Rue arabe


 

Les publics arabes sont-ils particuliers ? Si le concept d’opinion publique fait débat (Lippmann, 1925 ; Bourdieu, 1973 ; Champagne, 1990), celui d’opinion publique arabe n’est pas controversé dans la mesure où, étrangement, l’expression n’est pas employée avant une période récente dans la presse écrite occidentale. Elle apparaît au moment de la guerre du Golfe (1990-1991), puis après les attentats du 11 septembre 2001. Durant la même période, et encore aujourd’hui, on s’accommode tout aussi bien de « la rue arabe ». Il s’agit là d’un traitement spécifique puisqu’on ne dit pas « la rue française », « la rue européenne », « la rue asiatique ». Notons que cette expression existe aussi en langue arabe pour qualifier l’opinion, mais à la différence de l’anglais et du français, on dit la rue arabe (الشارع العربي, al-shari’ al-arabî) comme on dit la rue anglaise ou la rue française (Regier, Khalidi, 2009).

À partir de la presse américaine et sur un corpus allant de 1980 à 2007, Terry Regier et Muhammad Ali Khalidi (ibid.) ont montré que « rue arabe » (Arab street) renvoyait à des publics irrationnels et volatils, tandis que l’opinion publique s’inscrivait dans des articles où les publics étaient guidés par une certaine rationalité. Pour isoler l’éventuelle spécificité de l’usage de « rue arabe » dans la presse française, une comparaison a été faite avec la presse de deux autres pays occidentaux ayant une histoire particulière avec les pays arabes : les États-Unis et le Royaume-Uni, prolongeant et réactualisant ainsi le travail sus-cité (Guaaybess, 2017). Il s’avère que la version anglaise Arab street existe aussi avec peu ou prou les mêmes connotations. Il s’agit donc bien là d’une formule (Simon, 2016) dans la mesure où cette expression métaphorique peut être définie par sa circulation et sa propension à être reprise d’un média à un autre.

Il existe des expressions plus connotées idéologiquement pour qualifier les opinions publiques des pays arabes. Celle de « masses arabes » en fait partie. Sur l’ensemble de la presse d’information française de 1980 à 2016, cette expression apparaît dans 577 articles avec deux pics : au moment de la guerre du Golfe en 1991 (5 % du corpus) et lors des débats sur la guerre en Irak en 2002 (20 % du corpus). Une analyse rapide du corpus révèle la surdétermination d’une matrice Orient-Occident, de son caractère religieux et d’un sentiment de ressentiment, de colère. La « rue arabe » semble plus élastique.

 

La « rue arabe » : une expression définie par son contexte textuel

De façon générale, trois définitions de « la rue » se dégagent et qui renvoient à des espaces réels ou symboliques : l’« espace de la vie urbaine et populaire », l’« espace du désœuvrement, de la misère » et enfin l’espace des contestations et des mobilisations, voire des « guerres civiles et des luttes révolutionnaires » (Centre national des ressources textuelles et lexicales : http://www.cnrtl.fr/definition/rue). La « rue arabe » pourrait tout aussi bien être connotée de façons diverses selon que l’on privilégie un espace ou un autre. Bien des auteurs ont souligné à juste titre le caractère holiste et réducteur de l’expression, de même que son caractère orientaliste (Lynch, 2003 ; Bayat, 2010).

En réalité, ce n’est pas tant l’expression qu’il faut incriminer, que les prénotions qu’elle révèle. L’expression est polysémique, et le biais culturaliste n’est pas tant à chercher dans la « rue arabe » en tant qu’idée que dans la lecture du contexte médiatique et événementiel dans lequel cette expression est choisie. Certes, « rue arabe » est, sans aucun doute, une notion globalisante ou holistique. La métaphore ne rend pas compte de la diversité des pays arabes, dont toutes les composantes ne sont pas nécessairement arabes d’ailleurs. Mais pas plus que « le “monde” arabe », expression que l’on emploie quotidiennement sans que cela suscite (trop) de discussions.

L’expression de « rue arabe » semble être inscrite depuis toujours dans le langage courant. Cette notice vise à démontrer que son usage dans les médias est récent. Cette expression émerge dans la presse française dans les années 1990 et se banalise à partir des années 2000. À peine une vingtaine d’articles sont recensés avant cette date. Puis, on verra que son usage se généralise de manière exponentielle. La signification de cette expression ou plutôt son angle d’approche par les journalistes varie, même si des tendances lourdes se dégagent.

 

L’usage de la « rue arabe » dans la presse française

C’est quasi exclusivement dans la rubrique internationale de la presse que l’on trouvera les occurrences de « rue arabe ». Les actualités couvertes sont marquées par des situations de crises et de conflits. Les pays du Maghreb et du Moyen-Orient y occupent une place de choix compte tenu de l’histoire que partage la France avec ces pays ou de la centralité géostratégique de ces régions. Ainsi, dans les corpus analysés, la dimension culturelle ou même festive que pourrait induire la « rue arabe » est-elle absente, sa dimension civile très marginale, et elle n’est jamais apaisée. En substance, elle n’est appréhendée que marquée par une certaine exceptionnalité.

L’examen de la presse française s’étend jusqu’à avril 2016. Le corpus correspond à plus de 1 100 articles issus de l’ensemble de la presse écrite (via Europresse) avec au moins une occurrence de « rue arabe ». Cela permet d’en dégager quelques caractéristiques de base. Les acteurs impliqués sont des pays : l’Égypte, la Palestine, Israël, l’Iran, l’Irak, la Turquie et les États-Unis. Ce dernier pays est le seul à être plus souvent sujet qu’objet dans les articles de la presse française. Le sentiment dominant est la colère, et le référent religieux l’islam, quand ce n’est pas l’islamisme. Enfin, la rue arabe n’est pas actrice, elle subit, elle réagit : elle est plus souvent objet qu’acteur (selon le logiciel textuel Tropes). La période de pic est mars 2011, au moment des révolutions arabes.

Plus précisément, 8 périodes où l’usage de « rue arabe » était particulièrement important se distinguent : novembre-décembre 2000, le dernier trimestre 2001, le premier trimestre 2003, mars-avril 2004, le second semestre 2006, décembre 2008, janvier 2009, janvier-septembre 2011 et enfin septembre 2012.

 

Source : T. Guaaybess, données Europress.

 

En comparaison, l’usage de l’expression « opinion publique » ne représente que 30 % du total des occurrences (384 articles) contre 70 % (887 articles) pour la rue arabe. Étonnamment, on retrouvera des proportions similaires dans le corpus britannique (261 articles) où la rue arabe est présente dans 63 % du corpus contre 37 % pour l’opinion publique arabe. S’agissant du New York Times (264 articles) la rue arabe apparaît aussi davantage que l’opinion publique arabe (65 % contre 35 %).

Les pics d’apparition « d’opinion publique arabe » dans la presse française ne sont pas quantitativement significatifs. Ces périodes coïncident avec des événements qui ont eu lieu dans la région arabe. Il s’agit d’octobre 2000, de novembre 2001 et de novembre 2004. Seul l’un d’entre eux se retrouve dans les 4 pics identifiés au New York Times, à savoir novembre 2001, soit au lendemain des attentats du 11-Septembre (Furia, Lucas, 2006).

 

Source : T. Guaaybess, données Europress.

 

En dépit de la proximité géographique et historique de la France avec les pays du Maghreb, les actualités engendrant l’usage de « rue arabe » concernent avant tout le Moyen- et le Proche-Orient, avec un débordement au Maghreb, au moment des mobilisations – initiées en Tunisie – de 2010-2011.

 

Matrices originelles et perspectives d’appréciation de la « rue arabe »

Il apparaît qu’une logique structure l’usage de « rue arabe » au fil des périodes. Elle découle de deux matrices originelles :

  • la figure nassérienne du héros de la rue arabe ;
  • l’exceptionnelle couverture de deux événements internationaux : la guerre du Golfe et, surtout, les attentats de New York du 11 septembre 2001.

Quatre angles d’appréciation de la rue arabe se dégagent :

  1. la rue arabe : un enjeu géostratégique et diplomatique ;
  2. la rue arabe : une entité imprévisible dans une configuration Orient/Occident ;
  3. la rue arabe : le soutien d’un héros ;
  4. la rue arabe : la cible potentielle d’une stratégie de communication.

Dans le premier cas, le journaliste s’apparente à un relai, pour ne pas dire un porte-parole de la diplomatie des uns et des autres. Dans les deuxième et troisième configurations, il fait du commentaire avec un regard en surplomb et holistique ; dans le dernier cas, il considère la rue arabe comme une opinion publique. L’année 2011 semblait correspondre à une rupture par rapport à ces cadres interprétatifs de la rue arabe. Les articles réflexifs et critiques se sont multipliés au moment des « révolutions arabes ». Cependant, le désenchantement postrévolutionnaire et les événements qui suivront replaceront la « rue arabe » dans son ancien sillage.

 

Conclusion

La « rue arabe », en tant que concept, ne porte pas en elle de représentations particulières. C’est son inscription à la fois textuelle et contextuelle, et la lecture qui en est faite, qui la définissent au cours du temps. À l’examen de la presse occidentale, il s’avère que la rue arabe n’est pas appréhendée hors la relation que l’on nourrit avec elle. D’où une appréciation plus fortement marquée par les relations internationales que par une perspective sociologique. Autrement dit, ce n’est pas tant les publics arabes qui sont spécifiques que la manière dont ils sont appréhendés.

 

P.S. : cette notice est une version remaniée d’un article publié dans la Revue française des sciences de l’information et de la communication (Guaaybess, 2017).

 


Bibliographie

Bayat A., 2010, Life as Politics. How Ordinary People Change the Middle East, Stanford, Stanford University Press, 2013.

Bourdieu P., 1973, « L’opinion publique n’existe pas », pp. 222-235, in : Bourdieu P., Questions de sociologie, Paris, Éd. de Minuit, 1984.

Champagne P., 1990, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Éd. de Minuit.

Furia P. A., Lucas R. E., 2006, « Determinants of Arab Public Opinion on Foreign Relations », International Studies Quarterly, 50 (3), pp. 585-605.

Guaaybess T., 2017, « L’opinion publique et la rue arabes au prisme de la presse française, britannique et américaine », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 11, 2017. Accès : https://journals.openedition.org/rfsic/2967.

Lippmann W., 1925, Le Public fantôme, trad. de l’anglais par L. Decréau, Paris, Éd. Demopolis, 2008.

Lynch M., 2003, « Beyond the Arab Street: Iraq and the Arab Public Sphere », Politics & Society, 31 (1), pp. 55-91.

Regier T., Khalidi M. A., 2009, « The Arab Street: Tracking a Political Metaphor », Middle East Journal, 63 (1), p. 11-29.

Simon J., 2016, « Formule », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics, 07 nov. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/formule/.

Auteur

Guaaybess Tourya

Guaaybess Tourya

Centre de recherche sur les médiations
Université de Lorraine

Citer la notice

Tourya Guaaybess, Rue arabe. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 04 septembre 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/rue-arabe/.
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