Risques technologiques


 

On le sait, les protestations contre les activités nuisantes ou dangereuses se sont développées en même temps que l’industrie, c’est-à-dire dès la fin du XVIIIe siècle. Portée le plus souvent par des notables, la mise en cause des fabriques malodorantes, polluantes ou mortifères est une réaction à une dévalorisation des patrimoines immobiliers, agricoles ou, même, industriels, par exemple quand se dégrade la qualité de l’eau nécessaire au brassage de la bière (Bernhardt, Massard-Guilbaud, 2002 ; Corbin, 1982 ; Fressoz, 2012 ; Williot, 1997). Les grèves contre les accidents du travail, dans les mines particulièrement (Rosental, 2008) mais pas seulement, ont scandé l’histoire de l’industrie. Toutefois, elles n’ont guère conduit à des revendications ouvrières d’abandon des activités dangereuses. Plus généralement, les maladies professionnelles, meurtrières par dizaines de milliers (silicose, pathologies de l’amiante…), ont été plutôt traitées par l’indemnisation que par l’arrêt des activités mortelles, sauf exception comme le phosphore blanc. Pour l’essentiel, les protestations n’ont guère pesé sur l’industrialisation accélérée, largement soutenue par l’État, en France comme ailleurs, tout au long des XIXe et, partiellement, XXe siècles.

 

L’espace public des risques

Au cours des années 1960-1970, une transformation majeure s’opère, avec la thématisation publique des risques technologiques. Cette thématisation, c’est-à-dire la construction de sujets de risques, passe par la formation d’un espace public des risques (Suraud, 2014), dépassant celui décrit par le « jeune » Habermas (1962). L’émergence de revendications sur l’environnement se formalise progressivement à travers la montée des « nouveaux mouvements sociaux » (Melucci, 1978 ; Luhmann, 1993 ; Offe, 1997). Cette tendance conduit à une politisation de la production (Offe, 1984), c’est-à-dire à une confrontation centrée sur les façons de produire et, aussi, les produits, à partir de revendications souvent formulées via une grammaire négative : « Fermeture des centrales nucléaires » ou « moratoire sur les OGM [organismes génétiquement modifiés] ».

D’une certaine façon, la formation d’une thématique des risques ne supprime pas les revendications sur le niveau de vie, portées par le mouvement ouvrier, mais elle est marquée par des revendications sur le mode de vie, portées par le mouvement associatif : les fumées d’usine qui étaient des signes d’activité(s) deviennent des signes de pollution. Si l’on s’en tient à de simples observations sur la rémanence du rapport salarial comme enjeu, il n’est pas pertinent d’en venir à l’idée que se serait constituée une « société du risque » (Beck, 1986), c’est-à-dire dans laquelle le risque serait, en quelque sorte, devenu le (nouveau) moteur de l’Histoire. Néanmoins, la prégnance des questions de risques technologiques dans la vie sociale est effective, comme en atteste la multiplication des sujets controversés, qu’il s’agisse du nucléaire et des substances chimiques, mais aussi des OGM, de la biologie de synthèse ou des nanotechnologies.

Dans cette perspective, certaines recherches se sont tournées vers le processus de constitution des « problèmes publics » (Gusfield, 2009), pour mieux saisir les modalités d’apparition et d’affirmation de problèmes de risques. Cependant, d’une part, la notion de problème public autorise difficilement le dépassement des études de cas (Gilbert, Henry, 2012) et, d’autre part, elle tend à uniformiser les thèmes de risques à travers leur carrière, sans nécessairement nous conduire à mieux comprendre les questions de légitimité, soulevées par la contestation de certaines activités.

 

Risques et risques

En effet, même si nul ne saurait ignorer le caractère risqué de la production d’énergie nucléaire et du transport aérien ou automobile, ces deux exemples traduisent pourtant une différence fondamentale du point de vue du processus de thématisation des risques technologiques. Le transport aérien, dont les accidents provoquent régulièrement plusieurs centaines de morts, ou le transport automobile, qui tue annuellement plusieurs milliers de personnes en France, ne sont pas critiqués à partir de leur accidentologie ; et un durcissement des conditions de prévention des risques est apte à répondre, au moins partiellement, aux critiques sur leur déficience en termes de fonctionnement. En revanche, le nucléaire civil, dont le nombre de décès constatés est inférieur à ceux provoqués par le transport, est l’objet d’une contestation publique durable dans tous les pays « démocratiques » (autorisant la contestation) ; et la sécurisation, au moins affichée, des installations ne met pas fin, même provisoirement, à la mise en cause des activités concernées. En d’autres termes, il nous faut admettre qu’il y a risque et risque ou, plutôt, que le risque comme menace n’est pas, en soi, le fondement des dynamiques sociales qui se manifestent contre certaines activités.

On peut alors défendre l’idée que la thématique des risques technologiques se présente comme l’expression d’un problème de confrontation civique, non pas sur les risques eux-mêmes, mais sur la raison d’être de certaines activités, sur leurs façons de produire et/ou sur leurs produits. En ce sens, la thématique des risques technologiques ne se construit pas sur la distinction entre une décision créant le risque et la critique de ceux qui sont exposés au danger ainsi créé (Luhmann, 1993). Cette distinction décision/exposition peut certes expliquer l’existence, non discutable, des refus Nimby (Not In My Backyard/Pas dans mon arrière-cour). Néanmoins, elle ne caractérise aucunement la profondeur de la thématique des risques technologiques comme processus de délégitimation. En effet, le fait d’être exposé n’est pas une opération de communication en tant que telle, et il reste à formaliser les conditions de sa transformation en sujets, délicats, pour le système politique. Ou, pour dire les choses autrement, il reste à expliciter ce qui caractérise cette transformation en des contestations d’une amplitude croissante, au point de perturber la fonctionnalité des systèmes tant économiques (et l’innovation) que politiques (électoralement perturbés).

 

L’asymétrie sociale des risques

Pour rendre compte de ce problème de légitimité, on peut se tourner vers la distinction de Jürgen Habermas (1981, 1992), entre système et monde vécu. Dans cette perspective, la thématique publique des risques technologiques peut être interprétée comme une forme de confrontation de l’espace public au système. Plus précisément, il s’agit de la formation d’exigences sur la protection de l’environnement et de la santé, adressées aux systèmes économique et politique, qui ne peuvent traiter ces exigences qu’à travers des décisions compatibles avec leur mode de fonctionnement via les media de la monnaie et du pouvoir fonctionnel.

Sans détailler outre mesure la théorisation de Jürgen Habermas, on voit clairement apparaître une asymétrie sociale. D’une part, s’établissent des revendications sur ou contre des risques, se constituant par des discussions universalisables, « désintéressées » parce que dissociées de calculs monétaires et politico-administratifs. D’autre part, des opérations du système doivent assurer la reproduction des capacités de paiement des entreprises, dont les procédés et/ou les produits sont menacés d’extinction écologique, et celle du système politique, bousculé par une contestation civique qui échappe à la politique conventionnelle (électoraliste) classiquement tendue vers l’alternance d’une majorité et d’une opposition.

De ce point de vue, la thématique publique des risques technologiques se détache des enjeux figurés par le mouvement ouvrier. La dépossession des travailleurs des moyens de production (pour suivre aussi bien Karl Marx que Max Weber) organise une dépendance, certes réciproque mais inégale, des travailleurs vis-à-vis des employeurs qui contrôlent les paiements des salaires. En revanche, l’espace civique, où se forme un public « des » risques, n’offre, et c’est sa force, aucune prise au système, parce qu’il se développe – et ne peut se développer – qu’en se rendant indépendant des opérations fonctionnelles monétaires et bureaucratiques (donc hiérarchiques). La capacité thématisante de l’espace civique présuppose son autoconstitution et son autoreproduction. Dès lors, aucune négociation ne peut s’instaurer entre les entreprises et les associations qui, d’ailleurs, ne peuvent s’engager au nom de la population à assumer des risques ou toute autre concession. Pour sa part, l’État, placé sous la pression électorale, ne peut passer d’accords avec un espace public qui ne relève pas de la politique conventionnelle d’alternance majorité/opposition. L’éventuelle entrée au gouvernement de ministres issu.e.s d’associations ne modifie pas cette séparation, même si elle peut la brouiller (très) momentanément jusqu’à ce que se reconstituent les discussions : l’espace public est composé, non pas d’acteurs, mais de discussions, au sens fort du terme.

En conséquence, il est improbable que s’établisse un accord social sur le bien-fondé des activités à risques technologiques, si les conceptions de l’industrialisation, qu’elles soient portées par le public « des » risques ou par les composantes du système, sont fondamentalement hétérodoxes et si elles ne se réduisent pas aux seuls problèmes de risques. La confrontation sur le nucléaire met en jeu, au premier plan, le potentiel de catastrophe ainsi engendré, mais elle concerne aussi l’absence de solutions au traitement des déchets et, encore, la critique de l’ordre politique, le secret-défense, qui est associé au nucléaire. De même, la confrontation sur les OGM porte non pas seulement sur les risques potentiels pour l’environnement et la santé, mais également sur la brevetabilité du vivant et la dépendance, qui est ainsi instaurée, des producteurs aux fournisseurs de semences.

 

Le système sous pression

Cette souveraineté de l’espace public explique que sa pression, en termes économiques ou électoraux, est difficile à supporter par le système et qu’elle puisse produire des effets structurants. La prévention dans les industries chimiques s’est durcie surtout à partir des années 1970 au niveau européen et a progressivement remis en question nombre d’activités et de produits, même si le nombre de victimes professionnelles ou environnementales n’en reste pas moins substantiel.

En outre, l’instauration du principe de précaution – dont l’institutionnalisation est classiquement référée au principe 15 de la Déclaration de Rio de 1992 sur l’environnement et le développement – conforte non seulement l’efficacité des discussions civiques, mais elle constitue aussi un tournant en offrant désormais un levier à la contestation publique pour soulever des problèmes de risques technologiques avant même qu’une activité ne se développe industriellement. Son évolution en France est d’ailleurs significative. Alors que la Loi no 95-101 du 2 février 1995 relative au renforcement de la protection de l’environnement, dite Loi Barnier, modérait le principe de précaution par l’introduction d’une clause limitative encadrant une décision politico-administrative soumise « à des coûts économiquement acceptables », l’article 5 de la Charte pour l’environnement, constitutionnalisée en 2005, ne s’y réfère plus. Plus concrètement, même si l’Union européenne se situe entre les deux positions, l’adoption du Règlement Reach (Registration, Evaluation, Authorization and restrictions of CHemical Substances) applique aux éléments les plus répandus un principe de précaution – « pas de données, pas de marché » – régulant la circulation des substances chimiques sur la base d’une démonstration, même si elle est toujours discutable, de la sécurisation de la production et de la commercialisation des substances.

Certes, l’espace public des risques est loin d’avoir la maîtrise des activités technologiques et industrielles. Certes, des substances et produits continuent de dégrader l’environnement et la santé et de tuer prématurément. Certes encore, la critique de certaines activités à risques a provoqué des tensions entre les ouvriers de l’industrie et les associations environnementalistes. Mais il serait erroné d’en conclure que la thématique publique des risques technologiques ne serait qu’une simple irritation des sphères systémiques : elle a produit des inflexions majeures dans les décisions fonctionnelles et, en même temps, dans l’expansion des discussions universalisables. Il est ainsi remarquable que, progressivement, organisations syndicales et Organisation non gouvernementales (ONG) se sont rapprochées, à l’échelle française ou européenne, que ce soit dans l’élaboration du règlement Reach ou sur le thème des nanotechnologies. De ce point de vue, l’espace public des risques s’est significativement élargi (Chaskiel, Suraud, 2014), et les termes de sa confrontation au système se sont redimensionnés.


Bibliographie

Beck U., 1986, La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, trad. de l’allemand par L. Bernardi, Paris, Aubier, 2001.

Bernhardt C., Massard-Guilbaud G., dirs, 2002, Le Démon moderne. La pollution dans les sociétés urbaines et industrielles d’Europe, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal.

Chaskiel P., Suraud M.-G., 2014, « Nanotechnologies : l’espace civique des risques technologiques redimensionné », Natures sciences sociétés, 2, 22, pp. 93-102. Accès : https://www.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2014-2-page-93.htm.

Corbin A., 1982, Le Miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Aubier Montaigne.

Fressoz J.-B., 2012, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Éd. Le Seuil.

Gilbert C., Henry E., 2012, « La définition des problèmes publics : entre publicité et discrétion », Revue française de sociologie, 53, 1, pp. 35-59. Accès : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-1-2012-1-page-35.htm.

Gusfield J., 2009, La Culture des problèmes publics. L’alcool au volant. La production d’un ordre symbolique, traduit de l’anglais par D. Cefaï, Paris, Economica.

Habermas J., 1962, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, trad. de l’allemand par M. B. de Launay, Paris, Payot, 1978.

Habermas J., 1981, Théorie de l’agir communicationnel, 2 vols., trad. de l’allemand par J.-L. Schneider, Paris, Fayard, 1987.

Habermas J., 1992, Droit et démocratie. Entre faits et normes, trad. de l’allemand par R. Rochlitz et C. Bouchindhomme, Paris, Gallimard, 1997.

Luhmann N., 1993, Risk. A Sociological Theory, trad.de l’allemand par R. Barrett, Berlin, W. de Gruyter.

Melucci A., 1978, « Société en changement et nouveaux mouvements sociaux », Sociologie et société, 10, 2, pp. 37-54.

Offe C., 1984, Contradictions of the Welfare State, J. Keane ed., Cambridge, MIT Press.

Offe C., 1997, Les Démocraties modernes à l’épreuve, textes réunis et présentés par Y. Sintomer et D. Le Saout, Paris, Éd. L’Harmattan.

Rosental P.-A., 2008, « La tragédie de l’amiante a-t-elle modifié le régime de reconnaissance des maladies professionnelles ? Fondements historiques et perspectives d’évolution contemporaine », pp. 19-41, in : Mur J.-M., éd., L’Émergence des risques, Paris, INRS.

Suraud M.-G., 2014, « L’espace public des risques », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 4. Accès : https://rfsic.revues.org/883.

Williot J.-P., 1997, « Le risque industriel et sa difficile prévention au XIXe siècle : les premières usines à gaz », Entreprises et histoire, 2, 17, pp23-35.

Auteur

Chaskiel Patrick

Chaskiel Patrick

Centre d’étude et de recherche travail organisation pouvoir
Université Toulouse 3-Paul Sabatier

Citer la notice

Patrick Chaskiel, Risques technologiques. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 14 novembre 2017. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/risques-technologiques/.
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