Réinformation


 

La réinformation est un processus revendiqué par un ensemble de sites, ancrés à l’extrême droite, qui fonde sa raison d’être dans la lutte contre « les médias de propagande, subventionnés ou dirigés par des oligarques financiers », d’après les termes de son principal promoteur, Jean-Yves Le Gallou, énarque, membre fondateur du « think-tank national-libéral » le Club de l’Horloge, ancien cadre du Front national. Au-delà de cette définition élémentaire, l’étude et la compréhension des usages relevant de la « réinformation » nécessitent de revenir sur la genèse de cette formule. En effet, ses origines font l’objet de débats (Schmelck, 2017), mais le mot est employé très marginalement avant 2007, date à laquelle la pratique se généralise, via deux événements. Il s’agit d’abord de la création de l’émission quotidienne Le Bulletin de réinformationsur Radio Courtoisie, station créée en 1987 et servant de plateforme à l’extrême droite (Lecœur, 2007) ; ensuite, de l’emploi du terme dans la seconde édition de la brochure de Jean-Yves Le Gallou, La Tyrannie médiatique (2008). Depuis le milieu des années 2000, ce dernier assure la promotion de ladite expression, notamment grâce à la fondation Polémiaqu’il dirige. Il désigne par là une volonté de rééquilibrer l’offre médiatique, jugée idéologiquement orientée, à travers une production d’information journalistique. Ce discours critique va ainsi opposer les médias du système, défenseurs supposés d’une bien-pensance hégémonique, et les médias alternatifs d’extrême droite, forcément dissidents car ne se soumettant pas aux exigences de cette « pensée unique ». L’expression réinformation est donc un qualificatif « indigène » employé par une fraction de l’extrême droite pour laquelle la définition de l’actualité est le principal champ de bataille du « combat culturel ». En qualifiant leur démarche de « gramscisme technologique », les « réinformateurs » illustrent leur filiation avec le courant de la Nouvelle Droite, qui a très largement exploité la référence au penseur italien marxiste Antonio Gramsci (1891-1937), pour qui l’échec du mouvement ouvrier est une conséquence de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie. Sur la base de cette référence, selon eux, c’est en gagnant la bataille des idées et des représentations que les conditions culturelles de la révolution seront rendues possibles. L’usage des termes tirés de la pensée gramscienne par cette fraction de l’extrême droite est très stéréotypé et dévoyé ; pour Pierre-André Taguieff (1984), il relève d’une stratégie de légitimation intellectuelle du mouvement.

La réinformation correspond donc à un courant militant historiquement et politiquement situé, remis au goût du jour par un contexte de développement de l’internet et de « l’expression des subjectivités » (Cardon, 2010) qu’il permet. Son étude prend un sens nouveau à l’aune de la généralisation de la critique des médias, de la diffusion croissante d’une parole conservatrice radicale dans des espaces médiatiques légitimes, et de l’émergence d’un débat public articulé autour de la question du « politiquement correct ».

 

Une forme de mobilisation antérieure à l’émergence de l’internet

Contrairement à une idée reçue sur la réinformation, cette « dynamique de lutte contre la désinformation idéologique volontaire attribuée aux médias dominants » (Blanc, 2015) n’a pas débuté avec l’essor de l’internet et la possibilité, qui y est associée, de publier du contenu à bas coût. La contre-culture d’extrême droite, préexistante au web, s’appuie sur différents piliers identifiés par Jean-Yves Camus (1996) : la presse, l’édition d’ouvrages littéraires et historiques, ainsi que la musique. Un recensement des périodiques d’extrême droite a été entrepris par J.-Y. Camus et René Monzat (1992), qui comptent ainsi au début des années 1990 près de 500 titres, caractérisés par une variété de formats, de zones de diffusion et de fréquences de publication. Henry Coston (1910-2001) – collaborationniste et acteur important de la presse d’extrême droite du XXe siècle – recense quant à lui, 81 publications majeures et précise que « la presse libre et non-conformiste est représentée, aujourd’hui, par une vigoureuse cohorte de journaux et de revues, dont le tirage total atteint probablement le million d’exemplaires » (Coston, 1997 : 18). Si la supputation concernant le tirage total de ces titres peut être mise en question, la production est indubitablement riche. Quand certaines des productions portent les traits de publications amatrices, d’autres bénéficient d’une certaine aura au sein de l’extrême droite française, voire européenne. Elles ont pu compter des plumes notables ou reconnues comme représentatives d’une des tendances constitutives de l’extrême droite : Défense de l’Occident (1952-1982), National hebdo (1984-2008), Éléments (revue trimestrielle fondée en 1973), Nouvelle École (périodique du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne – GRECE – fondé en 1968), Rivarol (hebdomadaire fondé en 1951), Présent (quotidien créé en 1975), ou encore Minute (hebdomadaire créé en 1962). Si ces différentes activités éditoriales s’appuient sur des positionnements idéologiques et intellectuels spécifiques, elles forment un ensemble qui préfigure les activités de « réinformation ».

L’emploi stratégique des médias est notamment l’apanage de la Nouvelle Droite, un courant défenseur d’une doctrine de prise du pouvoir culturel et donc distincte de l’activisme politique. Face à la subversion supposément portée par les médias de masse et l’Université – « gangrenés » par des valeurs honnies (égalité, universalisme, etc.) – ce courant vise à instaurer un « contre-pouvoir culturel » (Taguieff, 1984). Dans cette perspective, la Nouvelle Droite met à profit les différents espaces d’expression culturelle qui s’offrent à elle : cinéma, télévision, bande dessinée, etc. Si la Nouvelle Droite a perdu l’influence qu’elle a pu avoir au milieu des années 1970, la stratégie métapolitique qu’elle défendait alors, « [l’action] dans le champ idéologique et culturel, préalablement à la prise du pouvoir effectif » (Lecœur, 2007), a inspiré le développement de la réinformation. Espace de mobilisation pour des groupes partisans et militants (Dézé, 2011 ; Bouron, 2017), l’internet a été un véhicule de choix pour l’offre contre-culturelle d’extrême droite, devenant ainsi un espace privilégié pour cette lutte métapolitique héritée de la Nouvelle Droite. Aussi le numérique est-il intégré dans les stratégies déployées par l’extrême droite.

 

Un mouvement aux frontières poreuses

Parmi les sites vantant cette exigence de réinformation, quelques-uns bénéficient d’une visibilité réelle, à l’image de FdeSouche, Riposte Laïque, Résistance Républicaine, Dreuz.info, Le Salon Beige, Polémia, ou encore l’Observatoire du journalisme (OJIM), qui appartiennent à la liste des trente sites politiques français ayant le plus d’audience (Bevort, 2016). Beaucoup d’autres ont une activité plus confidentielle : ainsi la réinformation est-elle portée par un archipel de sites aux niveaux de développement, de professionnalisation, d’activité ou encore d’originalité du contenu très variables. C’est l’existence de sites faiblement actifs dans cet ensemble qui invite Stéphane François à qualifier la stratégie déployée par les extrêmes droites en ligne de « suractivisme », ces sites ayant pour principale vocation d’entretenir l’illusion d’un groupe actif et cohésif. La structuration en réseau rendue possible par l’emploi de liens hypertextes entre les sites révèle aussi que le courant de la réinformation s’organise autour des quelques sites les plus actifs proposant des contenus aux atours professionnels : la fondation Polémia de J.-Y. Le Gallou, ou encore TV Libertés, principale webtélé de réinformation fondée en 2014, et qui prolonge les initiatives audiovisuelles entamées par la création de Radio Courtoisie.

Le site FdeSouche constitue un autre exemple majeur de la réinformation. Ce blog politique bénéficie d’un lectorat important et il est caractérisé par une pratique éditoriale de « reprise », en ne produisant quasiment aucun contenu original (Lukasik, 2018). Si le principal animateur du blog présente sa pratique éditoriale comme du journalisme de liens (Albertini, Doucet, 2016), Stéphanie Lukasik résume plutôt son activité par la formule suivante : « copier, coller, couper ». En effet, les contenus proposés par le site, notamment repris auprès des médias dominants, sont le résultat de sélections précises permettant de ne représenter qu’une seule des dimensions traitées dans les articles et vidéos originaux et permettant de construire une représentation catastrophiste de la société française s’appuyant sur le triptyque immigration-islam-insécurité. Si une partie de la sphère réinformatrice fonde son offre sur une proposition d’infomédiation, soit l’extraction et le classement de contenus d’actualité dispersés en ligne pour les réunir sur une même plateforme (Rebillard, Smyrnaios, 2010), les plus professionnalisés des sites produisent du contenu original, parfois relativement abondant : ainsi TV Libertés produit quotidiennement plus de quatre heures de programmes, depuis ses studios de 750 m2 en banlieue parisienne.

Parallèlement au développement d’une offre d’actualité, la réinformation porte aussi une attention particulière au vocabulaire, qui est à la fois un objet et un instrument de la lutte idéologique. La déconstruction de la « novlangue médiatique » (Le Gallou J.-Y., Geoffroy M., 2009) permet de représenter un paysage médiatique homogène cherchant à imposer une pensée unique. Les réinformateurs développent aussi un contre-discours permettant de renverser certaines des conceptions supposément véhiculées par le discours médiatique dominant. Ces opérations dites de « resignification » vont ainsi permettre d’affirmer l’existence de discriminations occultées par les médias, tels le « racisme anti-blanc » ou la « christianophobie ».

Si les procédés réinformateurs se fondent sur des techniques éditoriales et sémantiques communes, l’unité qui semble caractériser la sphère réinformatrice est au moins partiellement construite ; et ce, notamment par les acteurs qui l’étudient de l’extérieur. Comme le déclare Pierre Sautarel, fondateur du site FdeSouche :

« De Soral au Salon beige en passant par mon site, notre seul point commun, c’est vous, les médias. Votre réaction nous apporte la cohésion idéologique que l’on n’a pas forcément. Je ne me retrouve pas du tout dans ce que peuvent dire Dieudonné ou Soral, mais j’ai choisi de les défendre. Car je me suis rendu compte qu’ils se retrouvaient face aux mêmes mecs qui me font chier d’habitude » (Albertini, Doucet, 2016 :16).

Ainsi les frontières de la sphère réinformatrice paraissent-elles difficiles à stabiliser ou même à identifier, une pluralité de sites gravitant autour du noyau de la réinformation tout en n’en partageant qu’une partie des caractéristiques, à commencer par l’ambition métapolitique. Le site Égalité et Réconciliation animé par Alain Soral – essayiste d’extrême droite se réclamant du « national-socialisme » français – occupe une position ambivalente, en représentant à la fois une offre partisane et une offre de relecture de l’actualité au prisme d’une perception identitariste du social (Collectif des 4, 2018). Plus largement, la sphère réinformatrice se trouve souvent associée, dans les discours ordinaires, à d’autres types de déviances informationnelles, comme le complotisme (Dard, 2018). Cet amalgame trouve son fondement dans le fait que la pensée conspirationiste assigne aux médias – alors instruments ou complices du complot – un rôle de manipulation de l’information. La réinformation ne relève cependant pas du complotisme : l’existence d’un supposé complot n’est pas l’unique grille d’interprétation sur laquelle s’appuient les réinformateurs et leurs productions relèvent avant tout de la presse d’opinion. De même, il n’est pas adapté d’associer les contenus de réinformation à de la désinformation (François, 2015), dans la mesure où ce phénomène se caractérise par la volonté explicite de tromper. On ne peut a priori pas présumer de la fausseté par essence du contenu produit par les réinformateurs, même s’il faut noter que leur identité profondément militante les mène à développer une confusion forte entre idéologie et information.

Le nécessaire travail de délimitation de la sphère réinformatrice est aussi rendu plus complexe par l’existence d’acteurs jouant un rôle de courroie de transmission entre réinformation et sphère médiatique dominante. En effet, parmi les contributeurs à la réinformation, certains portent aujourd’hui leur parole dans des espaces médiatiques professionnels et légitimes tels Gilles-William Goldnadel, Robert Ménard, Gabrielle Cluzel, ou encore Ivan Rioufol. Ponctuellement ou périodiquement, ils officient sur CNews (L’Heure des Pros, Punchline, Les Voix de l’info), LCI (L’Heure de Bachelot, L’Heure d’Apathie), ou encore C8 (Les Terriens du Dimanche !). Le cas de Charlotte d’Ornellas est sans doute le plus exemplaire de cette multipositionnalité (ici, le fait d’occuper plusieurs positions dans différents médias) des acteurs de la réinformation : journaliste de formation, elle contribue au site Boulevard Voltaire, à Radio Courtoisie, et est chroniqueuse sur TV Libertés. Une partie importante de sa carrière se déroule par ailleurs au sein de journaux proches de la réinformation, mais reconnus professionnellement : Présent, Famille Chrétienne, Alétéia, ou encore Valeurs Actuelles, dont elle intègre la direction en 2017. Mais surtout, elle intervient régulièrement en qualité d’éditorialiste sur CNews, et de chroniqueuse sur BFM TV, et même, ponctuellement, sur Arte, dans l’émission 28 minutes.

Ces acteurs multipositionnés incarnent l’une des principales contradictions inhérentes à la réinformation : les relations entretenues avec le système médiatique qu’elle prétend combattre sont ambivalentes et se logent dans un continuum tracé entre la dénonciation univoque et la collaboration. Aussi l’existence d’une frontière claire et reconnue de tous entre médias professionnels et médias de réinformation est-elle à nuancer, voire à contester. Toutefois, il convient de souligner que la multipositionnalité de certains des contributeurs de la réinformation est permise par le développement de points de contact singuliers entre ces deux sphères, notamment les émissions qui se fondent sur la polémique (Nicolas, 2015) et qui constituent des espaces dans lesquelles une parole idéologiquement marquée et radicale est autorisée, voire encouragée, pour le caractère spectaculaire des débats auxquels elle donne lieu (Charaudeau, 2011).

L’entrée d’une partie des acteurs de la réinformation dans des espaces médiatiques légitimes ne s’explique pas uniquement par l’attrait de ces derniers pour la parole polémique, mais aussi par leurs propriétés sociales. En effet, un travail prosopographique (l’étude des biographies d’un groupe d’acteurs rassemblés sous une même catégorie) conduit sur cent contributeurs de la réinformation (Vauchez, 2019) permet d’établir que ces derniers appartiennent majoritairement à la frange dominante de l’espace social, ce qui peut contribuer au renforcement de l’audience qu’ils ont. Si les hommes sont très largement surreprésentés, il convient de rappeler que le genre est une variable explicative dans la distribution de la parole publique. Tendanciellement, et à cet égard, la réinformation ne se distingue donc pas des autres espaces dans lesquels la parole est exercée publiquement. Les réinformateurs étudiés sont caractérisés par une dotation importante en capital culturel sanctionné positivement par l’institution scolaire : 33 % des profils renseignés sont titulaires d’un doctorat et/ou d’une agrégation. L’analyse des disciplines étudiées confirme d’ailleurs l’hypothèse d’un fort capital culturel, la très grande majorité des acteurs de la réinformation ayant suivi des cursus d’études supérieures théoriques. Finalement, les données relatives aux carrières professionnelles achèvent de confirmer l’hypothèse d’une forte présence d’élites intellectuelles parmi les acteurs de la réinformation : universitaires (9 %) et politiques (7 %).

Si les frontières de la sphère réinformatrice semblent d’une grande porosité, certaines études ont cependant contribué à la délimitation et à la qualification du territoire numérique spécifique que constitue la réinformation. L’analyse de réseaux dirigée par Léda Mansour et Camille Roth (2015) souligne le jeu de renvois assez marqué entre les sites de réinformation par le biais de liens hypertexte, et relativise leur autonomie à l’égard des médias dominants. D’autres analyses menées par L. Mansour (2019) montrent les limites de l’appréhension de tous les acteurs de la réinformation comme relevant de la catégorie générique de l’extrême droite, sans préciser leurs positionnements et leurs filiations idéologiques spécifiques.

 

Au-delà des frontières nationales

La stratégie réinformatrice, fondée sur une double légitimité – informationnelle et militante – trouve des équivalents européens. Ainsi le site suisse Les Observateurs, créé par un universitaire spécialiste des médias, entend-il proposer une vision de l’actualité « libérée de la pensée unique » (Jammet, Guidi, 2017). Cette prétention permet la tenue d’un discours d’extrême droite reposant sur trois piliers : la dénonciation de la pensée unique, et des médias accusés d’en être responsables ; l’obsession pour la question identitaire ; la dénonciation de l’altérité, que celle-ci soit intérieure ou extérieure. Développée de la sorte, la critique des médias est prétexte au développement d’une rhétorique xénophobe et anti-élitiste, élément qui semble caractériser nombre des sites de réinformation français.

Une réflexion portant sur la contestation des médias par les extrêmes droites trouverait bénéfice à s’inspirer des études menées sur des terrains non francophones, qui se sont multipliées ces dernières années (Haller, Holt, de La Brosse, 2019). Par exemple, dans le cas norvégien (Figenschou, Ihlebæk, 2018), des attaques virulentes sont portées contre le journalisme des médias dominants, conduites par différentes tendances de l’extrême droite qui concourent à l’élaboration et à la mise en circulation d’une représentation d’un journalisme biaisé, éloigné des préoccupations de la population. La mise en mots et en images des faits sociaux par les médias est, comme en France, particulièrement décriée pour les sujets touchant à l’immigration et à l’islam. La condamnation des médias « mainstream » et du mensonge (Lügenpresse) en Allemagne, associée à une forte proximité avec le mouvement Pegida, est formulée dans les mêmes termes et se focalise sur les mêmes enjeux (Haller, Holt, 2018). Sur le terrain étasunien, la critique des médias dominants au profit d’une lecture identitaire du social est notamment développée par Breitbart News Network. La couverture de l’actualité par ce site permet notamment la production et la circulation d’une « contre mémoire », comme l’illustre Krzysztof Wasilewski(2019) dans son étude portant sur la couverture des manifestations de Charlottesville. En privilégiant certains cadrages, le site construit une nette opposition entre un endogroupe (Nous) et un exogroupe (Eux), et se distingue de la couverture proposée par les médias dominants qui privilégient l’unité nationale. Cette perspective est d’autant plus pertinente et féconde que les dynamiques de relecture de l’Histoire sont également importantes au sein de l’extrême droite française (Boumaza, 2015).

 

L’épineuse question de la qualification du mouvement

Au-delà de ces analyses de contenus, différentes études empiriques éclairent plus précisément le rôle de la production alternative d’information d’extrême droite, et ses objectifs : affaiblir la légitimité des médias généralistes, qualifiés de bien-pensants, et imposer une vision identitaire du social. Dans cette perspective, les enjeux de lutte autour des qualificatifs employés pour désigner la réinformation sont centraux.

Le terme de « médiactivisme », introduit par Dominique Cardon et Fabien Granjon (2010) et désignant les mobilisations informationnelles orientant l’action collective vers la critique des médias dominants ou la mise en œuvre de dispositifs alternatifs de production d’information, semble adapté pour qualifier la démarche de réinformation. L’internet a pu renouveler le médiactivisme des groupes progressistes par l’allègement des contraintes éditoriales, la réduction drastique des coûts de production et de diffusion, la facilitation des modes de production coopératifs et l’interactivité. De même pour les groupes d’extrême droite, dont les mobilisations informationnelles font l’objet d’études depuis une dizaine d’années seulement. Hors des cercles de la réinformation, c’est la formule « fachosphère » qui est préférée, notamment par les journalistes (Albertini, Doucet, 2016 ; Schmelck, 2017). Mais les acteurs concernés perçoivent dans cette appellation la volonté de condamner leurs engagements, et définissent leurs propres activités éditoriales par les termes de « réinformation » ou « d’information alternative ». Certains d’entre eux considèrent toutefois que le terme de réinformation est un stigmate trop puissant et serait à rejeter. En d’autres termes, les luttes d’étiquetages autour de ces mobilisations informationnelles font partie intégrante de la stratégie de confusion menée par les réinformateurs (Schmelck, 2017).

Les critères de la partition entre médias traditionnels et médias alternatifs ont été très discutés, en particulier par des sociologues des médias : s’agit-il du statut, professionnel ou amateur ? De la nature des canaux de diffusion ? Des techniques de mise en récit ? Ou bien « la seule revendication d’opposition à l’hégémonie culturelle des médias de masse conférerait-elle à certains le droit de se dire alternatifs » ? (Cardon, Granjon, 2010 : 7). Si les médiactivistes impliqués tendent à poser une équivalence entre les expressions « médias de réinformation » et « médias alternatifs », ce dernier terme reste plutôt associé aux mobilisations informationnelles « progressistes » se caractérisant par une inscription idéologique à gauche, et donc éloignées des préoccupations identitaires et souvent xénophobes exprimées par les réinformateurs. D. Cardon et F. Granjon (2010) vont même jusqu’à parler du « continent noir du médiactivisme », pour évoquer une forme de réticence des sciences sociales à étudier les mobilisations informationnelles conservatrices ou réactionnaires. Aussi les travaux universitaires conduits sur la réinformation pourraient-ils s’appuyer sur d’autres qualificatifs issus de la littérature : « contre-médias » (Noppari, Hiltunen, Ahva, 2019) ou « médias anti-système » (Holt, 2018).

Le médiactivisme de réinformation ne se déploie pas uniquement sous la forme d’une production d’information journalistique « dissidente » : elle est aussi une occasion de sociabilité à travers l’organisation de mobilisations internes participant à une construction identitaire commune (Venner, 2006), parmi lesquels les Bobards d’Or – cérémonie parodique annuelle organisée par la Fondation Polémia et récompensant les « meilleurs mensonges médiatiques » – ou les Forums de la dissidence – conférences ayant pour objet de donner au public les moyens de lutter contre ce qu’ils nomment le « diktat politiquement correct ». Ces espaces de sociabilité hors lignesont l’occasion pour les membres les plus actifs de la réinformation de maintenir l’illusion d’une sphère hautement dynamique, soudée et unifiée. Ils constituent également des moments au cours desquels s’observe clairement la rhétorique de valorisation de leur mobilisation informationnelle, et la mise en avant d’un registre de légitimité « professionnelle ». Ainsi trouve-t-on sur la scène des Bobards d’Or une réappropriation des termes classiquement employés dans le discours journalistique, incarnant une forme d’excellence professionnelle (Lemieux, 1992). Cette volonté d’apparaître comme un groupe professionnel soudé passe par exemple par l’usage de catégories journalistiques structurantes, comme l’expression de « PQRR » (Presse quotidienne régionale de réinformation), dérivé de la terminologie professionnelle journalistique, pour désigner l’existence d’une structuration en réseau local. Cette rhétorique se déploie plus largement dans le vocabulaire et les références employés sur les sites : « Dans notre démarche journalistique, nous nous attachons à poursuivre sans relâche notre quête de Vérité́, quelles qu’en soient les conséquences », affirme ainsi le slogan du Cercle des Volontaires, site de réinformation fondé en 2012.

Les acteurs de la réinformation semblent ainsi exploiter de manière stratégique ce double positionnement à la fois militant et informationnel : le mimétisme de l’identité journalistique apparaît alors comme une tentative de masquer leur dimension militante en se revendiquant des mêmes sources de légitimité que l’objet qu’ils prétendent combattre. C’est là tout le paradoxe de ce mouvement qui prétend fonder sa raison d’être sur une critique médiatique cohérente et développée tout en rendant hommage au système médiatique décrié. Ainsi, la nécessité de s’appuyer sur des formes de légitimité est développée dans le travail de Tine Ustad Figenschou et Karoline Andrea Ihlebæk (2018) dans lequel les auteures identifient cinq postures possibles : position citoyenne, d’insider, d’expertise, de victime, et d’activiste. C’est bien la référence à ces différentes positions légitimantes qui vont permettre, dans un second temps, de développer une proposition alternative d’information.

 

Un usage stratégique de la figure du « public »

Quelques conjectures peuvent être tirées des publics « observés » lors des moments de sociabilité organisés par les réseaux de la réinformation comme les Bobards d’Or ou les Forums de la dissidence. Ces événements réunissent une population essentiellement masculine, relativement âgée, dont l’ethos bourgeois tranche avec la marginalité revendiquée et valorisée par l’endogroupe (Thoreau, 2018). De telles observations restent cependant parcellaires, étant entendu que ces moments ne permettent de saisir qu’un fragment – le plus actif et le plus investi, notamment financièrement – du « public » de la réinformation.

La grande majorité des travaux conduits sur les médias alternatifs d’extrême droite se concentre sur la production des discours critiques à l’égard des médias dominants et de l’actualité alternative qui en résulte, sans intégrer à l’analyse la variété des modalités de réception dont ces contenus peuvent faire l’objet. Pour autant, une étude finlandaise se penche sur la réception des actualités produites par les contre-médias nationaux (Noppari, Hiltunen, Ahva, 2019). Trois catégories de consommateurs de ces contenus sont identifiées, ne percevant pas de la même manière le journalisme, mais aussi le rôle des contre-médias auxquels ils accordent une confiance variable : 1) les « sceptiques » à l’égard du système, que la défiance généralisée à l’égard de l’establishment encourage à consulter exclusivement ces médias ; 2) les « critiques » à l’égard des sujets mis à l’agenda par les médias dominants et des opérations de cadrage dont ils font l’objet ; 3) les « mécontents » dont les reproches à l’égard des médias « mainstream »sont circonscrits à certains phénomènes. Sur le modèle de cette étude, une étude de réception des actualités produites par les sites de réinformation semble nécessaire, afin de rompre avec l’image d’un public passif, et d’envisager les différents niveaux de lecture possibles pour ces contenus.

Si le public visé par les acteurs de la réinformation semble difficile à saisir, il est en revanche très parlant d’analyser la représentation qu’ils s’en font. En effet, c’est peut-être dans la prétention à incarner un journalisme populaire et horizontal que leurs contradictions se font les plus visibles. La majorité des rédactions de réinformation reposent sur un fonctionnement très hiérarchisé, qui imite l’organisation des rédactions journalistiques « mainstream » – rédacteur ou rédactrice en chef, directeur ou directrice de publication, etc. Cette verticalité est renforcée par l’omniprésence de grandes figures, telles que J.-Y. Le Gallou évoqué plus haut. Cette organisation est intéressante, parce qu’elle entre en contradiction avec la prétention affichée des membres de la réinformation à porter une parole populaire et à lutter contre un journalisme jugé élitiste. En effet, la critique médiatique développée par les réinformateurs est conduite au nom de la « majorité silencieuse » (Richard, 2018) opposée à une caste médiatico-politique jugée « bien-pensante » qui la réduirait au silence. L’opposition aux médias professionnels dominants – favorisée par la perte de confiance en leur parole (Kantar Public, 2019) – étant présentée comme une modalité de la résistance aux élites (Oger, 2015), il apparaît pertinent de considérer la dimension populiste portée par la réinformation. Le slogan de la web-TV TV Libertés, « Nous, c’est vous », est ainsi symptomatique du média-populisme (Krämer, 2014) développé par les réinformateurs. En lien avec leur volonté de défendre l’identité nationale (Richard, 2019), tous ont ainsi en commun la volonté de s’adresser à un « vrai public », en prétendant incarner « la vraie France », qui serait nécessairement opposée à l’Europe et à la mondialisation.

Par l’usage stratégique de la figure du public, la réinformation laisse donc voir les contradictions fortes qui la caractérisent : loin de donner la parole aux plus faiblement dotés en capitaux, elle apparaît ici comme une activité fortement centralisée autour d’un noyau restreint. Ce dernier compte des élites intellectuelles qui, à l’image du précédent représenté par la Nouvelle Droite des années 1970, trouvent un espace dans lequel l’expression de leur radicalité est permise et valorisée. Des prises de position et des opinions génératrices de marginalité dans nombre de sphères sociales, sont donc ici source de reconnaissance.


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Auteur·e·s

Stephan Gaël

Centre d'analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias Université Paris 2 Panthéon-Assas

Vauchez Ysé

Centre européen de sociologie et de science politique Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Citer la notice

Stephan Gaël et Vauchez Ysé, « Réinformation » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 14 novembre 2019. Dernière modification le 15 novembre 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/reinformation.

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