Publics des littératures de genre


Pour une approche sociologique des littératures de genre par leurs publics

 

Ce que l’on appelle dans le langage courant et journalistique « littérature de genre » recouvre des genres littéraires, comme les romans sentimentaux, qui ont été dépréciés sur l’échelle de la légitimité littéraire des œuvres, et continuent de l’être pour certains. Le terme de « littérature de genre » n’est pas systématiquement utilisé par les chercheurs : il en est ainsi d’Yves Reuter (1986) qui justifie de parler de « paralittératures » pour « son préfixe moins péjoratif que bien d’autres et son pluriel, marque de l’immensité du continent textuel que nous abordons ». De son côté, Marc Angenot (1975), après avoir établi la liste des autres noms usités pour désigner ce « continent » (infra, sous-littérature, littérature pour midinettes, pour concierges, de bibliothèque de gare, de quat’sous…), note : « Tous les termes que nous venons de citer, dont les aires d’application se chevauchent, ont pour référent une masse hétéroclite d’objets culturels qui semblent n’avoir d’autre chose en commun que leur absence prétendue de valeur esthétique ».

Choisir de parler de « littératures de genre » au pluriel vise tout d’abord à reprendre les arguments d’Y. Reuter et de M. Angenot quant à l’hétérogénéité des genres désignés, qu’il s’agisse du roman policier, de la science-fiction, ou des romans sentimentaux. Mais le terme de « genre » renvoie également au « gender », division binaire et hiérarchisée entre féminin et masculin. Or, si le lectorat de romans sentimentaux est aujourd’hui très majoritairement féminin – comme le montre encore une enquête du club de lecteurs de Babélio réalisée en 2016 –, cette féminisation du lectorat est le résultat d’une évolution historique : ainsi Diana Holmes (2006) montre-t-elle que c’est à partir du XIXe siècle que la lecture de romans sentimentaux se féminise. Les lectorats du roman policier et de la science-fiction se sont également féminisés, dans une moindre mesure et beaucoup plus récemment : en France, on peut dater le moment où davantage de femmes que d’hommes lisent des romans policiers et où autant de femmes de 15-29 ans lisent de la science-fiction que leurs homologues masculins à partir de l’enquête sur les Pratiques culturelles des Français de 2008 (Donnat, 2009). Cette enquête entérine généralement l’investissement de plus en plus faible des hommes dans la lecture de fiction, d’où une féminisation des lectorats en effet retour. De manière générale, le lectorat de littérature de genre tend à se féminiser : tel est le cas de la lecture de romans policiers et de science-fiction. Parler de « littératures de genre » permet dès lors d’interpeller sur les stéréotypes liés au genre de leur lectorat pour les déconstruire, et pour insister davantage sur un autre enjeu lié au genre au sens de gender : comment ces lectures participent de l’évolution des rapports de genre dans les sociétés contemporaines.

À cette dimension, qui sera développée plus loin, se doit d’être articulée la question de l’illégitimité littéraire. La légitimité culturelle selon Pierre Bourdieu (1979) correspond aux biens culturels socialement consacrés comme appartenant au haut de la hiérarchie culturelle, biens qui seraient précisément consommés par la classe supérieure. Cette théorie a depuis été discutée et réactualisée, en particulier par Bernard Lahire dans La Culture des individus (2004) qui souligne l’hétérogénéité des pratiques culturelles pour la majorité des individus, qui associent de fait des pratiques illégitimes et légitimes. Dès 1989, Claude Grignon et Jean-Claude Passeron ont mis en évidence le risque du légitimisme à l’œuvre dans la théorie bourdieusienne : ils désignent par ce terme la distorsion qui consiste à analyser seulement les pratiques culturelles des classes populaires comme défaillantes à l’égard de la légitimité culturelle, comme si ces classes vivaient leurs goûts et leurs loisirs en portant sur elles-mêmes le regard des dominants et n’en concevaient dès lors qu’un sentiment de gêne et d’infériorité. On propose ici d’éviter l’écueil du légitimisme pour considérer les littératures de genre dans la continuité des autres lectures littéraires légitimes, en se focalisant sur les appropriations des publics. On précisera d’emblée que ces publics n’appartiennent pas exclusivement aux classes populaires, et qu’en outre certains genres ont connu une évolution de pans de leur production éditoriale vers une légitimation.

En effet, dans le cas des romans policiers et de la science-fiction, la diversification éditoriale et le développement de collections dédiées par de grandes maisons d’édition (« Folio SF », « Série Noire » de Gallimard, « Actes Noir ») s’accompagnent d’une légitimation de ces genres pour certains pôles de production éditoriale. Ainsi, dans leur étude Lire le noir, Annie Collovald et Érik Neveu mettent en évidence le travail des « entrepreneurs culturels » que sont les éditeurs – comme François Guérif de Rivages Noirs –, les critiques littéraires, les libraires et les auteurs – tels Jean-Bernard Pouy –, qui « en contribuant à la publication, à la diffusion et à la réception des genres policiers, les popularisent, leur donnent visibilité et dignité » (2004 : 24). Si ces entrepreneurs du roman policier ont permis à ce genre de gagner en reconnaissance, des pans de cette production éditoriale comme les collections d’espionnage ou du « spécial police » du Fleuve Noir lues par les classes populaires ont disparu depuis les années 1980. Élodie Hommel (2017) constate le même type de logiques à l’œuvre pour les littératures de l’imaginaire, avec la création de prix littéraires spécifiques, comme le prix Apollo en 1972, le Grand prix de la science-fiction française en 1974, ou le prix Rosny Aîné en 1980. Cette consécration via des prix décernés par le public ne permet pourtant pas, selon Simon Bréan et Gérard Klein (2012), une légitimation aboutie puisque la valeur des collections dépend encore de leur rentabilité économique.

Si la légitimité de ces genres s’avère évolutive et toujours sujette à débat, une autre entrée permet d’appréhender ces « littératures de genre » comme des littératures à part entière. En effet, on propose de revenir sur les appropriations par les publics des genres littéraires dont les publics sont les plus mixtes au sens social et sexué. Ils sont étudiés par la sociologie de la réception française, dans la lignée de Pierre Bourdieu (1979) et Roger Chartier (1994). Ces appropriations mises en œuvre par les publics des littératures de genre comportent des caractéristiques qui les rapprochent des vertus prêtées à la littérature légitime, notamment la dimension de connaissance et de critique du monde social, comme A. Collovald et É. Neveu l’explicitent fort bien au sujet du roman policier. Puis on portera la focale sur les études consacrées aux lectures des romans sentimentaux, qui questionnent la signification d’une lecture considérée comme tout à la fois aliénante et subversive à l’égard des rapports de genre, c’est-à-dire fondamentalement ambivalente.

 

Des appropriations qui font tomber les barrières sociales et culturelles : mangas, policiers, science-fiction

La notion d’appropriation est mobilisée spécifiquement par R. Chartier (1994) pour souligner les différenciations sociales multiples (de classe, sexuées, géographiques, religieuses…) et historiquement situées, qui délimitent des « communautés de lecteurs » attribuant une signification spécifique à un texte (voir « communauté interprétative »). Comme le souligne R. Chartier, les appropriations d’un même texte se déclinent selon une pluralité raisonnée et limitée. L’auteur porte également une attention particulière à la matérialité du texte, aux formes éditoriales variées d’un même texte qui s’adressent à des publics ciblés, parfois par le choix de typographies spécifiques ou par le recours à des coupes dans le texte. De ce fait, l’appropriation peut également inclure le rapport au livre dans sa dimension matérielle, lequel permet de comprendre comment certains genres trouvent leur public et sont concrètement lus. Cette définition matérielle de l’appropriation, établie par R. Chartier à propos des objets éditoriaux du XVIIIe siècle, trouve une illustration contemporaine avec le cas des mangas : objets facilement transportables, susceptibles d’être lus par fragments, laissés et repris, ils constituent un support de lecture adapté à l’emploi du temps de lecteurs et lectrices adolescents. Olivier Vanhée (2011), parle de « lecture interstitielle » pour qualifier cette souplesse de lecture du manga, qui peut accompagner les déplacements et les multiples activités d’une journée adolescente. Une autre caractéristique de l’appropriation des mangas a trait à la segmentation éditoriale de ce genre en catégories de sexe et d’âge, segmentation suivie par le public français comme le montre Christine Détrez (2011) : les shojos pour les filles, les shonen pour les jeunes garçons, les joseis et seinens pour les jeunes femmes et hommes. Cependant, les publics ne suivent pas toujours cette segmentation et font leurs des ouvrages qui n’étaient pas « prévus » pour leur catégorie de sexe et d’âge : à l’approche de l’âge adulte, il devient plus facile pour chacun des deux sexes de lire les mangas de l’autre sexe, en particulier pour les garçons qui, pourtant, ne doivent pas lire de shojos, sous peine d’être rappelés à l’ordre par leurs pairs. En effet, l’emprise du genre dans les pratiques culturelles évolue avec l’âge, la contrainte de se montrer conforme au genre auquel on est socialement identifié se desserre de manière relative à l’approche de l’âge adulte, à partir de 17 ans, comme le montre l’ouvrage L’Enfance des loisirs (Octobre et al., 2010). De ce fait, le genre agit de manière évolutive comme l’un des déterminants, mais également comme l’un des enjeux sociaux et politiques des littératures de genre : c’est-à-dire que les évolutions des rapports de genre s’éprouvent aussi bien dans l’histoire de ces genres littéraires, que dans leurs effets sur les représentations des rapports de genre (gender) par les lecteurs et lectrices.

Preuve en est, par exemple, le lectorat de jeunes adultes de 20-35 ans amateurs de science-fiction étudié par É. Hommel. Le lectorat de ce genre s’est féminisé, comme tous les lectorats de fiction, et nombreux sont ceux et celles qui jugent les récits à l’aune de la proportion des personnages féminins, des rôles occupés par les femmes, et qui distinguent « entre les récits qui leur posent problème au niveau des représentations véhiculées et les récits plus progressistes qu’ils apprécient » (2017 : 279). Ce résultat est intéressant en ce qu’il soulève l’attention désormais portée à la représentation des rapports de genre par les jeunes générations, alors que la lecture de science-fiction a plutôt été historiquement liée en France à une contre-culture politique critique à l’égard du capitalisme, du déficit de démocratie des régimes contemporains, ou encore proches de la critique écologique. L’étude réalisée par É. Hommel souligne d’autres aspects caractéristiques des réceptions et pratiques culturelles des jeunes adultes : ce lectorat est également porté sur une pratique cosmopolite, allant jusqu’à lire des ouvrages en langue étrangère avant leur parution en français. Ce type de lectures correspond à ce que Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre (2017) ont identifié comme « un cosmopolitisme sectoriel », à savoir l’ouverture à des œuvres étrangères par les pratiques de lecture chez des jeunes de 18-29 ans plus diplômés que la moyenne de leur catégorie d’âge. C’est au croisement des catégories d’âge et de capital culturel qu’on peut comprendre ces appropriations de la science-fiction par les jeunes adultes.

D’autres aspects de cette réflexivité critique sur le monde social rendue possible par les littératures de genre sont mis en évidence par l’enquête menée par A. Collovald et É. Neveu (2004) au sujet des lecteurs et lectrices de romans policiers, qui montre la mixité sexuée et sociale de ce lectorat. L’accessibilité de l’écriture fait tomber certaines barrières culturelles pour les lecteurs et lectrices moins dotés en capital littéraire, tandis que la dimension de critique sociale et politique du roman policier, sa description de milieux sociaux et de personnages classiques le rapproche de la littérature légitime par les modes d’appropriation qu’il peut susciter. Une caractéristique réunit la population de leur enquête : leur « trajectoire accidentée », scandée par des deuils, séparations, périodes de chômage, ainsi que par des mobilités sociales contrariées ou difficiles. Ces trajectoires prêtent à rechercher des histoires qui favorisent « l’évasion dans le réalisme » : en effet, l’existence de ce lectorat montre que les romans policiers lus restituent la complexité et la dureté des rapports sociaux des sociétés qui servent de cadre au roman. Découvrir des sociétés étrangères tout en se divertissant est d’ailleurs l’un des atouts du polar.

On voit ainsi une hybridation dans les appropriations des littératures de genre par leur public, entre la recherche d’évasion et celle de connaissances valorisables culturellement. Cette hybridation fait écho au brouillage des frontières entre ces genres et la littérature au sens plus classique, qui intègre d’ailleurs des codes du roman policier ou de la science-fiction.

Tel n’est pas vraiment le cas des romans sentimentaux : la prédominance de canevas narratifs imposés avec les romans Harlequin a fait évoluer cette catégorie, qui pouvait inclure les romans des sœurs Charlotte et Emily Brontë (respectivement 1816-1855 et 1818-1848) ou de Jane Austen (1775-1817), vers la lecture de romance ou de « New Romance ». Les études de publics qui se sont concentrées sur ce type de romans sentimentaux ajoutent une dimension supplémentaire au questionnement sur les appropriations des littératures de genre : elles prennent en compte tant la réception du contenu que les appropriations inscrites dans la vie quotidienne, car elles s’inscrivent généralement dans les études féministes et se questionnent sur les effets aliénants ou potentiellement émancipateurs de ces lectures.

 

Les ambivalences de la lecture de romans sentimentaux, entre lecture « féminine » et « féministe ».

Selon D. Holmes (2006), la lecture de romans sentimentaux est dominée par la prédominance commerciale de la maison américaine Harlequin depuis 1978. L’étude de psychologie sociale qu’a menée Annik Houel (1997) par entretiens sur la lecture des romans Harlequin met en garde contre toute analyse fondée sur la double discrimination, de classe sociale et de sexe, qui s’exerce à l’encontre des auteures de romans sentimentaux, du genre lui-même et par ricochet de ses lectrices. L’auteure propose de « poser la question en termes de classe de sexe », et non en termes de classes sociales, puisque, « contrairement à une idée reçue la lecture d’Harlequin traverse toutes les couches socioculturelles et les statuts économiques » (1997 : 90). Le ressort de la lecture d’Harlequin par les femmes résiderait, selon l’auteure, dans l’évasion hors des relations hétérosexuelles réelles, le héros Harlequin développant des qualités de douceur et d’attention qui le placent dans un rôle quasi maternel à l’égard de l’héroïne, alors que, dans le même temps, ces qualités sont rendues compatibles avec la masculinité du héros par l’insistance sur ses caractéristiques physiques, correspondant aux stéréotypes de la virilité. D. Holmes développe à ce sujet une analyse similaire dans l’ouvrage cité.

Dans l’étude menée par A. Houel, la réception des stéréotypes de sexe dans ces romans fait l’objet d’une analyse nuancée. Tout en soulignant que, dans les entretiens qu’elle a réalisés, les lectrices recherchent précisément la répétition du canevas narratif et prennent plaisir au caractère stéréotypé et sériel des romans Harlequin, l’auteure conteste l’idée d’une adhésion des lectrices aux stéréotypes de sexe et à l’idéal amoureux qui leur sont proposés : « céder au plaisir de la lecture n’est pas forcément consentir aux stéréotypes qu’elle propose » (Houel, 1997 : 92-3). L’évasion ne serait pas forcément une aliénation mais pourrait au contraire constituer une remise en cause du quotidien vécu, ne serait-ce que sur le plan fantasmatique.

Alors que cette étude française propose une analyse ancrée dans la psychologie sociale, l’étude pionnière et non intégralement traduite en français de Janice A. Radway, Reading the Romance. Women, Patriarchy and Popular Literature, (1984), s’inscrit dans les enquêtes menées par des sociologues des Cultural Studies sur des pratiques populaires et féminines. L’auteure propose un double volet d’analyse, littéraire et sociologique, en mettant tout d’abord au jour la reproduction des schémas patriarcaux dans le canevas narratif des romans Harlequin : le déroulement de ces romans décrit la transformation d’un homme peu sensible, parfois brutal et violent, en compagnon amoureux et attentionné. Sans étude de publics, on pourrait conclure que les romans Harlequin reconduisent le système patriarcal (selon le vocable employé par l’auteure) qui attribue de manière binaire aux femmes le domaine du privé et de l’amour, aux hommes celui du public et de la compétition, même si les valeurs « féminines » de l’amour triomphent dans ces romans.

En revanche, l’étude de publics menée auprès de lectrices de Smithton, ville moyenne de Caroline du Nord (USA), aboutit à des résultats contrastés sur la dimension contestataire ou aliénante des romans Harlequin. Les lectrices interrogées par J. A. Radway ont en commun de fréquenter une même librairie tenue par une librairie elle-même amatrice de romans sentimentaux. Il apparait à l’analyse que la lecture de romans sentimentaux constitue un support de contestation douce, tout d’abord parce qu’elle est l’objet, pour les lectrices, d’une lutte pour préserver un temps pour soi, qui rompt avec un emploi du temps quotidien dévolu à autrui, et constitue à cet égard une compensation au rôle social imposé par le patriarcat. Ensuite, cette pratique de lecture illégitime porte à développer, chez les lectrices, l’affirmation argumentée de leurs goûts et usages en matière de lecture ; et ce, en raison même de la dépréciation et des moqueries dont le roman sentimental fait l’objet. Cependant, les effets de la lecture de romans sentimentaux ne sont que partiellement subversifs, puisqu’ils préservent la structure inégalitaire des rapports sociaux de sexe. Ainsi, J. A. Radway relève que la lecture de romans sentimentaux ne débouche pas sur une contestation réelle puisque les lectrices ne se rencontrent jamais pour partager leur insatisfaction et transformer leur vie.

Cette ambivalence dans la réception des romans sentimentaux perdure. Les évolutions des romans sentimentaux vers la « New Romance » témoignent essentiellement d’une intégration dans le déroulement narratif des mutations contemporaines affectant le couple, la sexualité – toujours majoritairement représentée comme hétérosexuelle – et les rapports de pouvoir dans les relations amoureuses. Ce sous-genre s’est développé dans la lignée du succès de Cinquante Nuances de Grey de l’auteure E. L. James, en 2013, pour cibler les 18-30 ans par les collections des éditions Hugo & Cie, Marabout, Michel Lafon, Milady, Lattes et J’ai lu. Ces ouvrages assument une dimension érotique plus prononcée que dans les romans Harlequin. Le succès qui a érigé l’édition de la fan fiction Cinquante Nuances de Grey au statut de best-seller, relève selon la sociologue Eva Illouz (2014) de sa mise en récit des contradictions contemporaines dans lesquelles se trouvent prises les femmes hétérosexuelles, entre le désir d’autonomie (l’héroïne, Anastasia, est financièrement indépendante) et d’attachement affectif. Un autre point de vue est apporté par Delphine Chedaleux (2018) sur la lecture de Cinquante Nuances de Grey, à partir d’une enquête ethnographique auprès de deux groupes de discussion sur Facebook de lectrices des classes populaires. Elle montre comment les échanges autour de cet ouvrage donnent lieu à la réappropriation de leur sexualité grâce au support d’un groupe fondé sur le souci de soi et des autres.

En définitive, les appropriations des littératures de genre mettent en évidence comment ces lectures qui permettent de rompre avec le quotidien, de s’en évader, sont également un support de connaissance du monde social, et de réflexivité critique à l’égard du monde social. Dans le cas des études sur la lecture de « romances », on constate que ces dernières constituent un support de « pratiques de soi » ou de « techniques de soi » selon l’expression de Michel Foucault (1926-1984) dans Dits et écrits (1994), qui s’inscrivent dans les reconfigurations actuelles des rapports de genre. À ce titre, et sans tomber dans le relativisme, excès inverse du légitimisme identifié par C. Grignon et J.-C. Passeron, on peut dire que les littératures de genre occupent l’un des rôles dévolus à la littérature légitime, celui de changer l’« horizon d’attente quotidien » (Jauss, 1978), auprès d’un public plus large. L’une des raisons qui explique sans doute le développement des études de publics sur les littératures de genre réside dans la relative hétérogénéité sociale de leurs publics, qui contraste avec l’entre-soi culturel que l’on peut relever dans des cercles de lecture (Albenga, 2017) ou des festivals consacrés à la littérature contemporaine tels que les Correspondances de Manosque (Sapiro et al., 2015).


Bibliographie

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Auteur·e·s

Albenga Viviane

Médiations, informations, communication, arts Université Bordeaux Montaigne

Citer la notice

Albenga Viviane, « Publics des littératures de genre » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 20 décembre 2019. Dernière modification le 06 janvier 2020. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/publics-des-litteratures-de-genre.

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