Sens commun


 

Le sens commun est défini dans les dictionnaires de langue française comme une « connaissance immédiate et intuitive », la « capacité d’agir raisonnablement », l’« expression d’un raisonnement sensé », l’« ensemble des opinions dans une société donnée » associables au bon sens (fiches terminologiques de l’Office de la langue française du Québec). En d’autres termes, le sens commun fait office d’expression courante pour désigner les savoirs communs aux individus et en fonction desquels ces derniers agissent, pensent et communiquent dans l’orbite sociale. Sous ce chef, la signification du sens commun rejoint celle de l’opinion : la formulation spontanée du jugement, que s’emploient à débusquer les études faites auprès du public pour connaître, par exemple, ses goûts, ses préférences ou ses inclinations.

Le sens commun, en tant que notion mobilisée en sciences sociales, a d’abord été conçu dans cette voie. En anthropologie, il correspond « à ce que l’homme moyen pense et ses principes sont des prononcés immédiats de l’expérience, non des réflexions délibérées à son propos » (Geertz, 1983 : 95), de sorte que le sens commun est « ce que tout le monde ne peut s’empêcher d’accepter comme vrai » (ibid. : 97). Sous l’égide de l’École de Chicago, la sociologie américaine s’est également fait fort de s’appuyer sur le common sense à l’œuvre dans les matériaux collectés au fil des enquêtes de terrain destinées à produire les théories de cette discipline, en voie de formation aux États-Unis vers le début du XXe siècle. Le sens commun constituait la pierre d’assise de l’explication des ratés de l’intégration à la société américaine des immigrants nouvellement établis dans cette ville, comme du reste des problèmes sociaux qui, à l’instar de la délinquance juvénile et du désordre urbain, en représentaient la manifestation publique. L’histoire de ce haut lieu de la sociologie qualitative fait foi « de plaidoyers en faveur de la connaissance de première main des objets d’étude [puisqu’elle recèle] le sens investi par les acteurs sociaux dans leurs activités » (Chapoulie, 2001 : 118). Les perspectives théoriques nées dans ce sillage, notamment l’interactionnisme symbolique, n’ont pas manqué de conférer au sens commun un statut positif et ainsi de lui donner sa pertinence et son droit dans l’élaboration de la théorie sociologique.

En France, la sociologie, encline dans les années 1960 à se concevoir résolument comme science, dans la veine de l’anthropologie structurale mise au point par Claude Lévi-Strauss (1908-2009), a par la suite envisagé le sens commun de manière péjorative. Le manuel de sociologie qu’était à l’époque Le Métier de sociologue (Bourdieu, Chamboredon, Passeron, 1967) ne se fait pas faute de le considérer sous les traits du « gros bon sens », des « lieux communs » et du « langage commun », marqué au coin « d’évidences immédiates et souvent illusoires » (Bourdieu, 1987 : 134) auxquelles doivent s’opposer les théories susceptibles d’expliquer au nom de cette discipline. La sociologie doit par conséquent « récuser radicalement le langage commun et les notions communes […] afin de se couper du sens commun en opposant aux prétentions de [cette] sociologie spontanée la résistance organisée d’une théorie de la connaissance du social dont les principes récusent point par point les présupposés de la philosophie première du social » (Bourdieu, Chamboredon, Passeron, 1967 : 29-30, c’est moi qui souligne). Pour faire court, la sociologie doit d’entrée de jeu s’opposer au sens commun au motif du « principe souverain d’une distinction sans équivoque entre le vrai et le faux » (ibid. : 47), auquel il est amalgamé par les auteurs de cet ouvrage devenu classique. Elle doit souscrire à ce principe si tant est qu’elle veuille se reconnaître comme science apte à expliquer au moyen de la théorie capable de distinguer le vrai du faux. Ce principe est par ailleurs partagé par nombre d’historiens pour qui « si l’histoire s’intéresse au sens commun, elle le fait en général à partir d’une position d’hostilité; en sciences sociales, travailler à l’encontre du sens commun est un devoir professionnel » (Rosenfeld, 2011 : 9).

 

Sens commun et idéologie

La philosophie marxiste de cette époque, celle des années 1960, a certainement joué d’influence pour caractériser de manière aussi dépréciative le sens commun dans la sociologie française. Louis Althusser (1918-1990), pour sa part, s’est employé à la confondre avec l’idéologie conçue dans son esprit comme « pure illusion, pur rêve, c’est-à-dire néant » (Althusser, 1976 : 99). En bref, l’idéologie correspond à ses yeux à « une représentation du réel, mais nécessairement faussée, parce qu’elle est nécessairement orientée et tendancieuse parce que son objectif n’est pas d’en donner aux hommes la connaissance objective, mais au contraire de leur en donner une représentation mystifiée pour le maintenir [comme tel] » (Althusser, 1966 : 30). Dans cette voie, toute expression publique de sens commun se voit réduite à des manifestations fondées sur des connaissances illusoires, qu’imposent aux individus les institutions sociales dotées du pouvoir d’inflexion nécessaire pour les « assujettir » à de « fausses vérités ».

L’École, les médias et les institutions destinées à la diffusion de la culture auprès du public correspondent ici à des « appareils idéologiques d’État », lesquels font office de courroies de transmission de l’idéologie dominante, c’est-à-dire de l’idéologie des « classes dominantes », qui donc mobilisent ces moyens pour imposer les représentations de sens commun vouées à tromper, sinon à distraire du vrai. De surcroît, l’idéologie tire sa force du fait que celle-ci s’impose inconsciemment aux individus qui, sans qu’on pense à leur en imputer la faute, se trompent sur le « réel », abusés qu’ils sont par des représentations qui, bien que de sens commun, se révèlent fondamentalement illusoires, pour ne pas dire fausses. La science permet de le démontrer et si la sociologie se veut science sociale, elle doit forcément se concevoir au prisme de cette caractérisation du sens commun : des « lieux communs » communiqués comme des « évidences », pour ne pas dire le « gros bon sens » vu sous des traits négatifs.

 

Réactiver le sens commun

Les sociologues n’ont toutefois pas tardé à constater qu’il est difficile de considérer de cette manière le sens commun en l’attachant sans nuances à une telle conception de l’idéologie. En effet, enclins à vouloir expliquer en théorie les tendances sociales ou les publics de la culture, par exemple, pourquoi chercheraient-ils à déployer de vastes enquêtes sur ces sujets en s’employant à collecter et à analyser des opinions et des « prononcés immédiats de l’expérience » formulés dans des termes relevant du sens commun et dès lors considérés comme des illusions ou, pire, des faussetés, et auxquels ils doivent en principe s’opposer pour pouvoir véritablement exercer leur métier ? À quoi bon se donner toute cette peine en sociologie, certes, mais dans toutes les autres branches des sciences sociales touchant notamment à la connaissance et à la communication de la « pensée ordinaire » ?

La sociologie, contrainte de jouer de nuances en la matière, s’est donc obligée à donner un statut positif au sens commun afin de sortir de l’impasse. Elle s’est d’abord employée à concevoir l’idéologie sous un autre chef en reconnaissant de bonne grâce que le sens commun peut difficilement s’assimiler à des illusions ou à des faussetés qui s’imposent aux individus de manière inconsciente. Il est ensuite reconnu à ces derniers un pouvoir de réflexivité et d’agentivité qui leur permet de comprendre et de s’expliquer à eux-mêmes ce qu’ils sont et ce qu’ils font dans les termes du sens commun sans que celui-ci ne se réduise d’emblée à des lieux communs.

À ce chapitre, l’épistémologie comparative (Granger, 1986) contribue à définir avec souplesse la notion d’idéologie et ainsi à donner un statut positif au sens commun. Sous le signe de la nuance, l’idéologie y est envisagée par contraste avec la science à laquelle aspirent les sciences sociales comme la sociologie et l’anthropologie, pour ne citer que ces deux disciplines. Science et idéologie représentent l’une et l’autre des « mises en forme de l’expérience pratique », en l’occurrence l’expérience de la vie en société ponctuée par les activités – économiques, politiques, religieuses, culturelles, communicationnelles, entre autres – qui régissent le public des individus. L’expérience pratique se conçoit dans l’idéologie selon une forme qui, à la différence de la science, « a une vie immédiate » (Granger, 1967 : 775). Dit autrement, l’idéologie se borne à l’expérience pratique « qu’elle met en vedette selon une fonction métonymique de représentation » (ibid.), de sorte que celle-ci demeure la « simple transposition d’un vécu » (ibid.). Pour être bref, l’idéologie forme une représentation de la réalité en vertu d’« éléments qui appartiennent au vécu » (Granger, 1967 : 772), lesquels se manifestent et se communiquent en termes de sens commun.

Pour être clair, le sens commun s’exprime selon des « réalités substantielles » – événements, personnes, choses concrètes – qui suscitent un mode de connaissance et de communication que Pierre Bourdieu (1930-2002 ; 1994 : 9) associe à des « routines de pensée », en raison de la nature répétitive de l’expérience pratique immédiate. De ce fait, la « pensée ordinaire du monde » s’exprime dans la bouche des individus en des termes concrets à ce point familiers qui, sans être illusoires, prennent la forme de l’évidence, c’est-à-dire des termes qui ne font pas l’objet d’une réflexion délibérée. La pensée ordinaire s’active en vertu d’opérations cognitives et langagières marquées au sceau de l’induction, de la déduction, de la mise en relation d’événements et de l’articulation sensée de mots (voir Watier, 2000 : 114), grâce auxquelles se forment ces « pensées routinières » (Giddens, 1987 : 344).

En nuançant singulièrement les positions qu’il avait jadis développées dans Le Métier de sociologue, P. Bourdieu en vient à envisager le sens commun comme un mode de connaissance et de communication, certes distinct de la sociologie, de la science à laquelle elle aspire, mais qui, à proprement parler, n’en reste pas moins une manière de connaître et de s’exprimer, toujours relative à l’expérience pratique individuelle. Sur l’élan, P. Bourdieu (1992 : 103), afin de résoudre l’impasse que suscite l’opposition entre science et idéologie, en vient à reconnaître que la sociologie, obligée de considérer le sens commun pour élaborer son entreprise, correspond à une « connaissance d’une connaissance ». Les considérations de notre auteur font écho à celles formulées bien avant lui par Alfred Schütz (1899-1959), qui notait déjà à son époque que « les objets de la pensée, construits par les chercheurs en sciences sociales, se fondent sur les objets de pensée construits par la pensée courante de l’homme menant sa vie quotidienne parmi ses semblables et s’y référant », A. Schütz ayant soin d’ajouter pertinemment : « Ainsi, les constructions utilisées par le chercheur en sciences sociales sont, pour ainsi dire, des constructions au deuxième degré, notamment des constructions de constructions édifiées par les acteurs sur la scène sociale dont l’homme de science observe le comportement et essaie de l’expliquer » (Schütz, 1987 : 11). La sociologie parvient bien à élaborer la connaissance explicative conçue au moyen de la théorie, comme dans toute science, mais en s’appuyant sur la connaissance pratique des individus susceptibles de composer le public qui accepte de bonne grâce de collaborer aux enquêtes sociologiques.

 

Pour une définition nouvelle et positive du sens commun

Par conséquent, le sens commun peut difficilement être considéré de manière péjorative, comme illusion ou fausseté. Sa prise en compte, loin de compromettre l’explication sociologique, la rend au contraire possible. Le sens commun matérialise la connaissance pratique à partir de laquelle s’élabore la connaissance capable d’expliquer en théorie, c’est-à-dire de « faire comprendre » par ce moyen, la théorie, afin de produire une explication scientifique. Il correspond en somme à un mode de connaissance et de communication, lequel doit être considéré à tout prix aujourd’hui plus que jamais. En effet, les sociétés s’axent de nos jours sur l’individualisation, une tendance sociale que certains auteurs associent à la subjectivation, fondée sur le pouvoir de réflexivité et d’agentivité des individus désormais enclins à se concevoir par eux-mêmes, à vouloir agir de leur propre chef et à communiquer ce qu’ils sont et ce qu’ils font en fonction de la connaissance surgie de leur expérience immédiate, connaissance fusionnée ici au sens commun.

Il en ressort que les sciences sociales, à l’instar de la sociologie et de l’anthropologie, sans oublier les domaines qu’elles ont contribué à former, par exemple les sciences de la communication, ont tout intérêt à renouveler la notion de sens commun et à lui attacher un statut positif. Les études sur les publics de la culture, sur la connexion aux médias et aux réseaux sociaux ou plus généralement sur tout autre objet que l’on cherche à expliquer théoriquement, requièrent d’emblée de prendre en compte le sens commun et de le tenir pour autre chose que des « lieux communs » ou des évidences immédiates souvent illusoires, afin d’être en mesure d’en rendre raison en théorie, c’est-à-dire paradoxalement de les expliquer autrement que par le « gros bon sens » considéré péjorativement. Le sens commun se révèle en définitive le foyer de la médiation grâce à laquelle s’opère la « connaissance de la connaissance » indispensable à cette fin. Sensible à ce sujet, Anthony Giddens (1987 : 402) ne peut s’empêcher de conclure sur ce point que « le sens commun, en tant que mode d’accès à l’“objet” des sciences sociales, ne se corrige pas à la lumière de ce que ces dernières “découvrent”; bien au contraire, il est la condition même qu’il faut remplir pour pouvoir faire de telles “découvertes” ».

Sans conclure en reprenant l’adage voulant que le public ait toujours raison, force est de constater que ses goûts, ses préférences ou ses inclinations tiennent à la signification qui s’y attache, à la signification qui en est le dénominateur commun et qui s’exprime sous la forme du sens commun. Il importe donc de connaître et de considérer ce dernier afin de pouvoir les expliquer en théorie, peu importe la discipline concernée, qu’on parle de la sociologie ou des sciences de la communication.


Bibliographie

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Bourdieu P., Chamboredon, J.-C., Passeron, J.-C., dirs, 1967, Le Métier de sociologue, Paris, Éd. Mouton/Bordas.

Chapoulie J.-M., 2001, La Tradition sociologique de Chicago, Paris, Éd. Le Seuil.

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Granger G.-G., 1967, « Idéologie philosophie, idéologies », Tijdschrift voor filosofie, 29 (4), pp. 771-780.

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Watier P., 2000, « Le savoir commun et la sociologie », pp. 97-155, in : Le Savoir sociologique, Paris, Desclée de Brouwer.

Auteur·e·s

Hamel Jacques

Département de sociologie Université de Montréal

Citer la notice

Hamel Jacques, « Sens commun » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 19 janvier 2021. Dernière modification le 19 janvier 2021. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/sens-commun.

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