Soixante-huitard(s)


 

Figure apparemment familière du paysage culturel, politique et social français depuis soixante ans, le soixante-huitard – décliné souvent au pluriel – correspond aussi à une sorte de mythe, dont les caractères ont longtemps relevé d’impressions ou de témoignages, favorables ou critiques, plus que d’analyses et surtout d’enquêtes. Pour en préciser les traits, on peut raisonner en fonction de critères d’âge, de milieu, d’engagements politiques ou métapolitiques et à l’aune de trajectoires parfois éloignées, du moins en apparence, du modèle initial. Selon une approche principalement historique, assortie de données sociologiques et anthropologiques, on abordera d’abord la question des origines, puis celle des caractères et celle des évolutions. Il sera question d’une population (difficile à cerner d’un point de vue statistique), voire d’un public, formé de représentants d’une contre-culture que d’aucuns prétendent devenue hégémonique, ou en tout cas beaucoup plus influente qu’elle ne l’était lorsqu’elle est apparue. Ainsi, sont en jeu des héritages, parfois tenus pour impossibles (Le Goff, 1998) ou, à l’inverse, revendiqués par des témoins (Fillieule et al., 2018 ; Dormoy-Rajramanan, Gobille, Neveu, 2018), et en mutation à travers des parcours, des filiations (Linhart, 2008 ; Pagis, 2014) et les « vies ultérieures » (Ross, 2002) de Mai 68.

 

Histoire et formulations

Lorsqu’il est question des soixante-huitards, peut-on du passé faire table rase ? Assurément non, pour bien des raisons, en dehors du fait que « L’Internationale » est elle-même datée. D’une part, le terme renvoie à une année, et dérive en un sens d’une expression que connaissent surtout ceux qui s’intéressent, à l’exemple de Maurice Agulhon (1975), à la Deuxième République et à ses « quarante-huitards » – un rapprochement éventuellement peu goûté par les soixante-huitards, censés se situer initialement dans un présent anhistorique et volontariste, du moins à travers certaines des caractéristiques qu’ils mettaient en avant, car les références à la Commune de Paris, à la Résistance et aux luttes anticolonialistes étaient présentes à des degrés divers.

En termes de séquences historiques, les historiens qui se sont penchés par la suite sur ces enjeux, mettent du reste aussi en évidence une assez longue durée (Dreyfus-Armand et al., 2000) incluant notamment 1962, soit la fin de la guerre d’Algérie (Artières, Zancarini-Fournel, 2008). Néanmoins, le point de repère principal serait 1968, entendu comme « moment » au sens très large (Zancarini-Fournel, 2008) et année d’un mouvement original, non exclusivement français, tant s’en faut, inscrit lui-même dans une séquence contestataire, animée par certains des « baby-boomers » (Sirinelli, 2003), des « Trente Glorieuses » que nul alors n’appelait ainsi.

« Soixante-huitard » comme adjectif, en 1970, puis comme substantif, en 1973 (Rey, 2010 : 2128 ; http://www.cnrtl.fr/definition/soixante-huitard) signifie ainsi, temporellement parlant, être engagé en tant que contestataire, souvent « gauchiste », dans les « événements » de 1968, et non pas seulement en être un simple contemporain. Cela signifie aussi le rester (ou non), c’est-à-dire être exposé ainsi à une forme de désignation, qui prend (ou perd) son sens.

Cultivant ou tenant à distance leurs souvenirs, les soixante-huitards sont aussi confrontés à des remémorations qui relèvent de différents récits, analyses ou enquêtes portant sur les origines et sur la geste à laquelle ils ont pris part, centrés plus particulièrement sur la séquence mai-juin 1968, à travers des commémorations rythmées par des décennies, dès 1978 et plus particulièrement depuis 1998 (Fauré, 1998 ; Gobille, 2008 ; Joffrin, 1998 ; Loyer, 2018 ; Joffrin, 2018), et comme on le voit plus encore en l’année 2018, d’après des recherches novatrices (Bantigny, 2018), des bilans nourris par les renouvellements de l’historiographie (Pavard, 2018) ou des expositions dont certaines relèvent d’interrogations sur des images et des « icônes » soixante-huitardes (Leblanc, Versavel, 2018).

 

Caractères

Un livre célèbre a marqué le vingtième anniversaire – Génération – (Hamon, Rotman, 1987-1988) et mis en évidence ce terme, couramment employé en histoire mais parfois ambigu. L’ouvrage a été contesté, en particulier parce qu’il présentait – délibérément, du reste, et en se fondant sur de nombreux témoignages – une sorte de galerie de portraits (voir aussi, plus tard, Pouchin, Salmon, 2008) supposés caractéristiques, pour reprendre les termes des auteurs de Génération, des « années de rêve », puis des « années de poudre ». Il attirait l’attention sur des jeunes gens, en général récemment arrivés à l’âge adulte ou en deçà selon les critères de l’époque. Depuis – c’est-à-dire trente ans après – de nombreux travaux ont en quelque sorte élargi le champ des générations, à tel point que certaines enquêtes présentent des témoignages, en regard de l’événement, de contemporains d’âges très variés (Dormoy-Rajramanan, Gobille, Neveu, 2018).

Mais c’est surtout sur le plan social (Gruel, 2004) que la diversité du milieu des « soixante-huitards » est examinée : non seulement des leaders politiques des différents courants de l’extrême gauche ou, pour reprendre une terminologie plus en vogue à l’heure actuelle, des gauches radicales et alternatives, des étudiants, intellectuels (Brillant, 2003), écrivains (Gobille, 2018), d’une partie des chrétiens de gauche (Pelletier, Schlegel, 2012), des ouvriers (Vigna, 2007) ou des paysans (Bruneau, 2008 ; Martin, 2017).

À travers cette diversité sociale, ce sont différentes sortes d’aspirations, de revendications et d’expériences soixante-huitardes qui sont appréhendées ou reconstituées, débordant des cadres un peu convenus d’analyses antérieures. Ce sont aussi des formes d’expression de la révolte ou de thèmes révolutionnaires qui sont réinterprétées grâce à des sources dont l’accès est élargi (Pavard, 2018), même si l’on revoit périodiquement affiches, couvertures de magazines et photographies, parfois remises en perspective (voir l’exposition Images en lutte [21/02-20/05/2018] ; Chambarlhac, Hage, Tillier, 2018).

De plus, la multiplication des études de genre (Bantigny, Bugnon, Gallot, 2017) conduit à réexaminer le virilisme militant (et politique) d’alors, qui n’avait pas été étranger à la création du Mouvement de libération des femmes (MLF) en France. Les enquêtes et les analyses récentes font une large place aux féministes soixante-huitardes (Fillieule et al., 2018 ; Langautier, Warren, 2018), une expression bien peu usitée initialement, ou illustrée de manière quelque peu sexiste, comme le montrent – entre bien d’autres exemples – les images et les commentaires relatifs à Caroline de Bendern brandissant un drapeau (Leblanc, Versavel, 2018).

Ainsi, traiter des soixante-huitard(e)s, c’est parcourir l’espace (Bougeard, 2017 ; Fillieule, Sommier, 2018), remonter le temps et tenter d’en prendre la mesure. C’est aussi se pencher sur des trajectoires, et pas seulement selon des perspectives strictement historiques.

Paysans, Travailleurs, Étudiants, solidaires [affiche] (source : Bibliothèque nationale de France).

 

Trajectoires

Il existe plusieurs manières de rendre compte des trajectoires de soixante-huitards, mais les évocations, critiques, laudatrices ou (c’est moins souvent le cas) distanciées, se rapportent le plus souvent à ce qui s’est passé dans les années qui ont suivi, éventuellement jusqu’à nos jours.

L’un des paramètres est celui de la fidélité à des souvenirs et à des luttes marquées à gauche, voire à l’extrême gauche. Il arrive que ce proche héritage, à travers des mutations parfois complexes, passant par exemple par l’expérience de vies en communauté, ait donné lieu à d’autres engagements, écologistes, féministes, en faveur des homosexuels. Une continuité peut être assumée en relation avec une forme de refus de parvenir socialement, dont ont témoigné par exemple les « établis » (Dressen, 1999) ou la poursuite de combats politiques ou syndicaux. À certains égards, c’est ainsi que se dessinent les contours d’un « public », auquel s’adressent divers médias et publications, et au sein duquel peut émerger le désir de témoigner, notamment pour s’inscrire en faux contre des caricatures souvent répandues.

Bien sûr, lorsque l’on s’éloigne de la période initiale, la part des changements peut s’avérer plus importante. Une première césure apparente correspond au milieu des années 1970, lorsque certains soixante-huitards plus ou moins avérés rejettent des fascinations antérieures, par exemple pour la violence (Sommier, 1998) et/ou la Révolution culturelle (Chi et al., 2017 ; Hourmant, 2018) et accordent une priorité à la défense des droits de l’homme, notamment dans les pays de l’Est (ce peut être aussi le cas de militants restés à l’extrême gauche). D’aucuns effectuent un rapprochement avec une forme de libéralisme, souvent dans le cadre d’un changement de statut social. Dans une perspective initialement ou plus durablement différente, certains soixante-huitards se sont rapprochés des cercles du pouvoir, en particulier après la victoire de François Mitterrand en 1981. De nouveaux venus sur la scène politique ont aussi utilisé un bagage ou des modèles antérieurs – ce qui peut valoir pour d’autres pays (Dubois, 2014). Il existe aussi des niveaux d’analyse spécifiques, lorsqu’il est question d’« esprit soixante-huitard » ou de « gauchisme culturel », par exemple dans le domaine des médias, à plus ou moins long terme.

Certaines trajectoires ont donné lieu à des considérations et à des controverses sur la « trahison », dont Guy Hocquenghem vers le milieu des années 1980 dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary a été l’un des précurseurs. Il n’en reste pas moins que s’est développée sur un temps plus long une « pensée anti-68 » (Audier, 2008 ; Christofferson, 2004) censée montrer la nocivité d’attitudes et de comportements qui auraient déstabilisé la société française. Qu’il s’agisse de réflexions qui se veulent ambitieuses (Ferry, Renaut, 1985), de campagnes politiques ou de propos de tribune, les soixante-huitards, dans leur immense majorité, ne sont pas nommément visés. Leur espace référentiel ne se limite pas au champ des polémiques, pas plus que leur héritage et leurs héritiers, parfois moins militants mais marqués à gauche, le plus souvent, même s’il existe des réactions de rejet minoritaires (Pagis, 2014).

S’il est impossible, du moins d’un point de vue historique, de dresser un bilan en quelque sorte stabilisé relatif aux soixante-huitards, dans la mesure où les commémorations ont souvent un caractère rituel et parce qu’il s’agit d’une mouvance parfois difficile à cerner précisément, il n’en demeure pas moins que des recherches très diverses permettent de multiplier des éclairages, de révéler des contradictions, mais aussi des cohérences. Si l’un des plus célèbres soixante-huitards, appelle, non sans provocation, à oublier 1968 (Cohn-Bendit, 2008), d’autres demeurent sensibles, non à des leçons – car existe-t-il véritable un corpus qui relève d’un tel registre, au-delà de slogans lapidaires mais souvent ironiques ? – mais à des souvenirs, voire à des refus.

Retour à la normale… (les moutons), Atelier des Beaux arts [affiche] (source : Bibliothèque nationale de France).


Bibliographie

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Auteur

El Gammal Jean

El Gammal Jean

Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire
Université de Lorraine

Citer la notice

Jean El Gammal, Soixante-huitard(s). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 26 avril 2018. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/soixante-huitards/.
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