Traditions discursives


 

Conçue pour tenir compte de toutes les conventions historiques qui dépassent les structures du système de la langue et qui déterminent la production et l’interprétation des énoncés linguistiques, la notion de traduction discursive peut éclairer les analyses des énoncés en fonction de leurs publics respectifs. Quand il s’agit de formuler un courrier d’affaires, un éloge funèbre ou un message pour la boîte vocale du téléphone, la production de l’énoncé sera orientée vers le récepteur/public anticipé et vers les attentes de ce dernier, non seulement du point de vue du contenu, mais aussi par rapport à la façon de structurer l’énoncé, aux choix lexicaux et stylistiques, etc. : on combine des éléments du lexique selon les règles de la grammaire, mais on tient également compte de certaines conventions historiques qui définissent ce qui représente un énoncé approprié. Ces conventions ne s’expliquent pas par des paramètres universaux, mais doivent s’analyser comme des traditions qui se sont établies au sein des communautés linguistiques et sont liées aux coutumes et traditions culturelles d’une époque particulière.

Après avoir exposé la définition des traditions discursives et leur place au sein d’une théorie générale du langage, on montrera comment les traditions discursives conditionnent la production et la réception des énoncés en fonction du public, au sens large du terme. On finira en commentant la dynamique interactionnelle et sociale des traditions discursives, qui s’ensuit de leur caractère historique. Pour illustrer les réflexions, on mentionnera différents traits caractérisant certaines traditions discursives. Pour autant, on mentionnera qu’il n’est pas possible de fournir de descriptions exhaustives de ces dernières, du fait de leur complexité et de leur évolution diachronique.

 

Les traditions discursives et la dimension historique du langage

C’est pour souligner l’existence de conventions langagières qui dépassent le système de la langue – d’une langue particulière – et pour leur donner une place adéquate au sein d’une théorie générale du langage que la notion de tradition discursive a été proposée par Peter Koch (1951-2014 ; voir 1997, ainsi que sa thèse d’habilitation non publiée de 1987 ; voir aussi W. Oesterreicher [1942-2015], 1997 ; et les réflexions sur les « traditions de textes » de B. Schlieben-Lange [1943-2000], 1983). Dans un premier temps, les discussions autour de cette notion se déroulent surtout dans le contexte de la romanistique germanophone, avant d’être reprises et développées dans la linguistique hispanophone et lusophone. Dans la linguistique francophone, la notion est encore assez peu diffusée et, jusqu’ici, les travaux se sont concentrés essentiellement sur des discussions théoriques, sans que la notion ait été appliquée de manière approfondie à l’étude des traditions discursives dans l’histoire du français.

La définition et la justification de la notion s’inscrit dans la lignée des réflexions théoriques d’Eugenio Coseriu (1921-2002 ; 1981), en particulier sa distinction entre trois niveaux de description des faits langagiers. Selon l’auteur, les faits langagiers peuvent être envisagés sous plusieurs angles, qui correspondent à trois niveaux qu’il convient de séparer clairement. Il s’agit premièrement du niveau universel, qui concerne le langage au sens de Ferdinand de Saussure (1857-1913). À ce niveau, sont envisagés les faits généraux caractérisant le langage humain, et les règles élocutionnelles qui y sont liées. Pour prendre un exemple, une observation universelle valant pour tous les énoncés indépendamment de la langue dans laquelle ils sont réalisés serait que, pour communiquer, on s’adresse à une autre personne et on peut se servir d’éléments déictiques (moi, ici, demain, etc.). Vient ensuite le niveau historique, où se situe le système de la langue de F. de Saussure, c’est-à-dire le système historique d’une certaine langue à un moment donné de son histoire. À ce niveau se situent les règles idiomatiques, comme le fait que, pour s’exprimer, les locuteurs doivent employer les mots du lexique d’une langue particulière (français, espagnol, etc.), et les prononcer et les combiner selon les règles de la grammaire. Enfin s’ajoute le niveau individuel dans les termes d’E. Coseriu (rebaptisé par d’autres auteurs en niveau actuel), où se situe la parole de F. de Saussure, et qui envisage les réalisations concrètes du langage dans les textes et énoncés particuliers. Or, par rapport à cette systématisation, P. Koch (1997) revendique la nécessité d’ajouter le domaine des traditions discursives, envisagé comme un autre type de traditions langagières historiques, mais différent du système de la langue particulière au sens saussurien (voir Tableau 1). On obtient ainsi quatre domaines de faits langagiers : le langage, la langue, la tradition discursive et le discours.

Selon cette approche, les traditions discursives peuvent être définies comme des traditions langagières ou des normes de discours qui définissent « notre capacité de produire [et d’interpréter] des discours/des textes selon des traditions et des modèles historiques » (Koch, 2015 : 79 ; Koch, 2008 : 54). Même si les travaux de P. Koch privilégient parfois la perspective du producteur, il semble parfaitement légitime, et dans l’esprit de son approche, d’indiquer de manière plus explicite la perspective du récepteur et de l’interprétation des énoncés. Fournissant des « schémas de production et de réception » (Koch & Oesterreicher, 1988 : 602), les traditions discursives se reflètent dans un ensemble de règles historiques – les règles discursives – guidant les locuteurs dans la production et dans la réception des énoncés linguistiques sans qu’il s’agisse de règles langagières universelles ou de règles liées au système d’une langue particulière (pour le niveau du discours, le schéma ne prévoit pas de règles, puisque ce niveau concerne par définition des phénomènes concrets particuliers). Anisi les traditions discursives complètent-elles le modèle d’E. Coseriu en revendiquant la nécessité de tenir compte de toutes les conventions historiques qui s’ajoutent aux règles élocutionnelles et aux règles idiomatiques. En conséquence, les traditions discursives englobent des traditions d’ampleur et de degrés de complexité très variés, allant des formules aux types de textes, genres textuels (littéraires ou non littéraires) et styles.

Tout comme les structures des langues particulières, les traditions discursives doivent s’analyser comme des structures historiques, résultant d’un processus diachronique dans lequel elles sont introduites, diffusées et établies au sein d’une communauté de locuteurs. Cependant, comme pour le changement linguistique en général, les rythmes de leur évolution peuvent varier considérablement, c’est-à-dire que des changements externes tels que l’introduction de nouveaux supports de communication peuvent susciter des changements rapides, alors qu’on peut aussi observer des périodes de grande stabilité pour des traditions discursives particulières. De plus, la notion de tradition discursive souligne l’importance des groupes particuliers qui participent à ces traditions en les ratifiant et en les modifiant – ces groupes pouvant être plus ou moins larges (petits groupes d’experts ou groupes plus larges et hétérogènes de locuteurs), et pouvant dépasser les limites de la communauté des locuteurs d’une langue historique particulière, comme dans le cas de traditions discursives diffusées et partagées à un niveau international.

Tableau 1 : Types de normes et de règles correspondant aux différents niveaux et domaines des faits langagiers (version adaptée de Koch, 1997 : 45, voir aussi Koch, 2008 ; Kabatek, 2015)

 

Les règles discursives (ainsi que les règles élocutionnelles) incluent la réalisation des faits langagiers, mais aussi d’autres traditions culturelles comme l’emploi de gestes conventionnels, les allusions à un savoir partagé, le choix d’un mètre poétique, d’une intrigue (par exemple dans la commedia dell’arte), etc. À cet égard, P. Koch (1997) souligne les parallélismes et les liens étroits entre les traditions discursives et d’autres traditions, comme dans les domaines des arts, de la musique, de la mode, de la gastronomie, des sports, de la religion, etc. Les traditions discursives étant souvent enchâssées dans d’autres traditions culturelles (normes de politesse, modes et courants, etc.), cette notion opère un rapprochement de la linguistique avec d’autres disciplines. En même temps, par l’accent mis sur la dimension sociale des conventions historiques, l’étude des traditions discursives est étroitement liée à la question des publics au sens large du terme.

 

Les traditions discursives dans la production et la réception des énoncés en fonction des publics anticipés

La théorie des traditions discursives inclut des discours réalisés dans des scénarios très divers, allant des énoncés prononcés dans le médium phonique aux textes réalisés sous forme graphique, et des discours réalisés dans des situations de communication spontanée, informelle et interactive aux discours hautement formels et planifiés réalisés dans des contextes publics (respectivement « immédiat communicatif » et « distance communicative » dans les termes de P. Koch et W. Oesterreicher, 1988 ; 1990 ; 2012). Par conséquent, la description du contexte situationnel et pragmatique dans lequel les discours se réalisent est fondamentale pour l’étude des traditions discursives, et on peut envisager ici les deux perspectives de la production et de la réception des énoncés, c’est-à-dire la perspective du locuteur et celle du récepteur/du public anticipé.

En ce qui concerne la production, on peut d’abord observer que certaines traditions discursives sont institutionnalisées dans des domaines précis tels que la religion ou la jurisprudence, où elles font partie d’un protocole complexe, comme par exemple la confession, la prière publique ou la sentence (Loiseau, 2013). En l’occurrence, les règles discursives devant être observées sont souvent explicitement définies et apprises par les locuteurs concernés au cours de leur formation professionnelle. Dans le domaine de la littérature, on trouve des traditions clairement établies et nommées comme telles par les « experts » du domaine, comme le roman, le sonnet, la comédie, mais aussi des traditions concernant des énoncés d’une envergure plus restreinte comme les dédicaces. Le statut conventionnel des traditions discursives n’exclut pourtant pas la possibilité de discussions sur la validité des normes particulières et la possibilité de transgressions de ces dernières.

Dans d’autres cas, comme les messages sur le répondeur téléphonique ou la carte postale, les traditions discursives et les règles qu’elles impliquent sont moins clairement perçues par les locuteurs. Mais pour ces discours, des traditions, qui sont très liées aux fonctions particulières des énoncés, se sont aussi établies et s’observent régulièrement.

Des réflexions en partie analogues ont été proposées concernant les notions de genres, de types de textes (Adam, 1992), de « pratiques langagières » et de « formation langagière », celles de « registres discursifs » et de « formation discursive » (pour un rapprochement de ces deux cadres, voir Cambon, Léglise, 2008), de même qu’avec la notion de « sémiosis textuelle » proposée par François Rastier (2001) et les notions de « communauté interprétative » (Magdelaine-Andrianjafitrimo, Idelson, 2015) et de « contrat de lecture » (Charaudeau, 2017). Toutes ces notions renvoient à une sorte d’accord implicite entre producteur et récepteur et à l’existence d’un savoir partagé devant être acquis par les locuteurs (Kerbrat-Orecchioni, Petitjean, 2015).

Les traditions discursives ne sont pas seulement pertinentes pour la production des discours : le fait d’avoir appris ou acquis une connaissance de la tradition discursive – plus ou moins consciemment – influe aussi sur la façon dont les énoncés des autres seront interprétés. Ainsi, le locuteur maniant la tradition discursive de la lettre d’affaires ou du message pour messagerie instantanée saura-t-il reconnaître si d’autres locuteurs observent les règles respectives. Leur non-observation peut entraîner des jugements négatifs par rapport à la compétence professionnelle ou à la personnalité de l’autre, ou des malentendus dans l’interaction, comme dans le cas d’une absence d’emploi d’emojis jugée impolie ou d’un emploi inadéquat ou équivoque d’emojis, etc. De fait, l’interprétation des énoncés est guidée par les connaissances et attentes des récepteurs par rapport aux conventions discursives, concernant les choix lexicaux, le choix d’une syntaxe simple ou élaborée, le choix d’un certain niveau de style, l’organisation des contenus, etc.

Parmi les récepteurs, on envisage aussi les publics au sens étroit du terme. Ainsi, les traditions discursives servent-elles de repère pour des publics dans les situations de communication sur scène (lecture publique, show télévisé) et dans différents types de discours officiels (discours de fête, discours politiques/harangues, allocutions populaires, plaidoyers, oraisons funèbres, sermons, discours épidictiques). De même, on peut citer d’autres types de discours comme les messages radiophoniques concernant la circulation automobile. Il s’agit d’énoncés dans lesquels la densité d’informations transmises est très haute, et dont la compréhension est considérablement facilitée par la connaissance des conventions réglant leur structuration. Les auditeurs intéressés ont des attentes particulières concernant la sélection des informations pertinentes et l’ordre dans lequel elles sont présentées (messages d’avertissement, différents types d’interruption de la circulation, embouteillages, ordre des autoroutes et routes), et ils peuvent se focaliser sur les éléments du message qui les intéressent le plus (par exemple les informations concernant une certaine autoroute).

Des observations analogues peuvent s’appliquer à d’autres scénarios de communication, pour lesquels il n’y a pas de public co-présent dans le temps et/ou l’espace, mais où le pôle du récepteur est représenté par un lectorat, et où le producteur de l’énoncé peut être anonyme. Parmi les cas de communication publique se déroulant dans le médium graphique, on peut citer l’avis de décès, le faire-part de mariage, l’affiche, le pamphlet politique, le communiqué écrit ou le tract. Ce domaine inclut également des ouvrages spécialisés. Ainsi, le lecteur d’une recette de cuisine aura des attentes concernant les types d’informations fournies dans l’énoncé (nom du plat, types d’ingrédients et quantités respectives, procédures nécessaires pour effectuer la préparation du plat, éventuellement informations supplémentaires comme les informations nutritionnelles, le niveau d’expertise requis pour la préparation du plat) et l’ordre dans lequel ces informations sont présentées (description chronologique des étapes à suivre, l’ordre pouvant rester implicite ou être explicitement indiqué grâce à des expressions comme puis, finissez en…, ou par des numérotations pour les différentes démarches à exécuter). De plus, pour pouvoir interpréter les recettes, la connaissance d’un certain vocabulaire et de certaines abréviations conventionnelles est requise (éplucher, faire suer, g, kg, l, cuillerée, c. à soupe, c. à café), c’est-à-dire que différents types de savoirs sont liés à la tradition discursive de la recette de cuisine.

La notion de tradition discursive peut aussi s’appliquer à des scénarios de communication complexes qui impliquent des publics multiples, souvent hétérogènes. Ainsi, pour les textes dramatiques on peut distinguer plusieurs niveaux de communication : à la communication entre les acteurs sur scène s’ajoute celle entre l’auteur et son public, et cette constellation complexe peut être exploitée par l’auteur maniant la tradition discursive du texte dramatique. De même, pour les participants d’un débat télévisé, les phénomènes d’adressage multiple jouent un rôle primordial : en façonnant leurs contributions à l’échange, ils doivent penser à la fois aux interlocuteurs invités co-présents sur scène, au public dans la salle et au public devant le téléviseur (et, éventuellement, à d’autres publics comme les journalistes qui vont rendre compte du débat). L’adressage multiple fait partie intégrante de la tradition discursive du débat télévisé et doit être ratifié par les participants pour une maîtrise parfaite de ce format (Amey, 2015).

Pour finir, il faut rappeler que la notion de tradition discursive ne se limite pas aux énoncés publics, mais inclut des énoncés privés, où le récepteur n’est qu’une seule personne (la lettre d’amour, la conversation téléphonique, l’entretien particulier, la prière privée…). La notion s’inscrit ainsi dans une perspective compréhensive, qui permet de souligner que, malgré les différences considérables entre les situations de communication et entre les types d’énoncés, ce sont dans tous les cas les émetteurs et les récepteurs participant aux traditions discursives qui contribuent à les définir, en les ratifiant ou en y apportant certaines innovations.

 

La dynamique interactionnelle et sociale des traditions discursives

L’historicité des traditions discursives implique qu’elles représentent par définition un phénomène susceptible de changement. En effet, des changements sont toujours possibles, et la validité des traditions discursives dépend de leur acceptation et de leur usage par les locuteurs qui les ratifient constamment (par exemple professionnels, religieux, auteurs littéraires ; voir Koch, 2008 : 55). Or, cette dynamique constante peut être masquée par le fait que les appellations des traditions ont tendance à rester stables même si les réalités changent. De plus, les transformations ne se repèrent pas forcément, puisque, le plus souvent, les traditions discursives ne changent que par étapes, c’est-à-dire que certains éléments sont abandonnés, nouvellement introduits ou altérés, alors que d’autres restent intacts (Koch, 1997 : 59-60).

P. Koch cite l’exemple des actualités publiées dans les journaux quotidiens, dans lesquelles, au cours du XXe siècle, le principe de l’ordre naturel, chronologique, de la présentation des événements a été remplacé par l’introduction du chapeau et une présentation visant à attirer immédiatement l’attention des lecteurs. Ainsi, le changement de la tradition discursive des actualités est conditionné par une finalité visant les attentes du public et les conditions de la vente du journal. En revenant à l’exemple des recettes de cuisine, on peut relever différents aspects d’une telle transformation par paliers lents, dans laquelle de nombreux éléments restent stables, mais où s’introduisent aussi des changements comme l’introduction des listes d’ingrédients au début de la recette ou l’ajout d’indications concernant les informations nutritionnelles. À nouveau, les éléments modifiés ou ajoutés reflètent certains modes d’utilisation des lecteurs. Ces exemples montrent ainsi la négociation constante des traditions discursives entre les interlocuteurs qui y participent.

En ce qui concerne l’évolution diachronique des traditions discursives, il faut souligner qu’elles ne naissent jamais ex nihilo, mais sont toujours créées à partir de traditions existantes. Différents cas de figure peuvent être distingués (Koch, 1997 ; Winter-Froemel, 2020). Premièrement, il y a la différenciation d’une tradition discursive, dans laquelle différentes traditions discursives naissent d’une origine commune, comme c’est le cas pour la lettre de lecteur (Dakhlia, 2015). Avec l’introduction des éditions électroniques des journaux, on peut constater que la tradition de la lettre de lecteur perdure, mais qu’elle se transforme : dans le contexte de la communication électronique en ligne, les textes deviennent plus courts et ne contiennent souvent plus de résumé de la question ou de l’affirmation qui est commentée (puisque les lettres de lecteur électroniques sont placées directement après l’article auquel elles se réfèrent), le style est moins soigné, les auteurs peuvent rester dans l’anonymat (ou indiquer un pseudonyme), etc.

Deuxièmement, on mentionnera la convergence de traditions discursives, qui s’observe par exemple pour les lettres (sur papier) et les courriers électroniques : après une période pendant laquelle les domaines respectifs de ces deux traditions étaient nettement séparés, on note maintenant souvent une interchangeabilité, c’est-à-dire qu’une lettre officielle peut s’envoyer par courrier classique ou par courrier électronique.

Troisièmement, on trouve le mélange de traditions discursives, qui peut s’illustrer par l’exemple d’une nouvelle tradition de messages envoyés via la plateforme Twitter. À l’origine, ces messages étaient conçus comme des messages « banals » publiés par des particuliers commentant des sujets divers. Actuellement, une nouvelle tradition s’est instaurée : la publication de communiqués politiques officiels à forte charge performative (par exemple dans le cas de la nomination ou du licenciement de hauts fonctionnaires de l’État par le 45e Président des États-Unis [2017-2021]). Cette nouvelle tradition réunit des caractéristiques des communiqués de presse et des messages traditionnels de Twitter, alors que, parallèlement, ces deux traditions continuent à exister.Dans tous ces phénomènes de convergence et de divergence, les locuteurs qui pratiquent les différentes traditions discursives jouent un rôle fondamental, en modelant les traditions et en ratifiant les innovations proposées.

Cependant, il faut admettre qu’il n’est pas toujours aisé de déterminer, d’un point de vue méthodologique, quand on devrait parler de deux traditions discursives distinctes, et quand il s’agit de variations à l’intérieur d’une même tradition discursive. Cette problématique peut s’illustrer avec les « combles », une tradition de blagues qui existe dans plusieurs langues romanes et qui se présente à première vue comme une tradition discursive partagée (Winter-Froemel, 2018). Malgré de fortes convergences, on observe des différences systématiques, qui ne sont pas conditionnées par les grammaires des langues particulières dans lesquelles les blagues se réalisent : en français, les blagues en comble sont le plus souvent introduites par une interrogative « Quel est le comble (de/pour) + nom agentif (un agent de police, un cuisinier, un électricien, un jardinier, etc.) ? », suivie d’une réponse « C’est de… » avec une chute sur le dernier élément comportant un jeu de mots. Dans les combles italiens typiques, la partie réponse se caractérise aussi par une chute sur le dernier élément et un jeu de mots, mais la partie introductive prend généralement la forme d’une déclarative : « Il colmo per + nom agentif (un cuoco, un dottore, un elettricista, etc.) : … », de sorte que, contrairement aux blagues françaises, il ne s’agit pas de devinettes. De plus, les blagues illustrent très bien un double jeu sur les attentes : d’une part, il s’agit de confirmer les attentes et de « jouer le jeu » de la tradition discursive (e.g. celle de la devinette exige que le récepteur réponde par une affirmation de son ignorance, et autorise ainsi le producteur à donner la réponse/solution), d’autre part, il y a aussi les transgressions et les jeux sur la déception des attentes. Ces observations peuvent s’appliquer également à d’autres traditions discursives. D’une manière générale, ces dernières se caractérisent ainsi par leur dynamique et par les enjeux interactionnels qu’elles comportent.

La notion de tradition discursive est étroitement liée à la question du public/des publics, dans la mesure où elle met l’accent sur le fait que les récepteurs contribuent à définir les conventions historiques qui co-déterminent la production et la réception des énoncés : le locuteur qui formule son énoncé selon une tradition discursive particulière anticipera un certain public/récepteur, qui pourra ratifier (ou non) sa réalisation. À cet égard, on peut rapprocher les traditions discursives d’autres notions en partie analogues (genres textuels, types de textes). La notion de tradition discursive, introduite dans le cadre de réflexions théoriques sur l’importance des conventions historiques dans une théorie générale du langage, souligne toutefois de manière plus explicite l’importance et la complexité de la dimension historique des faits langagiers en plus des règles idiomatiques de la langue. Cette notion permet ainsi de rendre compte de la dimension historique des phénomènes textuels en mettant en relief la dynamique interactionnelle et sociale constante qui s’observe dans ce domaine.


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Auteur·e·s

Winter-Froemel Esme

Julius-Maximilians-Universität Würzburg

Citer la notice

Winter-Froemel Esme, « Traditions discursives » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 04 décembre 2020. Dernière modification le 21 juin 2021. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/traditions-discursives.

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