Présentation


De A comme Agora à Y comme Génération Y, près de 300 entrées – leur nombre est appelé à croître – composent ce dictionnaire mis en ligne en 2016, et croisent les éclairages terminologiques et les traditions épistémologiques. Chaque notice apporte un éclairage spécifique, tout en s’inscrivant dans un réseau sémantique, via la navigation hypertextuelle entre notices et le rattachement à une ou des familles notionnelles. La complexité de l’objet appelle bien entendu une conception dynamique, ouverte et évolutive.

Une notion fédératrice

Sans doute y a-t-il un paradoxe à vouloir circonscrire dans un ouvrage les significations et les applications d’une notion aujourd’hui aussi composite que l’est celle de public ; la collaboration de disciplines contributoires variées telles que l’anthropologie, le droit, l’esthétique, l’histoire, la philosophie, la psychologie, la science politique, les sciences de l’information et de la communication, les sciences du langage ou la sociologie vient, théoriquement, modérer la difficulté d’un écart qui semble grandissant entre les mots (public, adj. : « qui est commun, qui appartient à tout un peuple », Dictionnaire de l’Académie, édition de 1684) et les choses (le public de telle chaîne de télévision, par exemple). Mais la pluridisciplinarité recherchée peut apparaître comme un défi. Comment concilier une approche lexicale et étymologique de public avec l’analyse critique de la notion d’opinion publique ou la conception habermassienne de l’espace public ? D’ailleurs, s’agit-il vraiment de « concilier » les méthodes et les approches ?

Une notion complexe

L’idée d’un dictionnaire encyclopédique, principalement grâce à ses entrées autonomes, semblait de nature à lever quelques obstacles. L’enjeu de ce travail est de proposer, autour d’une notion problématique comme l’est celle de public, un outil qui agit doublement, sur l’actualisation et la clarification de savoirs, et sur la problématisation renouvelée à laquelle conduit la cartographie ainsi élaborée. Outre la présentation des notices par ordre alphabétique, le dictionnaire repose sur une macrostructure « thématique » sous la forme de classements par familles (« acteurs et métiers », « dispositifs et lieux », « genres et discours », « notions et théories », « pratiques et usages ») et sur l’indication de renvois. Les notices dressent l’état des savoirs construits sur la notion de public, tout autant qu’elles vulgarisent un mode de raisonnement sur l’objet.

Une tradition déjà riche de dictionnaires critiques en sciences humaines et sociales

Construits autour d’une notion majeure (la Révolution française, Furet & Ozouf, 1992 ; la République, Nora, 1992 ; la participation, DicoPart), d’une innovation épistémologique (les concepts nomades en sciences humaines, Christin, 2010), d’un domaine de recherche novateur (l’analyse du discours, Charaudeau & Maingueneau, 2002 ; la communication, Sfez, 1993), d’un paradigme culturel élargi (l’ethnologie et l’anthropologie, Bonte & Izard, 1991 ; le vocabulaire européen des philosophies, Cassin, 2004), ou d’un champ d’application dont les analyses sont anciennes et contemporaines (l’argumentation, Plantin, 2016), les dictionnaires élaborés en sciences humaines et sociales se multiplient. Le nôtre n’a donc pas manqué de modèles stimulants. Plusieurs de ces titres associaient déjà la double ambition d’être critique et encyclopédique. L’enjeu réside effectivement dans une investigation notionnelle ouverte (la dimension encyclopédique) qui n’hésite pas à déployer des points de vue divergents (la dimension critique, y compris interne), soit que ces derniers s’inscrivent dans des domaines de savoirs distincts (rhétorique et sciences de l’information et de la communication par exemple, pour les notices auditoire et audience), soit qu’ils sont matière à discussion par les déplacements de point de vue qu’ils construisent (par exemple, foule, Tarde et Park).

À l’instar de ses prédécesseurs, le Dictionnaire encyclopédique et critique des publics ou Publictionnaire accueille dans leur diversité des notices factuelles (accès du public aux débats parlementaires, exécution publique, performance), mais aussi des notices biobibliographiques (Bourdieu, Katz, Jauss, Lazarsfeld, Moscovici, Tönnies), conceptuelles (espace public, habitus, identité publique) ou de spécialité (cadre participatif et adresse, cosmopolitisme esthético-culturel, curation, Une). Étant donné le jeu des renvois, le double classement – alphabétique et par familles – et la perspective pluridisciplinaire, voire interdisciplinaire, le dictionnaire est dans son organisation destiné à tout un chacun désirant mieux connaître le ou les publics, à des étudiant·e·s, chercheur·e·s ou professionnel·le·s. L’idée même de « public » invite à multiplier les fils conducteurs, et l’on peut se saisir des notions matricielles (esprit public, foule, opinion) aussi bien qu’entrer par la lecture de notices particulières (buzz, courrier des lecteurs, démocratisation du public, ennemi public, majorité silencieuse, mesure d’audience, populisme, slogan), ou suivre une famille conceptuelle identifiée (rhétorique, ethos, polémique, controverse, Aristote, Perelman). Enfin, certaines notices s’emparent de l’aspect linguistique des entrées et investissent conjointement l’étymologie et la lexicographie du terme public, adjectif et nom, et de la famille : publicité, ou les liens de sens entre les termes : public, audience, public, privé.

Une notion dont l’histoire est significative et l’usage contemporain omniprésent

L’opinion publique (la doxa ou le sens commun), l’espace public (mais la sphère privée), l’esprit public, ou la République (la « chose » publique), pour ne citer que quelques-uns des avatars les plus importants et les plus traités d’une notion proliférante, illustrent la nécessité de cerner les représentations et conceptions qui se jouent autour de « public ». Le parcours terminologique et notionnel de « public » permet en effet de retracer à grands traits l’émergence et la vitalité des sciences humaines et sociales, depuis la psychologie sociale de Tarde et de Le Bon, qui analysent les rapports entre foule(s) et opinion, jusqu’aux disciplines plus récentes comme les sciences de l’information et de la communication qui, notamment dans le sillage d’Habermas, explorent et conceptualisent les transformations de l’espace public et le rôle des technologies numériques, en passant par une sociologie naissante (e.g. Park, l’École de Chicago) et la philosophie (e.g. Dewey et la problématisation du débat public et démocratique).

Si l’on veut remonter sommairement la généalogie de la notion de public dans les sciences humaines et sociales, on peut esquisser deux branches : celle de peuple, agrégat social (urbain) et foule ; celle de publiciste, presse, médias de masse, sphère d’influence et opinion publique. Dans cette optique, la « naissance du public » s’accompagne d’un renversement culturel et social qui voit naître la démocratie via des instances de médiation entre le pouvoir et le peuple. La sphère privée des cercles et des salons étend son influence politique, tandis que la foule peu à peu perd, si l’on veut, ses racines populaires et supposées dangereuses, sous l’effet d’une domestication invisible de son espace (urbain) et donc de ses membres. La corporéité, l’oralité et la puissance agissante et directe du peuple sont en quelque sorte inversées dans un rôle de « patient ». Le public occupe alors une position de « récepteur ». Quelque schématique que paraisse cette dichotomie agent/patient quand elle implique des paramètres sophistiqués – tels qu’ils ont été élaborés notamment en économie, en droit, en science politique – et qu’elle doit être circonscrite à une aire culturelle limitée, il n’en demeure pas moins que l’émergence des publics à partir du peuple a fondé en partie les interrogations qui ont présidé à la problématique du dictionnaire. Chemin faisant, l’approche s’est bien sûr diversifiée. Ainsi le Publictionnaire plonge-t-il au-delà de la période (XVIIIe-XXe siècles) qui avait inspiré une part de la problématisation en s’intéressant, par exemple, à l’Antiquité gréco-romaine (agora, plèbe, tirage au sort, tribun). Il intègre aussi davantage le très-contemporain (fake news, lurker, troll). En outre, il met en circulation des sélections de notices sur des domaines d’activité comme la politique ou la culture.

Les technologies numériques au service d’un outil de savoir ouvert

Le parti pris d’un outil en libre accès est délibéré. Ceci pour permettre à quiconque de le consulter et de l’utiliser. La mise en ligne des notices se fait progressivement et des ajustements, ainsi que des ajouts, enrichissent le dictionnaire. Bienvenues sont donc les propositions de lecteur·rice·s qui désireraient collaborer à ce Publictionnaire, qui est aussi le leur, et dont nous souhaitons la constante évolution.

Pour avoir accès à des sélections thématiques de notices via la Lettre d’information mensuelle du Centre de recherche sur les médiations, cliquez ici.

Références

Bonte P., Izard M., dirs, 1991, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Presses universitaires de France.

Bourdieu P., Darbel A., Schnapper D., 1966, L’Amour de l’art. Les musées d’art et leurs publics, Paris, Éd. de Minuit.

Cassin B., dir., 2004, Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, Paris, Éd. Le Seuil/Le Robert.

Charaudeau P., Maingueneau D., dirs, 2002, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Éd. Le Seuil.

Christin O., dir., 2010, Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Paris, Métaillé.

Dewey J., 1915, Le Public et ses problèmes, trad. de l’anglais (États-Unis) par J. Zask, Paris, Gallimard, 2010.

Dicopart. Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation. En ligne : www.dicopart.fr. Accès le 29/10/16.

Duclert V., Prochasson C., dirs, 2002, Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion.

Furet F., Ozouf M., dirs, 1992, Dictionnaire critique de la Révolution française, 4 volumes, « Idées », « Acteurs », « Événements », « Institutions et créations », Paris, Flammarion.

Habermas J., 1962, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, trad. de l’allemand par M. B. de Launay, Paris, Payot, 1978.

Jauss H. R., 1978, Pour une esthétique de la réception, trad. de l’allemand par C. Maillard, Paris, Gallimard.

Katz E., Lazarsfeld P. F., 1955, Personal Influence: The Part Played by People in the Flow of Mass Communications, New York, The Free Press.

Le Bon G., 1895, Psychologie des foules, Paris, Presses universitaires de France, 2013.

Moscovici S., 1961, La Psychanalyse, son image et son public, Paris, Presses universitaires de France, 2014.

Park R. E., 1904, La Foule et le public, trad. de l’allemand par R. A. Guth, Lyon, Paragon/Vs, 2007.

Plantin C., 2016, Dictionnaire de l’argumentation, Paris, ENS Éditions.

Sfez L., dir., 1993, Dictionnaire critique de la communication, 2 vol., Paris, Presses universitaires de France.

Tarde G., 1901, L’Opinion et la foule, Paris, Presses universitaires de France, 1989.

Tönnies F., 1922, Critique de l’opinion publique, trad. de l’allemand par P. Osmo, Paris, Gallimard, 2012.

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