Robots dits sociaux


 

Le mot robot est d’origine tchèque « robota » et signifie « travail pénible, corvée » employé pour la première fois en 1920 par l’écrivain Karel Čapek (1890-1938). Pour l’informaticien français Pierre-Yves Oudeyer (2006 : 1), un robot est :

« Une machine dotée de capteurs (du point de vue technique) qui lui permettent de percevoir son environnement, de moteurs l’autorisant à bouger et agir sur cet environnement ; et d’un système électronique ou informatique qui contrôle ce qu’effectue le robot en fonction de ce qu’il perçoit ».

Les robots possèdent des capteurs qui collectent des données et un calculateur qui traite ces données, appréhendées comme des stimuli. Ces stimuli sont analysés en temps réel par des processeurs permettant aux robots de définir leur action (Coiffet, 2009). L’intelligence des robots n’est pas comparable à celle des hommes (Devillers, 2017) et ce « robjet » est donc pour le moment dépendant de l’humain dans un environnement très explicite (ibid.). La présente notice permet de comprendre le rôle des représentations robotiques nourries par un imaginaire technologique (Scardigli, 1989), l’acceptabilité sociale et la communication artificielle des robots dits sociaux. Elle permettra également de réfléchir à la mise en place d’une éthique concernant la cohabitation prochaine et imminente entre hommes et robots.

 

Les premières représentations et premiers pas des créatures artificielles

À travers les âges, l’Homme a sans cesse tenté de concevoir ou d’imaginer un être artificiel. Les premières représentations de la créature artificielle sont issues de la mythologie (Pygmalion et sa statue Galatée, la Mésopotamie ancienne et Enkidu…) et de la religion (Golem). La littérature moderne a fortement réactivé le mythe du Golem souhaitant créer des êtres artificiels (Moles, 1990). Dans la culture juive, le Golem , créée par un rabbin, est une créature gigantesque et effrayante qui devient très vite hors de contrôle de son créateur. C’est aussi le cas de la créature du Docteur Victor Frankenstein imaginée par l’auteure britannique Mary Shelley (1818). Il faudra attendre les temps modernes pour que l’idée de ces êtres artificiels faits de terre, d’argile, d’herbes, de marbre, de morceaux humains… rencontre la science. Pendant la période d’Edo (1603-1868), les zashiki karakuri ou « poupées automates de chambre » japonaises sont créés et utilisées afin de servir du thé. À la fin du XVe siècle, on attribue la « paternité du premier humanoïde » à Léonard de Vinci (1452-1519). C’est une sorte de chevalier/armure capable de coordonner ses mouvements (bras, jambes, mâchoires). Au XVIIIe siècle, l’inventeur français Jacques de Vaucanson (1709-1782) conçoit un canard digérateur ou défécateur pouvant boire, se nourrir, caqueter, digérer sa nourriture et déféquer. Au XXe siècle, l’évolution de l’électronique annonce la fin des automates. En 1941, le terme de « robotique » fait sa première apparition dans la nouvelle Liar d’Isaac Asimov (1920-1992). Les ouvrages d’Isaac Asimov posent la question de l’acceptabilité des robots ou plus exactement « le questionnement philosophique et éthique sur le développement de la technologie du robot moralement acceptable, d’abord comme esclave de l’homme (selon les Trois Lois), mais qui devient son égal et enfin son maître (selon la Loi Zéro), pour sensibiliser à l’acceptabilité des robots. » (Béland, Légaut, 2002 : 8). La transition entre les automates et les robots devient possible grâce au mathématicien irlandais George Boole (1815-1864).

L’imaginaire de science-fiction s’est propagé avant et en parallèle de la robotique du xxe et du XXIe siècle. La robotique est née dans les années 1950, du croisement de nouvelles technologies développées (électronique, informatique, cybernétique…) pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces robots répondaient principalement aux besoins de l’industrie manufacturière. À la différence des automates précédemment cités, ils ont des organes sensoriels. Le concept de robot s’est véritablement répandu à la fin des années 1950 et au début des années 1960 avec notamment l’industrie automobile. Dès les années 1970, l’informatique rencontre la robotique et la bouleverse (ibid.). Ce que mentionne Jean-Paul Laumond (2016 : 43), roboticien français :

« Manipulation et déplacement sont les deux composantes de l’action du robot. C’est d’abord la maîtrise du mouvement des robots manipulateurs qui a permis le développement de la robotique industrielle. C’est ensuite la maîtrise des déplacements de robots mobiles à roues qui a permis, dès les années 1970, d’envisager les grands programmes d’exploration planétaire. Aujourd’hui, c’est la maîtrise conjointe de ces deux fonctions motrices qui permet l’émergence de nouvelles machines capables tout à la fois de se déplacer et de manipuler des objets. »

À présent, l’usage des robots est repérable dans de nombreux secteurs d’activité (Béland, Légaut, 2002) comme l’industrie, l’agriculture, la défense et la santé. Les types de robots que l’on trouve dans ces secteurs sont bien différents : robots cobotiques pour l’industrie, robots rangers pour l’armée… Les robots ne sont pas autonomes et ne peuvent pas se passer de la présence ou l’intervention d’êtres humains (robots télé-opérés, télé-guidés…). Les robots ne peuvent exister, se mouvoir, exécuter des tâches bien définies sans les êtres humains et ne sont pas qu’un simple assemblage de processeurs, de capteurs… Et les robots se nourrissent des imaginaires précédemment cités et participent à la conception d’un imaginaire social collectif (Breton, 1994). Comme le note Pierre Musso (2019 : 16) :

« Cet ensemble de discours et d’images participe à la construction progressive de l’imaginaire social d’un objet technique. L’objet technique est formé d’une dualité essentielle, fonctionnelle et fictionnelle : il est fonction et fiction, instrument et imaginaire, formant un véritable « techno-imaginaire », selon le mot heureux de Georges Balandier. »

Le robot est donc un objet culturel à la fois « fictionnel et fonctionnel » (ibid.) ancré dans un environnement bien particulier. L’imaginaire du public occidental est encore marqué par la littérature et le cinéma de science-fiction à propos des dangers et risques que peuvent/pourraient véhiculer les robots actuels.

 

Une robotique dite sociale

Actuellement, une coexistence prochaine entre robots et êtres humains se met lentement en place. Cette dernière est particulièrement visible à travers les usages de robots en milieu hospitalier (Dolbeau-Bandin, 2018). Que sont les robots dits sociaux ? Selon Véronique Aubergé, spécialiste en informatique et en linguistique :

« Le robot social se présente comme un point de bascule où l’artefact passe d’extensions du moi à “incarnation” d’un autre. Avec lui, le moindre signal – son, un mouvement – est interprété comme relevant de l’interprétation […]. Je conçois le robot comme le doigt du sage qui montre la lune. Si nous voulons être malins, il faut regarder très attentivement cette lune qui n’est autre que l’humain lui-même. Le robot social est un selfie de l’homme moderne qui interroge en profondeur notre posture narcissique et l’écologie relationnelle que nous devrions adopter pour restaurer nos glus. » (De Sanctis, 2019)

Cette robotique dite sociale jouerait un rôle décisif et permettrait une interaction affective entre un être humain et un robot. Le terme, né en 1995 aux États-Unis, se fonde sur l’informatique dite affective : c’est la science de la reconnaissance, de l’interprétation et de la simulation des émotions par la machine (Picard, 1997). Un robot dit social est ou serait bien un assistant ou compagnon qui détectera nos émotions afin d’y répondre de façon adéquate (Tisseron, 2016). Cette empathie artificielle se manifesterait donc « […] en mobilisant des émotions, en induisant tendresse et sollicitude » (Gil, 2019 : 2).

Seulement, ce robot n’a pas d’émotions, il les simule (Tisseron, 2016). Ce robot dit social serait capable de communiquer et entretiendrait l’illusion de comprendre les états affectifs de l’homme et de lui envoyer un feedback émotionnel ou une rétroaction émotionnelle (Tisseron, 2016). Le psychiatre S. Tisseron l’explique et le démontre depuis de nombreuses années : un robot n’aura jamais la capacité d’aimer un être humain comme lui pourrait l’aimer. Le film Her (2013) de Spike Jonze l’illustre parfaitement. Ce film met en scène un homme interprété par Joaquin Phoenix qui tombe amoureux d’un système d’exploitation informatique. C’est une sorte d’intelligence artificielle (IA) désincarné et dotée d’une voix féminine, suave et empathique incarnée par Scarlett Johansson. En revanche, cet homme a tendance à croire que ce dispositif l’aime aussi.

Seulement, le robot dit social est et restera une machine à simuler (Tisseron, 2016) et le fera de mieux en mieux ; et l’homme sera amené à croire que cet amour est bien réel et réciproque. C’est bien un nouveau type de médiations robotiques simplifiées qui se développe (Dolbeau-Bandin, 2021) : un robot dit social est/serait capable de simuler les caractéristiques humaines ou de « mimer des comportements humains » (Becker, 2020) en entraînant ses interlocuteurs à interagir avec elle comme ils le feraient avec d’autres humains (Dolbeau-Bandin, 2021). Ce paradoxe de l’empathie artificielle profite déjà à certains fabricants de robots. Au Japon, le Robot humanoïde KOKORO est assistante-voyageuse à l’aéroport de Narita. Ce robot guide et informe les passagers. Ce robot appartient à la société Sanrio. C’est la marque du célèbre chaton blanc, Hello Kitty, au nœud rouge. Ce produit s’appuie sur un marketing avisé qui sera certainement réplicable au robot KOKORO.

Capture d’écran du 28 avr. 2022. Source : site officiel kokoro-dream.co.jp.

Capture d’écran du 28 avr. 2022. Source : site officiel kokoro-dream.co.jp.

 

Ce robot humanoïde incite l’engagement et l’adhésion des consom’acteurs (Dolbeau-Bandin, 2021). Laurence Devillers (2020 : 9), professeure en intelligence artificielle, insiste sur ce point :

« Les systèmes actuels n’ont aucun sens commun, pas d’imagination, pas d’émotions et ne comprennent pas les données qu’ils ingurgitent. Ils n’ont pour l’instant que très peu d’autonomie, de créativité et d’adaptation, les trois piliers de l’intelligence humaine. […] Comment allons-nous vivre avec des objets simulant des capacités affectives nous poussant à les confondre avec des humains ? »

Il est important de souligner ici que leurs interactions avec les humains sont assez laborieuses et constitueront certainement un frein à l’empathie artificielle (ibid.).

 

Vers une acceptation sociale modérée de la robotique

Il est plus que nécessaire de placer les robots dans leur environnement pour mieux les observer, les comprendre, les étudier, les analyser et les apprivoiser (Dolbeau-Bandin, 2018). Mais qu’en est-il avec le public ? Comment les robots sont-ils acceptés ou pourraient être acceptés par le public ? Des recherches en marketing menées notamment par Alain Goudey et Gael Bonnin (2013 ; 2016) montrent que le design plus ou moins anthropomorphique du robot pourrait influer sous certaines conditions la perception du consommateur et son intention d’utiliser ou pas un robot. Ils ont présenté à un panel de 172 femmes âgées de 25 à 55 ans la photographie de trois robots très différents (apparence) : EMOX (une tête), PAPERO (une tête avec deux yeux et deux pieds) et NAO (une tête, deux yeux, deux bras et deux jambes). Leur constat principal est que l’apparence humaine ne favorise pas l’acceptation du robot dit social (Dolbeau-Bandin, 2021).

À gauche : Robot PaPeRo à la SIGGRAPH Asia, 2009. Source : wikimédia (CC BY 2.0). À droite : Robot NAO à la Robocup, 2016. Source : Wikimédia (CC0 1.0).

À gauche : Robot PaPeRo à la SIGGRAPH Asia, 2009. Source : Wikimédia (CC BY 2.0).
À droite : Robot NAO à la Robocup, 2016. Source : Wikimédia (CC0 1.0).

 

Une autre étude menée en France par Carole Adam (et al., 2013) a mesuré l’acceptabilité de deux robots : REETI et NAO. Les 22 individus interrogés sont favorables à l’usage de robots au contact de leurs enfants pour leur raconter des histoires ou les aider à faire leurs devoirs. Cependant, ils ne veulent pas que ces robots se substituent dans leur rôle de parent. La plupart de ces participants reste assez méfiant à l’idée que le robot puisse consoler, cajoler leur enfant et le robot se substitue aux relations humaines. L’apparence physique de ces deux robots a aussi influencé leur perception. Ces deux robots sont qualifiés de « trop petits et trop mignons pour être autoritaires (pour les devoirs) ». Leur voix de synthèse est évaluée comme « trop froide voire effrayante ». Ces travaux suggèrent que le rôle du robot dit social dans ces contextes familiaux doit être pensé au regard du style de communication adopté par les membres d’une famille (Dolbeau-Bandin, 2021).

Ces deux recherches permettent de comprendre que l’acceptation sociale du robot ne va pas nécessairement de soi. Par ailleurs, l’anthropologue français Joffrey Becker (2020) pense que l’acceptabilité sociale des robots ne serait pas dans une morphologie et des capacités d’interaction qui imitent l’humain. Pour lui, le robot ne devrait pas imiter l’humain pour être accepté, mais « devrait théâtraliser les comportements humains et surtout le faire avec grâce » (Tisseron, 2022 : 165).

Comme toute situation de communication, le contexte et les enjeux influencent (Mucchielli, Corbalan, Ferrandez, 1998) l’acceptabilité sociale, les médiations et les usages de ce dispositif technique. Prenons ici deux exemples : en 2016, j’ai mené une étude dans un service gériatrique à Valognes (Normandie) pour observer et étudier l’usage du robot dit social PARO. Ce robot en forme de bébé phoque harpé est très bien accepté dans ce service. L’usage du PARO par les équipes soignantes se fait sur la base du volontariat. La neuropsychologue et les aides-soignants sont ceux qui l’utilisent le plus souvent. Son utilisation spontanée reste irrégulière : le robot sert le plus souvent en session individuelle dans un espace ouvert et commun qui facilite les interactions avec les autres patients et les soignants. PARO présenterait les bénéfices de la zoothérapie ou de la médiation animale (Dolbeau-Bandin, 2021). Ce robot dit social aurait une action sur les troubles du comportement comme l’anxiété, l’irritation, l’agressivité, la dépression, l’agitation et l’apathie. En 2017, je me suis rendue dans un centre hospitalier à Villejuif (région parisienne) pour y effectuer la même étude. Seulement, l’usage du PARO est quasi inexistant. Pourquoi ? Parce que PARO est rangé dans un sac, partagé par plusieurs services en gériatrie et la personne référente du robot ne l’apprécie pas. Proposer PARO ou un robot dit social aux patients n’est pas suffisant. Le robot dit social seul n’est pas seulement une des clés de la réussite du dispositif robotique auprès de personnes âgées, mais cela relève bien du contexte spatial, temporel, identitaire et relationnel (Mucchielli, Corbalan, Ferrandez, 1998).

Robot PARO. Source : Cécile Dolbeau-Bandin, 2016.

À gauche : Robot PARO. Source : Cécile Dolbeau-Bandin, 2016.
À droite : Mathis Hernoë, 2019, triade personnel soignant/PARO/patient. Source : Cécile Dolbeau-Bandin

 

Vers une communication artificielle pour apprivoiser le public

Avec cette robotique dite sociale, il se met en place une sorte de communication artificielle qui serait considérée comme une forme d’interactions humaines et sociales factices et médiatisées (Dolbeau-Badin et Whilhelm, 2021). Le contexte spatial, relationnel, identitaire et temporel (Mucchielli, Corbalan, Ferrandez, 1998) structure cette communication artificielle. Cette communication artificielle, puisqu’il lui faut de l’humain, nous fait croire qu’il s’agit d’un sujet autonome. Mais ce n’est pas le cas : les robots ne sont pas des sujets mais bien des objets ou des « robjets » de diffusion ou de nouveaux objets communicationnels au service de sociétés les commercialisant. Le chercheur en sciences de l’information et de la communication Yves Winkin (2016) propose une « valeur communicative des objets », qui se fonde sur les travaux de D. Hymes, les objets peuvent être communicatifs dans un contexte et à un moment donné variant d’une société à une autre (Winkin, 2016).

En simulant le langage humain ou animal, cette communication artificielle est « gouvernée par l’humain ». Une relation artificielle s’instaure comme si l’on était face à un humain (NAO) ou face à un animal (PARO). Cette sorte de « bluff technologique » (Ellul, 1988) ou plus exactement ce flou technologique, entraîne des attentes irréalistes, surréalistes, démesurées de la part des usagers, qui dépassent largement les possibilités des robots actuels. Or, ce « mirage technologique » brouille, fausse et complexifie les réelles fonctionnalités des robots. Les effets de l’IA et des robots, tels qui sont le plus souvent évoqués ou représentés dans les médias et par l’opinion publique, conduiraient à une transformation majeure de l’emploi, à une hégémonie des géants américains (GAFAM, NATU) et chinois (BATHX) à une période transitoire entre humanité et post-humain (transhumanisme). Ce qui n’est pas possible à ce jour.

 

« Paro le robot therapeutique », France 3 Grand Est. Source : Youtube.

 

Sur les médias sociaux, certains robots se mettent en scène. C’est le cas du robot SOPHIA de la Hanson Robotics limited (HRL) qui construit, façonne son image et entre en interaction avec son public. SOPHIA se configure et reconfigure la robotique dite sociale sous l’égide de son créateur (David Hanson) et de son entreprise (Dolbeau-Bandin, Whilhelm, 2021). Le discours publicitaire de la HRL entretient par nature un lien privilégié avec l’ethos (Maingueneau, 1998). Le linguiste Dominique Maingueneau (1999 : 3) reprend la notion d’ethos (Barthes, 1970) qui désigne :

« L’image de soi » que le locuteur construit dans son discours pour exercer une influence sur son allocutaire. Il ne s’agit pas de la présence réelle de l’orateur, mais de l’image de soi qu’il produit dans son discours. C’est une image positive de l’énonciateur »

L’ethos est l’image que le locuteur donne de lui-même dans et par son discours oral et écrit lorsqu’il s’adresse à un public. C’est ce que fait le robot SOPHIA ou plus exactement la HRL

SOPHIA à la AI for Good Global Summit 2018. Source : wikimédia (CC BY 2.0).

SOPHIA à la AI for Good Global Summit, 2018. Source : Wikimédia (CC BY 2.0).

 

Nous assisterions à une évolution de l’ethos : nous passons d’un ethos numérique (Couleau, Deseilligny et Hellégouarc’h, 2015) à la mise en place d’un ethos robotique. Cet ethos robotique est bien porteur d’une communication artificielle ayant pour objectif de légitimer le rôle et la place des robots dans nos sociétés Cette rhétorique émotionnelle robotique vise à toucher les sentiments du public. À la façon du peintre normand Jean-François Millet (1814-1875) qui dresse un type universel du paysan : les fabricants actuels de robots sont en train de construire via les médias et les médias sociaux une image-type du robot ou plus exactement un type universel du robot dit social à destination du public. L’art, la littérature, les grands mythes façonnaient l’image des robots. Maintenant, ce sont les fabricants des robots qui façonnent et façonneront leur image pour apprivoiser leur public.

 

De la nécessité d’adopter une éthique commune de la robotique

Dans les prochaines années, ces robots auront de plus en plus d’autonomie et seront amenés à prendre des décisions qui auront des impacts certains sur les humains avec qui ils co-habiteront. Bien entendu, ces robots soulèvent des interrogations sociétales, légales et éthiques (le stockage et l’exploitation algorithmique potentielle de données personnelles collectées au sein de la sphère privée (Nevejans, 2017). Ces questions montrent bien que les robots brouillent les frontières entre l’humain et la technologie, en soulevant des interrogations fondamentales quant à la responsabilité, à la capacité d’action et au statut moral des robots (Gelin, Guilhem, 2016). Une charte d’éthique autour des robots et surtout des robots dits sociaux doit placer l’humain au centre de ses préoccupations. Il est temps de réfléchir à ce que nous pouvons faire ensemble et avec les robots. Cette charte pourrait s’inscrire à la fois dans le prolongement de l’étude des interactions homme-robot initiée par le cybernéticien américain Norbert Wiener (1894-1964) et le développement de robots dits humanisants (Tisseron, 2018).

 

Conclusion

Nous sommes au début du développement et de la commercialisation des robots dits sociaux qui vont interagir avec les êtres humains et intégreront progressivement leur quotidien (le robot ASTRO commercialisé par Amazon…). Comme dans les romans d’Isaac Asimov (1920-1992), l’Homme est et sera confronté directement et quotidiennement à ces nouveaux objets technologiques et évolutifs. C’est ce nouveau défi que les sciences de l’homme et en particulier les sciences de l’information et de la communication doivent rapidement s’emparer en menant à la fois une réflexion critique et des travaux empiriques sur ces robots (Dolbeau-Bandin, Whilhelm, 2021).


Bibliographie

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Auteur·e·s

Dolbeau-Bandin Cécile

Centre d’études et de recherche sur les risques et vulnérabilités Université de Caen Normandie

Citer la notice

Dolbeau-Bandin Cécile, « Robots dits sociaux » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 05 mai 2022. Dernière modification le 09 mai 2022. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/robots-dits-sociaux.

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