Prophétie


 

S’il est bien une notion sensible à la réception par les publics, par la doxa ainsi que par la réalité politique et intellectuelle d’une société, c’est celle de prophétie. En effet, la notion concerne de nombreuses disciplines : l’histoire, les sciences de la religion, la sociologie, mais aussi l’anthropologie, la linguistique, la psychologie, les sciences de l’information et de la communication. Intervenant au carrefour de ces disciplines, son enjeu sociétal et épistémologique la rend particulièrement dépendante des cadres culturels d’une société. Pour en saisir la généalogie, il convient de tirer d’abord le fil de la modernité dont nous sommes les héritiers, pour remonter ensuite aux origines et terminer sur un état des lieux contemporain. Ce regard paradoxal sur l’histoire de la notion permettra sans doute de saisir le message de la présente notice : « Une société a les prophètes qu’elle mérite ».

 

Prédictions et prophéties : séparer le bon grain de l’ivraie pour mieux les confondre

Dans la vision épistémologique du philosophe Karl R. Popper (1902-1994), ce qui permet de séparer la prophétie de la prédiction repose sur le critère de démarcation. Celui-ci trace une frontière entre les énoncés réputés scientifiques et les pseudosciences. Seuls les premiers disposent du célèbre principe de falsification qui leur garantit un caractère scientifique (Popper, 1963). Si je suis astronome et que je prédis : « Un astéroïde entrera en collision avec la Terre dans trois mois », ma prédiction est falsifiable. Si la représentation qu’elle énonce ne se réalise pas, mon hypothèse sera falsifiée, ce qui ne fait pas de moi un gourou, je me serai simplement trompée dans mes hypothèses. Mais si je suis cartomancienne ou psychanalyste (K. R. Popper visant les deux disciplines simultanément) et que j’énonce : « Vous rencontrerez l’amour dans trois mois » ou « vous serez consolé de votre deuil dans trois mois » et qu’aucune de ces prédictions ne se réalise, j’affirmerai sans doute qu’il y a une erreur dans l’interprétation de mon énoncé. En effet, ce n’est pas moi qui me suis trompée, c’est l’interprétant. Ainsi, ma prédiction est infalsifiable : elle n’est pas scientifique en ce qu’elle s’immunise de toute tentative de réfutation, de confrontation aux faits. Le principe de démarcation chez K. R. Popper exige en outre de l’énoncé scientifique qu’il soit parfaitement clair, c’est-à-dire qu’il laisse le moins de latitude possible à l’interprétation.

Nous sommes les héritiers, avec K. R. Popper, de l’idée de clarté comme critère de la science. En effet, la clarté scientifique et son idéal logico-mathématique nous permettent de prédire des événements avec précision et d’admettre la sanction du réel s’ils ne se réalisent pas. Sous cet horizon, la prophétie est cantonnée au domaine de la crédulité (dans le meilleur des cas), de l’imposture ou de l’obscurantisme (dans le pire des cas). Mais n’aurions-nous pas perdu quelque chose en cours de route ? Quelque chose qui a pu s’avérer, en d’autres temps, bien utile à la vie politique.

 

Comment on a jeté le bébé avec l’eau du bain

Avec les religions du Livre, la cartomancie, comme bien d’autres moyens techniques de consulter l’avenir, est devenue suspecte parce que concurrente déloyale de l’omniscience divine. En outre, dans la tradition chrétienne, le prophète n’annonce pas l’avenir, il éclaire et explique le projet divin, de sorte que l’énoncé vérifie après-coup le corpus religieux (Piron, 2014). Il n’empêche que la prophétie n’a cessé d’être pratiquée sans autre forme de procès. Pour devenir acceptable dans le contexte d’une religion d’État, elle doit s’habiller autant que possible des atours d’une prédiction rationnelle (à défaut d’être scientifique au sens poppérien, nous n’en sommes pas encore là). L’énoncé prophétique à caractère non strictement religieux (qui ne sert pas le projet divin) doit dès lors se clarifier, se présenter davantage comme une hypothèse immanente, non inspirée, non concurrente du divin : comme une « simple » prédiction. On trouve au cours du Moyen Âge, aussi bien les figures de Dante Alighieri (1265-1321) que de Jeanne d’Arc (1412-1431) ou de Nostradamus (1503-1566).

Photographie : Nostradamus, statue située à Hajdúszoboszló en Hongrie. Source : Wikimédia (CC BY-SA 3.0).
Gravure : Michel Nostradamus, gravure au trait. Source : Wellcome library, Wikimédia (CC BY 4.0).

 

En somme, en se clarifiant, la prophétie se laïcise en apparence ; ce qui la cantonne davantage au domaine de la vie publique. En se sécularisant, l’énoncé gagne en clarté et perd dans le même temps ce qui faisait la caractéristique linguistique de la prophétie à l’ancienne : son obscurité. Lorsqu’on va consulter l’oracle de Delphes, sous les auspices d’Apollon, on repart avec une formule énigmatique, plus précisément, amphibologique : une formule qui a au moins deux interprétations possibles (Dainville, 2018). Il s’agit d’un énoncé à caractère poétique qui demande encore à être interprété. Comme dans toute religion, l’Oracle ne peut pas se tromper : c’est une institution. Le public a confiance dans l’institution, sous l’égide du dieu Apollon, qui incarne lui-même la clarté et la connaissance (ibid.). Mais pourquoi alors l’énoncé est-il énigmatique ? Pourquoi l’oracle d’Apollon ne formule-t-il pas la prophétie clairement, comme une prédiction, qui indiquerait immédiatement au consultant sa destinée ? Voilà donc le paradoxe énoncé. Qu’avons-nous perdu de rationnel en perdant en obscurité ? La fonction de l’obscurité est de donner une place à l’interprétation (Danblon, 2017), laquelle donnera lieu à une délibération, suivie d’une décision. L’obscurité oraculaire, par son ouverture à l’interprétation, est une aide à la décision : elle rend le consultant agent et responsable. Elle a une fonction politique et non épistémique.

Il faut remonter à Delphes (Dainville, 2018), à Babylone (Vernant, Vandermeersch, Gernet, 1974), ou à Jérusalem (Neher, 1955 ; Draï, 1990), pour retrouver la fonction rationnelle, c’est-à-dire politique et psychologique, de la divination. Un véritable paradoxe pour le public de la Modernité dont nous sommes (encore) les héritiers. Dans le contexte ancien, quel que soit le support (vol des oiseaux, écailles de tortues, amulettes…), la divination est un exercice d’interprétation qui affûte le regard du devin, mais aussi du consultant. Il rend ce dernier attentif aux micro-détails, de la même façon que le médecin ou le détective se concentre sur les signes, les indices et les symptômes qui s’offrent à sa sagacité (Vernant, Vandermeersch, Gernet, 1974). En condamnant l’activité d’interprétation, par souci de clarification, nous avons transformé l’idée même de clairvoyance. Nous avons fini par exiger qu’elle nous soit donnée. Nous avons exigé du monde qu’il soit transparent (Danblon, 2017).

Peinture de la Pythie de Delphes. Priestess of Delphi, 1891, par John Collier (1850-1934). Source : Musée national d’Australie-Méridionale, Wikimédia (domaine public).

 

De quelles ténèbres parlons-nous ?

Au fil du temps, les prophètes ont déserté le domaine de la décision politique (et individuelle) pour produire des prédictions, prophétiques, certes, mais qui semblaient parfois auto-réalisatrices. Le pouvoir des mots, d’interprétatif, est parfois (re)devenu magique. Il devient difficile, voire impossible de faire le tri dans le pouvoir des mots au Moyen Âge (Beriou, Boudet, Rosier-Catach, 2014). Les énoncés prophétiques sont-ils performatifs ? Ont-ils le pouvoir de créer une réalité de toute pièce par leur seule énonciation ? Sont-ils assertifs ? Ont-ils une prétention à la vérité, que celle-ci porte sur le passé, le présent ou le futur ? Sont-ils directifs ? Sont-ils une aide à la décision sous la forme d’un conseil ou d’un avertissement ? (Searle, 1969). On ne sait plus. Le temps passant, la confusion s’est encore développée au point d’en arriver à confondre la visée (illocutoire) d’un acte de langage avec son effet (perlocutoire). Dans l’Antiquité, l’oracle de Delphes n’a rien de magique, aucune prétention au performatif. Mais il a un pouvoir incitatif pour le consultant. Son effet perlocutoire, en partie perdu, était pourtant essentiel : donner confiance dans l’avenir et en notre capacité à l’appréhender.

Pourtant, nous trouvons une résurgence au cœur de la modernité de cette forme de rationalité perdue. Les travaux du philosophe et sociologue Eugène Dupréel (1879-1967), suivis de ceux du philosophe, juriste et rhétoricien Chaïm Perelman (1912-1984), ont théorisé le concept de « notion floue » comme levier de l’interprétation (Dupréel 1939 ; Perelman, Olbrechts-Tyteca, 1958), comme condition à toute activité de l’esprit critique par une dissociation des notions. On y retrouve le lien rationnel entre le flou, l’obscurité, l’invitation à l’interprétation et, enfin, la prise de décision. Mais, là encore, bien des auteurs (souvent venus d’outre-Atlantique) se sont emparés des notions floues dans l’optique de les clarifier pour les rationaliser… La fonction interprétative avait bien failli renaître de ses cendres. En vain.

 

Une société a les prophètes qu’elle mérite

Dans son roman paru en 2015 et distingué par le Prix Interallié, La Septième Fonction du langage, dont la couverture de l’édition « Poche » est accompagnée de la question « Qui a tué Roland Barthes ? [1915-1980] », Laurent Binet met en scène un polar intellectuel jubilatoire qui tourne autour de la (re)découverte d’une fonction du langage oubliée (en référence à Roman Jakobson [1896-1982]), laquelle évoque irrésistiblement la fonction prophétique. Sauf que… cette fonction que tous les protagonistes du roman (parmi lesquels François Mitterrand [1916-1996], Valéry Giscard d’Estaing [1926-2020]) s’arrachent semble conférer à celui qui la possède le pouvoir magique d’infléchir toute décision. Le Club très fermé du logos, où s’affrontent des jouteurs de la parole, n’exerce aucun pouvoir (perlocutoire) de persuasion : ces jouteurs ont raison de leur adversaire par une sorte de puissance magique, performative. Une telle puissance magique correspond bien à l’idée que l’auteur se fait de la fonction prophétique. Le sophiste magicien, habile bateleur, tout droit sorti de la pire caricature que le public a pu s’en faire au cours des siècles, se voit mis sur le podium du prophète à l’ancienne (voir Rabatel, 2019 : 58). Trop d’honneur. Bienvenue dans la prophétie postmoderne.

Dans un genre beaucoup plus inquiétant (et beaucoup moins talentueux), quelques collapsologues friands de dystopie, comme quelques transhumanistes adeptes d’utopies, produisent aujourd’hui des énoncés dont on a peine à dire si ce sont des prédictions au sens de K. R. Popper ou des prophéties pseudo-rationnelles aux allures de Nostradamus. L’un des maîtres passé dans cet art n’est autre que l’urologue Laurent Alexandre, qui n’hésite pas, dans une célèbre conférence TEDx datant de 2012 à prophétiser devant une salle comble : « J’ai l’intime conviction que certains d’entre vous dans cette salle vivront mille ans ». Cette « prophétie » s’appuie sur une piètre imitation de figure scientifique qui laisse rêveur… L. Alexandre est membre de l’Académie des Technologies… De son côté, le prospectiviste Antoine Buéno (2020) présente, à travers cette discipline émergente, un savant mélange de prédictions présentées comme scientifiques, de prophéties sur le futur et de droit à l’erreur si elles ne se réalisaient pas. Nostradamus, la Pythie et K. R. Popper, se retournent dans leur tombe. Enfin, il faut encore noter que bien des adeptes actuels des théories du complot, s’ils acceptent parfois l’étiquette de complotistes, lui préfèrent néanmoins celle de l’« Éveillé » (Cueille, 2020). Voici la naissance de la clairvoyance au cœur de la postmodernité : une société a les prophètes qu’elle mérite.

Photographie de K. R. Popper, philosophe des sciences, c. 1980. Source : Wikimédia.


Bibliographie

Alexandre L., 2012, « Le Recul de la mort. L’immortalité à brève échéance ? », TEDxParis, conférence du 12 oct. Accès : https://www.youtube.com/watch?v=KGD-7M7iYzs. Consulté le 5 janv. 2021.

Beriou N., Boudet J.-P., Rosier-Catach I., éds, 2014, Le Pouvoir des mots au Moyen Âge, Turnhout, Brepols.

Binet L., 2015, La Septième fonction du langage, Paris, B. Grasset.

Buéno A., 2020, Futur. Notre avenir de A à Z, Paris, Flammarion.

Cueille J., 2020, Le Symptôme complotiste. Aux marges de la culture hypermoderne, Toulouse, Éd. Érès.

Dainville J., 2018, Oracles et décision : étude philologique et rhétorique de la preuve oraculaire dans la littérature grecque classique, thèse en sciences du langage, Université Libre de Bruxelles.

Danblon E., 2017 Mandorla de Paul Celan ou l’épreuve de la prophétie, Lormont, Éd. Le Bord de l’Eau.

Draï R, 1990, La Communication prophétique, Paris, Fayard.

Dupréel E., 1939, Esquisse d’une philosophie des valeurs, Paris, F. Alcan.

Neher A., 1955, L’Essence du prophétisme, Paris, Presses universitaires de France.

Perelman C., Olbrechts-Tyteca L., 1958, La nouvelle rhétorique. Traité de l’argumentation, Paris, Éd. de l’Université de France.

Piron S., 2014, « La Parole prophétique », pp. 255-286, in : Beriou N., Boudet J.-P., Rosier-Catach I., éds, Le Pouvoir des mots au Moyen Âge, Turnhout, Brepols.

Popper K. R., 1963, Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique, trad. de l’anglais par M.-I. Brudny de Launay et M. Buhot de Launay, Paris, Payot, 1985.

Rabatel A., 2019, « Prophétie, fonction prophétique et témoignage prophétique », L’Analisi linguistica e letteraria, XXVII (1), pp. 53-80. Accès : http://www.analisilinguisticaeletteraria.eu/wp-content/uploads/2019/05/ALL_1_2019_Prophétie-fonction-prophétique-et-témoignage-prophétique.pdf.

Searle J. R., 1969, Les Actes de langage. Essai de philosophie du langage, trad. de l’anglais par H. Pauchard, Paris, Hermann, 1972.

Vernant J.-P., Vandermeersch L., Gernet, J., 1974, Divination et rationalité, Paris, Éd. Le Seuil.

Auteur·e·s

Danblon Emmanuelle

Groupe de recherche en rhétorique et en argumentation linguistique Université libre de Bruxelles (Belgique)

Citer la notice

Danblon Emmanuelle, « Prophétie » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 18 janvier 2021. Dernière modification le 31 mai 2021. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/prophetie.

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