Publics populaires


 

Tous les indicateurs montrent que les publics populaires continuent à présenter de nombreuses différences avec ceux des catégories moyennes et supérieures : la contrainte budgétaire et le niveau d’instruction pèsent sur la fréquence et les formes de distraction et font barrage à la constitution des arts en loisirs. Ces constats font-ils pour autant des catégories populaires des « non-publics » ? Au centre de l’analyse de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron (1989) mettant en garde face au double risque du misérabilisme et du populisme, cette question a plus récemment fait l’objet d’analyses s’attachant à mettre en lumière les phénomènes de désignation et de qualification des publics populaires (Dakhlia, Le Nozach, Ségur, 2017). Cette notice est centrée sur les pratiques du temps non travaillé des ouvriers et des employés composant environ la moitié des actifs dans la société française d’aujourd’hui.

Un mot d’emblée pour caractériser les populations dont il sera ici question. Les évolutions qui ont affecté la classe ouvrière née de la révolution industrielle n’ont pas fait disparaître les « classes populaires ». D’abord parce que, tout en présentant un visage fort différent des ouvriers d’antan, la population ouvrière demeure un groupe social numériquement important (comptant 5,3 millions d’individus, ils représentent 20 % de la population active en 2020). Ensuite, parce que la tertiarisation de l’économie favorise une croissance importante de métiers diversement qualifiés des services, du commerce et des services publics et de santé (aides à domicile, aides ménagères, assistantes maternelles, aides-soignantes, agents de services, employés de caisse, vendeurs, serveurs, employés de bureau…) qui supplée à la disparition des postes d’ouvriers non qualifiés. Ces emplois d’employés totalisent en 2020 environ 6,9 millions de salariés, soit 26 % des actifs.

Trois premières caractéristiques incitent à regrouper ces diverses catégories d’employés et à les associer aux ouvriers : modestie sociale du statut professionnel – les emplois des ouvriers et des employés sont massivement des emplois d’exécution, offrant peu d’autonomie professionnelle –, faiblesse des ressources économiques – le niveau de vie des ouvriers et des employés est en moyenne deux fois inférieur à celui des cadres –, distance au capital culturel – le niveau de diplôme des ouvriers et des employés dans leur ensemble reste largement inférieur à celui des professions intermédiaires et des cadres. À cela s’ajoute une quatrième caractéristique : les ouvriers et les employés se distinguent très nettement des autres groupes sociaux par leur origine sociale : dans près d’un cas sur deux ce sont des enfants d’ouvriers, soit une proportion trois fois plus importante que pour les cadres.

 

Goût du temps et valorisation de l’entre soi

Dans toute une partie de ces classes populaires, on profite davantage, seul ou en famille, des ruptures du rythme quotidien, sur un mode décontracté et informel. On ne retrouve pas, ou pas sous la même forme ni avec la même intensité, les dispositions ascétiques qui conduisent la petite bourgeoisie à multiplier les activités culturelles et de loisirs. Ainsi, selon l’enquête Emploi du temps de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insée) de 2009-2010, 35 % des ouvriers et 34 % des employés déclarent « se détendre, ne rien faire, faire la sieste » durant leur temps libre contre 32 % des professions intermédiaires et 27 % des cadres et professions intellectuelles supérieures. Plus révélateur encore, la quantité de temps dévolue à « ne rien faire » apparaît dans les classes populaires deux fois supérieure à celle des cadres (Nabli, Ricroch, 2012). Ce temps vide de toute occupation organisée n’apparaît pas seulement commandée de l’extérieur, par le travail, l’absence de travail ou la privation économique. À travers lui s’exprime un « goût du temps » (Verret, 1988 : 27), soit le désir de faire ce que l’on aime sans se sentir obliger de faire quelque chose en particulier. D’autres pratiques procurent la possibilité d’une distraction et d’une valorisation sociale en dehors de cadres organisés. Aujourd’hui encore, la pêche à la ligne mobilise près du quart des hommes ouvriers. De même que le bricolage, le jardinage, la chasse ou la cueillette (fruits, champignons), elle permet aux hommes de se soustraire au temps rythmé par les obligations sociales et familiales (Schwartz, 1990).

Le caractère plus souvent informel des activités de loisirs des membres des classes populaires apparaît ainsi porteur d’un refus de s’en remettre au système de normes des « autres ». Ce refus explique notamment le décalage entre le petit nombre de jeunes des quartiers populaires licenciés des clubs sportifs et le caractère massif de la pratique sportive, en particulier du football, dans ces quartiers. Outre que le prix des licences sportives (entre 100 et 150 euros par an) représente un frein à l’adhésion, faire du sport entre soi est davantage valorisé que l’intégration dans un groupe formel plus mixte socialement et toujours susceptible d’encadrer les fractions les plus déshéritées des couches populaires, de faire peser sur elles une domination symbolique (Vieille Marchiset, Gasparini, 2010). La possibilité d’être soi, que délivre le seul fait d’échapper à la bienséance verbale et corporelle en restant entre soi, commande les préférences. Elle est au principe des échanges denses et soutenus qu’on peut observer en certains lieux, lors des rencontres sportives amicales mais aussi dans les cafés des petites villes populaires ou dans les cités d’habitat social où les adolescents forment des réseaux larges de relations mais clôturés sur l’extérieur par un ensemble de codes communicationnels (Lepoutre, 1997).

 

Travailler à ce que l’on aime

Les activités qualifiées par l’Insée de semi-loisirs, comme le jardinage ou le bricolage, bien qu’aujourd’hui aussi répandues dans les classes moyennes et supérieures que dans les classes populaires sont loin de s’être homogénéisées : dans les classes populaires, on ne recourt pas ou très peu au travail d’autrui pour faire son jardin ou ses travaux (Weber, 1998). Faut-il les considérer comme des loisirs ou des corvées ? Voilà comment un ouvrier répondait à Florence Weber (1989 : 123-124) interrogeant Le Travail à-côté dans les années 1980 : « Tout le monde te dit ça : on le fait pour le plaisir. Mais tu sais très bien que tu es gagnant, que ça te coûte moins cher. C’est un plaisir et ce n’en est pas un ». La fonction du travail à-côté varie en fait selon l’image que les ouvriers veulent donner d’eux et de leur condition, en fonction donc de l’interlocuteur. « À une assistante sociale inquiète de vos revenus, on justifiera le potager par l’économie d’achats alimentaires qu’il permet, la coupe d’affouage par l’économie de mazout, etc. À la fille d’un copain qui bricole, on dira qu’on le fait pour le plaisir. Il y a un discours du goût – qu’on peut manipuler pour améliorer sa réputation sur la scène locale – et un discours plus misérabiliste – à l’usage des agents de l’État ou des membres “utilisables” des classes supérieures ».

De nombreux ouvriers continuent à bricoler en dehors du travail (sur leur voiture ou dans leur maison) mais aussi sur les lieux de travail – le « travail en perruque », qui désigne la production en usine d’objets à usage personnel réalisés sur le temps de travail, étant loin d’avoir complètement disparu (Anteby, 2003). On observe encore le plaisir du faire chez les « œuvriers », ainsi que l’anthropologue Véronique Moulinié (1999) nomme ces ouvriers-artistes qui consacrent une grande partie de leur temps à faire preuve de prouesse technique et à créer de nouveaux objets (plus ou moins artistiques, plus ou moins pratiques) comme chez les adeptes du tuning, qui sont le plus souvent des jeunes ouvriers ruraux unis par la passion de personnaliser leur véhicule pour le rendre unique (Darras, 2012). Le bricolage qui monopolise le temps de ces hommes suppose le maniement d’outils mais aussi un apprentissage de l’œil, réalisé tout au long de l’enfance ouvrière, et un rapport spécifique à l’objet manufacturé : le « vrai » bricoleur a le désir de le déstandardiser et de le personnaliser (Cam, 1991). Ces individus créatifs expriment un amour du travail bien fait autant qu’une fierté ouvrière. Il ne s’agit pas, pour autant, des dernières traces d’une culture traditionnelle vouée à s’effacer. Ces hommes qui prennent plaisir à bricoler donnent au contraire à voir la capacité de résistance et d’adaptation de ceux dont les savoir-faire et plus généralement l’être social sont disqualifiés par la désindustrialisation et le passage à une société des services. Ainsi le tuning manifeste-t-il la capacité de ces ouvriers à s’approprier de façon créatrice et valorisante des véhicules produits en série à l’étranger. De même les tuneurs, loin de vivre repliés sur eux-mêmes, quand bien même leur passion leur permet d’entretenir un réseau de relations locales, sont constamment connectés à la culture de masse états-unienne, à travers la télévision, l’Internet, des magasines spécialisés ou le cinéma. À travers le tuning on perçoit ainsi la recomposition de formes culturelles populaires, en particulier la valorisation de la dimension technique et virile de la culture ouvrière.

 

Choses vues

Les ménages ouvriers et employés consacrent le temps le plus long à la télévision. De là à conclure que ces ménages sont continuellement sous le feu des messages télévisuels et comme abrutis par eux, le pas est vite franchi. Dans tous les cas, si enfermement il y a, celui-ci est double : « la famille prise aux images, mais l’image aussi capturée par la famille » (Verret, 1988 :129). Car la télévision occupe, dans les milieux populaires, un statut fondamentalement différent de celui qu’elle occupe dans les autres milieux : plus qu’un simple symbole de la participation à la consommation (dont témoignent les téléviseurs dernier cri peuplant les salons des familles modestes), elle est intégrée à l’intimité familiale, à toutes ses routines domestiques, elle accompagne la vie de famille, comme fondue dans ses rythmes et ses réseaux (Masclet, 2018). Étudiant la série Hélène et les garçons, diffusée au début des années 1990, la sociologue Dominique Pasquier (1999) met en lumière les rapports très opposés des mères populaires et des mères des familles aisées à ce programme télévisé. Alors que les secondes jugeaient cette série avec mépris, les premières faisaient beaucoup plus que la tolérer : elles aimaient cette série qui était pour elles un moment de grande connivence avec leur fille, d’intimité et de complicité.

Analysant les rapports aux informations télévisées, le sociologue et chercheur en sciences de l’information et de la communication Vincent Goulet (2010) montre que les familles populaires attachent plus d’importance aux « infos » qui sont en affinité avec leurs schèmes de perception de la réalité sociale. Ainsi les journaux télévisés ou les magazines d’information traitant de la famille, des enfants ou des affaires de pédophilie font-ils l’objet d’une grande attention tant ils mettent en scène des récits souvent anxiogènes, propres à susciter des peurs liées à sa propre expérience de parents. Néanmoins, la télévision ne se présente pas seulement comme une instance de ratification des schèmes les plus ordinaires. Elle est aussi regardée pour les ouvertures sur le monde extérieur qu’elle facilite. Près de 44 % des possédants d’un CAP ou un BEP ont regardé des programmes culturels à la télévision. Ces chiffres atténuent la vision misérabiliste de la télévision dénoncée par Philippe Coulangeon (2003 : 299), qui « cantonne le temps passé devant le petit écran au loisir de substitution des oubliés de la démocratisation culturelle ».

Par rapport aux années 1960-1980, où les catégories populaires pouvaient encore rencontrer, sur la première chaîne qu’elles fréquentaient le plus, un ensemble d’émissions de genres, de contenus et de formats différents, la « télévision reçue » chez les ouvriers et les employés s’est cependant resserrée autour des fictions, des jeux et des divertissements, d’autant plus que ces programmes représentent la part prépondérante de la « télévision diffusée » par les chaînes les plus regardées (M6 et surtout TF1).  Le fossé qui s’est creusé entre ces dernières et les chaînes commerciales amplifie la logique amorcée dans les années 1970 (Souchon, 1980), qui conduit les téléspectateurs pas ou peu diplômés vers les programmes les plus accessibles et correspondant le plus immédiatement à leurs critères du délassement. L’hégémonie des chaînes commerciales a sans doute mis fin à l’éclectisme télévisuel que M. Souchon décrivait il y a quarante ans, qui faisait que le « grand public » regardait des genres d’émissions très différents. Il regarde aujourd’hui plus souvent les variétés, les jeux et les séries et films que les programmes culturels et les magazines d’information (Coulangeon, 2010).

On peut néanmoins tenter de classer les programmes auxquels un ensemble de ménages ouvriers et employés se disent les plus fidèles (Masclet, 2018) à l’aide de la typologie des lectures populaires proposée par Bernard Lahire (1993a). L’analogie montre que si la télévision « cultivée » est désertée, la télévision « ordinaire » – qui agrège la plus forte audience – est regardée pour les mêmes raisons que celles qui conduisent à lire des livres dits « grand public » : les émissions sont vues pour se distraire autant que pour apprendre ou découvrir. La télévision conserve sa capacité à offrir, dans les foyers populaires, des rires et des jeux mais aussi, comme il y a quarante ans, des informations, des savoirs, des savoir-faire, des fictions propices à l’investissement personnel, à la découverte et à l’évasion. La diversité des choses vues est un trait du rapport populaire à la télévision qui perdure aujourd’hui.

 

Un public populaire aujourd’hui plus proche des classes supérieures ?

En montrant la dimension ethico-pratique des lectures populaires, où la vraisemblance des situations et l’identification aux héros sont mises au premier plan, l’enquête de Bernard Lahire (1993a) fait écho aux analyses des usages sociaux de la photographie proposées par Pierre Bourdieu (1930-2002) et son équipe au début des années 1960 (Bourdieu, 1965) qui opposent les « dispositions éthiques » des classes populaires et les « dispositions esthétiques » des catégories moyennes et supérieures. Mais cette opposition est  abondamment discutée en sociologie, le goût des catégories supérieures apparaissant, dans les enquêtes, moins systématiquement différent du « goût réaliste » (ibid.: 133) des classes populaires que la théorie de la légitimité culturelle ne le laisse penser.

Trente ans après La Distinction, certains commentateurs contemporains soulignent les transformations d’ampleur des sociétés économiquement développées et mettent en question le clivage entre culture savante et culture populaire. Examinant plus particulièrement les goûts musicaux, considérés par P. Bourdieu comme fortement révélateurs des appartenances de classes, ceux-ci montrent que ce clivage cède la place à une opposition entre les goûts et pratiques éclectiques des classes supérieures « omnivores » et les goûts plus exclusifs des classes populaires « univores » (voir notamment Peterson, 2004). Tout en prenant en compte les changements, à la fois dans la structure sociale et l’offre et l’écoute musicales, depuis les années 1970, Philippe Coulangeon (2010 ; 2011) discute cette analyse concluant au brouillage des frontières sociales et plus précisément de la correspondance entre l’espace des goûts et l’espace des positions sociales mise en lumière par P. Bourdieu.

P. Coulangeon note en premier lieu que l’éclectisme culturel des catégories supérieures s’exerce rarement tous azimuts, les goûts témoignant encore beaucoup des logiques de rejet des préférences populaires. En second lieu, la diversité des genres écoutés ne témoigne pas en soi d’une diversité des expériences musicales. On peut écouter de tout mais ne prêter vraiment d’importance qu’à des genres particuliers, qui témoignent de la prégnance de la dimension symbolique des oppositions sociales. En troisième lieu, P. Coulangeon montre que le niveau de diplôme et l’origine sociale, surtout quand ces deux variables sont prises en compte simultanément, conservent un fort pouvoir de détermination des pratiques et des goûts, qui empêche selon lui de conclure trop vite à l’homogénéisation des comportements culturels. Ainsi les diplômés d’un bac+2 n’écoutent-ils pas les mêmes genres de musique selon qu’ils sont originaires des classes populaires ou des classes moyennes et supérieures : la socialisation familiale, les dispositions culturelles acquises dans le milieu de départ, pèsent durablement sur les préférences et attitudes en matière musicale.

 

Une « culture jeune » indifférenciée ?

Le fait que les jeunes se mêlent plus longtemps les uns aux autres dans les collèges et les lycées contribue-t-il néanmoins à faire naître une « culture jeune » par-delà les effets de l’origine sociale ? La diffusion d’une offre de biens culturels à destination des adolescents participe pour une part à l’homogénéisation des goûts des élèves. Par exemple, la stratégie commerciale des majors du cinéma reposant sur le développement des blockbusters a favorisé l’apparition de « nouvelles affinités générationnelles » : les goûts cinématographiques et télévisuels des tranches d’âge les plus jeunes semblent en effet plus homogènes que dans les années 1960, c’est-à-dire avant la diffusion de films et de programmes destinés à satisfaire le plus grand nombre. Des films comme Titanic ou Shrek ont ainsi séduit neuf jeunes sur dix âgés de 15 à 19 ans issus aussi bien de ménages d’ouvriers que de cadres (Duval, 2011). Certaines pratiques musicales et corporelles, comme le hip-hop, qui fait l’objet d’une réhabilitation culturelle et est enseigné dans les maisons de jeunes et certaines écoles, dessinent aussi de nouvelles scènes de rencontre entre des jeunes situés aux pôles populaires et bourgeois de l’espace social dont l’observation montre qu’ils s’influencent réciproquement, à la fois de haut en bas et de bas en haut (Faure, Garcia, 2005).

Il reste que si la jeunesse apparaît bien comme l’âge des loisirs et le moment de pratiques spécifiques, la « culture jeune » se décline en des combinaisons différentes en fonction des ressources scolaires et culturelles des jeunes et de leurs parents. L’hypothèse formulée par Olivier Donnat (2009) d’un univers culturel adolescent homogène, organisé autour de la musique, de la défiance vis-à-vis de la lecture et d’une forte sociabilité, apparaît largement infirmée à la lumière des enquêtes plus attentives à la diversité des pratiques culturelles des adolescents : c’est alors non pas un seul, mais au moins cinq « univers culturels » qui se dessinent dont les deux extrémités opposées sont celui des fils d’ouvriers (où la TV et les jeux vidéos sont surconsommés) et celui des filles de cadres (qui ont un quasi-monopole dans la pratique d’un journal intime) (Mercklé, 2010).

Alors que faire un sport est devenu l’un des signes distinctifs de la jeunesse – 69 % des 12 à 17 ans déclarent en faire –, dans les familles où aucun des parents n’est diplômé, la moitié seulement des jeunes font du sport, quand c’est le cas de huit jeunes sur dix dont l’un des parents est diplômé du supérieur (Muller, 2003). Les sorties culturelles apparaissent également plus fréquentes chez les enfants de cadres que chez les enfants des classes populaires et chez les élèves des sections générales du lycée que chez ceux des sections professionnelles (Muller, 2005). Une enquête ethnographique conduite dans deux quartiers populaires de la banlieue de Londres et de Paris atteste de l’existence d’une frontière sociale au regard des goûts musicaux : la coupure entre hip-hop d’un côté, rock et pop de l’autre ressort des entretiens menés avec les jeunes de ces quartiers pour qui le rock est un marqueur social qui signifie « classe moyenne blanche sinon riche », ces musiques renvoyant en fait, du point de vue des jeunes étudiés, à une double domination à la fois de classe et de « race ». Mais les entretiens révèlent aussi que les goûts musicaux des jeunes des quartiers étudiés sont souvent plus hétérogènes qu’on l’imagine et, dans tous les cas, qu’ils ne se laissent pas enfermer dans un sous-genre particulier. Ils ne peuvent être décrits comme significatifs d’un « univorisme ». La sociologue Agathe Voisin (2013) met au contraire en lumière la partition musicale hétérogène caractérisant le goût de ces jeunes d’origine populaire et immigrée où répertoires médiatiques, locaux, transnationaux, scolaires, familiaux ou encore religieux s’imbriquent et démentent l’association trop rapide faite parfois entre culture populaire et culture commerciale de masse.

Peut-être plus à l’abri que les lycéens des effets de division sociale liés à l’orientation scolaire et donc à la position sociale et à toute la trajectoire sociale, les collégiens n’apparaissent pas non plus comme ayant des goûts totalement homogènes et coupés de toute influence de leur milieu d’origine. Une étude statistique sur les 10-14 ans révèle que si les adolescents des ménages de cadres et d’ouvriers ont plus de points communs que n’en ont leurs parents respectifs – ils lisent beaucoup moins mais regardent plus la télévision et jouent beaucoup plus souvent aux jeux vidéos –, dans le même temps, les enfants d’ouvriers présentent, dans tous les domaines (musique, lecture, ordinateur, jeux vidéos, sport), un niveau de pratique inférieur à celui des enfants de cadres, à l’exception de la télévision à laquelle ils consacrent plus de temps (Octobre, Jauneau, 2008).

Le passage à l’âge adulte se marquant différemment pour les enfants d’ouvriers et de cadres, on ne peut donc pas attendre de la « culture jeune » la promesse d’une uniformisation des goûts des adultes : alors que les enfants de cadres devenus cadres maintiennent un niveau de pratiques élevé dans tous les domaines, aussi bien culturels que sportifs, ce n’est pas vrai pour les enfants des classes populaires devenus ouvriers et employés dont le niveau et la diversité des pratiques, déjà inférieurs, se réduisent encore. Les occasions de sortie sont moins fréquentes et ils pratiquent moins souvent un sport que les cadres.

 

Peut-on parler de « bonne volonté culturelle » à propos des classes populaires ?

Si l’origine populaire et l’absence ou le faible niveau du diplôme restent corrélés à l’absence ou à de faibles pratiques culturelles légitimes, l’existence, au sein des catégories populaires, de pratiques culturelles variées ne peut néanmoins être minorée : les ouvriers et les employés sont plus nombreux à exprimer un intérêt pour la culture légitime qu’à s’en détourner, même si, le plus souvent, cet intérêt prend la forme de brèves incursions sectorielles (Lahire, 2004).

Une pluralité de conditions favorise la possibilité d’une « dissonance » culturelle en milieu populaire. L’investissement culturel apparaît d’abord sous des formes diverses (incitation des enfants à la lecture, à la pratique d’un sport, contrôle du temps passé devant la télévision, etc.) en lien avec les scolarités passées, qui ont été plus ou moins longues et plus ou moins suivies avec bonheur. D’autres conditions culturellement incitatives apparaissent à la lumière des cas étudiés par B. Lahire comme les influences culturelles dans le passé (liées à l’hétérogamie du couple parental) ou dans le présent (conjoint aux pratiques et préférences culturelles plus légitimes, influences amicales culturellement hétérogènes), la proximité professionnelle vis-à-vis de la culture légitime, une autodidaxie culturelle, politique ou religieuse, etc. Enfin, il faut ajouter les effets socialisateurs engendrés par la mobilité sociale et professionnelle. Si, d’une façon générale, la mobilité sociale ascendante accroît les possibilités de contacts avec d’autres individus détenteurs de goûts plus légitimes, les microdéplacements représentent tout autant des occasions de constituer des goûts culturels sensiblement différents (Lahire, 2004).

Pour toutes ces raisons, la « bonne volonté culturelle » dont P. Bourdieu a montré l’importance au sein de la petite bourgeoisie semble, au-delà du seul cas des autodidactes (Poliak, 1992), assez présente dans de larges segments des catégories populaires.

Mais cette notion est à manier avec prudence. Significative d’un rapport dominé à la domination culturelle, elle se manifeste, selon P. Bourdieu, par un rapport fasciné et révérencieux à la culture légitime des classes supérieures. Or, la dissonance culturelle des membres des classes populaires ne se traduit que de façon exceptionnelle par une adhésion complète aux « goûts des autres ». On peut apprécier certaines consommations classées comme légitimes, sans pour autant être engagé dans un rapport de dévotion à la culture légitime, ni même éprouver des sentiments de honte culturelle, se sentir « petit » ou déplorer constamment son ignorance (Fabiani, 2003 ; Lahire, 2004).

En fait, la « bonne volonté » dans les univers populaires témoigne moins de l’envie d’« imiter les bourgeois » que de l’aspiration à « être comme tout le monde » (Lechien, Masclet, 2020). Employée pour penser les pratiques des ouvriers et des employés dans divers domaines, la notion de « bonne volonté » met moins en lumière une logique d’ascension sociale qu’un travail de « conquête des normes » (Verret, 1988), dans certains domaines et pas dans d’autres sous l’effet de processus institutionnels spécifiques. Elle permet de comprendre l’adoption de pratiques légitimes chez les ménages populaires en particulier dans la sphère de la vie familiale, comme le mode de sanction des enfants, avec le refus de plus en plus marqué des corrections physiques, mais pas dans d’autres, comme en atteste l’absence de contrôle strict des horaires et du temps passé devant les écrans. Dans la même perspective, les ménages populaires manifestent une « bonne volonté sanitaire » à travers la pratique d’un sport, l’attention à leurs poids, le souci d’offrir à leurs enfants des loisirs à la fois ludiques  et « bons pour la santé », comme une activité sportive régulière.

 

La culture située au pôle féminin

Les meilleurs résultats des filles à l’école font qu’aujourd’hui « la culture » se présente dans toutes les classes sociales comme étant assez largement une activité située du côté des femmes. Celles des classes populaires contribuent pleinement à cette évolution : plus d’ouvrières et employées que d’hommes « cadres moyens » fréquentent aujourd’hui les bibliothèques (Donnat, 2011). Et les filles de mère non diplômée ont autant de chance d’avoir une trajectoire culturelle très investie que les garçons qui ont une mère diplômée du bac ou du supérieur (Octobre, 2011). Les pratiques d’écriture sont, pour ces mêmes raisons, principalement investies par les femmes et dévolues à ces dernières (Lahire, 1993b).

Alors que les femmes peuvent adopter des conduites manifestant le désir d’une plus grande ouverture culturelle, les hommes des milieux populaires les plus démunis scolairement paraissent au contraire plus attentifs à se conformer aux pratiques et aux modèles culturels de leur univers d’appartenance. À la fin des années 1970, P. Bourdieu (1979) percevait ainsi le corps, et plus précisément le corps viril, comme « l’un des derniers refuges de l’autonomie des classes dominées ». En effet, la virilité reste une ressource et, pour les plus démunis scolairement, la seule accessible et opposable aux goûts, manières, hexis corporelle des dominants (Mauger, 2006). Mais tous sont loin de se conformer au même degré à la division sexuée des pratiques culturelles et de loisirs. Les rappeurs amateurs, qui le plus souvent sont des jeunes hommes, peuvent ainsi, indépendamment de leurs origines sociales, développer un goût pour l’écriture, d’autant plus que ce goût est valorisé dans le milieu musical indépendant au sein duquel les rappeurs espèrent se faire un nom (Hammou, 2012). La transmission familiale de l’ordre sexué des choses ne ferme donc jamais complètement l’univers des possibles : les femmes et les hommes des milieux populaires peuvent s’aventurer, en certaines occasions et selon certaines conditions, sur le territoire de l’autre sexe. Toutefois, le plus souvent, il s’agit d’incursions limitées tant les forces de rappel à la conformité du féminin et du masculin se font puissamment ressentir. D’une part, la coupure théorisée par Maurice Halbwachs (1877-1945) entre le « monde des choses matérielles » et le « monde des choses humaines » auxquels les hommes et les femmes sont dévolus (Mauger, Poliak, 2000) reste d’autant plus saillante qu’on descend dans la hiérarchie des positions sociales. D’autre part, la ségrégation entre les sexes se retrouve dans l’enseignement professionnel où les changements intervenus dans ce domaine depuis les années 1960 sont modestes. La distinction entre les apprentissages féminins et les apprentissages masculins demeurent la pierre angulaire de l’orientation des filles et des garçons des milieux populaires. L’évolution des pratiques culturelles et de loisirs entre les âges de 11 et 17 ans donne une illustration des barrières sexuées. Alors que les filles et les garçons situés au seuil de l’adolescence se distinguent nettement les uns des autres dans toutes les catégories sociales, le passage à l’adolescence marque, dans les catégories supérieures, l’occasion d’un rapprochement entre les sexes : les fils et filles de cadres se rejoignent globalement autour du rock mais aussi des usages de l’Internet, par exemple, autour des sites de conversation numérique. Ce n’est pas le cas pour les filles et les garçons des milieux populaires, dont les goûts musicaux et la pratique de l’ordinateur restent très clivés en fonction du sexe. En matière de musique, par exemple, le passage à l’adolescence donne lieu à la constitution d’un goût masculin (autour du rap et du R’n’B) et d’un goût féminin (autour de la dance) à travers lesquels les filles et les fils d’ouvriers et d’employés manifestent leurs différences de genre (Octobre, 2011). De même, les lectures des filles et des garçons de milieux populaires présentent plus de différences entre elles que celles de leurs homologues des catégories supérieures (Détrez, Renard, 2008).

Les publics ouvriers et employés ne forment pas un bloc homogène : ils se différencient selon leurs ressources (économiques, petits capitaux culturels, savoir-faire manuels et techniques, réseaux de proches, etc.) et leur socialisation de genre. S’ils témoignent aujourd’hui d’une plus grande participation aux formes culturelles standards, ils ne cessent pour autant de présenter certains éléments de spécificités : leurs choix culturels découlent des contraintes budgétaires et de leur plus difficile accès au capital scolaire. Mais ils expriment aussi des « choix positifs » au moyen desquels ouvriers et employés apportent des réponses singulières face au défi de leurs conditions d’existence.


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Auteur·e·s

Masclet Olivier

Groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines Université de Limoges

Citer la notice

Masclet Olivier, « Publics populaires » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 18 juin 2021. Dernière modification le 02 juillet 2021. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/publics-populaires.

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