dessins avec cette mention « Ci-gît le politiquement incorrect ».

Jean-Yves Decottignies, « Ci-gît le politiquement incorrect », La Croix, 7 janv. 2020. Hommage à Charlie Hebdo.

Figure 5. Jean-Yves Decottignies, « Ci-gît le politiquement incorrect », La Croix, 7 janv. 2020. Hommage à Charlie Hebdo.

Prétendre s’affranchir du politiquement correct, c’est prétendre dire ce que tout le monde n’ose pas dire, c’est être à contre-courant, c’est assumer publiquement une vérité qui dérange : la prétention à « ne pas être politiquement correct » peut ainsi contribuer à produire un ethos de courage et de sincérité. Par exemple, c’est ainsi que Jean-Marc Jancovici (une personnalité connue pour vilipender les non-dits des politiques en matière d’énergies, et pour défendre le nucléaire comme élément de réponse au réchauffement climatique) prétend s’affranchir des propos convenus en affirmant que même les citoyens ordinaires (les « ménages modestes ») doivent prendre en charge la taxe carbone, car eux aussi polluent (et pas seulement les entreprises multinationales ; voir Fig. n° 6)

Jean-Marc Jancovici, « Combien plus cher avec une taxe carbone ? », 1er oct. 2003. Accès : https://jancovici.com/changement-climatique/economie/combien-plus-cher-avec-une-taxe-carbone/.

Figure 6. Jean-Marc Jancovici, « Combien plus cher avec une taxe carbone ? », 1er oct. 2003. Accès : https://jancovici.com/changement-climatique/economie/combien-plus-cher-avec-une-taxe-carbone/.

 

Nous venons de relever les principales caractéristiques des emplois de « politiquement correct » en langue française, en étudiant les dimensions morpho-syntaxiques, énonciatives, et sémantico-pragmatiques de cette expression. Mais, au-delà de ces observations assez générales, il semble que deux usages relativement distincts puissent être identifiés. Ce sont ces deux usages que nous observons à présent, en les rattachant parfois à des types de locuteurs, même s’il est clair qu’aucun usage n’est exclusif d’une catégorie de locuteurs particuliers.

 

« Politiquement correct » pour désigner des façons de parler : quand des locuteurs repèrent des formulations euphémisantes

Dans une première série d’usages, « politiquement correct » caractérise des façons de parler (mots, tournures…), qu’il serait possible d’identifier de manière bien circonscrite, dans un énoncé donné ou dans un type de discours situé. Par exemple, une journaliste du Monde en reportage en Colombie rapporte les propos d’un militant qui utilise le mot « indigènes », puis elle signale que ce mot doit être considéré comme un terme politiquement correct de préférence à « indien », lui-même péjoratif (Fig. n° 7).

Figure 7. Marie Delcas, « En Colombie, la mobilisation des Indiens révèle les fractures de Cali », Le Monde, 17 mai 2021.

Figure 7. Marie Delcas, « En Colombie, la mobilisation des Indiens révèle les fractures de Cali », Le Monde, 17 mai 2021.

 

Conformément à ce type d’usage, il serait possible de relever des façons de parler politiquement correctes, pour en établir des listes, en faire des dictionnaires, etc. C’est ainsi que paraissent régulièrement des ouvrages qui entendent établir des florilèges d’expressions politiquement correctes, sur un mode plus ou moins plaisant, ou plus ou moins critique. En 2007, Georges Lebouc publie Parlez-vous le politiquement correct ?, où il épingle des termes tels que « restructuration d’entreprise » (pour « réduction du personnel »), ou « limitation des thérapies actives » (pour « euthanasie »), mais aussi « personne à verticalité contrariée » (pour « nain ») ou « déficient auditif » (pour « sourd »). Cet auteur (qui signe également un Dictionnaire de belgicismes, un Dictionnaire érotique de l’argot notamment) voit avant tout dans le « politiquement correct » le signe d’une époque (« air du temps ») un peu ridicule et confuse qui euphémise les choses au lieu de les nommer de manière simple et directe. Georges Lebouc en fait un objet de railleries, notamment à travers des « exercices » qui tournent en dérision des manières de parler supposées relever du « politiquement correct » (Fig. n° 8). La question de la dénomination des personnes et des publics trouve là encore une place importante.

 

Figure 8. Georges Lebouc, Parlez-vous le politiquement correct ?, Bruxelles, Editions Racine Lannoo, 2007, p. 19.

 

En 2011, Pierre Merle, qui est lui aussi un commentateur des faits de langue et de discours (entre autres Panorama aussi raisonné que possible de nos tics de langage paru en 2008, 365 expressions d’argot expliquées paru en 2012), publie un ouvrage intitulé Politiquement correct. Dico du parler pour ne rien dire (Éditions de Paris), dans lequel il recense des mots et des expressions qui, selon lui, affadissent la langue française et consistent à parler pour ne rien dire : « en surcharge pondérale » (pour « gros »), « travailleuse du sexe » (pour « prostituée »), ou encore « geste commercial » (pour « ristourne »).

Dans une perspective plus critique, le site web La Toupie répertorie par exemple « aide familiale », « ajustement des effectifs », « aménageur » (Fig. n°9) :

 

 

Dans cette première série d’usages, « politiquement correct » caractérise certaines expressions : il existerait des tournures et des mots politiquement corrects (comme il existerait par ailleurs des mots argotiques, vulgaires, poétiques, archaïques, etc.). Le politiquement correct apparaît ici comme le nom d’une manière de parler. Le fait d’épingler (de façon ponctuelle ou à travers des florilèges) telle ou telle formulation comme étant une expression politiquement correcte rejoint une démarche de stylistique profane consistant à repérer des figures de style, et singulièrement ici des euphémismes. On peut noter que « politiquement correct » est alors parfois proche de « langue de bois », dont il apparaît régulièrement comme un synonyme ou un terme substituable. De fait, « politiquement correct » partage avec « langue de bois » l’idée d’une euphémisation (Lopez Diaz, 2014), d’un consensus, d’une absence de conflictualité et de provocation, d’un excès de pudibonderie ou de précaution.

Quand on observe la nature des formulations qui sont visées comme étant une manière de parler politiquement correcte, on voit qu’elles sont relativement diverses. On rencontre quelques verbes (« océaniser » pour « couler un navire poubelle »), mais surtout des expressions nominales variées : « LGBT », « senior », « non-voyant », « technicien de surface », « plan de sauvegarde de l’emploi », « ajustement des effectifs »… Par-delà cette relative diversité, quelques récurrences apparaissent, comme les comparatifs sans comparaison (« older », en anglais américain, étudié par Raineri 2020), ou, plus caractéristique encore, la construction « en situation de N », dont Sophie Raineri (2021) a analysé la forte pertinence pour un discours voulu comme non discriminant (« en situation de handicap », « en situation de précarité », « en situation de fragilité économique »). En effet, associée à « personne » ou à « individu », cette construction réalise l’aspiration politique à la mise en valeur de la personne (« people first »), bien étudiée par Helena Halmari (2011) : « individu en situation de surcharge pondérale », « personne en situation de dépendance », « enfant en situation de retard mental »…

Si l’on observe le sens et l’univers de référence des mots visés, force est de constater que les formulations se référant à des personnes susceptibles d’être discriminées sont particulièrement fréquentes (« autochtone », « personne en surpoids ») : la question des publics, si importante dans la démarche « politically correct », se retrouve ici. Mais la liste établie par La Toupie montre – avec d’autres – que ces formulations peuvent aussi désigner des processus, des actions, des lieux… Par ailleurs, on observe que les expressions visées peuvent appartenir à des terminologies et langues de spécialité (« véhicule autonome », « longue maladie », « lieu de privation de liberté ») bien plus qu’elles ne relèvent d’un positionnement politique identifiable : une expression politiquement correcte peut donc être un terme appartenant à un secteur technique ou à une pratique bureaucratique. L’hétérogénéité des pratiques discursives et des horizons plus ou moins politiques d’où proviennent les formulations épinglées montre qu’il s’agit, pour les commentateurs, de mettre en relief des façons de parler bien plus que de dénoncer le lexique d’une idéologie précise.

Au total, dans cette première série d’usages (que l’on pourrait schématiser par « N, c’est du politiquement correct »), l’expression « politiquement correct » sert à désigner des façons de parler volontiers euphémisantes, qui puisent leur raison d’être dans une forme de consensus mou d’une bienveillance qui serait dans l’air du temps. Mais elle ne rattache pas nécessairement les expressions qu’elle caractérise à une idéologie ou à une authentique lutte culturelle, contrairement aux usages que nous voyons à présent.

 

« Politiquement correct » pour désigner une manière de penser : quand des locuteurs dénoncent les instruments langagiers d’une lutte idéologique

Dans cette seconde série d’usages, « politiquement correct » caractérise une manière de parler d’Autrui (et non plus telle ou telle formulation qui serait, de fait, utilisée par Autrui). De plus, selon ces usages, cette manière de parler ferait système, au service d’une doctrine ou d’une pensée politique construite. L’expression « politiquement correct » est alors utilisée en vue de la critique du discours d’Autrui, en lien avec des questions idéologiques à l’égard desquelles le « politiquement correct » est supposé être un instrument langagier.

On peut noter que « politiquement correct » est alors parfois proche de « novlangue », dont il peut apparaître comme un synonyme ou un terme substituable. « Politiquement correct » partage avec « novlangue » l’idée d’un code d’expression univoque qui serait au service d’une pensée visant l’hégémonie, comme en témoigne aussi l’association régulière de chacun de ces deux termes à la thématique du totalitarisme, de la dictature, de conceptions orweliennes, etc.

Cet usage de « politiquement correct » pour désigner une manière de parler qui sert une manière de penser est observable chez différents locuteurs qui s’inscrivent, d’une manière ou d’une autre, dans une perspective critique ou engagée.

Ces locuteurs peuvent relever de différents positionnements politiques. Ils s’inscrivent parfois à gauche ou dans la perspective d’une critique du néo-libéralisme. C’est le cas par exemple avec un dessin diffusé sur le compte Facebook d’une association de libraires indépendants (Fig. n° 10) : le « politiquement correct » y renvoie à la doxa du libéralisme économique diffusée sur les plateaux de télévision et les chaînes d’information en continu, contre laquelle l’ouverture d’esprit et le sens critique qu’encourage la lecture de livres permettraient de lutter.

 

Figure 10. Compte Facebook de Librest, 16 nov. 2019.

 

En fait, tout locuteur qui ambitionne de dénoncer les moyens langagiers par lesquels l’adversaire dissimulerait la dimension idéologique de ses propos est susceptible de recourir à cet usage de « politiquement correct ». Le député Meyer Habib (Union des démocrates, radicaux et libéraux) est dans ce cas. Dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire portant sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France, ce député adresse à la présidente de la commission un courrier où il regrette que l’enquête soit consacrée seulement à l’extrême droite : renvoyant dos-à-dos extrême droite et extrême gauche, Meyer Habib estime que toutes deux témoignent d’une idéologie antisémite, qu’elles dissimulent derrière un antisionisme qu’il qualifie de politiquement correct (Fig. n° 11).

 

Figure 11. Assemblée Nationale, Rapport de la commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France, 6 juin 2019. Page 191 : lettre du député Meyer Habib à la présidente de la commission, 15 févr. 2019.

 

Mais, principalement et avant tout, cette série d’usages est le fait d’un ensemble de locuteurs qui agrège la droite conservatrice et réactionnaire et une variété de mouvances d’extrême droite – mouvances dont différents travaux montrent bien qu’elles constituent une nébuleuse hétéroclite (Camus, Lebourg, 2015).

L’extrême droite et la droite conservatrice font un usage intensif de l’expression « politiquement correct » et de ses dérivés et préfixés. La base de données Europresse signale une fréquence particulièrement surabondante de « politiquement correct » et de ses dérivés dans Le Figaro et dans Valeurs actuelles. Sur le web, les nombreux sites et revues qui diffusent des idées d’extrême droite (Boulevard Voltaire, Égalité et Réconciliation, Éléments, L’Incorrect, Novopress, Observatoire du journalisme, Polémia, Le Salon beige, TV Libertés…) font un usage remarquable de « politiquement correct », comme l’illustrent ces quelques titres d’articles :

« Deuxième Forum de la dissidence : contre la tyrannie du politiquement correct » (Novopress, 22 nov. 2016)

« Le politiquement correct frappe l’armée : une promotion de Saint-Cyr “débaptisée” » (Boulevard Voltaire, 19 nov. 2019)

« CNews : fissure dans le barrage médiatique politiquement correct » (Polémia, 9 avr. 2021)

Au-delà de critères quantitatifs, c’est la forte pertinence du recours à la critique du/de « politiquement correct » qui retient notre attention chez cet ensemble de locuteurs. En effet, l’extrême droite et la droite conservatrice font de « politiquement correct » un usage particulièrement structurant pour leurs positions, pour leur doctrine et pour leur stratégie. Ces courants politiques ne s’emparent pas de « politiquement correct » par hasard, mais bien parce que le « politiquement correct » et sa critique correspondent, pour eux, à des enjeux importants : en effet, le « politiquement correct » croise pour ces courants politiques trois préoccupations majeures.

Le premier enjeu concerne les valeurs et la manière dont la pensée politique les organise. Dès ses débuts, la démarche que sous-tend le politiquement correct entend défendre le respect des personnes et l’égalité : critiquer le politiquement correctpeut fonctionner comme l’élément d’un combat contre l’égalité, notamment dans la perspective d’un racisme ethno-différentialiste. De plus, la démarche du politiquement correct désessentialise l’identité (pour cette raison, elle préconise « une personne atteinte de trouble autistique » plutôt que « un autiste », ou « une personne en situation de handicap » plutôt que « un handicapé »), ce qui tend à donner crédit à la possibilité d’une cohabitation des différentes identités. Or, du point de vue de certaines mouvances d’extrême droite, il existe des identités irréductibles et des populations non assimilables. Cette essentialisation des identités rend la cohabitation impossible, et conduit à l’idée selon laquelle une population peut être amenée à en remplacer une autre, sans mélange ni intégration possible. C’est en ce sens que Renaud Camus, écrivain et idéologue connu pour avoir développé depuis les années 2010 la thèse d’une « islamisation » de la France (voir Corcuff 2020 : 249-255), fait allusion au « Grand Remplacement » (ici appelé « génocide par substitution »), en tant que résultante du mensonge du « vivre ensemble » que l’idéologie politiquement correcte donnerait à voir comme une réalité possible (Fig. n° 12) : « Le politiquement correct est l’idéologie criminelle qui a imposé la fiction du vivre ensemble et la réalité du génocide par substitution. »

 

Figure 12. Extrait du site de Renaud Camus, repris sur Flickr.

 

Les mouvances identitaires de droite et d’extrême droite sont particulièrement sensibles au politiquement correct (et à sa critique), puisque le politiquement correct a précisément à voir avec la question de l’identité, qu’il s’agisse d’en minimiser l’importance (l’identité comme contingence et ensemble de propriétés relatives) ou au contraire de lui accorder une place accrue (revendications identitaires réelles ou présumées, valorisation de l’appartenance à une « communauté » ; sur « communauté » voir Lecolle 2008).

Le deuxième enjeu concerne la lutte culturelle. Du point de vue de l’extrême droite, le « politiquement correct » désigne la manière dont, par le moyen du langage et des représentations, la gauche a fait admettre ses valeurs (égalité, multiculturalisme, antiracisme, féminisme, politiques mémorielles) comme façon de penser dominante, s’imposant notamment aux médias, à l’institution scolaire (Fig. n°13), et plus largement à toute prise de parole autorisée dans l’espace public, conduisant à ce que certaines opinions n’aient pas « voix au chapitre ».

 

Figure 13. Pierre Clermont, « Le politiquement correct, langue du totalitarisme », Contrepoints, 24 sept. 2010.

 

La droite conservatrice et l’extrême droite voient donc dans le « politiquement correct » tout à la fois le vecteur et le symptôme d’une hégémonie culturelle s’imposant par la violence symbolique. Ceci conduit les locuteurs à associer « politiquement correct » à des termes tels que « police de la pensée », « maccarthysme de gauche », « tyrannie des minorités », « nouvelle Inquisition », « démocratie totalitaire », « dictature de la bien-pensance », ou « tribunal du dogmatisme de gauche ». Un dessin publié sur le site d’extrême droite Le Scrutateur (Fig. n°14) suggère bien comment s’articulent « politiquement correct », « tyrannie des minorités », « auto-censure » (« on ne peut plus rien dire »), ainsi qu’un certain nombre de thématiques plus ou moins spécifiques (ici, existence d’un « racisme anti-français ») :

 

Figure 14. « Une remarquable photographie du politiquement correct dans sa pure splendeur », Le Scrutateur, 20 avril 2016. Accès : http://www.lescrutateur.com/2016/04/une-remarquable-photographie-du-politiquement-correct-dans-sa-pure-splendeur.html.

 

C’est précisément en réponse à ce présumé triomphe des valeurs de la gauche par le langage et les représentations que l’extrême droite a choisi de se placer sur le terrain de la bataille des idées, reprenant pour son propre usage le concept d’« hégémonie culturelle » forgé par Antonio Gramsci (1891-1937 ; Crézégut, 2021 ; Corcuff, 2020). Cette lutte culturelle passe par la description détaillée de ce « politiquement correct » qui aurait imposé sa domination, comme le propose l’essayiste réactionnaire Mathieu Bock-Côté dans son livre L’empire du politiquement correct (Éditions du Cerf, 2019). Elle passe, également (d’une manière qui identifie plus clairement encore le langage à un instrument de la lutte politique), par des textes à dominante métalinguistique, tel que le Dictionnaire de novlangue édité par la Fondation Polémia, dont la préface explique qu’il vise à aider le lecteur à échapper au « politiquement correct » qui domine l’espace public (Fig. n° 15).

 

Figure 15. Jean-Yves Le Gallou, Michel Geoffroy & Fondation Polémia, Dictionnaire de novlangue. Ces 1 000 mots qui vous manipulent, Versailles, Éd. Via Romana, 2015, p. 12.

 

Le troisième enjeu concerne la question de la dissimulation, et singulièrement de la dissimulation par le moyen du langage. Sur fond de complotisme et d’une supposée désinformation généralisée qui rendrait nécessaire la « réinformation » (Gaël, Vauchez 2019), l’extrême droite s’intéresse aux différents aspects, symboliques et matériels, qui favoriseraient la dissimulation et les contre-vérités. Compte tenu de l’importance que l’extrême droite attache à l’idéologie dans le contexte de la lutte culturelle, le langage occupe une place toute particulière : il y est vu comme l’un des instruments essentiels par lesquels sont produits les mensonges délibérés, les distorsions du réel, et les dénis de réalités. En 2020, un site web de commercialisation de tee-shirts nationalistes, proche du courant identitaire, proposait à la vente le tee-shirt reproduit ci-dessous (Fig. n° 16) : on y comprend que le terme « enrichissement culturel » fonctionne comme un vecteur de dissimulation (cheval de Troie) de la réalité. Plus précisément, on comprend que le langage dissimule le réel en le présentant positivement (« enrichissement ») alors que celui-ci constitue en réalité un danger (« immigration-invasion », « grand remplacement »).

 

Figure 16. Alabastro.eu, sept. 2020.

 

Face à de tels dangers supposés (destruction de l’identité française), les locuteurs d’extrême droite soulignent l’urgence de dire la vérité, d’« appeler les choses par leur nom » (« appeler un chat un chat »), de cesser d’euphémiser les choses, de clamer haut et fort, fût-ce contre tous, une parole de vérité – dans une posture qui rappelle parfois celle du pamphlétaire étudiée par Marc Angenot (1982). La reprise en main du langage au service de la vérité se fait alors « résistance », « dissidence », « transgression » – selon des termes que l’on rencontre régulièrement dans des discours d’extrême droite.

Au total, dans cette seconde série d’usages (que l’on pourrait schématiser par « L parle en politiquement correct »), l’expression « politiquement correct » sert à désigner un usage systématique du langage qui est mis au service d’une idéologie, dans la perspective d’imposer une certaine vision du monde. Si cet usage de « politiquement correct » n’est pas l’apanage de l’extrême droite, et si on aurait tort, bien sûr, de conclure de la seule présence du terme « politiquement correct » qu’il s’agit là d’un discours d’extrême droite, il existe, comme nous venons de l’expliquer, des enjeux particulièrement cruciaux, pour la droite conservatrice et pour l’extrême droite, à mettre en avant le « politiquement correct » comme objet d’une critique récurrente et approfondie.

 

« Politiquement correct » : une expression qui témoigne de la conscience des enjeux liés à la nomination du réel

Dans tous les cas, ce qui est en jeu à travers les usages de « politiquement correct » comme terme du métalangage ordinaire, c’est le rapport du discours au réel (rapport mot/chose) – lequel est en effet une question fondamentale. Quand des locuteurs ont recours à « politiquement correct » pour désigner des façons de parler qu’ils réprouvent, ils dénoncent une euphémisation de la réalité (les mots sont en quelque sorte « en-dessous » du réel). Quand des locuteurs ont recours à « politiquement correct » pour référer à une manière de penser qu’ils condamnent, ils dénoncent une distorsion de la réalité (les mots « déforment » les choses). La question de l’étiquetage des choses, de la nomination plus ou moins adéquate, et de la manière dont le langage peut et doit rendre compte non seulement du réel, mais aussi des idées et des projets que l’on souhaite servir à travers lui, est au centre des questions soulevées par les usages de l’expression « politiquement correct » de la part des différents types de publics qui ont recours à elle.

Aux origines de ses emplois aux États-Unis, « politically correct » renvoie à l’idée de rechercher une « langue non discriminante » (non sexiste, non raciste). En France, aujourd’hui, les acteurs qui promeuvent la non-discrimination dans et par le langage ne parlent pas de « politiquement correct » comme d’une revendication qui serait la leur, mais bien plutôt de « langage inclusif » (« écriture inclusive » par exemple), répondant en cela aux injonctions contemporaines à l’« inclusion » et à l’« inclusivité » (Krieg-Planque 2020c). C’est pourtant bien le terme « politiquement correct » que leurs adversaires leur renvoient, montrant une fois encore combien « politiquement correct » fonctionne avant tout comme un terme négatif et disqualifiant.

Par-delà les différences de contexte culturel et de langue avec les États-Unis des années 1970, les locuteurs qui s’expriment dans l’espace discursif francophone des années 2020 ont bien compris – à leur manière – que le langage n’est pas neutre, qu’il produit des effets de sens, et que se battre pour un mot plutôt que pour un autre est bien une manière de se battre pour des réalités. Des personnalités telles qu’Éric Zemmour, Alain Finkielkraut, ou encore Mathieu Bock-Coté, qui sont de grands utilisateurs de l’expression « politiquement correct » (Corcuff 2020), insistent constamment sur la nécessiter de mener une « bataille culturelle » pour contrer ce que serait l’offensive menée par la gauche à travers les discours, les signes et les symboles.

Le rapport mot/chose, dont nous venons de souligner le caractère essentiel du point de vue des acteurs eux-mêmes, mérite encore quelques éclaircissements en lien avec les usages de l’expression « politiquement correct ». En effet, le terme « correct » lui-même, notamment dans la langue anglaise dont il ne peut pas totalement s’affranchir , n’est pas sans poser problème dans la réception disparate voire brouillée de l’expression. Á propos de l’ouvrage qu’elles consacrent à La correction en langue(s), Agnès Leroux, Sophie Raineri et Martine Sekali (2020 : 8) écrivent : « La correction y est étudiée à la fois comme étant un état (en anglais “correctness”), où elle réfère à la conformité à une norme, et comme processus (en anglais “correction”), où elle renvoie à une dynamique de redressement ». Cette polysémie du terme est également présente en langue française, bien que différemment et peut-être moins puissamment. Dès lors, la « correction » à laquelle renvoie le supposé « politiquement correct » n’est sans doute pas la même selon les acteurs concernés. Pour les tenants du « langage inclusif », des expressions telles que « salarié en situation de handicap » (plutôt que « handicapé »), « droits humains » (plutôt que « droits de l’homme ») ou « personne malvoyante » (plutôt que « aveugle ») sont réellement des expressions « correctes », c’est-à-dire adéquates, permettant de relier de manière juste le monde des mots et le monde des choses, aussi bien du point de vue logique que du point de vue de la morale et de la vertu (Paveau, 2013 : 130). Pour les locuteurs qui se posent en adversaires du « politiquement correct », le terme « correct » renvoie à ce qui est acceptable socialement, à ce qu’il faut faire et dire, à ce qui est dicté ou interdit : c’est dans cette prescription sociale que suppose selon eux le « politiquement correct » que ces acteurs voient une « police de la pensée » et les instruments d’une idéologie contre laquelle ils s’engagent. L’existence de manuels d’écriture inclusive et de guides de rédaction prescrivant un langage non discriminant (Elmiger, 2021), ou encore l’existence de modules prescriptifs intégrés à des logiciels de traitement de texte (Perea, Wagener, 2020), peuvent être considérées par ces locuteurs comme des outils agressifs mis au service d’une telle normalisation sociale (« dites / ne dites pas »).

Enfin, à un autre niveau, dans les arènes du débat politique en France, l’expression « politiquement correct » sert de catalyseur d’imputations d’intentions à autrui, en particulier de la part de la droite extrême et conservatrice, mais pas exclusivement. En tant que terme métalinguistique permettant de renvoyer à du discours (par exemple si on dit « tel mot est politiquement correct »), le terme « politiquement correct » rejoint des termes tels que « langue de bois » et « novlangue », pour désigner des discours naïfs et inconséquents, ou manipulateurs et trompeurs. « Politiquement correct » fonctionne alors comme terme qui disqualifie les discours d’autrui. En tant que terme mondain permettant de renvoyer à des comportements engagés, à des actions militantes, et à des politiques publiques (par exemple si on dit « faire tel choix politique est politiquement correct »), « politiquement correct » rejoint des termes tels que « woke » et « cancel culture » pour désigner des façons de procéder sournoises, qui, faites de censures insidieuses ou d’auto-censures, conduiraient à réduire la liberté d’expression et à imposer un ordre idéologique dominant. « Politiquement correct » fonctionne alors comme terme qui disqualifie les pratiques d’autrui. Née sous la forme du « politiquement correct » aux États-Unis dans les luttes contre les discriminations et pour l’égalité des droits, l’expression « politiquement correct », par-delà les spécificités occasionnées par son acclimatation à la langue française et à l’espace public français, demeure une expression avant tout politique, et qui témoigne de la conscience qu’ont les locuteurs ordinaires des enjeux que comporte le fait de nommer le réel.


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Auteur·e·s

Krieg-Planque Alice

Centre d’étude des discours, images, textes, écrits, communication Université Paris-Est Créteil Val-de-Marne

Citer la notice

Krieg-Planque Alice, « Politiquement correct » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 10 décembre 2021. Dernière modification le 01 février 2022. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/politiquement-correct.

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