Andreas-Salomé (Lou)


 

Une vision du féminin, un public féministe ?

Intellectuelle faisant le pont entre les XIXe et XXe siècles en incarnant une émancipation féminine remarquable et singulière, peut-on pour autant attribuer à Lou Andreas-Salomé (1861-1937) un public féministe ? Son public se partage principalement entre les personnes fascinées par sa vie étonnante et celles intéressées par son apport à la psychanalyse. Refusant tout modèle autant que d’en être un et d’appartenir à une catégorie, elle s’attache un statut de femme, à une essence du féminin, mais pas au statut des femmes dans les sociétés qu’elle traverse. Pas plus féministe que conservatrice, elle développe des stratégies d’indépendance pour s’assurer une liberté pour sa propre existence. En cela, son parcours invite à ne pas classer les femmes selon les catégories de féministes ou non-féministes, mais à observer en quoi les convictions spécifiques participent à la liberté des femmes, engagées ou non. Romancière, essayiste et psychanalyste, elle a peu été présentée comme l’un des grands esprits de son époque, à l’exception d’un public intéressé par la psychanalyse ; et ce, jusqu’à un engouement récent. En témoignent le film allemand Lou Andreas-Salomé. The Audacity to be Free (2016) réalisé par Cordula Kablitz-Post, ou encore la série d’émissions radiophoniques de France Culture en août 2018, Avoir raison avec Lou Andreas-Salomé. En 1967, une biographie Ma sœur, mon épouse. Biographie de Lou Andreas-Salomé est publiée en France par Heinz Frederick Peters (1910-1990) et est présentée dans un article du journal Le Monde du 26 avril 1967 par André Dalmas (1909-1989) sous le titre « Amie de Nietzsche, de Rilke et de Freud : Lou Andreas-Salomé ». Un poème de Rainer Maria Rilke (1875-1926) est publié dans une autre page de ce quotidien, comme pour sensibiliser le public aux relations extraordinaires de cette femme jusqu’alors méconnue. D’autres biographies suivront, notamment celles écrites par Stéphane Michaud (2000), Françoise Giroud (1916-2003 ; 2002), Dorian Astor (2008) ou Isabelle Mons (2012). S. Michaud a édité plusieurs textes inédits de L. Andreas-Salomé, venant renforcer une production littéraire abondante dont la traduction a parfois tardé. Son roman La Maison, écrit en 1921 et publié à la fin de sa vie, n’a été traduit en français qu’en 1997, alors qu’elle avait réalisé une auto-traduction de son œuvre en allemand et néerlandais.

Photographie de Lou Andreas-Salomé en noir et blanc

Lou Andreas-Salomé, 1897, Atelier Elvira. Source : wikimedia (domaine public).

 

Afin d’être reconnue comme autrice à la fin du XIXe-début XXe siècle, il fallait franchir deux principaux obstacles : être admise dans le numerus clausus toléré par les auteurs et pouvoir être éditée (Mollier, 2006). L. Andreas-Salomé est publiée dès 1885 avec Combat pour Dieu, sous le pseudonyme Henri Lou (Benert, 2022). Elle gagne en partie son indépendance en réussissant à se faire publier, mais, lors de la traduction française, il s’opère une certaine censure notamment dans la modification des titres. Par conséquent, le regard social sur L. Andreas-Salomé, un potentiel public, semble être limité à une égérie. En effet, sa beauté semble la réduire au statut de la muse de philosophe (Friedrich Nietzsche, 1844-1900 ; Paul Rée, 1849-1901), poète (R. M. Rilke) ou psychanalyste (Sigmund Freud, 1856-1939) de son entourage plutôt qu’à celui d’une intellectuelle brillante et libre mettant en œuvre une connivence avec ses contemporains.

L. Andreas-Salomé opte très vite pour la vision de S. Freud, convaincue, dans la ligne de son texte sur « L’érotisme », écrit avant même leur rencontre, que la « pulsion sexuelle, prise dans le sens le plus large, est le premier mobile des actions humaines et en réalité de la vie même ». Mais si cette affirmation n’est jamais remise en question et la situe sans faille du côté de S. Freud, son approche reste « poétique », avec toute l’ambiguïté que le terme comporte. Une approche qui plonge ses racines dans le narcissisme dont elle théorise, plus tard, en 1921, la double direction. Sa vision vitaliste, créatrice, du monde marque de son empreinte les liens intimes qu’elle établit entre le corps et l’âme, entre l’art et la sexualité ou encore entre la religion et la sexualité, comme en témoignent ses premiers articles parus dans la revue Imago. Elle intègre ainsi le dualisme de S. Freud pour le réinsérer dans une vision non pas tant moniste qu’unificatrice du monde.

Elle habite une posture féminine inédite qui œuvre pour sa liberté spontanée et réfléchie à une époque où les codes sociaux commencent timidement à se modifier. Son parcours bouscule et témoigne d’une germination de féminisation des publics à l’université, en Suisse, en France ou en société. De fait, la présence des femmes à l’université en France dans les années 1880 reste marginale (maximum 3 % des effectifs) jusqu’au début du XXe siècle. Sa singularité se manifeste aussi dans la distance qu’elle garde avec le militantisme féministe. Hedwig Dohm (née Marianne Adelaide Hedwig Schlesinger, 1831-1919 ; 1899 : 280), écrivaine féministe allemande contemporaine de l’autrice, souligne son ambiguïté quant à la question de la femme : « Chez Lou Andreas-Salomé, on rencontre des phrases qui font se dresser les cheveux sur la tête d’une femme émancipée, à côté d’autres phrases qui, elles, pourraient fort bien servir la cause féministe ». L’idée d’égalité entre hommes et femmes, par exemple, ne fait pas écho dans le raisonnement de L. Andreas-Salomé qui se focalise sur le psychisme des uns et des autres et non sur les dimensions sociales, juridiques et politiques du combat féministe. Cependant, son introspection et ses choix de vie participent à une émancipation féminine, mais aussi à une complémentarité spirituelle féminisée, mais non genrée. En incarnant une essence du féminin tout au long de sa vie dans une société inégalitaire, sans se reconnaître féministe, elle personnifie néanmoins une hétérogénéité du public féministe. On cherchera donc à examiner en quoi le parcours et l’œuvre de L. Andreas-Salomé, par son engagement dans le féminin, peut trouver un public touché par l’émancipation et la liberté du féminin autant qu’un public féministe.

 

Un public universitaire féminisé

L. Andreas-Salomé grandit avec ses parents et ses trois frères dans un milieu noble, russe et germanophone. À la mort de son père, pour poursuivre son éducation loin d’un pasteur avec lequel elle est en désaccord, elle choisit les enseignements du pasteur Hendrik Gillot (1836-1916) : « Ennemi de toute chimère, il chercha résolument à donner à mon esprit une orientation plus positive » (Andreas-Salomé, 1951 : 26). Il participe à sa maturation intellectuelle. Elle s’en détourne lorsque celui-ci lui fait part de ses intentions de divorcer pour l’épouser. Déçue par « son Grand-père divin » (Andreas-Salomé, 1951 : 27) dont le désir fait miroir à ce qu’elle peut susciter en tant que jeune femme et suffit à effacer la richesse d’une relation, elle fuit cette proposition socialement banalisée et part faire des études à Zurich. Ce choix atteste d’une abstraction faite des codes sociaux qui participe certainement à sa mise en perspective du statut de la femme. Ces limites éprouvées des relations homme/femme sociétales et la déception causée par cette rupture de stimulation intellectuelle jouent peut-être un rôle dans les relations établies ultérieurement avec les hommes. Il s’agit de la conviction qu’il faut distinguer partenaire intellectuel et partenaire intime qu’elle mettra en œuvre avec P. Rée et F. Nietzsche. Avant cela, son passage à l’université ne pourra que renforcer cette mise en perspective contrainte.

Depuis 1840, l’université de Zurich accepte les femmes en qualité d’auditrices et permet l’obtention d’un diplôme pour celles-ci depuis 1865. En 1867, Nadejda Prokofieva Souslova (1843-1918) y termine ses études de médecine et devient la première gynécologue en Russie (Beck, 2021). En Europe, les femmes se heurtent aux nombreux obstacles institutionnels fondés sur une autorité patriarcale répandue ne facilitant pas leur accès à l’université et encore moins à certaines professions. La place et le rôle des femmes déterminés à cette époque ne prévoient pas qu’elles entreprennent des études supérieures. Par exemple en France, l’Instruction publique ne prépare pas les jeunes filles à la poursuite d’études mais à leurs devoirs d’épouse. Le premier diplôme de médecin n’y est obtenu qu’en 1870 par une anglaise, Elizabeth Garrett (1836-1917), puis en 1875 par une française, Madeleine Brès (1842-1921). Même après avoir été admises à l’université, les femmes souffrent d’une dévalorisation de leur présence. En témoigne l’ajout d’Émile Littré (1801-1881) à sa définition du mot « étudiant » dans le Dictionnaire de la langue française de 1872-1877 : « Au féminin (en gras), étudiante, dans une espèce d’argot, grisette du quartier latin. Commis et grisettes, étudiants et étudiantes affluent dans ce bal » (Pfefferkorn, 2017). Les femmes ayant suivi des cours de médecine sont perçues comme des « monstres androgynes » ou présentées par d’autres invraisemblables clichés dans les rubriques variétés de presse allant jusqu’à remettre en question leur féminité (Pigeard-Micault, 2007).

Bénéficiant de cette évolution amorcée de la féminisation universitaire, L. Andreas-Salomé suit en 1880, à Zurich, des cours de logique, de métaphysique, d’histoire des religions et d’esthétique. Elle esquive ainsi un rôle d’épouse imaginé pour elle en se dirigeant vers un possible de son époque. Toutefois, elle ne semble pas engagée dans un militantisme autre que celui d’imposer sa présence, d’affirmer sa liberté d’être là, que cela bouscule un ordre établi ou non. Cette forme de participation à la féminisation du public universitaire illustre une hétérogénéité de postures des femmes dans l’accès à ce droit. Après avoir participé au début d’une métamorphose du public des universités, L. Andreas-Salomé va bouleverser d’autres publics, comme celui des salons, en y imposant son charisme, toujours sans revendiquer autre chose que la liberté d’être présente.

 

Révélation du féminin du public masculin contemporain de Lou Andreas-Salomé

L’indépendance et la liberté de L. Andreas-Salomé détournent les codes sociaux et lui imposent des rapports dans les salons avec une gente masculine mise à mal par son décalage. Jalousie, rivalité, désir et frustrations émergent du contact avec la femme séduisante qu’elle est, ne portant pas d’alliance et interdisant toute sexualité adultère. La posture qu’elle adopte contraint les hommes à dépasser ce ressenti et à féminiser leur rapport, c’est-à-dire à voir au-delà d’une potentielle partenaire sexuelle et entendre la singularité de sa pensée.

« Tous s’accordent à reconnaître que Lou pense “comme un homme”, et conquiert sur eux la supériorité que lui confère son “instinct féminin”. Sa “froideur”, qu’on range d’ordinaire du côté de la frigidité, est ici la force même de l’intelligence analytique ; son “ardeur” est ici la force même de la grande activité synthétique de la pensée. Et analyse et synthèse, pour le dire vite, sont des facultés de la pensée et non des sexes. Certes, les plus méfiants iront jusqu’à se demander si Lou von Salomé ne serait pas une sorte d’hermaphrodite condamné à la virginité ; pourtant, ce qui se joue dans cette “virilisation”, c’est bien la mise à mal de la vision naturalisante du sexe féminin au profit d’une performance de genre, au sens où l’emploient les études sur le genre, les gender studies. Lou joue avec les genres, cherchant dans la performance de chaque sexe ce qui lui sert à la vérité, le pouvoir et le bonheur » (Astor, 2008 : 133-134).

La liberté de L. Andreas-Salomé est celle de penser ouvertement sans se soucier des considérations misogynes banalisées de l’époque, comme en témoigne cette qualification d’hermaphrodite. Dès 1882, après avoir refusé chacune de leur demande en mariage, elle s’engage avec les philosophes P. Rée et F. Nietzsche dans une « Trinité », une vie en communauté intellectuelle où il n’est question pour elle ni de devenir mère ni de devenir épouse, mais actrice d’un épanouissement cognitif mutuel. Ce choix ne découle pas d’une revendication de changement de statut de la femme, mais de la quête de sa propre liberté spirituelle, dépendante des échanges avec des pairs intellectuels. « Car “La vie”, je l’aimais, je l’attendais, je la saisissais à pleines mains. Mais je rejetais ce qu’elle a de contraignant, de déterminant, et qui est supposé nous exaucer. J’attendais plutôt quelque chose qui me ressemble, une existence aussi insaisissable que je l’étais moi-même » (Andreas-Salomé, 1951 : 38).

Ce choix de posture de femme dans la société est désapprouvé aussi par la gent féminine. En effet, ce sont principalement deux femmes qui vont s’appliquer à ternir, voire diaboliser, le statut de Lou : la mère de P. Rée, Jenny, et la sœur de F. Nietzsche, Elizabeth (1846-1935). Face à une intolérance pour leur relation non conventionnelle, préservant le statut de leur fils ou de leur frère (et certainement ainsi le leur), elles jettent l’opprobre sur l’influence qu’elles jugent néfaste de L. Andreas-Salomé. Les observatrices potentielles de ce mode de vie manifestent d’autres réactions hétérogènes : « De 1883 à 1887, Lou von Salomé et Paul Rée vont vivre sous le même toit, entre Stibbe, Berlin et Vienne. Leur cohabitation ne manque pas de faire jaser les logeuses : les Berlinoises s’offusquent d’une telle vie de péché, tandis que les Viennoises montrent une trop complaisante curiosité… » (Astor, 2008 : 127). Cela met en perspective une autre réaction du public féminin : les femmes rebelles à tout changement de l’ordre établi et jugeant tout ce qui s’en écarte. Nous n’avons pas trouvé d’éléments permettant de savoir si ces deux femmes ont lu ou non l’œuvre de l’autrice et leur jugement semble porter uniquement sur la personne.

Le choix de la « Trinité » éclaire les injonctions faites aux femmes : le refus de devenir épouse, le refus de se soumettre aux devoirs de mère, mais surtout le refus d’effacer tout intégrité intellectuelle pour un statut codé consenti aux femmes. L. Andreas-Salomé déclinera toutes les demandes en mariage jusqu’à celle de l’orientaliste allemand Friedrich Carl Andreas (1846-1930) à laquelle elle consent en 1887 à la condition que ce mariage ne soit pas consommé sexuellement. En affirmant une posture décalée, elle contraint la gent masculine à une écologie de l’attention inédite face à une femme ni amante ni mère ni épouse et une reconnaissance holistique d’un être, dépassant celle accordée : être capable de penser « comme un homme ». Difficile ici de définir un public de Lou Andreas-Salomé constitué de femmes cheminant vers l’émancipation. C’est peut-être un élément caractéristique de cette intellectuelle qui ne cherche pas à avoir un public, à l’influencer ou le mobiliser pour partager sa pensée. Son public semble se limiter à celles et ceux qui stimulent sa réflexivité. Pour autant, c’est le lectorat contemporain des ouvrages comme L’Amour du narcissisme (1980) ou Éros (1910) qui permet la promotion de la qualité de ses écrits.

 

Les féministes font-elles parties du public de Lou Andreas-Salomé ?

Alors que le féminisme mobilise les femmes en Europe, L. Andreas-Salomé ne s’y engage pas. En France, sous la Troisième République, se tient le premier congrès international du droit des femmes en 1878. Certaines de ses amies allemandes militent pour l’éducation des femmes, pour le droit de vote, pour l’abolition de la prostitution, pour la légalisation de l’avortement et de la contraception. L. Andreas-Salomé porte un regard ponctuel sur les femmes, n’y est pas indifférente, mais rien ne semble y alimenter son introspection :

« Si l’envie nous prenait parfois d’aller dans les boîtes de nuit du Quartier Latin ou de Montmartre, généralement en compagnie d’un ou deux amis journalistes, c’est que les filles étaient intéressantes à deux égards : d’une part à cause de leur naturel et de leur franc-parler qui leur faisaient considérer leur activité non seulement comme licite, mais comme profondément humaine : ainsi elles n’avaient aucun mépris ni aucune honte d’elles-mêmes et ne cherchaient pas à se cacher […]. C’est la même chose dans les couches “supérieures” ; nulle part une femme n’est assurée d’être traitée avec autant de délicatesse, si d’aventure elle se trouve la nuit en difficulté, nez à nez avec un étranger, car le Parisien mourrait de honte de ne pas savoir se comporter en cavalier dans une telle circonstance, ou de commettre une méprise. » (Andreas-Salomé, 1951 : 101-102).

Elle décrit ensuite une scène avec une vendeuse de fleurs qu’elle remplace avec une amie pour lui assurer son revenu alors que celle-ci est souffrante. Elle semble stupéfaite d’apprendre qu’elles auraient pu passer la nuit en prison pour vente de fleurs sans licence. « Sans doute la vie professionnelle représentait-elle pour Lou une trop excessive extériorité, et lui préféra toujours l’intériorité de la pensée réflexive » (Astor, 2008 : 173). Privilégiée et jugée conservatrice pour cette idée, L. Andreas-Salomé n’est décidément pas engagée dans la lutte socio-politique des femmes. Le militantisme féministe attire les femmes qui s’y engagent d’une façon ou d’une autre. L. Andreas-Salomé ne semble pourtant jamais rejoindre le public de cette cause.

L’apport de ses écrits sur la sexualité féminine et l’essence du féminin fut tel qu’on lui attribue une contribution féminine à la pensée de Freud au cours de leurs échanges. Curieusement, L. Andreas-Salomé choisit de ne pas avoir de sexualité avec les hommes jusqu’à sa relation avec R. M. Rilke. Amants puis fidèles amis, l’évolution de leur relation s’inscrit dans leur correspondance. Le poète écrit ceci au début de leur histoire :

« Les fleurs des champs, que j’ai rapportées d’une matinée féérique il y a aujourd’hui une semaine, sont depuis longtemps couchées entre les grandes feuilles d’un moelleux papier buvard ; mais quand je les regarde maintenant, elles m’adressent le sourire d’un adorable souvenir et veulent toutes paraître aussi joyeuses qu’alors. » (Munich, 8 juin 1897).

Plus tard, alors qu’elle s’engage dans une formation d’analyste, elle le dissuade pourtant d’en démarrer une. Il lui écrit à cette époque :

« J’ai eu de tes nouvelles par Gebsattel [Victor Emil von Gebsattel, 1885-1976], cet automne, mais, comme tu t’en doutes, il ne donne pas de tableau d’ensemble, il est comme un de ces miroirs dont les médecins se servent pour leurs examens : aussi-fut-il impossible d’avoir des informations complètes, mais j’ai tout de même compris que tu allais bien, et cela s’accorde avec tout ce que, indépendamment des nouvelles, je sais de toi. » (Château de Duino, 28 déc. 1911).

Ses rapports avec les femmes comme avec les hommes sont libres. Il ne s’agit pas ici de décrire sa sexualité, mais de souligner l’engagement pour une liberté conservée dans sa quête spirituelle, elle préfèrera longtemps une stimulation psychique réciproque. Dans le milieu bourgeois, la sexualité d’une épouse se résume à une injonction de reproduction pour une descendance de préférence masculine. Le coït interrompu n’est ainsi pas une alternative envisagée par les mœurs bourgeoises et le plaisir des femmes y est accessoire. La photo de la Trinité où L. Andreas-Salomé tient un fouet derrière P. Rée et F. Nietzsche renvoie au mode érotico-fantastique sous-jacent dans la société contemporaine, mis en exergue notamment par le Pornocratès de l’artiste belge Félicien Rops (1833-1898 ; 1878) qui écrit « Avant tout, je voudrais peindre notre époque […], le sentiment moral, les passions et l’impression psychologique de ce temps  ».

Lou Andreas-Salomé, Paul Rée et Friedrich Nietzsche, 1882, Atelier Jules Bonnet. Source : Anton, wikimedia (domaine public).

 

Un panorama féminin libre

Si Helene Stöcker (1869-1943) ou Ellen Key (1849-1926) assurent à L. Andreas-Salomé une connaissance avertie du militantisme féministe, des enjeux des droits des mères célibataires, ses idées sur la maternité oscillent entre irréalisme et modernité. Elle fait en effet de la femme autant une parturiente par essence que le sexe fort. Elle développera une relation maternelle avec la fille de son mari, fruit d’une relation entre une domestique du couple et son mari. L’ambiguïté de sa réaction quand elle découvre la grossesse est spontanée et non réfléchie : elle est jalouse et possessive. Cette relation a été indirectement suggérée par elle-même. Elle a imposé à son mari la non-consommation physique de leur mariage et sa propre liberté hors mariage. Ce vécu contrarie ce qu’elle a pu théoriser de la famille et nourrit sa conception de la maternité : « Ainsi, chez la femme, “l’esprit est sexe et le sexe esprit”, et la sublimation féminine est ce “profond paradoxe qui est de vivre ce qui est le plus vital comme le plus sublimé”, expérience que seule permet le pouvoir de créer la vie au-delà (ou en-deçà) de sa propre individualité » (Andreas-Salomé, 1921 :  21).

La psychanalyse permise par sa rencontre en 1911 avec S. Freud, qui la qualifie de « compreneuse » ou « poète de la psychanalyse », se repose sur la renommée que lui ont valu ses travaux sur l’art et la religion. Elle développera à partir de 1921 une relation avec Anna Freud (1895-1982) qu’elle encourage à écrire. Ses travaux psychanalytiques, affirme sa conception d’un tout de l’humain et du vivant. Peut-être en trouve-t-on l’illustration dans les amours réfléchis qu’elle exposera dans les relations avec ses proches, femmes et hommes :

« […] Il y a une différence entre chercher à nouer simplement des liens d’amitié ou des liens de mariage. Car dans ce dernier cas, on a non seulement un sentiment de sympathie beaucoup plus fort, mais l’intention de renoncer à son individualité. […]. Ce n’est pas du tout qu’on se lie, mais qu’on est lié […]. Il s’agit donc de discerner si on fait déjà partie l’un de l’autre (et pas seulement si on s’appartient l’un l’autre), et ceci au sens presque religieux, du moins purement idéel du terme. Certes l’amour en lui-même n’est pas purement idéel, mais – par Dieu-je n’ai jamais compris pourquoi des gens se marient quand ils s’aiment surtout physiquement » (Andreas-Salomé., 1997 : 292).

Tout amour est pensé comme un épanouissement, la manifestation d’une ascension spirituelle, l’accès à un tout.

Une liberté égocentrée a permis à L. Andreas-Salomé d’affirmer un statut inédit de femme en société. Contrecarrer les codes sociaux quant à la place de la femme à son époque fut une façon singulière de promouvoir le féminin, tout en restant parallèle au militantisme féministe naissant. Sa proposition d’un féminin a nourri les relations ponctuelles ou entretenues avec les hommes et les femmes qu’elle a croisés, et ce, parce qu’elles n’ont pas été conçues de façon genrée. L’essence féminine est incluse dans une conception du vivant et d’un tout, une sorte de méta-réalité. À la recherche des publics de L. Andreas Salomé, une femme libre qui se juxtapose à l’émancipation des femmes de son époque et du public des féministes. Elle s’entremêle aux brillants esprits croisés lors de sa trajectoire, seul public qui semble susciter son intérêt. Même si les critiques contemporaines lui sont favorables et qu’aujourd’hui le cinéma et la radio ont réactualisé son œuvre, ses publics semblent tout aussi insaisissables qu’elle. Aussi son public semble-t-il fasciné par la trajectoire saisissante d’une femme libre et peu ordinaire et/ou intrigué par la richesse d’une œuvre mettant en exergue, en partie, le pouvoir du féminin.

 

« Lou Andreas- Salomé, The Audacity To Be Free | Trailer | Cinema Libre ». Source : CinemaLibre sur YouTube.


Bibliographie

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Auteur·e·s

Pourrez Aurélie

Centre de recherche sur les médiations Université de Lorraine

Citer la notice

Pourrez Aurélie, « Andreas-Salomé (Lou) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 mars 2024. Dernière modification le 12 avril 2024. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/andreas-salome-lou-une-vision-du-feminin-un-public-feministe.

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