Émancipation politique


 

La notion d’émancipation tient une place centrale dans les débats qui animent l’espace public démocratique. En effet, elle se trouve au fondement de l’idée d’égalité sur laquelle repose la possibilité même de la démocratie. L’intérêt qu’elle suscite s’alimente à trois sources. La première est l’idéologie méritocratique, qui envisage l’émancipation sous l’angle des efforts qu’un individu doit consentir pour gagner une place enviable dans la société (Sandel, 2022). Cette conception égoïste est au cœur des projets de « grande société » de Margaret Thatcher (1925-2013), de « troisième voie » de Tony Blair ou de « révolution » d’Emmanuel Macron (Tarragoni, 2021). La seconde émane de la pensée conservatrice, qui tient l’émancipation pour un horizon chimérique au sens où elle fait fi des hiérarchies et des traditions héritées, contrevient aux lois de l’ordre naturel et cultive un individualisme œuvrant à la dissolution des sociétés et de la civilisation (Taguieff, 2019). La troisième source qui nourrit le débat public sur l’émancipation provient de la querelle qui divise aujourd’hui le camp des progressistes entre tenants d’une conception universelle ou particulière. C’est la nature de cette opposition que cette notice entend analyser.

 

Les usages de la notion d’émancipation

Dans son sens le plus général, la terme émancipation s’applique à une démarche dont l’objet est d’échapper à un joug devenu insupportable. Cette démarche peut être individuelle. En ce cas, l’émancipation se réalise au moment où une personne parvient à se soustraire à un état qui bride sa capacité d’agir selon sa propre volonté, qu’il s’agisse d’une tutelle légale, d’une servitude imposée ou d’une soumission inavouable (relation toxique, addiction, endoctrinement sectaire, emprise, aliénation). Ce qui réclame un travail sur soi effectué avec – ou sans – l’aide d’un tiers ou d’institutions de formation (thérapeute, coach, éducation populaire).

On peut, d’une autre manière, concevoir l’émancipation comme une expérience collective à laquelle participe des membres d’un groupe social auquel un ordre dominant assigne, de façon arbitraire, une position d’infériorité. Dans cette perspective, l’émancipation doit être portée par un « sujet politique » au nom duquel des individus mènent une lutte visant à transformer un système social qui institutionnalise l’inégalité et l’injustice. Ces luttes ont été au principe de l’abolition de l’esclavage, du servage, de la colonisation ou de l’apartheid ; ou de l’atténuation de la dépendance des femmes et des discriminations en raison de l’origine ethnique, de l’orientation sexuelle, du handicap ou de l’incompétence.

D’un point de vue pratique, l’émancipation politique consiste à sortir les membres d’un groupe social discriminé de la « situation de minorité » dans laquelle ils sont placés. Il faut préciser que, pour la sociologie, une situation de minorité se définit en termes de structure de relations sociales, pas en termes de quantité (la proportion d’individus formant un groupe défini au sein d’une population présentée comme majoritaire) ou d’appartenance (être membre d’une communauté possédant une culture ou une identité propres). Sortir d’une situation de minorité revient donc à obtenir la modification de cette structure, c’est-à-dire le rétablissement de la jouissance des droits subjectifs, de la liberté d’adopter une conception singulière du bien et de la possibilité d’exhiber un mode de vie original sans risquer la réprobation (Colliot-Thélène, 2022). En un mot, l’émancipation politique chercher à restituer aux personnes qui en sont privées la « parité de participation » (Fraser, 2000) à la vie sociale et politique du pays dans lequel elles vivent. Or, l’histoire et la sociologie nous apprennent que cette parité n’est jamais octroyée inconditionnellement à quiconque.

 

Situations de minorité

Toute société organisée sur un mode stratifié et hiérarchique travaille en effet à reconduire l’infériorisation de certaines couches de la population afin de justifier la domination qu’exerce sur elles le petit cercle de ceux et celles qui revendiquent la charge de la diriger (Weber, 1922). Avec l’émergence du capitalisme, cette organisation assure que les classes laborieuses acceptent leurs conditions d’existence et se soumettent au contrat de subordination du salariat (Trentin, 2016). Cette « situation de minorité sociale » est entretenue par l’intervention d’institutions d’État qui administrent des dispositifs de surveillance, d’éducation, de moralisation et de répression afin de maintenir leurs assujettis sous tutelle (Donzelot, 2005). C’est ainsi que la situation de minorité sociale se double d’une « situation de minorité épistémique », c’est-à-dire de la disqualification systématique de la parole et de la pensée de ces individus dont les « élites » de pouvoir estiment qu’elles reflètent leur irrationalité ou leur incompétence à saisir la complexité des affaires publiques. Un troisième mode d’infériorisation existe : celui que subissent ces citoyens placés en « situation de minorité civique » et dont les droits sociaux et politiques sont rognés, déniés ou refusés. Sortir d’une telle situation ne revient pas à accéder à une pleine autonomie. Il faudrait, pour que cela soit le cas, réussir à se déprendre des mécanismes de mise en minorité sociale et épistémique qui reproduisent, pour l’ensemble de la population, la légitimité d’un système de domination imposant un mode d’appréhension de l’arrangement du monde et la nature des relations à autrui (Bourdieu, Passeron, 1970). Il n’en reste pas moins que, en mettant fin à une forme spécifique de discrimination, les luttes d’émancipation « particulières » contribuent à éroder la force de ces mécanismes. On constate pourtant qu’elles restent considérées comme secondaires par ceux et celles qui continuent à tenir le prolétariat pour l’agent unique de l’émancipation universelle. Ce jugement est-il encore justifié ?

 

Le prolétariat et ses avatars

Tout au long du XXe siècle, la puissance des organisations de la classe ouvrière a permis de réduire les formes d’exploitation que celle-ci subissait et d’imposer la mise en place d’un Etat social, assurant l’accès des citoyens à une gamme étendue de droits sociaux (Friot, 2012). Mais, avec les progrès de la globalisation et de la financiarisation du système capitaliste, la croyance dans la capacité du prolétariat à conduire le combat pour affranchir l’humanité de son aliénation s’est largement érodée. Des penseurs marxistes ont pris acte de cette érosion et proposé de recomposer la figure du prolétariat sous trois avatars : le Peuple (Laclau, 2005), la Multitude (Hardt, Negri, 2000) et les Consommateurs (pour Gorz et Heller, présentés par Keucheyan, 2019). Chacun de ces nouveaux sujets politiques doit remplir la mission dont le prolétariat était chargé : l’émancipation universelle. Sauf qu’ils ne possèdent pas les propriétés qui ont fait le succès de leur modèle, à savoir le cadre national dans lequel la lutte de classes se déroulait et un rapport de forces en faveur des syndicats ouvriers. Le Peuple est en effet conçu comme une entité qui naît dans et pour la lutte engagée pour satisfaire la revendication qui la provoque ; la Multitude est une hypothèse qui a pris consistance à l’occasion des mobilisations transnationales sans direction et sans stratégie qui ont vu le jour pour dénoncer les politiques qui soumettent les populations à l’ordre néo-libéral, aux discriminations de genres ou d’origine ou à la dégradation du climat et de la biodiversité. Quant aux Consommateurs, il s’agit encore d’une entité constituée en sujet politique à partir d’une intuition théorique : une humanité consciente des enjeux environnementaux est susceptible de reconnaître la nécessité de redéfinir ses « besoins réels » et, en transformant ses habitudes de consommation, de détruire l’ordre capitaliste qui leur a imposé des besoins « artificiels » façonnés pour le profit des entreprises.

Pour l’heure, ces trois sujets politiques de substitution au prolétariat n’ont pas démontré une capacité à élaborer des tactiques aussi solides et victorieuses que celles que les organisations de la classe ouvrière ont réussi à déployer au cours du XXe siècle. Et tabler sur le développement d’un mouvement social capable de ressusciter cette puissance passée paraît être une sorte de vœu pieu. Dans ces conditions, une question se pose : les luttes menées pour sortir d’une situation de minorité civique déforcent-elles le combat contre le capitalisme ? Pour répondre à cette question, on peut s’appuyer sur une analyse de celles qui sont aujourd’hui conduites par les femmes, les populations « racisées » ou les personnes affichant une sexualité singulière.

 

La cause des femmes  

Les femmes forment une catégorie de population à l’intérieur de laquelle opèrent des distinctions selon les appartenances de classe, les métiers, les statuts dans la hiérarchie professionnelle, l’origine, la couleur de peau, l’orientation sexuelle, l’âge, etc. (Butler, 1990). Cette variété conduit à se demander comment elles pourraient partager un projet d’émancipation commun et s’accorder sur la manière de la réaliser. On observe que, en raison des différences doctrinales qui divisent les courants du féminisme, une pluralité de « sujets politiques » de l’émancipation entre en concurrence pour obtenir le monopole de la direction de la lutte (Dorlin, 2008). Si l’on n’entre pas dans le détail du jeu de différenciation politique qui alimente cette concurrence, on peut dire que deux logiques informent la constitution des femmes en sujet politique. La première s’articule autour de la notion de domination patriarcale : elle rapporte l’infériorisation des femmes à ce moment de l’histoire de l’espèce humaine où la différence de sexe a pris l’allure d’une distribution hiérarchique des statuts de genre, et exige sa révocation (Pruvost, 2021). La seconde se construit autour de la notion de domination masculine : elle suscite des mobilisations qui visent à faire cesser une manifestation de minorisation des femmes qui se produit dans un milieu social spécifique et appelle la définition d’une action appropriée à ce contexte dans la mesure où cette domination prend des allures différentes selon la manière dont l’arrangement des genres ordonne les relations entre sexes dans une société donnée (Bilge, 2010).

S’émanciper de la domination patriarcale, c’est repenser en totalité l’organisation du quotidien : exiger l’abandon de la division sexuelle du travail social, mettre en place une nouvelle distribution des rôles dévolus aux hommes et aux femmes, reconsidérer la manière d’intégrer la maternité au cycle de vie. S’émanciper de la domination masculine (telle qu’elle est inscrite dans les mœurs et dans les lois) est une tâche a priori moins ambitieuse. Elle relève de la lutte politique traditionnelle, c’est-à-dire des rapports de force propres à un régime (démocratie parlementaire, royauté, dictature, théocratie) ou de la vigueur des forces qui se battent pour l’égalité des droits. Ces mobilisations naissent à l’occasion de la publicisation d’une injustice ou d’une indignité faite à des femmes en tant que telles. En ce cas, l’indignation ou la colère n’ont pas à être canalisées par un engagement théorique spécifique mais les débordent tous. Cette distinction entre domination patriarcale et domination masculine pourrait surprendre tant il semble difficile de ne pas les penser comme totalement enchâssées l’une dans l’autre. Et pourtant elle définit deux orientations du combat féministe : l’une qui refuse de séparer la vie des femmes de celles des hommes et admet la complémentarité de ces deux composantes de l’humanité pour lesquelles elle réclame l’égalité des droits et des statuts ; l’autre qui tient cette option pour une acceptation tacite de l’ascendant social des hommes et de l’infériorisation des femmes de laquelle il faut se déprendre à tout prix en mettant un terme à la reconduction de cet ordre injuste (Ogien, 2023).

Célébration de la Journée internationale des droits des femmes au Bangladesh en 2005. Source : Wikimedia (CC BY-SA 3.0).

Célébration de la Journée internationale des droits des femmes au Bangladesh en 2005. Source : Wikimédia (CC BY-SA 3.0).

 

Un autre type de situation de minorité civique est celui qui affecte des citoyens français dont l’accès à leurs droits est mesuré, conditionné ou entravé en raison d’un élément d’identité sociale : être né dans les anciennes colonies ou faire partie des générations qui en sont issues. Cet élément permet de faire peser un doute permanent sur la sincérité de leur appartenance à la collectivité nationale, en les renvoyant constamment à leurs attaches maghrébines ou à leurs origines sub-sahariennes et antillaises.

 

La condition noire

La condition noire est héritière d’une longue histoire de domination, d’outrages et d’atrocités, marquée par l’esclavage, la colonisation, l’évangélisation forcée, les massacres, l’infériorisation, la déshumanisation et la dévalorisation. Le combat multiséculaire pour modifier cette condition a arraché quelques avancées conséquentes : abolitions de l’esclavage, libérations nationales, décolonisations, obtention des droits civiques, pénalisation des discriminations, reconnaissance officielle des torts commis par les métropoles (Ndiaye, 2008). Il n’a cependant pas réussi à supprimer la mise en situation de minorité civique et les effets systémiques du racisme.

Tommie Shelby (2002) a bien résumé les trois stratégies que les populations noires peuvent adopter pour penser la situation dans laquelle elles sont placées : la nier ; la combattre pour l’éradiquer ; se retirer dans un entre-soi safe ou auto-congratulateur. La première consiste à ignorer l’existence du problème de la couleur (colorblindness) que ce soit par déni de la pertinence de cette dimension de l’existence noire, au nom d’un universalisme dont la maxime est « tous égaux tous différents », ou en souscrivant au crédo républicain qui pose que l’entrée en citoyenneté se fait au prix du reniement de tout lien à une communauté d’origine (Bonilla-Silva, 2017). La seconde invite à lutter pour l’application intransigeante des principes d’égalité et de justice pour toutes les personnes dépossédées de leurs droits humains (Brun, Cosquer, 2022). La troisième stratégie choisit de vanter et d’entretenir l’identité noire, en dénonçant l’hégémonie de la « blanchité » (Thuram, 2020) ou en affirmant la précédence de la question raciale sur la question sociale (Amselle, Diagne, 2018). Cette dispersion des visées des luttes d’émancipation noire semble rendre problématique la constitution d’un sujet politique se présentant comme porteur d’un projet unique auquel adhérerait sans ciller l’ensemble de ceux et celles auxquels il s’adresse. Mais là aussi, il suffit d’une manifestation de racisme particulièrement révoltante pour que les divisions s’estompent au profit d’une mobilisation sans frontières.

Rassemblement le 9 août 2015, un an après la mort de Michael Brown, devant le Barclays Cen-ter de Brooklyn. Source : Wikimédia (CC BY-SA 2.0).

Rassemblement le 9 août 2015, un an après la mort de Michael Brown, devant le Barclays Center de Brooklyn. Source : Wikimédia (CC BY-SA 2.0).

 

La question musulmane

Il en va de même pour les citoyens renvoyés à une condition définie par une hypothétique relation à la religion musulmane et qui se qualifient souvent eux-mêmes par le terme générique d’« arabes ». Les luttes pour sortir de la situation de minorité civique qui les affectent se mènent aujourd’hui à partir de trois projets d’émancipation. Le premier table sur la valeur de l’intégration et l’exigence de jouir des droits de tout citoyen français ; le deuxième appelle à détruire les structures d’une domination dont les racines plongent dans l’ordre colonial afin de se débarrasser de ses vestiges ; un troisième revendique la liberté d’exercer le culte de son choix et de vivre selon ses traditions, en invitant parfois à se retirer dans un monde régi par le respect des préceptes du Coran (sans que cela ne déroge aux lois de la République). Si chacun de ces projets est porté par un sujet politique spécifique (citoyen, activiste, musulman), ils s’ajustent tous trois à une situation de minorité civique qui ne se caractérise pas, comme au temps des colonies, par l’imposition d’une inégalité de statut reproduisant des rapports de domination ou d’exploitation fondés sur une différence à jamais surmontable, mais plutôt par l’exercice défaillant d’un régime démocratique qui permet que des personnes régulièrement dotées de la citoyenneté subissent une disqualification en raison d’une appartenance ethnique alléguée ou d’une pratique religieuse dont il est nul besoin de faire la preuve (Castel, 2008). Comme dans le cas des autres luttes d’émancipation, la force des mobilisations dépend plus des circonstances que de la capacité des mouvements qui les conduisent à susciter l’adhésion et le militantisme. Une violence policière abusive, d’un assassinat suspect, d’une attaque contre un lieu de culte, du vote d’une loi répressive sont des facteurs assez important pour que l’émotion porte les personnes qui se sentent concernées à manifester ou à se révolter (Kokoreff, Lapeyronnie, 2013). Le choix de l’engagement pour l’un ou l’autre de ces projets dépend également de sa nature : l’attractivité du retrait identitariste peut être plus ou moins forte selon que ce qu’il propose est la satisfaction d’une quête spirituelle, la réalisation d’un besoin d’identification ou l’entrée dans une trajectoire de terroriste. De la même manière, la perspective de l’intégration attirera d’autant plus d’adeptes que ceux et celles qui endurent les discriminations constateront que le gouvernement agit concrètement pour les réduire dans leur vie quotidienne – ce qui manque souvent à être le cas et renforce la défiance.

Fiche du documentaire « Nous, Français musulman » réalisé par Romain Icard. Source : capture d’écran du 8 mars 2023, Arte Boutique.

Fiche du documentaire « Nous, Français musulman » réalisé par Romain Icard. Source : capture d’écran du 8 mars 2023, Arte Boutique.

 

L’enjeu de la visibilité

Envisagée du point de vue de la constitution du sujet politique, la lutte d’émancipation menée par les personnes revendiquant une orientation sexuelle originale apparaît moins complexe que celles des femmes ou des populations racisées. Cette impression tient à ce que leur dénonciation de la situation de minorité civique qui leur est faite ne requiert ni la destruction du capitalisme, ni l’abandon de la division homme/femme, ni l’éradication des préjugés de race, ni la remise en cause de la supériorité blanche, ni la réinscription des crimes de l’esclavage et de la colonisation dans l’histoire de l’Occident. Il s’agit d’obtenir la récupération de droits qui leur sont arbitrairement refusés à ce titre et la fin de la répression de pratiques sexuelles tenues pour « contre nature ». S’engager dans un tel combat bute sur un obstacle particulier : pour se constituer un sujet politique et exiger la fin de leur discrimination, les personnes qui en souffrent doivent afficher publiquement le type de sexualité qu’elles pratiquent. Autrement dit, se rendre visible est le premier acte qu’il est nécessaire de commettre pour accomplir l’émancipation (Chauvin, Lerch, 2018). Et toutes les personnes concernées ne sont pas prêtes à le faire – ou n’ont aucune intention de le faire, soit en adoptant les stratégies de déni ou de retrait décrites par Shelby. Le coming out homosexuel ou transgenre reste un geste paradoxal (Pollak, 1982). C’est que la mise en visibilité de comportements sexuels dont on sait qu’ils choquent ceux et celles qui les rejettent et leur font horreur, rend plus sensible l’attribution de l’égalité de droits, d’autant qu’elle éveille la crainte d’un prosélytisme qui menacerait l’ordre public.

 

L’universel et le particulier

On peut détacher trois leçons de cette analyse. 1) Toute situation de minorité civique suscite trois attitudes de la part des personnes qui veulent en sortir : la nier, la combattre ou se mettre à distance. 2) Une pluralité de sujets politiques entre en concurrence pour assurer la direction d’une lutte visant à mettre fin à une discrimination instituée. 3) Les mouvements politiques qui animent ces luttes ne décident pas seuls de l’émergence et de l’importance des mobilisations qu’ils convoquent.

Quant à la querelle entre universalisme et particularisme, on peut considérer qu’elle est en grande partie artificielle. C’est que toute lutte d’émancipation combine une dose d’universalité – se défaire d’une forme de domination en exigeant l’égalité des droits et le respect de la dignité des personnes – et une dose de particularité – la formulation d’une revendication liée à un événement choquant (violence sexiste, féminicide, meurtre raciste, remise en cause du droit à l’avortement, naufrage de migrants, catastrophe climatique). L’action menée pour sortir d’une situation de minorité s’inscrit toujours dans ces deux perspectives à la fois. Si le féminisme cherche à débarrasser le quotidien des femmes des manifestations de la domination masculine (machisme, violence, asservissement), il œuvre aussi, de façon plus ou moins affirmée selon ses composantes, à libérer l’humanité du « patriarcalisme ». Si les luttes contre toutes les formes de la racialisation s’en prennent aux modalités ordinaires de la ségrégation et de la discrimination, elles entendent en même temps en finir avec la vision dévalorisante des populations noires et imposer l’égalité de droits pour les anciens colonisés. Quant aux mobilisations liées à l’orientation sexuelle, elles en appellent à une modification des lois qui les briment ou les pénalisent (mariage, natalité, état civil, héritage) tout autant qu’à un progrès des mœurs qui rende naturelle l’existence de la variété des sentiments et des pratiques amoureuses.

Une manière de dissiper l’opposition entre universalisme et particularisme consiste donc à admettre que tout gain d’autonomie des citoyens ordinaires vis-à-vis d’autorités qui les oppriment, les discriminent ou les ignorent accroît leur aversion à la domination et augmente la probabilité d’une transformation d’ensemble des rapports sociaux.


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Auteur·e·s

Ogien Albert

Centre d’étude des mouvements sociaux École des hautes études en sciences sociales Centre national de la recherche scientifique

Citer la notice

Ogien Albert, « Émancipation politique » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 08 mars 2023. Dernière modification le 19 mars 2024. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/emancipation-politique.

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