Radio Vatican


 

La radio du Vatican, ou Radio Vaticana en italien, voit le jour le 12 février 1931. Elle est inaugurée par le pape Pie XI (1837-1939) et installée sur sa volonté dans les jardins du palais du Vatican dans une tour médiévale par le physicien, inventeur et homme d’affaires italien Guglielmo Marconi (1874-1934). Au départ, elle est dirigée par le jésuite Giuseppe Gianfranceschi (1875-1934) (Salerno, 2011 : 13). La « mission » de Radio Vatican est celle d’offrir un instrument au service du pape pour le ministère de l’annonce de l’Évangile dans le monde afin de guider la communauté universelle de l’Église catholique. Cette mission a été conservée et a régulièrement été réaffirmée par les différents papes, garantissant alors une forte identité institutionnelle à ce nouveau médium de l’Église catholique (Lombardi, 2021).

Radio Vatican nait dans le contexte de l’édification rapide du nouvel État de la Cité du Vatican, dans le but de rendre les communications à grande distance plus immédiates, au-delà des frontières entre les pays. La particularité et l’intérêt de Radio Vaticanest d’exercer un service télégraphique et radiophonique indépendamment de celui de l’Italie. De plus, grâce aux ondes courtes, pourvues d’une capacité assez réduite, l’intérêt pour l’institution vaticane est d’être écoutée sur d’autres continents.

Après quelques repères historiques pour retracer l’évolution de ce média institutionnel religieux, il s’agira de caractériser sa transition numérique en lien avec l’audience (Ségur, 2015) des contenus médiatiques ainsi que les mutations introduites au regard des publics. En effet, ce médium du Vatican se singularise, par rapport aux autres médias du Siège apostolique, par la dimension internationale de ses productions et de sa médiatisation ; et donc, par une grande adaptation aux différentes communautés linguistiques et culturelles des publics. Le multilinguisme ayant toujours été mis au service des auditeurs-récepteurs, des années 1930 jusqu’à nos jours, le multilinguisme, les enjeux de la « traductologie » vaticane et la manière dont l’Église catholique cherche à aller au-delà d’une déclinaison multilingue aboutissent à une multiculturalité, notamment au moyen de la convergence médiatique.

 

Positionnements idéologiques et politiques durant la Seconde Guerre mondiale

La radio est intégrée en 1936 à l’Organisation internationale de radiodiffusion et de télévision par une reconnaissance de sa nature particulière l’autorisant à exercer son activité radiophonique sans limitation géographique. L’activité médiatique est d’emblée internationale : le père Filippo Soccorsi (1900-1961) s’appuie sur la collaboration de frères jésuites de différents pays pour la rédaction et la présentation des textes. Le caractère particulier de la radio en tant que médium de télécommunication et médium du direct pousse rapidement Radio Vatican à émettre ses contenus en plusieurs langues, d’autant que l’institution s’adresse à un public fidèle catholique et donc universel conformément à la vocation de l’Église. D’autres radios multilingues comme Radio Chine internationale (depuis 1941) et la Deutsche Welle (depuis 1953) se donnent pour but de promouvoir une image nationale positive, dans le premier cas celle d’une amitié entre les peuples de la Chine et du monde et dans le second cas celle d’une nation enracinée dans la culture européenne, un État de droit, démocratique, en accord avec les droits de l’Homme et l’entente entre les peuples. En ce qui concerne Radio Vatican, en plus d’une image positive institutionnelle (Anzelmo, 2018), au moyen d’une apologétique et d’une propagande (François et Lebourg, 2015) religieuses (Anzelmo, 2020), il s’agit aussi de guider les fidèles dans leur pratique du catholicisme par la diffusion des messes et de prières. En matière d’audience, Joseph Goebbels (1897-1945), ministre de la propagande du Reich aurait affirmé, le 17 avril 1941 : « L’émetteur Vatican est plus gênant qu’un émetteur communiste, car il s’adresse à 40 millions de catholiques » (Bédarida, 1978 : 216 ; Graham, 1976 : 146).

Au début des années 1930, une ambitieuse campagne anticommuniste transnationale est lancée par le Vatican. Bien que les principaux protagonistes du Secrétariat sur l’athéisme (organisation ayant diffusé une forme d’anticommunisme fondé sur les enseignements catholiques) coopèrent avec les forces nazies, fascistes et protofascistes sur le terrain (Chamedes, 2016 : 261), cette campagne médiatique globale évite de propager des propos antisémites et nationalistes de la propagande nazie-fasciste. Par le biais de son service d’informations, Radio Vatican favorise une action médiatique emprunte « d’humanité » et diffuse, en langue italienne, les messages des familles aux soldats ou des appels pour la recherche de disparus (Salerno, 2011 : 19) durant la Seconde Guerre mondiale. Entre 1940 et 1946, plus d’un million de messages sont ainsi envoyés, représentant près de 12 100 heures de transmission. Devant l’ampleur prise par ces diffusions, J. Goebbels ordonne le brouillage des émissions en Allemagne.

Le journal La Voix du Vatican, produit d’abord au collège jésuite d’Avignon puis à Marseille, circule clandestinement de l’été 1940 à l’automne 1942, avant d’être remplacé par Témoignage Chrétien, propose la transcription en langue française d’une sélection d’émissions de la station Radio-Vatican. Durant cette période, Radio Vatican s’emploie à diffuser des contenus destinés à impulser une résistance spirituelle. Une série de méditations s’oriente « vers le redressement moral et spirituel (des chrétiens), en empruntant des exemples aux grandes figures de saints, ou bien aux héros de l’histoire de France » (Bédarida, 1978 : 231). Il s’agit de contribuer à former des hommes « libres », « courageux », capables d’« indépendance de jugement » et de « fidélité à la parole donnée » (Bédarida, 1978 : 231). Dès l’été 1940, le prédicateur déclare : « Préférez souffrir pour la justice que de faire l’injustice ou de participer à l’injustice » ; selon Renée Bédarida (1919-2015), ce dernier « a bien conscience que sa mission est de préparer les auditeurs à la résistance et au combat ». Si les émissions radiophoniques alliées et vaticanes sont régulièrement brouillées et leur écoute rendue illégale (Zuccotti, 2002 : 311), la guerre accélère le développement de la radio qui diffuse en 1948 des émissions en dix-neuf langues (Allaire, 2019).

En 1939, les langues régulières pour les transmissions étaient l’italien, le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le portugais et le polonais. À la fin des années 1940, à la programmation polonaise se sont ajoutées les langues slaves (tchèque, slovaque, hongrois, lithuanien, letton, russe, croate, slovène, ukrainien, roumain, bulgare, biélorusse et peu de temps après l’albanais). Ce choix peut découler de l’intention de propager le message ecclésial (pourvu d’une dimension anti-communiste) aux États du bloc de l’Est, c’est-à-dire à l’ensemble des régimes communistes instaurés après la Seconde Guerre mondiale dans les pays d’Europe placés sous le contrôle de l’Union soviétique et situés à l’Est du Rideau de fer. Au-delà des messages aux contenus anti-communistes, les transmissions de Radio Vatican étaient principalement destinées aux fidèles, religieux, prêtres et évêques (Lombardi, 2021).

 

La dimension linguistique au cœur des préoccupations de Radio Vatican

La langue est fondamentale pour l’évangélisation (Jonveaux, 2013 : 60). En effet, Paul VI (1897-1978), dans l’exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi émise le 8 décembre 1975, indiquait déjà que « la construction du Royaume ne peut pas ne pas emprunter des éléments de la culture et des cultures humaines. Indépendants à l’égard des cultures, Évangile et évangélisation ne sont pas nécessairement incompatibles avec elles, mais capables de les imprégner toutes sans s’asservir à aucune. […] Aussi faut-il faire tous les efforts en vue d’une généreuse évangélisation de la culture, plus exactement des cultures ». De même qu’à l’époque où Paul VI avait célébré la première messe en italien (7 mars 1965), marquant la mise en œuvre de la réforme liturgique du Concile Vatican II (1962 -1965), l’ambition était celle de transmettre les messes, prières et actualités vaticanes de façon directe, sans intermédiaire, dans le but d’établir un rapport plus immédiat, plus intime (Boni, 2002 : 135) avec le public en imprégnant toutes les cultures. L’adaptation linguistique du discours religieux répondrait ainsi à « l’apparent et insatiable désir pour l’immédiateté » (Bolter, Grusin, 1999 : 9).

Dès 1975, il ne s’agit plus seulement de transmettre en direct les grandes cérémonies papales, audiences et événements et d’en donner une médiatisation adéquate dans toutes les langues, mais aussi d’offrir un service pour les pèlerins venant du monde entier à Rome. C’est ce qui a poussé la rédaction de la Radio à créer une émission en direct, « Una redazione per voi » (« une rédaction pour vous »), en quatre langues (italien, anglais, français et espagnol) avec trois rendez-vous quotidiens. En plus des informations sur l’Année Sainte (célébration ordinaire destinée à raviver la foi des catholiques prenant place tous les 25 ans), il s’agit de fournir des éléments essentiels sur des événements internationaux pour les personnes qui se trouvent temporairement à Rome. Cette émission rencontre un véritable succès (selon Lombardi, 2021). Ces transmissions plurilingues en direct du matin au soir continuent à évoluer sous le nom de « quattrovoci » (« quatre voix »). En s’ajoutant au radiojournal classique, transmis en diverses langues vers midi et de contenu essentiellement ecclésial, ces derniers continuent à constituer le squelette de ce qui, au cours des années 1990, deviendra le système des « services informatifs centraux » de Radio Vatican, c’est-à-dire le cœur de son service journalistique d’actualité.

Au cours de l’histoire, l’Église catholique a régulièrement été pionnière dans l’appropriation du médium dominant, dès son émergence, dans le but de diffuser son message. Aujourd’hui et depuis la fin des années 1990, l’institution s’adresse aussi à un public connecté. Les usages des technologies de l’information et de la communication renouvellent l’apologétique et la propagande religieuses et constituent, comme l’évoque David Douyère (2017), les outils d’un nouveau prosélytisme, visant d’autres catégories de population.

La présence de l’Église catholique sur le web se matérialise avec le lancement du site de Radio Vatican en 1999, qui constitue l’un des premiers sites institutionnels. Ce site couvrait, avant 2018, l’actualité vaticane, l’actualité catholique internationale et la vie des Églises catholiques à l’étranger. C’est l’unique site web du Vatican à publier les contenus en une trentaine de langues. Depuis septembre 2012, Radio Vatican offre aussi une application gratuite pour Android. L’application propose une écoute de la messe, de l’Angelus en direct, les podcasts des émissions, qui permet également de connaître et de suivre les rendez-vous quotidiens du pape.

Figure 1. Captures écran de l'application mobile Radio Vatican (10/03/20)

Figure 1. Captures écran de l’application mobile Radio Vatican (10/03/20)

 

Le site web de Radio Vatican est refondu en 2018 et devient le nouveau portail Vatican News, la plateforme où convergent tous les contenus des anciens sites web. Cette refonte est le résultat du projet de réforme des médias du Vatican qui se dessine dès les années 2000, celui d’une convergence médiatique : il s’agit de passer d’un système informationnel fragmenté, où chaque média (presse, télévision et radio) communiquait indépendamment, pour aboutir à une convergence médiatique (selon le pape François, 2017) au sein de laquelle les activités d’information sont coordonnées et produites ensemble.

« Ce nouveau système de communication naît de l’exigence de ce qu’on appelle la “convergence numérique”. En effet, par le passé, toutes les modalités de communication avaient leurs propres canaux. Chaque forme d’expression avait son média propre : les paroles écrites, le journal ou les livres ; les images, les photos et celles qui sont en mouvement, le cinéma et la télévision ; les paroles orales et la musique, la radio et les cd. Aujourd’hui, toutes ces formes de communication sont transmises par un unique code qui exploite le système binaire. Dans ce cadre, “L’Osservatore Romano” qui, à partir de l’année prochaine, fera partie du nouveau dicastère, devra donc trouver une modalité nouvelle et différente pour pouvoir atteindre un nombre de lecteurs supérieur à ce qu’il parvient à réaliser en format papier. La Radio vaticane aussi, devenue depuis des années un ensemble de portails, doit être repensée selon de nouveaux modèles et adaptée aux technologies modernes et aux exigences de nos contemporains » (pape François, 2017).

Figure 2. Capture écran de la page d’accueil du site de Radio Vatican (7 mars 2017)

Figure 2. Capture écran de la page d’accueil du site de Radio Vatican (7 mars 2017)

 

Cette plateforme constitue un cas de remédiation, « d’assimilation et d’implémentation des caractéristiques d’un medium à l’intérieur d’un autre » selon Paolo Peverini (2017). Or, les précédents sites web remédiaient déjà chaque média traditionnel du Vatican. En effet, le site de Radio Vatican, tel qu’il se présentait à l’usager entre 2016 et 2018, montrait un certain nombre de remédiations : la photographie numérique remédiait l’analogique, les podcasts remédiaient les émissions radiophoniques, les vidéos et reportages télévisés diffusés par YouTube remédiaient, via le site du Centre de télévision du Vatican (CTV), les reportages réalisés par l’organe médiatique en question. Les articles sur les pages web des sites de l’Osservatore Romano et de Radio Vatican remédiaient, quant à eux, les versions papier de la presse vaticane, etc.

En somme, le processus de remédiation n’apparaît pas avec la convergence médiatique. En revanche, ce qui constitue une nouveauté est le « décloisonnement des publics » entraînant avec lui « une cascade d’autres décloisonnements : entre médias, entre genres médiatiques, entre systèmes narratifs » (Jenkins, 2006), propres à rendre plus efficaces les leviers de visibilité du message religieux.

 

Convergence médiatique et décloisonnement des publics

Le contrat de lecture (Charaudeau, 2017) est le « lien entre le document, objet fixe et circulant et les relations sociales, économiques, symboliques, qui peuvent se tisser autour de lui » (Jeanneret, Patrin-Leclère, 2004 : 134). Celui-ci, expliquent Yves Jeanneret (1951-2020) et Valérie Patrin-Leclère, se charge d’une vocation publicitaire consistant à « capter des lecteurs en tant que consommateurs potentiels […] » (ibid. : 138). En effet, par la convergence médiatique, il s’agit pour le Dicastère (l’organe de gestion de la communication de l’Église catholique) de susciter l’intérêt d’un public qui ne soit pas seulement catholique, un public moins identifié, de masse (Tétu, 2015), compétent pour diffuser et retransmettre, à l’ère de la culture participative (Rouzé, 2015) du web 2.0, les contenus de l’Église catholique (notamment par le partage ; Lukasik, 2021). Selon Henri Jenkins (2006) la convergence des publics constitue une accélération et une extension de ce processus à l’âge numérique. En effet, chaque site web du Vatican avait ses propres publics avant la convergence : le site du CTV s’adressait uniquement aux italophones, celui de l’OR était élitiste clérical et celui de RV international. En revanche, la convergence, étape ultérieure de l’appropriation (Harchi, 2018) du web 2.0 par l’institution vaticane, décloisonne les publics et repose sur des transformations affectant, entre autres éléments, les codages sémiotiques et les flux de personnes. Les pratiques discursives ecclésiales s’en trouvent sensiblement modifiées ainsi que l’audience des productions médiatiques au sein du Web 2.0.

 

La pratique numérique multilingue : une traduction culturelle pour les publics

La convergence médiatique via Vatican News permet au Dicastère d’élargir son répertoire aux langues balto-slaves, sémitiques, asliennes, altaïques et sino-tibétaines, dravidiennes, etc. notamment pour les contenus audiovisuels (disponibles auparavant seulement pour un public italophone) et de presse écrite, auparavant limités aux seules langues italienne, allemande, anglaise, espagnole, française, polonaise, et portugaise (la plateforme Vatican News comporte une déclinaison des contenus en 38 langues, les mêmes que celles de l’ancien site Radio Vatican auxquelles s’ajoutent le français et le portugais d’Afrique).

Figure 3. Capture d'écran du menu des langues.

Figure 3. Capture d’écran du menu des langues.

 

Toutefois, cette pratique numérique du multilinguisme par les technologies du web 2.0 permet de faire autre chose qu’une « simple » traduction linguistique du discours politico-religieux. La pratique met en évidence une traduction culturelle pour mobiliser le répertoire des ressources qui ne sont pas seulement langagières pour satisfaire les besoins de communication et d’interaction avec un nombre étendu de personnes. Par la fonction multilingue, la page d’accueil de Vatican News adapte culturellement son contenu en fonction de la communauté́ linguistique et territoriale du public (Anzelmo, 2021).

Les enjeux du multilinguisme sur Vatican News ne sont pas les mêmes que sur l’application Vatican Audio. En sélectionnant sa langue, l’usager accède à tous les contenus médiatiques du jour sur l’application qui propose les discours oraux en 6 langues (italien, anglais, français, allemand, espagnol, portugais) et en direct. Il s’agit dans ce cas d’une traduction linguistique. La « traductologie » vaticane s’articule donc selon deux volets : une traduction linguistique « littérale » ayant notamment lieu via Vatican Audio et sur les réseaux sociaux où le discours est traduit d’une langue à une autre. Le compte Twitter du Pape est accessible en neuf langues et celui de @Vaticannews en 6 langues. De même, sur Instagram, les discours sont traduits en six langues avant 2018 auxquelles est ajoutée la langue polonaise après 2018. En revanche, le portail Vatican News sert une traduction (inter)culturelle médiatisée selon les identités collectives des publics.

Toute culture repose sur des représentations partagées et décliner les contenus de Vatican News permet à l’institution de promouvoir, dans chaque sphère, les activités de l’Église catholique, l’actualité traitée sous l’angle catholique : ce qui, a fortiori, permet au Siège apostolique de demeurer dans le débat public (Mercier, 2015). En effet, les médias sont reliés au monde de l’opinion (Boltanski, Thévenot, 1991), où se jouent les réputations (Alloing, 2015) des acteurs et des institutions. En cela, l’orientation médiatique du Vatican n’est pas uniquement intra-culturelle mais multiculturelle (sa mission est universelle), notamment à l’heure de la mondialisation des échanges, de la culture du partage dans les environnements numériques. Si cette pratique multilingue permet à l’Église catholique d’étendre ses publics en dehors de l’Europe notamment, son plurilinguisme via le web 2.0 fait « renaître » la langue latine, au même titre que les langues vivantes (tweets et informations radio- phoniques en latin), plus appréciée par le public que d’autres langues (Gomez Gane, 2020 : 430).

L’intention communicationnelle est donc de faire circuler le discours en prenant en compte les cultures au sens de « totalité(s) des contenus valorisés, propres à une communauté » (Greimas, 1976 : 45-46). En effet, dans le cas de la traductologie, l’Église catholique semble concevoir les cultures en tant qu’« ensembles des phénomènes matériels et idéologiques qui caractérisent un groupe ethnique ou une nation, une civilisation, par opposition à un autre groupe ou à une autre nation » (Larousse, s.d.).

 

Des publics culturellement différents : du vaticaniste au profane

Avec l’apparition de Vatican News, de nouvelles pratiques rhétoriques émergent. Selon Paolo Peverini (2017 : 115), le portail préfigure des « usages modèles » conçus en fonction de profils d’usagers.

Plusieurs types se dessinent allant du vaticaniste à un public plus ignorant en termes de culture religieuse. Le public fidèle demeure une cible importante de Vatican News, notamment à travers la mise à disposition de contenus spécifiques – en langue latine – pour prier, s’informer : Vatican News montre par ailleurs une ouverture « didactique », une intention de communiquer en vulgarisant, d’initier un public éloigné, voire ignorant (peut-être novice, profane) en termes de culture religieuse – que ce dernier soit chrétien ou non – en tous cas semblant être dépourvu d’une encyclopédie chrétienne (Eco, 1979, De Iulio, 2016). L’ouverture axiologique impliquée par des publications de Vatican News via d’autres dispositifs confirme cette intention de parler à des individus éloignés de la culture catholique et plus proches d’une culture populaire.

Une nouveauté qui semble paradoxalement anachronique est le lancement de « Hebdomada Papae: notitiae vaticanae latine redditae » en juin 2019 signifiant littéralement « la semaine du pape, journal du Vatican en langue latine ». Il s’agit des journaux hebdomadaires diffusés en podcast par Radio Vaticana Italia sur les événements significatifs de l’agenda du Pape. Si cette initiative se situe dans une dynamique multilingue de l’Église catholique pour la diversité des cultures sur le web, elle met également l’accent sur l’attachement de l’institution pour sa propre tradition (Paul vi, 1963). Il s’agit de mettre les dispositifs techniques au service d’une reviviscence de la langue latine inscrite dans une dimension traditionnelle pour la médiation du message catholique. Selon le directeur éditorial de Vatican News, Andrea Tornielli (2019),

« avec ce nouveau rendez-vous hebdomadaire, nous voulons faire revivre la langue officielle de l’Église catholique aussi dans nos bulletins d’informations, puisqu’on peut déjà l’entendre quotidiennement lors de la messe matinale en latin proposée par Radio Vatican […] ce sera un véritable journal radio, avec des reportages et des brèves. Nous l’avons envisagé non pas avec un regard nostalgique sur le passé mais comme un défi pour l’avenir. »

Tout comme les comptes Twitter du pape en latin, on assiste ici à l’appropriation des technologies informatisées par l’Église catholique qui utilise ces dernières avec ses propres codes, sa propre empreinte culturelle : le latin peut être considéré comme un code pour la pratique catholique qui se voit injecté dans sa pratique du numérique.

Figure 4. Hebdomada Papae : le journal d'information du Vatican en latin (25 juin 2020) Source : capture d'écran, https://www.vaticannews.va/fr/podcast/journal-en-latin-de-radio-vatican.html

Figure 4. Hebdomada Papae : le journal d’information du Vatican en latin (25 juin 2020)
Source : capture d’écran, https://www.vaticannews.va/fr/podcast/journal-en-latin-de-radio-vatican.html.

 

Le caractère médiatique international de la radio du Vatican que l’on observait déjà lors de sa création dans les années 30 demeure encore visible aujourd’hui via ses plateformes digitales. Avec la transition numérique et notamment l’hypertextualité, l’interactivité et la multimodalité des hypermédias, ce caractère va au-delà de la « simple » traduction des contenus et permet en réalité une adaptation culturelle des textes en fonction des communautés. La traductologie vaticane fait, par ailleurs, renaître la langue latine qui peut désormais constituer la langue de l’écoute de podcasts et de la lecture de l’actualité pour le public connecté de l’Église catholique.

Au fil des années, le public international des auditeurs de Radio Vatican se décloisonne : initialement fidèle catholique ou vaticaniste, il devient, avec le Web 2.0 davantage généraliste, voire peu averti en termes de pratique religieuse (les rubriques telles que « Qu’est-ce que l’Angelus » sur le portail Vatican News en témoignent).

Après l’apparition de ce nouveau portail en 2018, l’internet « efface » l’identité institutionnelle de la station radiophonique où les contenus sont produits de manière convergée par tous les médias du Vatican. L’auditeur de la radio devient alors aussi lecteur des articles numériques et auditeur des podcasts de cette nouvelle entité médiatique convergée.


Bibliographie

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Auteur·e·s

Anzelmo Angela

Équipe de recherche de Lyon en sciences de l’information et de la communication Université Lumière Lyon 2

Citer la notice

Anzelmo Angela, « Radio Vatican » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 13 décembre 2021. Dernière modification le 14 janvier 2022. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/radio-vatican.

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