Populisme


 

Bien avant les mobilisations des « Gilets jaunes » entamées en France à l’automne 2018, les termes de populisme et de populiste n’ont cessé d’envahir l’espace public au cours des mois et années précédents, et d’alimenter les rayons des libraires. Les déclarations des dirigeants politiques et les éditoriaux regorgent d’allusions au populisme et aux dangers qu’il ferait courir aux régimes politiques et tout particulièrement aux démocraties : un « vent planétaire » soufflerait des États-Unis à l’Amérique latine, de l’Asie à l’Europe. Constamment brandi, le terme n’est presque jamais défini et relève dans ses usages de l’anathémisation de l’adversaire : « faussaires », « menteurs », etc. Certaines formulations vont plus loin et usent d’un vocabulaire épidémiologique qui renvoie historiquement aux discours des antidémocrates les plus virulents ou à d’anciennes dénonciations de la « guerre révolutionnaire » au temps de la Guerre froide et de la décolonisation. On retiendra notamment la dénonciation des populistes par le président Emmanuel Macron dans un discours prononcé à Quimper le 21 juin 2018 : « Vous les voyez monter, comme une lèpre, un peu partout en Europe ». Cette thématique de la « lèpre populiste » lui a valu cette réplique de Philippe de Villiers sur l’antenne de BFM TV le 11 octobre suivant : « Moi je lui dis les yeux dans les yeux, Emmanuel, moi je suis populiste. D’ailleurs, il parle de lèpre populiste, donc moi je suis lépreux, j’ai ma petite crécelle et je ne me soigne pas parce que le populisme c’est le cri des peuples qui ne veulent pas mourir ».

Pour qualifier notre époque, certains intellectuels, de bords très opposés, l’assimilent à un « moment populiste ». La formule est ainsi utilisée aussi bien par le chef de file de la Nouvelle Droite Alain de Benoist (2017) que par la philosophe Chantal Mouffe, chantre avec le philosophe argentin Ernesto Laclau (1935-2014, 2005), son mari, d’un « populisme de gauche » qui a largement irrigué le discours du mouvement espagnol Podemos. Sur un autre mode, Jan-Werner Müller (2016) ouvre un essai de référence sur le sujet par cette question : « Qui au juste n’est pas populiste » ? Le constat de cette présence, pour ne pas dire cette omniprésence dans l’espace public, est d’importance et nous ajouterons que cet objet d’actualité, quelles que soient les polémiques qui l’accompagnent, doit être pris au sérieux pour tenter d’être appréhendé sinon précisément défini. Et ce, en dépit des sarcasmes que pourrait susciter une telle démarche chez ceux qui, comme Chantal Mouffe (2018 : 21), la discréditent d’emblée : « Je tiens à préciser que mon but n’est pas d’ajouter à la pléthore d’études déjà consacrées au populisme ; je n’ai aucunement l’intention d’entrer dans le débat académique, à mes yeux stérile, qui consiste à s’interroger sur la “vraie nature” du populisme ». Il serait donc loisible de céder au découragement et de considérer avec l’historien Philippe Roger (2012) que le mot populisme « désigne un complexe d’idées, d’expériences et de pratiques qu’aucune typologie, si fouillée soit-elle, ne saurait épuiser ». Ces difficultés posées, tentons cependant d’appréhender un objet qui, pour être fuyant, n’en est pas moins présent dans le vocabulaire politique et académique, y compris pour qualifier des discours du xixe siècle tenus à un moment où le terme n’était pas employé par les contemporains. Dans sa biographie bien connue du journaliste, polémiste et homme politique Édouard Drumont (1844-1917), l’historien Grégoire Kauffmann (2007 : 307) évoque Séverine (1855-1929), ancienne du Cri du Peuple de Jules Vallès (1832-1885) et Édouard Drumont pour qualifier leur discours de « populisme romantique » : « Tous deux empruntent à une rhétorique émotive, qu’il s’agisse de plaindre, de flétrir ou de s’indigner. Le socialisme sentimental, confus et quelque peu larmoyant de Séverine procède d’un populisme romantique dans lequel Drumont se reconnaît sans difficulté ».

Questionner le populisme invite à s’interroger sur ce mot, formé du radical latin populus qui signifie peuple et du suffixe -isme (ou -iste pour l’adjectif populiste), et sur son évolution. Il apparaît que l’on peut discerner cinq moments qui correspondent aussi à cinq sens du mot populisme.

 

Populisme(s) : cinq moments, cinq sens

Le premier renvoie à la Russie du xixe siècle, et on rappellera que le substantif populisme est apparu en français en 1912, sous la plume de Grégoire Alexinsky (1879-1968), dans le premier livre qu’il a publié en France, La Russie moderne. Son auteur, qui écrit en français, est un député bolchevik à la deuxième Douma qui a émigré à Paris en 1907 après la dissolution de cette dernière. Publié chez Flammarion dans une collection prestigieuse, la « Bibliothèque de philosophie scientifique », La Russie moderne rencontre un certain succès et est traduit en anglais l’année suivante (Rolet, 2012). Le mot populisme, employé dans l’ouvrage, dérive de populiste auquel le Larousse mensuel illustré donnait le sens de « membre d’un parti prônant des thèses de type socialiste (en Russie) ». Il faut songer ici au mouvement des narodniki, promoteurs à partir des années 1860 d’un socialisme agraire et cherchant à agréger les intellectuels, le peuple et la révolution, pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage de Franco Venturi (1952). Le populisme russe et ses succédanés (Parti socialiste révolutionnaire) ont été durement combattus par Karl Marx (1818-1883) et les marxistes russes, de Gueorgui Plekhanov (1856-1918) à Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924). Un deuxième sens et un deuxième foyer du populisme renvoie au monde des campagnes et aux États-Unis des années 1890 lorsque, pour reprendre une formule de Philippe Roger (2012), le « populisme rural et petit-bourgeois voulut réincarner le peuple fondateur de la démocratie américaine ». De fait, par-delà la figure du président Donald Trump, réputé incarner le populisme contemporain au point qu’un chercheur, Lauric Henneton (2018), a forgé le néologisme « trumpulisme », un certain nombre d’aspects du populisme américain actuel, marqué en particulier par la force du Tea Party, n’est pas sans liens avec cette expérience marquante. Sans oublier un néo-populisme américain théorisé en particulier par des transfuges de la New Left (Christopher Lasch) qui s’est attaché à exhumer et adapter le populisme des « Grangers » aux enjeux de la fin du xxe siècle. La France n’a pas échappé au succès du mot populisme et lui a conféré une dimension proprement littéraire durant l’entre-deux-guerres. Ainsi un Manifeste du roman populiste, récemment réédité, parut dans L’Œuvre le 27 août 1929. Son rédacteur, Léon Lemonnier (1890-1953), un professeur d’anglais devenu romancier (auteur en 1927 de La Femme sans péché) fut remarqué par André Thérive (1891-1967) qui l’incita à rédiger le Manifeste. Lequel s’accompagna d’un prix du roman populiste, toujours décerné aujourd’hui, et qui honora notamment Eugène Dabit (1898-1936) pour L’Hôtel du Nord (1929), une œuvre connue aussi pour son adaptation cinématographique (Marcel Carné, 1938) et l’interprétation de Louis Jouvet (1887-1951) et Arletty (1898-1992). À lire le Manifeste de Léon Lemonnier, le populisme désigne une nouvelle école littéraire qui entend ramener la littérature à l’humble niveau des vies « médiocres », débarrassée de toutes « ces doctrines sociales qui tendent à déformer les œuvres littéraires » en marquant sa distance notamment avec la littérature prolétarienne.

De la politique à la littérature et de la Russie à l’Amérique du Nord, en passant par la France, le populisme, quoique polysémique, a déjà une histoire nourrie lorsqu’il est saisi par l’Amérique latine dans le cadre d’un quatrième moment qui lui confère aussi un autre sens. Comme l’a justement souligné Olivier Compagnon (2017 : 40), dans l’appréhension et la compréhension du populisme, un détour par l’Amérique latine est « un authentique passage obligé tant la région latino-américaine apparaît centrale – bien davantage en tout cas que la Russie tsariste des narodniki ou que les États-Unis du People’s Party – dans la consolidation de cette catégorie d’analyse du politique qui intervient au milieu du xxe siècle et dans sa resémantisation depuis le tournant des années 1990 et 2000 ». L’Amérique latine a d’ailleurs pu être présentée comme « le paradis du populisme » (Zanatta, 2008 : 29). Est-ce à dire que cette notion soit, même dans ce cadre, aisément définissable ? Il n’en est évidemment rien, tant il faut compter avec la chronologie et les territoires considérés. Les débats en conséquence sont nourris sur le sujet. On en retiendra cependant que le populisme en Amérique latine, loin de se rattacher seulement au discours politique, est devenu au fil des années une catégorie classique des sciences sociales latino-américaines. Celle-ci s’est construite sur un mode endogène en entendant bien distinguer le cas latino-américain des modèles européens et d’abord des fascismes. Elle compte des auteurs devenus classiques de la sociologie politique et étudiés comme tels, comme le sociologue Gino Germani (1911-1979) en Argentine. Pour tous ces spécialistes, le populisme caractérise des figures et des régimes parmi lesquels on retiendra Lázaro Cárdenas (1895-1970) et sa présidence au Mexique entre 1934 et 1940, l’Estado Novo de Getúlio Vargas (1882-1954) au Brésil, entre 1930 et 1945 puis entre 1951 et 1954, ou encore, sans doute le plus connu en France, Juan Domingo Perón (1895-1974) et le péronisme, au pouvoir en Argentine entre 1946 et 1955.

Nonobstant leurs différences, ces « régimes populistes », pour reprendre une terminologie devenue classique en Amérique latine, présentent sur le plan idéologique différentes orientations communes bien identifiées : un antilibéralisme affiché, une volonté d’intégration des masses, en particulier des secteurs les plus pauvres (songeons aux harangues justicialistes d’Eva Perón – 1919-1952 –, l’épouse du dictateur, en faveur des « descamisados » – les sans-chemises) ; des défavorisés qu’il s’agit d’aider par le biais d’une forte intervention de l’État en matière économique et sociale. On mentionnera enfin un nationalisme affiché doublé d’un antimarxisme prononcé. Il existe donc, pour reprendre une formule d’Olivier Compagnon (2017), une « théorie classique des populismes historiques d’Amérique latine » dotée de différentes caractéristiques communes, qui a mis l’accent sur des contextes d’émergence marqués par une crise économique (celle des années trente), le rôle d’un dirigeant charismatique (qui ne doit pas, dans le cas argentin, faire oublier la place d’Eva Perón) ou encore l’importance de réponses corporatiste et protectionniste en matière économique et sociale. Ces régimes se caractérisent par un souci affiché d’intégration des masses. Comme les fascismes, les populismes latino-américains s’emploient à obtenir leur adhésion par l’extension du droit de vote (par exemple, c’est le péronisme qui a accordé le droit de vote aux femmes en Argentine en 1947) ou des processus de mobilisation d’un peuple, constamment valorisé dans les discours et opposé à ses ennemis, identifiés à l’oligarchie et à la menace communiste.

Concernant l’Amérique latine, un dernier point reste en suspens, qui concerne son actualité ou plus exactement la pertinence qu’il y a, au tournant des xixe et xxe siècles, à comparer certaines expériences récentes (Hugo Chávez au Venezuela, Lula au Brésil, Rafael Correa en Équateur ou Evo Morales en Bolivie) pour les rattacher au populisme en les qualifiant de régimes « néo-populistes ». Sans compter avec le Brésilien Jair Bolsonaro, dont les racines puisent bien davantage dans la dictature militaire de 1964 que dans celui du gétulisme (le régime de Getúlio Vargas). L’affichage d’une filiation populiste ne va nullement de soi et pose, pour l’Amérique latine comme pour les États-Unis ou l’Europe, la question de savoir si ce dont on parle, quand on évoque aujourd’hui le populisme, peut être sérieusement rattaché à des exemples antérieurs.

 

Usages et mésusages

On sait en France tous les usages, ou plutôt les mésusages portés par une comparaison entre la France actuelle et celle des années 1930 au « retour » duquel on assisterait : défions-nous des analogies commodes. Car on peut considérer qu’avec le populisme contemporain nous sommes sans doute entrés dans une nouvelle phase du populisme politique, nouveauté qui ne signifie nullement qu’il se développe sur une table rase et qu’il faille évacuer la question de ses héritages historiques. De fait, comment ne pas observer que les questions posées par les revendications portées par ceux que leurs adversaires renvoient à la catégorie infamante de « populistes » sont pour certaines aussi vieilles que la philosophie politique ? On se contentera de mentionner l’importance prise par la question de la représentation (démocratie directe ou non) et celle du mandat (impératif ou représentatif). Poser la question du populisme aujourd’hui signifie aussi constater et questionner la distanciation, allant jusqu’à la rupture, entre les élites dirigeantes et le peuple. Aujourd’hui comme hier, le populisme se construit et prospère contre des élites, considérées comme défaillantes, corrompues et jugées en conséquence illégitimes. Mais ce peuple, justement, qui est-il et comment le définir ? À l’échelle française et européenne, on sait la vigueur des débats sinon sur un populisme de « droite » (il est admis pour parler du Rassemblement national – RN –, Marine Le Pen assumant l’étiquette, ou de la Lega de Matteo Salvini en Italie) sur celui de « gauche » (catégorie largement refusée par ceux auxquels leurs adversaires veulent l’appliquer, à l’exception de quelques-uns). Avancer dans la discussion invite à préciser le sens conféré au mot peuple, qui renvoie à un groupe humain constitué, mais avec au moins trois définitions, complémentaires entre elles. La première, la plebs, est celle d’un peuple comme classe sociale ; la seconde, le demos, renvoie à un « peuple » entendu comme force organisatrice de la société, légitimant le pouvoir ; la troisième, l’ethnos, entend le « peuple » comme entité culturelle. Pour les mouvements populistes ou étiquetés comme tels, parler « du peuple » ou « au peuple » ne revêt pas la même signification. La chose n’a rien de nouveau, comme peut l’illustrer l’exemple du poujadisme en France, mouvement considéré comme un des ancêtres du populisme contemporain et notamment du Front national (FN – Jean-Marie Le Pen fut élu sous cette étiquette en 1956). De fait, le peuple pour lequel Pierre Poujade (1920-2003) a « choisi le combat » comme il le proclame dans son autobiographie (2003) est principalement un peuple d’artisans et de commerçants et, à ce titre, bien différent de la classe ouvrière défendue au même moment et au nom du Parti communiste français par Maurice Thorez (1900-1964), un autre « fils du peuple » pour reprendre le titre de son ouvrage paru en 1937. Aujourd’hui, lorsque Marine Le Pen (2018) met en avant le peuple, c’est pour désigner ce qu’elle considère comme « le “peuple central” », entendu comme « ceux qui ne font partie d’aucune minorité : ni les immigrés, ni les “LGBTXW”, et pas non plus les 1 % les plus riches ». En conséquence, elle peut opposer le peuple aux élites françaises et européennes et dénoncer l’Union européenne (UE) comme « une épouvantable machine carcérale qui s’est construite sans les peuples, qui avance contre les peuples ». Apostrophant les dirigeants de l’UE, elle les met au défi d’un combat collectif : « Regardons ces maîtres illégitimes droit dans les yeux […] et rappelons leur qui est maître chez soi en démocratie : le peuple, et personne d’autre » (Le Pen, 2018). Renversant donc les perspectives convenues et retournant à son profit la défense de la démocratie, la dirigeante du RN réclame une démocratie directe en dénonçant chez les gouvernants « l’absence de recours quasi systématique au peuple [qui porte] gravement atteinte à la démocratie », dans la mesure où elle retire « au peuple l’idée pourtant fondamentale qu’il est maître de son destin » (Le Pen, 2019). C’est sur cette base que se fonde son rejet de la classe politique française comme de l’intégration européenne : les décisions prises à ce niveau ne peuvent être légitimes, c’est-à-dire démocratiques, puisque le pouvoir y serait dérobé aux peuples souverains et exercé par des technocrates.

On a beaucoup discuté du virage imprimé par Marine Le Pen au FN et souligné un certain nombre de mutations, résumées ainsi par cette dernière dans son entretien à Causeur (2019) : « J’ai toujours considéré, contre une partie de mon camp, qu’il était essentiel d’investir le plan social. Au sein de mon parti, en 2012 et en 2017 […] j’ai donc tenu à marcher sur deux jambes : l’économie et l’immigration ». On en veut pour preuve, en économie, un discours interventionniste pour ne pas dire étatiste qui n’était nullement celui de son père. Mais le RN n’a pas abandonné un des ressorts de son ascension, son discours sur l’immigration en référence à l’ethnos, qui faisait écrire en 2003 au sociologue Erwan Lecœur (2003 : 255-256) que le peuple mis en avant par le FN n’était pas « celui des démocrates », mais un groupe artificiel défini sur une base ethnique. Une quinzaine d’années plus tard, les temps ont changé, la question de l’islam est devenue encore plus prégnante et le thème plus général de « l’insécurité culturelle » a pu être largement investi par le RN qui s’en est avéré être « le champion » selon Laurent Bouvet (2015 : 103).

Isolé sur la scène européenne au début des années 2000, le FN s’est vu de plus en plus mis en comparaison avec des forces émergentes sur l’ensemble du continent européen, de l’Europe du Nord (parti des Vrais Finlandais, Démocrates suédois) à l’Allemagne (Alternative pour l’Allemagne – AfD), l’Italie (Lega de Matteo Salvini) ou la péninsule ibérique (Vox). Cette approche panoramique donne à voir une volonté de convergence, affichée à l’occasion des élections européennes de mai 2019 pour proposer une forme d’« internationale » de ces dirigeants et de ces mouvements, que des rencontres et une médiatisation importante mettent en scène. Qu’en est-il cependant des points de convergences entre eux ? On constatera d’abord que les apparences de nouveauté peuvent être trompeuses, et que les formations très récemment créées sont assez rares. Nés tous deux en 2013, l’AfD et Vox sont les plus emblématiques. Ces deux partis sont de fait des dissidences des forces de droite classiques, libérales-conservatrices, de la Christlich Demokratische Union Deutschlands (CDU) avec Alexander Gauland, chantre du « conservatisme des valeurs » pour la première et du Parti populaire pour Vox. Pour le reste, comme le RN ou la Lega, les autres formations sont anciennes (le FPÖ – Freiheitliche Partei Österreichs – a été fondé en 1955, le Parti du progrès en Norvège en 1973, les Démocrates de Suède en 1988, etc.). Chacune de ces formations a donc sa propre histoire, son propre rapport avec sa nation d’origine, et le point commun sans doute majeur entre elles renvoie aux enjeux migratoires et religieux, et à une forme pourrait-on dire extensive de la thématique de « l’insécurité culturelle ». L’UE et ses élites cristallisent les mécontentements mais, pour l’heure, ce sont des convergences négatives qui l’emportent davantage qu’un programme de refonte de l’Union de l’intérieur, pourtant mis en avant. Sans compter avec les arrière-pensées et calculs de certains dirigeants comme le Hongrois Viktor Orbán dont les élus sont encore membres du Parti populaire européen. Mais ce refus du mode de fonctionnement de l’UE (qui avait débouché en France en 2005 sur un vote référendaire négatif sur la constitution européenne) se retrouve partagé, selon d’autres modalités, chez ceux qui sont qualifiés de populistes « de gauche ». Très en vue au moment de l’émergence de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, ils marquent le pas depuis les concessions opérées par Aléxis Tsipras, les difficultés rencontrées en Italie depuis son accession au pouvoir en 2018 par le Mouvement Cinq Etoiles (M5S) fondé en 2009 par l’humoriste Beppe Grillo, l’auteur du fameux slogan « Vaffanculo » (littéralement « Va te faire foutre »), dont Jean-Luc Mélenchon a proposé en 2010 une variante (« Qu’ils s’en aillent tous ! »). Sur la scène française, l’ancien dirigeant socialiste a de longue date été accusé de populisme : il livrait dans L’Express du 16 septembre 2010 la réflexion suivante : « Je n’ai plus du tout envie de me défendre de l’accusation de populisme. C’est le dégoût des élites – méritent-elles mieux ? […] J’en appelle à l’énergie du plus grand nombre contre la suffisance des privilégiés. Populiste, moi ? J’assume ». Plus intéressante encore est la définition du peuple proposée par l’ancien candidat à la présidentielle, inspiré par les écrits d’Ernesto Laclau comme par l’expérience de Podemos à l’université d’été du Parti de gauche le 24 août 2014 : il ne s’agit plus seulement de rassembler la gauche, mais de « fédérer le peuple » en un mouvement à vocation majoritaire : le « Peuple insoumis ». Ce fut tout le pari de la création en février 2016 de La France insoumise.

 

Objet de controverse si ce n’est de polémique, le populisme, entendu dans ses différentes acceptions, n’est plus un objet de discussion académique comme il pouvait l’être encore au tournant des années 2000. Le populisme (que nous préférons décliner au pluriel – les populismes) est donc, en ces premières décennies du xixe siècle, un enjeu qui recouvre une diversité maximale de publics européens et américains qui, interpellés, sont invités à se positionner à son égard. On ajoutera aussi que les discours populistes se déploient dans un cadre profondément renouvelé par rapport à ces devanciers. Certes, les dirigeants populistes d’antan (et ils n’étaient pas les seuls) avaient largement mobilisé les moyens de communication, à commencer par la radio. Mais à présent, la place occupée par les réseaux sociaux permet aux dirigeants de ces mouvements un lien encore plus direct entre eux-mêmes et le peuple dont ils (ou elles car, de Marine Le Pen à l’Allemande Frauke Petry, le populisme se conjugue aujourd’hui aussi au féminin) se considèrent comme les seuls porte-parole légitimes.


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Auteur·e·s

Dard Olivier

Sorbonne, Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne Université Paris-Sorbonne Centre national de la recherche scientifique

Citer la notice

Dard Olivier, « Populisme » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 22 mai 2019. Dernière modification le 19 septembre 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/populisme.

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