Présentation


 

De A comme Agora à Y comme Génération Y, une centaine d’entrées – dont le nombre est appelé à croître – composent ce dictionnaire et croisent les éclairages terminologiques et les traditions épistémologiques. Chaque notice apporte un éclairage spécifique tout en s’inscrivant dans un réseau sémantique de mots clés, via la navigation hypertextuelle entre notices. La complexité de l’objet appelle bien entendu une conception dynamique, ouverte et évolutive.

 

Une notion fédératrice

Sans doute y a-t-il un paradoxe à vouloir circonscrire dans un ouvrage les significations et les applications d’une notion aujourd’hui aussi composite que l’est celle de public(s) ; la collaboration de disciplines contributoires variées telles que l’anthropologie, l’esthétique, l’histoire, la philosophie, la psychologie, la science politique, les sciences de l’information et de la communication,  les sciences du langage ou  la sociologie vient, théoriquement, modérer cette difficulté d’un écart qui semble grandissant entre les mots (public, adj. : « qui est commun, qui appartient à tout un peuple », Dictionnaire de l’Académie, édition de 1684) et les choses (le public de telle chaîne de télévision, par exemple). Mais la pluridisciplinarité recherchée peut apparaître comme un défi. Comment concilier une approche lexicale et étymologique de public avec l’analyse critique de la notion d’opinion publique ou la conception habermassienne de l’espace public ? D’ailleurs, s’agit-il vraiment de « concilier » les méthodes et les approches ?

 

Une notion complexe

L’idée d’un dictionnaire encyclopédique, principalement grâce à ses entrées autonomes, semblait de nature à lever quelques obstacles. L’enjeu de ce travail est de proposer, autour d’une notion problématique comme l’est celle de « public », un outil qui agit doublement, sur l’actualisation et la clarification de savoirs, et sur la problématisation renouvelée à laquelle conduit la cartographie ainsi élaborée. Outre la présentation des notices par ordre alphabétique, le dictionnaire repose sur une macrostructure « thématique », qui a permis d’établir une hiérarchie des familles de concepts. De fait, l’ordonnancement d’ensemble prend corps sous la forme de divers classements par familles (notions, pratiques, auteurs…), de métatermes (public l’est pour lectorat) et, corrélativement, à l’aide de la pratique des renvois. Les notices dressent l’état des savoirs construits sur la notion tout autant qu’elles vulgarisent un mode de raisonnement problématique sur l’objet.

 

Une tradition déjà riche de dictionnaires critiques en sciences humaines et sociales

Construits autour d’une notion majeure (la Révolution française, Furet & Ozouf, 1992 ; la République, Nora, 1992 ; la participation, DicoPart), d’une innovation épistémologique (les concepts nomades en sciences humaines, Christin, 2010), d’un domaine de recherche novateur (l’analyse du discours, Charaudeau & Maingueneau, 2002 ; la communication, Sfez, 1993), d’un paradigme culturel élargi (l’ethnologie et l’anthropologie, Bonte & Izard, 1991), ou d’un champ d’application dont les analyses sont anciennes et contemporaines (l’argumentation, Plantin, 2016), les dictionnaires élaborés en sciences humaines et sociales se multiplient. Le nôtre n’a donc pas manqué de modèles stimulants. Plusieurs de ces titres associaient déjà la double ambition d’être critique et encyclopédique. L’enjeu réside effectivement dans une investigation notionnelle ouverte (la dimension encyclopédique) qui n’hésite pas à déployer des points de vue divergents (la dimension critique, y compris interne), soit que ces derniers s’inscrivent dans des domaines de savoirs distincts (rhétorique et sciences de l’information et de la communication par exemple, pour les notices auditoire et audience), soit qu’ils sont matière à discussion par les déplacements de vue qu’ils construisent (par exemple, foule, Tarde et Park).

 

À l’instar de ses prédécesseurs, le Dictionnaire encyclopédique et critique des publics ou Publictionnaire accueille dans leur diversité des notices factuelles (exécution publique), mais aussi des notices biobibliographiques (Bourdieu, Katz, Tönnies), conceptuelles (espace public) ou de spécialité (cadre participatif et adresse). Étant donné le jeu des renvois, le double classement – alphabétique et par familles – et la perspective pluridisciplinaire, voire interdisciplinaire, le dictionnaire est dans son organisation destiné à des lecteur-rice-s d’origine et de curiosité variées, étudiant-e-s, chercheur-e-s ou professionnel-le-s. L’idée même de « public » invite à multiplier les fils conducteurs, et l’on peut se saisir des notions matricielles (foule, opinion, public) aussi bien qu’entrer par la lecture de notices particulières (buzz, mesure d’audience, courrier des lecteurs), ou suivre une famille conceptuelle identifiée (rhétorique, ethos, polémique, controverse, Aristote). Certaines notices enfin s’emparent de l’aspect linguistique des entrées et investissent conjointement l’étymologie et la lexicographie du terme public, adjectif et nom, et de la famille publicité, publiciste.

 

Une notion dont l’histoire est significative et l’usage contemporain omniprésent

L’opinion publique (la doxa ou le sens commun), l’espace public (mais la sphère privée), l’esprit public, ou la République (la « chose » publique), pour ne citer que quelques-uns des avatars les plus importants et les plus traités d’une notion proliférante, illustrent la nécessité de cerner les représentations et conceptions qui se jouent autour de « public ». Le parcours terminologique et notionnel de « public » permet en effet de retracer à grands traits l’émergence et la vitalité des sciences humaines au XXe siècle, depuis la psychologie sociale de Tarde, 1901, qui envisage le public comme une entité pensante, représentative des courants de l’opinion car soumise à l’influence des publicistes de la presse, par différence avec « le comportement » de la foule, jusqu’aux disciplines plus récentes comme les sciences de l’information et de la communication (la conceptualisation de la sphère publique par Habermas), relayées par une sociologie naissante (Park, l’École de Chicago) et la philosophie (le pragmatisme – comme branche de la philosophie politique – de Dewey et la problématisation du débat public et démocratique).

Si l’on veut remonter sommairement la généalogie de la notion de « public », on peut dissocier les deux branches, celle de peuple, agrégat social (urbain) et foule, et celle de publiciste, presse, masse média, sphère d’influence et opinion publique. La « naissance du public » s’accompagne d’un renversement culturel et social qui voit naître la démocratie via des instances de médiation entre le pouvoir et le peuple. La sphère privée des cercles et des salons étend son influence politique tandis que la foule peu à peu perd si l’on veut ses racines populaires et dangereuses, sous l’effet d’une domestication invisible de son espace (urbain) et donc de ses membres. La corporéité, l’oralité et la puissance agissante et directe du peuple sont en quelque sorte inversées dans un rôle de « patient ». Le public occupe une position de « récepteur ».

Quelque schématique que paraisse la dichotomie agent/patient quand elle implique des paramètres autrement sophistiqués – tels qu’ils ont été élaborés en économie, en droit, en politique – et qu’elle doive être circonscrite à une aire culturelle limitée, il n’en demeure pas moins que la transformation du peuple en publics a fondé en partie les interrogations qui ont présidé à la problématique du dictionnaire.

 

Les technologies numériques au service d’un outil de savoir ouvert

Le parti pris d’un outil consultable en libre accès est délibéré. Ceci pour permettre à quiconque de le consulter et de l’utiliser. La mise en ligne des notices se fait progressivement et des ajustements ainsi que des ajouts pourront augmenter le présent dictionnaire. Bienvenues sont les propositions de lecteur-rice-s qui souhaiteraient collaborer à ce Publictionnaire qui est aussi le leur et dont nous espérons l’évolution.

 

Références

Bonte P., Izard M., dirs, 1991, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Presses universitaires de France.

Bourdieu P., Darbel A., Schnapper D., 1966, L’Amour de l’art. Les musées d’art et leurs publics, Paris, Éd. de Minuit.

Charaudeau P., Maingueneau D., dirs, 2002, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Éd. Le Seuil.

Christin O., dir., 2010, Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Paris, Métaillé.

Dewey J., 1915, Le Public et ses problèmes, trad. de l’anglais (États-Unis) par J. Zask, Paris, Gallimard, 2010.

Dicopart. Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation. En ligne : www.dicopart.fr. Accès le 29/10/16.

Duclert V., Prochasson C., dirs, 2002, Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion.

Furet F., Ozouf M., dirs, 1992, Dictionnaire critique de la Révolution française, 4 volumes, « Idées », « Acteurs », « Événements », « Institutions et créations », Paris, Flammarion.

Habermas J., 1962, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, trad. de l’allemand par M. B. de Launay, Paris, Payot.

Katz E., Lazarsfeld P. F., 1955, Personal Influence: The Part Played by People in the Flow of Mass Communications, New York, The Free Press.

Le Bon G., 1905, La Psychologie des foules, PV Éditions, 1992.

Park R. E., 1904, La Foule et le public, trad. de l’allemand par R. A. Guth, Lyon, Paragon/Vs, 2007.

Plantin C., 2016, Dictionnaire de l’argumentation, Paris, ENS Éditions.

Sfez L., dir., 1993, Dictionnaire critique de la communication, 2 Volumes, Paris, Presses universitaires de France.

Tarde G., 1901, L’Opinion et la foule, PV Éditions, 1989.

Tönnies F., 1922, Critique de l’opinion publique, trad. de l’allemand par P. Osmo, Paris, Gallimard, 2012.

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