Porte-parole


 

Défini, au sens large, comme celui qui parle au nom d’une personne, d’un groupe, d’une organisation ou d’une entité plus abstraite, le porte-parole reste une figure paradoxalement peu étudiée par les sciences sociales, en dehors des mécanismes de délégation et de représentation que sa désignation implique. Pourtant, un rapide retour sur l’histoire de cette figure et des multiples formes qui l’ont caractérisée permet d’entrevoir la diversité des enjeux que soulève une telle fonction. Comment des collectifs, particulièrement ceux qui n’ont que de faibles ressources en termes de reconnaissance institutionnelle et/ou de puissance organisationnelle, parviennent-ils, en se dotant de porte-parole, à accéder à l’espace public ? Et, réciproquement, comment les porte-parole s’adressent-ils aux différents publics auxquels ils sont confrontés ? Quelles sont les règles qui codifient leurs prises de parole en public ? Ces dernières sont-elles condamnées à la « langue de bois », affectées par des contraintes de situation universelles (montée en généralité, appuis sur des principes de justice, impersonnalité par exemple) ou sont-elles redevables des contextes sociohistoriques et des propriétés socio-institutionnelles des groupes et de leurs porte-parole ?

 

Généalogies d’un rôle

Identifiées au milieu du XVIe siècle, les premières apparitions du terme « porte-parole » l’envisagent comme synonyme de « messager ». Cette affiliation invite à questionner la généalogie de ce rôle et à en décliner trois modalités (religieuse, diplomatique et politique), dont les publics, les situations de réception et les horizons d’attente s’avèrent hétérogènes.

Une première piste consiste à rechercher les archétypes du porte-parole dans l’univers religieux. On pense, par exemple, à l’oracle (du latin orare : parler), comme celui de la Pythie de Delphes censée répéter ce que lui dictait le dieu Apollon sans prendre parti sous peine d’être déconsidérée. Déjà, on craint que la Pythie ne cherche qu’à satisfaire ses propres désirs en les masquant derrière une volonté supérieure. La figure du prophète apparaît comme un autre intercesseur du sacré. Se présentant comme le détenteur de la parole de Dieu, le prophète sillonne les routes pour prêcher le message dont il se considère comme le porteur élu. Toutefois, s’il agit en vertu d’une révélation et d’une vocation personnelle, il n’est mandaté par nulle institution (Weber, 1922). Ne tirant son autorité que de la « communauté émotionnelle » de ceux qui l’écoutent (c’est-à-dire du public qui adhère, sur un mode affectif, à son message et succombe à son charisme personnel), il est ainsi plus proche du « démagogue » que du porte-parole institutionnel (ibid.). En tant que « groupe fait homme » (Bourdieu, 1982), ce dernier se rapprocherait davantage d’une autre figure idéale-typique : le prêtre dont la parole tient sa légitimité de son statut et donc de l’appartenance à une « entreprise sociétisée de salut » (Weber, 1922).

Un déplacement de regard permet de faire émerger d’autres figures de porte-parole, si l’on considère les premières formes d’échanges diplomatiques entre sociétés. En effet, le porte-parole c’est aussi celui qui a précisément pour rôle de porter la parole d’un groupement politique à l’autre, bénéficiant à ce titre des prérogatives attribuées aux messagers. Le porte-parole apparaît à ce titre comme un personnage politique de premier plan. Dans ses travaux sur les tribus amérindiennes, Pierre Clastres (1976 : 5) montrait que si le chef y était dénué de tout pouvoir proprement dit, il permettait à la société d’apparaître comme une totalité et d’affirmer ainsi son autonomie, sa volonté par rapport aux autres communautés : « Le leader primitif est principalement l’homme qui parle au nom de la société lorsque circonstances et événements la mettent en relation avec les autres ». Pour cela, il ne disposait que « d’un droit, ou plutôt d’un devoir de porte-parole : dire aux Autres le désir et la volonté de la société » (ibid. : 6). La fonction de porte-parole s’est donc historiquement développée en raison de ces nécessités guerrières et diplomatiques, quand bien même elle est dissociée de la fonction du leader telle qu’on la perçoit aujourd’hui. Dans l’Antiquité, le rôle du héraut est d’ailleurs précisément « celui d’un porte-parole chargé de transmettre un message officiel entre puissances souveraines. Ce rôle se limitant à la transmission précise et exacte d’un message oral, le héraut ne négocie jamais au nom de la puissance qu’il représente. […] [Sa] mission […] constitue […] un rouage indispensable dans une civilisation techniquement peu développée, où les modes de transmission sont rudimentaires, où la parole a le pas sur le texte » (L’Homme-Wéry, 1966 : 468). Ce rôle est si important que le héraut est doté d’un statut protecteur sous l’autorité du dieu Hermès. Il est inviolable, condition indispensable pour établir les contacts entre belligérants. Même si cette règle n’est pas toujours respectée, en témoigne le meurtre des hérauts de Darius en 491, sa transgression est considérée comme un sacrilège qui mérite vengeance et châtiment.

Enfin, une troisième source du porte-parolat se trouve dans une série de figures historiques qui ont avant tout une fonction d’intermédiation entre gouvernants et gouvernés dans des espaces politiques dotés d’une certaine envergure spatiale. C’est le cas des crieurs publics du Moyen Âge, chargés d’annoncer et de lire à voix haute, sur les places des villes et des villages, les ordres et les règlements, de porter donc la parole des autorités (roi, seigneur, municipalité), auprès du « petit peuple » (Offenstadt, 2013). C’est sans doute la forme de porte-parolat qui ouvre le plus de questions et notamment l’articulation entre les modalités d’exercice d’une telle fonction et la structure des « échanges politiques » dans une société donnée. En effet, les modalités du porte-parolat ne sont pas les mêmes entre, d’une part, des sociétés peu différenciées et dominées par l’oralité et, d’autre part, des sociétés structurées par l’existence de médias de masse et par une complexe division sociale du travail (politique). C’est ainsi qu’on observe l’institutionnalisation de formes modernes de porte-parolat à mesure que les institutions et organisations politiques ont connu des dynamiques de centralisation, de rationalisation, de bureaucratisation et de professionnalisation au cours des XIXe et XXe siècles. Émergent donc nombre de nouvelles figures de porte-parole : le militant, le communicant, le syndicaliste, l’entrepreneur de cause, l’interprète, le courtier…

 

Des formes de porte-parolat plurielles

Comment s’y retrouver dans cette pluralité de figures, héritée de la diversité historique des modalités de porte-parolat ? Dans sa thèse, le linguiste Michel Marcoccia (1994) propose une typologie fondée sur le degré d’organisation de l’entité dont un individu est porte-parole. Il est cependant possible d’identifier et d’agencer non pas un, mais quatre systèmes d’opposition pour appréhender la diversité des porte-parole, au regard notamment des publics auxquels ils s’adressent, des situations dans lesquelles ils s’expriment et des acteurs qu’ils prétendent représenter.

Un premier clivage distingue le porte-parole ambassadeur et le porte-parole incarnation. Le premier est susceptible de se mouvoir dans des espaces de négociation qui supposent un relatif huis clos : il parle au nom d’un groupe ou de ses dirigeants auprès d’un auditoire vis-à-vis duquel le groupe est engagé dans un rapport de confrontation directe. C’est un peu le marginal sécant tel que Michel Crozier et Ehrard Friedberg (1977) le définissent : l’intermédiaire entre le dedans et le dehors d’une organisation donnée. À l’inverse, le porte-parole incarnation a davantage pour vocation de s’exprimer publiquement afin de convaincre un auditoire et d’offrir une image valorisante du groupe, de ses leaders ou des idées défendues. Ce premier principe de segmentation soulève l’enjeu des modalités d’endossement du rôle selon la nature des situations dans lesquelles le porte-parole intervient, et notamment le degré de publicité.

Un deuxième système d’opposition permet d’entrevoir trois figures potentielles de porte-parole. D’abord, le porte-parole professionnel, rétribué par une organisation en raison de ses savoir-faire communicationnels : il est chargé de relayer ou de mettre en forme une parole définie par un état-major qui n’aspire pas automatiquement à la visibilité ou qui ne dispose pas forcément de la disponibilité pour assurer soi-même ces missions d’expression publique. Dans ce premier cas, le porte-parolat n’est qu’une fonction parmi d’autres dans un processus de division du travail organisationnel. Ensuite, le porte-parole leader. Diriger, c’est évidemment décider, mais c’est aussi parler au nom du groupe, soit dans des situations de huis clos, soit dans des situations publiques. C’est cette deuxième figure qu’analyse Pierre Bourdieu (1982) dans ses réflexions sur le « mystère du ministère » : c’est par l’intermédiaire des agents qui s’expriment en son nom que le groupe semble exister et agir. Enfin, troisième figure potentielle : le porte-parole ordinaire habilité à parler au nom d’un groupe en tant que membre « ordinaire » de ce groupe, en raison soit d’une croyance dans les vertus d’une prise de parole démocratique, soit d’un usage stratégique de la « proximité » visant à produire de l’identification ou de l’émotion parmi l’auditoire. Dans ce cas, la reconnaissance de la légitimité d’une telle prise de parole « ordinaire » renvoie à l’image que le groupe (et ses leaders) cherche à se donner, à travers les qualités associées aux porte-parole, qu’il s’agisse du sexe, de l’habillement, de l’élocution, de la couleur de la peau, etc. Ce deuxième système d’opposition entre porte-parole professionnel, leader ou ordinaire soulève ici les enjeux de compétence et, plus généralement, de légitimité statutaire à prendre la parole.

Le troisième principe de segmentation repose sur la question de l’institutionnalisation du rôle de porte-parole et de sa reconnaissance par des tiers. D’un côté, le porte-parole officiel est explicitement mandaté pour exercer une fonction stabilisée au service d’un groupement relativement pérenne. De l’autre, le porte-parole non officiel ne dispose pas d’un mandat formel, mais ses prises de parole reposent tout de même sur une présomption de représentativité fondée soit sur une revendication de « normalité », soit sur un statut spécifique qui autorise à parler au nom d’une entité abstraite, d’une cause ou d’un collectif aux contours flous. Ce critère de l’officialité permet aussi de penser à de nombreuses situations intermédiaires, comme ces porte-parole ad hoc de groupes en voie de structuration ou de reconnaissance par les pouvoirs publics (par exemple, Augustin Legrand de l’association « Enfants de Don Quichotte » qui entendait porter la voix des sans-voix que sont les SDF).

Enfin, un quatrième système d’opposition renvoie aux capacités d’action dans la définition du message, du porte-parole perroquet (qui ne sert qu’à transmettre un message produit par d’autres), au porte-parole auteur (qui compose lui-même le message qu’il rapporte), en passant par le porte-parole traducteur (avant tout là pour reformuler un message en fonction de la culture des récepteurs, qu’il s’agisse de journalistes ou d’habitants citoyens ordinaires). Ce dernier critère invite à penser la diversité des performances que le porte-parole est susceptible d’effectuer, en tant qu’intermédiaire chargé d’enrôler un auditoire pour satisfaire les objectifs d’une entité donnée.

 

Les conditions d’exercice du porte-parolat

Destinées à être combinées, ces typologies permettent de montrer que la multiplicité des modalités de porte-parolat est conditionnée par la diversité des formes organisationnelles dans les sociétés humaines, de leurs raisons d’être (gouverner, produire et commercer, représenter des intérêts, participer aux débats d’idées, etc.), de leurs positions dans leurs champs respectifs et surtout des configurations sociohistoriques dans lesquelles elles sont plongées (du contexte institutionnel et légal aux technologies médiatiques disponibles, en passant par l’identité des partenaires d’action et des concurrents, etc.). Ces configurations dessinent l’espace des possibles en termes de prises de parole.

Ainsi les chercheurs inscrits à la charnière de la sociologie des mouvements sociaux et de la sociologie des médias ont-ils bien étudié la mesure dans laquelle les protagonistes du mouvement social ne peuvent formaliser leurs pratiques de communication qu’en s’adaptant aux règles du jeu politique et médiatique. Deux logiques ont pu être plus particulièrement mises en évidence. D’une part, la médiatisation a pu imposer des impératifs de personnalisation, d’adaptation aux formats médiatiques et de réactivité qui pèsent sur les fondements même du leadership. Mais ces contraintes ne déterminent pas mécaniquement les modalités du porte-parolat : les organisations peuvent, certes, s’y adapter en « professionnalisant » leurs dispositifs de communication mais elles peuvent aussi y opposer des « contre-modèles » relevant d’impératifs de rotation des prises de parole, d’anonymisation des discours (à l’image du patronyme « Camille » dont se revendiquent certains militants « zadistes ») ou de production de leurs propres supports d’expression.

Au-delà de ces logiques d’ajustement aux contraintes de l’activité médiatique, il faut appréhender les modalités de porte-parolat au regard des logiques structurales qui, dans chaque configuration sociohistorique, définissent les règles des « jeux discursifs » (Juhem, 2016). À l’époque contemporaine, ces derniers sont marqués par des processus de différenciation des champs sociaux, de bureaucratisation des organisations et d’institutionnalisation du débat public. Malgré le poids de l’écrit, le débat demeure marqué par des « contraintes d’oralité » qui engendrent différentes conséquences : mise à l’écart des personnalités qui s’expriment difficilement en public ; disparition de la scène publique des groupes qui ne sont pas dotés d’un porte-parole ; etc. Pour autant, à rebours de certaines analyses journalistiques, il ne faudrait pas concevoir que l’orientation des rapports de force qui structurent les débats publics ne résulterait que des qualités personnelles des porte-parole.

En effet, la position dans un champ donné constitue un facteur déterminant pour appréhender les conditions d’expression du porte-parolat. L’occupation de positions institutionnelles et/ou dominantes dans un milieu donné impose une exigence de coordination des prises de parole et d’autocontrôle discursif particulièrement prononcé. Toute déclaration publique (ou rendue publique par des tiers) sera lue au prisme de ce rôle institutionnel, des règles qui les caractérisent, et de la dimension performative que les publics lui reconnaissent (quand le président Emmanuel Macron s’exprime publiquement, il fait « agir » la France). De ce point de vue, le spectaculaire développement des outils et des réseaux numériques a engendré des difficultés nouvelles, dès lors que des communications privées sont susceptibles de basculer dans le domaine public ou que des prises de position passées sont susceptibles de réémerger publiquement. Pour s’en convaincre, il suffit de penser au sort de Ryan Nezzar, démissionnant, cinq jours après sa nomination, de sa fonction de porte-parole de La République En Marche, suite à l’exhumation de tweets injurieux, pourtant publiés cinq à sept ans auparavant.

Dans ces conditions, l’expression des porte-parole est un des instruments fondamentaux des luttes symboliques, mais c’est aussi le statut du porte-parole lui-même qui est souvent au cœur de ces luttes. Celles-ci renvoient d’abord aux compétitions entre organisations pour prétendre monopoliser les intérêts d’un secteur donné ou pour imposer un problème public et sa définition légitime. Mais les luttes pour le porte-parolat peuvent également être repérées à l’intérieur même des organisations. Cela invite à questionner les propriétés sociales favorisant l’accès au porte-parolat et, par conséquent, la distance sociale susceptible de se creuser entre les porte-parole et ceux au nom desquels ils parlent : de fait, « parler pour d’autres, c’est d’abord faire taire ceux au nom desquels on parle » (Callon, 1986 : 196).


Bibliographie

Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.

Callon M., 1986, « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques dans la Baie de Saint-Brieuc », L’Année sociologique, 36, pp. 169-208.

Clastres P., 1976, « La question du pouvoir dans les sociétés primitives », Interrogations, 7, pp. 3-10.

Crozier M., Friedberg E., 1977, L’Acteur et le système. Les contraintes de l’action collective, Paris, Éd. Le Seuil.

Juhem P., 2016, « Le porte-parolat et l’accès asymétrique à l’espace public », pp. 101-129, in : Juhem P., Sedel J., dirs, Agir par la parole. Porte-paroles et asymétries de l’espace public, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

L’Homme-Wéry L.-M., 1966, « Le meurtre des hérauts de Darius en 491 et l’inviolabilité du héraut », L’Antiquité classique, 35, 2, pp. 468-486. Accès : http://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_1966_num_35_2_1482.

Marcoccia M., 1994, Le Rôle de porte-parole dans le discours politique. Analyse sociopragmatique, thèse en sciences du langage, Université Lyon 2.

Offenstadt N., 2013, En place publique. Jean de Gascogne, crieur au XVe siècle, Paris, Stock.

Weber M., 1922, Économie et société, t. 2, trad. de l’allemand par J. Freund et al., Paris, Éd. Pocket, 1995.

Auteurs

Kaciaf Nicolas

Kaciaf Nicolas

Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales
Institut d’études politiques de Lille

Passard Cédric

Passard Cédric

Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales
Centre national de la recherche scientifique/Université de Lille 2

Institut d’études politiques de Lille

Citer la notice

Nicolas Kaciaf et Cédric Passard, Porte-parole. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 mars 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/porte-parole/.
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